Correspondance de Flaubert
Flaubert à Louise Colet, Rouen, 20 décembre 1846
Correspondant
Notice

 

À LOUISE COLET

 

[Rouen, 20 décembre 1846.]

dimanche.

 

Tu me demandes des explications à des choses qui s’expliquent d’elles-mêmes. Que veux-tu que je te dise de plus que je ne t’ai déjà dit et que tu ne sais déjà ? Si, malgré l’amour qui te retient à mon triste individu ma personnalité blesse trop la tienne, quitte-moi. Si tu sens que c’est impossible, accepte-moi dès lors tel que je suis. C’est un sot cadeau que je t’ai fait que de te procurer ma connaissance. J’ai passé l’âge où l’on aime comme tu voudrais. Je ne sais pas prquoi j’ai cédé cette fois-là ; tu m’as attiré, moi qui me méfie tant des choses qui attirent. Sous mon enveloppe de jeunesse gît une molesse vieillesse singulière. Qu’est-ce donc qui m’a fait si vieux au sortir du berceau, et si dégoûté du bonheur avant même d’y avoir bu ? Tout ce qui est de la vie me répugne, tout ce qui m’entraîne et m’y plonge replonge m’épouvante. Je ne voudrais être jamais né ou mourir. J’ai en moi, au fond de moi, un embêtement radical, intérieur intime, âcre & incessant qui m’empêche de rien goûter & qui me remplit l’âme à la faire crever. Il reparaît à propos de tout, comme les charognes boursouflées des chiens qui reviennent à fleur d’eau malgré les pierres qu’on leur a attachées au cou pr les noyer. Quand je t’ai crié dès l’abord, avec une naïveté que tu as peu appréciée, que tu te trompais, qu’il fallait m’oublier, que c’était à un fantôme et non à un homme que tu t’adressais, tu n’as pas voulu me croire. Il eût fallu me croire prtant ! Tu me juges mal, va ! N’estime pas tant mon esprit, je ne vise pas à être un Goethe, parce que les chandelles pâlissent devant le soleil et, quoi que tu en croies, je ne m’efforce à singer personne, les gds hommes encore moins que d’autres. Quant à mon cœur, il a l’embouchure étroite et embarrassée, le liquide n’en sort pas aisément, il remonte le courant et tourbillonne. C’est comme la Seine à Quillebeuf, toute pleine de bas-fonds mouvants ; beaucoup de vaisseaux s’y sont perdus.

Je m’en veux de ne pas t’aimer comme tu le mérites, comme tu devrais être aimée. Je te bénis dans mon cœur & je serais tenté de me battre pr te faire tant de mal. Mais à qui la faute ? À personne, à Dieu, à la vie elle-même.

Prquoi n’étais-tu pas une coquette ? Quand on cherche le plaisir on le trouve ; mais le bonheur ? c’est un usurier qui vous fait rendre cent pr 10, et je ne t’aurais pas aimée si tu eusses été une femme de plaisir. Cela eût bien mieux valu prtant. & les gens d’esprit comme nous devraient s’en tenir là.

Il faut mettre son cœur dans l’art, son esprit dans le commerce du monde, son corps où il se trouve bien, sa bourse dans sa poche, son espoir nulle part.

Adieu, tâche de m’oublier ; moi je ne t’oublierai jamais. Tu t’es trompée en me disant que je n’avais pr toi que de la curiosité. Il y a plus ; mais toi tu ne crois qu’aux extrémités des choses. Encore adieu. N’importe pr quoi tu me trouveras toujours.