Correspondance de Flaubert
Flaubert à Louise Colet, Croisset, 08 août 1846
Correspondant
Notice
Chargement de l'image en cours ...

 

À LOUISE COLET

 

[Croisset, 8-9 août 1846.]

nuit de samedi au dimanche, minuit.

 

Le ciel est pur, la lune brille, j’entends des marins chanter qui lèvent l’ancre pr partir avec le flot qui va venir. – Pas de nuage, pas de vent. La rivière est blanche sous la lune, noire dans l’ombre. Les papillons se jouent autour de mes bougies & l’odeur de la nuit m’arrive par mes fenêtres ouvertes. & toi, dors-tu ? – Es-tu à ta fenêtre ? Penses-tu à celui qui pense à toi ? Rêves-tu ? Quelle est la couleur de ton songe ?Il y a huit jours que s’est passée notre belle promenade au bois de Boulogne, quel abîme depuis ce jour-là ! Ces heures charmantes, pr les autres sans doute, se sont écoulées comme les précédentes & comme les suivantes, mais pr nous ça été un moment radieux dont le reflet éclairera toujours notre cœur. C’était beau de joie & de tendresse, n’est-ce pas, ma pauvre âme ? Si j’étais riche j’achèterais cette voiture-là et je la mettrais dans ma remise sans jamais plus m’en servir. – Oui je reviendrai & bientôt. Car je pense à toi toujours, toujours je rêve à ton visage, à tes épaules, à ton cou blanc, à ton sourire, à ta voix passionnée, violente et douce à la fois comme un cri d’amour. Je te l’ai dit, je crois, que c’était ta voix surtout que j’aimais.

J’ai attendu ce matin le facteur une gde heure sur le quai. Il était aujourd’hui en retard. Que cet imbécille-là, avec son collet rouge, a sans le savoir fait battre de cœurs ! Merci de ta bonne lettre. Mais ne m’aime pas tant, ne m’aime pas tant. Tu me fais mal ! Laisse-moi t’aimer, moi. – Tu ne sais donc pas qu’aimer trop, ça porte malheur à tous deux. C’est comme les enfants que l’on a trop caressés étant petits. ils meurent jeunes. La vie n’est pas faite pr cela. Le bonheur est une monstruosité ! punis sont ceux qui le cherchent.

Ma mère a été hier et avant-hier dans un état affreux. Elle avait des hallucinations funèbres. J’ai passé mon temps auprès d’elle. Tu ne sais pas ce que c’est que le fardeau d’un tel désespoir à porter seul. Souviens-toi de cette ligne si jamais tu te trouves la plus malheureuse de toutes les femmes. Il y en a une qui l’est plus qu’on ne peut l’être, le degré au-dessus est la mort ou la folie furieuse. Avant de [te] connaître j’étais calme, je l’étais devenu. J’entrais dans une période virile de santé morale. Ma jeunesse est passée. La maladie de nerfs qui m’a duré deux ans en a été la conclusion, la fermeture, le résultat logique. Pr avoir eu ce que j’ai eu il a fallu que qque chose, antérieurement, se soit passé d’une façon assez tragique dans la boîte de mon cerveau. – Puis tout s’était rétabli. J’avais vu clair dans les choses & dans moi-même, ce qui est plus rare. Je marchais avec la rectitude d’un système particulier fait pr un cas spécial. J’avais tout compris en moi, séparé, classé, si bien qu’il n’y avait pas jusqu’alors d’époque dans mon existence où j’aie été plus tranquille, tandis que tout le monde au contraire trouvait ce que c’était à l'heure maintenant que j’étais à plaindre. Tu es venue du bout de ton doigt remuer tout cela. La vieille lie a rebouilli, le lac de mon cœur a tressailli. Mais c’est pr l’océan que la tempête est faite ! – Des étangs, quand on les trouble, il ne s’exhale que des odeurs malsaines. Il faut que je t’aime pr te dire cela. Oublie-moi si tu peux, arrache ton âme avec tes deux mains & marche dessus pr effacer l’empreinte que j’y ai laissée. – Allons, ne te fâche pas.Non, je t’embrasse, je te baise, je suis fou. Si tu étais là, je te mordrais. J’en ai envie, moi que les femmes raillent de ma froideur et auquel on a fait la réputation charitable de n’en pouvoir user, tant j’en usais peu. Oui je me sens maintenant des appétits de bêtes fauves, des instincts d’amour carnassier et déchirant, je ne sais pas si c’est aimer. C’est peut-être le contraire. Peut-être est-ce le cœur en moi qui est impuissant. La déplorable manie de l’analyse m’épuise. Je doute de tout, & même de mon doute. Tu m’as cru jeune et je suis vieux. J’ai souvent causé avec les vieillards des plaisirs d’ici-bas. Et j’ai toujours été étonné de l’enthousiasme qui ranimait alors leurs yeux ternes, de même qu’ils ne revenaient pas de surprise à considérer ma façon d’être et ils me répétaient : À votre âge ! à votre âge ! vous ! vous ! – Qu’on ôte l’exaltation nerveuse, la fantaisie de l’esprit, l’émotion de la minute, il me restera peu. Voilà l’homme dans sa doublure. Je ne suis pas fait pr jouir. Il ne faut pas prendre cette phrase dans un sens terre à terre mais en saisir l’intensité métaphysique. – Je me dis toujours que je vais faire ton malheur, que sans moi ta vie n’aurait pas été troublée, qu’un jour viendra où nous nous séparerons (& je m’en indigne d’avance), alors la nausée de la vie me remonte sur les lèvres & j’ai un dégoût de moi-même inouï, & une tendresse toute chrétienne pr toi.D’autres fois, hier par exemple quand j’ai eu clos ma lettre, ta pensée chante, sourit, se colore & danse comme un feu joyeux qui vous envoie des couleurs diaprées & une tiédeur pénétrante. Le mouvement de ta bouche quand tu parles se reproduit dans mon souvenir, plein de grâces, d’attraits, irrésistible, provocant ; ta bouche toute rose et humide qui appelle le baiser, qui l’attire à elle avec une aspiration sans pareille. – La bonne idée que j’ai eue de prendre tes pantouffles ! si tu savais comme je les regarde ! Les taches de sang jaunissent, elles pâlissent, est-ce leur faute ? nous ferons comme elles : un an, deux ans, six, qu’est-ce que cela importe ! Tout ce qui se mesure passe, tout ce qui se compte a un terme. Il n’y a en fait d'infini que le ciel qui le soit à cause de ses étoiles, la mer à cause de ses gouttes d’eau, & le cœur à cause de ses larmes. Par là seul il est grand. Tout le reste est petit. – Est-ce que je mens ? Réfléchis, tâche d’être calme. Un ou deux bonheurs le remplissent, mais toutes les misères de l’humanité peuvent s’y donner rendez-vous. Elles y vivront comme des hôtes. –

