Correspondance de Flaubert
Flaubert à Caroline Flaubert-Hamard, Paris, 11 mai 1843
Correspondant
Notice

 

À SA SŒUR CAROLINE

 

[Paris, 11 mai 1843.]

Jeudi (date tes lettres).

 

Si tu crois, à lire mes lettres, que je ne m’ennuie pas mon pauvre rat tu te trompes on en peut plus : quand je pense à vous et que je vous écris je m’égaie le plus possible et d’ailleurs je suis si agacé si embêté si furieux que plusieurs souvent je suis obligé de me battre les flancs pour ne pas me laisser tomber de découragement. Je me remonte le moral comme on dit, et j’ai besoin de me le remonter à chaque minute. Si tu avais une idée de la vie que je mène tu le concevrais sans peine. Montaigne mon vieux Montaigne disait « Il nous fault abbestir pour nous assaigir » Je suis toujours si abbesti que ça peut passer pour sagesse et même pour vertu. Quelquefois j’ai envie de donner des coups de poing à ma table et de faire tout voler en éclats puis, quand l’accès est passé, je m’apperçois à ma pendule que j’ai perdu une demi-heure en jérémiades et je me remets à noircir du papier et à tourner des pages avec plus de vitesse que jamais. Le soir arrive je m’en vais m’attabler au fond d’un restaurant tout seul et la mine renfrognée en pensant à la bonne table de famille entourée de figures amies et où l’on est chez soi, dans soi, où l’on mange de bon coeur, où l’on rit tout haut. Après quoi je rentre, je ferme mes volets pour que le jour ne me blesse pas les yeux et je me couche. J’ai pourtant maintenant une grande consolation. C’est un bocal d’excellent tabac turc que m’a donné Cher Ami, et qui me sert à charmer mes loisirs. Ernest est tellement embêté d’être ici pour préparer un examen qu’il a failli avant-hier laisser tout là, prendre le chemin de fer, et s’en retourner voir son clocher. Il vient de me quitter à l’instant après avoir partagé mon déjeuner qui s’est composé de confitures (gelée de gardes) et d’éternel foie gras. – Vous avez dû avoir des nouvelles de moi par le marquis que j’ai vu lundi – De plus Mr Tardif part aujourd’hui pr Rouen et dimanche prochain le docteur Toirac ira te remettre un cadeau du professeur. C’est son ouvrage sur La Fayette traduit en anglais.

J’espère que tu me donneras des nouvelles du mariage de Mr Varin fils et qu'il a dû s'y passer que tu as dû y voir de bonnes figures. – Quand tu auras occasion de voir Me Stroelin [Stroehlin] fais-lui savoir toute mon la peine que je prends à sa maladie, ainsi que pour Béjaune. Il est comme tous les grands artistes la lame use le fourreau ; « il mourra jeune laissant des tableaux inachevés qui donnaient la plus belle espérance » Adieu, vieux rat, embrasse Néo pour moi, remue bien lui les oreilles sur la tête – Vous ne m’avez pas encore dit quand le service de la poste sera organisé par le chemin de fer.

Adieu, embrasse tout le monde pour moi,

 

ton frère.

Gve Flaubert

 

Je n’ai jamais pu deviner le dessin. – J’y distingue je crois un lit, je cro un berceau ou une baignoire et puis des jambes de turc.