Tu me parles de travail, oui, travaille, aime l’art. De tous les mensonges c’est encore le moins menteur. Tâche de l’aimer d’un amour exclusif, ardent, dévoué. Cela ne te faillira pas. L’Idée seule est éternelle et nécessaire. Il n’y en a plus de ces artistes comme autrefois, de ceux dont la vie et l’esprit étaient l’instrument aveugle de l’appétit du beau, organes de Dieu par lesquels il se prouvait à lui-même. Pr ceux-là le monde n’était pas. Personne n’a rien su de leurs douleurs. Chaque soir ils se couchaient tristes et ils regardaient la vie humaine avec un regard étonné comme nous contemplons des fourmilières. –

Tu me juges en femme, dois-je m’en plaindre ? Tu m’aimes tant que tu t’abuses sur moi. Tu me trouves du talent, de l’esprit, du style, moi, moi. Mais tu vas me donner de la vanité, moi qui avais l’orgueil de n’en pas avoir ! Regarde comme tu perds déjà à avoir fait ma connaissance. Voilà la critique qui t’échappe. & tu prends pr un gd homme le monsieur qui t’aime. Que n’en suis-je un ! pr te rendre fière de moi (car c’est moi qui suis fier de toi. Je me dis : c’est elle prtant qui t’aime ! est-il possible ! c’est celle-là !). Oui je voudrais écrire de belles choses, de gdes choses et que tu en pleures d’admiration. Je ferais jouer une pièce, tu serais dans une loge. Tu m’écouterais, tu entendrais m’applaudir. Mais au contraire, me montant toujours à ton niveau est-ce que la fatigue ne va pas te prendre !... Quand j’étais enfant j’ai rêvé la gloire comme tout le monde, ni plus ni moins. Le bon sens m’a poussé tard mais solidement planté. Aussi est-il fort problématique que jamais le public jouisse d’une seule ligne de moi, & si cela arrive ce ne sera pas avant dix ans au moins. Je ne sais pas comment j’ai été entraîné à te lire qque chose. Passe-moi cette faiblesse. Je n’ai pu résister à la tentation de me faire estimer par toi. N’étais-je pas sûr du succès ? quelle puérilité de ma part ! Ton idée était tendre de vouloir nous unir dans un livre, elle m’a ému. Mais je ne veux rien publier. C’est un parti pris. Un serment que je me suis fait à une époque solennelle de ma vie. Je travaille avec un désintéressement absolu & sans arrière pensée, sans préoccupation ultérieure. Je ne suis pas le rossignol, mais la fauvette au cri aigre qui se cache au fond des bois pr n’être entendue que d’elle-même. Si un jour je parais ce sera armé de toutes pièces, mais je n’en aurai jamais l’aplomb. Déjà mon imagination s’éteint, ma verve baisse, ma phrase  m'ennuie moi-même et si je garde celles que j’ai écrites, c’est que j’aime à m’entourer de souvenirs, de même que je ne vends pas mes vieux habits. Je vais les revoir qqfois dans le grenier où ils sont & je songe au temps où ils étaient neufs & tout ce que j’ai fait en les portant. – À propos, nous étrennerons donc la robe bleue ensemble. Je tâcherai d’arriver un soir vers 6 heures. Nous aurons toute la nuit et le lendemain. Nous la flamberons, la nuit ! Je serai ton désir, tu seras le mien et nous nous assouvirons l’un de l’autre pr voir si nous en pouvons nous rassasier. Jamais, non, jamais. ton cœur est une source intarissable, tu m’y fais boire à flots. il m’inonde. il me pénètre. Je m’y noie – Oh ! que ta tête était belle, toute pâle et frémissante sous mes baisers. Mais comme j’étais froid ! Je n’étais occupé qu’à te regarder. J’étais surpris, charmé. C’est maintenant, si je t’avais... allons, je vais revoir tes pantouffles. Ah ! elles ne me quitteront jamais celles-là ! je crois que je les aime autant que toi. Celui qui les a faites ne se doutait pas du frémissement de mes mains en les touchant – je les respire – elles sentent la verveine, et une odeur de toi qui me gonfle l’âme.

 

Adieu ma vie, adieu mon amour, mille baisers partout.

 

Que Phidias m’écrive, je viens – Cet hiver il n’y aura plus moyen de vous voir. Mais je viendrai à Paris pr 3 semaines au moins – Adieu, je t’embrasse là où je t’embrasserai – là où j’ai voulu. J’y mets ma bouche – je me roule sur toi – mille baisers. Oh ! donne-m’en, donne-m’en !