Correspondance de Flaubert
Flaubert à Louise Colet, Rouen, janvier 1847
Correspondant
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À LOUISE COLET

 

[Rouen, janvier 1847.]

 

La première lettre que tu recevras de moi te dira positivement le jour de mon arrivée. Quant à l’heure je ne suis pas si sûr d’être exact, on peut manquer un convoi.

Ta lettre de ce matin (j’en ai reçu deux à la fois, une de jeudi et une d’hier), je parle de celle d’hier, aurait amolli des tigres et je ne suis pas un tigre, va ! Je suis un pauvre homme bien simple et bien facile et bien homme, « tout ondoyant et divers », cousu de pièces et de morceaux, plein de contradictoires et d’absurdités. Si tu ne comprends rien à moi je n’y comprends pas beaucoup plus moi-même. Tout cela est trop long à expliquer et trop ennuyeux. Mais revenons à nous : puisque tu m’aimes je t’aime toujours. J’aime ton bon cœur si ardent et si vif, ton cœur si vibrant dont la mélodie mélopée intérieure se module tour à tour en sanglots tendres et en cris déchirants. Je ne le croyais pas tel qu’il est. Chaque jour tu m’étonnes. Et je finis par croire que je suis bête car j’éprouve des ébahissements singuliers à voir ces trésors de passion... mine d’or que tu m’ouvres pour ma contemplation solitaire.

Eh, moi aussi je t’aime, lis-le donc ce mot dont tu es avide et que je répète prtant à chaque ligne. Mais chacun, tu sais, pense, jouit, aime, vit enfin selon sa nature. Nous n’avons tous qu’une cage plus ou moins grande où toute notre âme se meut et se tourne. Tout cela est une affaire de proportion. Tout ce qui nous étonne et scandalise est ce qui charme et ravit un autre. L’héroïsme de tel cœur est l’état journalier de tel autre et ainsi de suite. Moi je ne suis peut-être pas fait pr aimer et cependant je sens que j’aime, j’en ai conscience, conscience intime et profonde. Ton souvenir me met en mollesse, tes lettres me remuent et je les ouvre en palpitant. Ton image m’attire là-bas, est-ce tout cela que tu éprouves ? Mais peut-être as-tu raison, je suis froid, vieux, blasé, plein de caprices et de niaiseries et égoïste aussi peut-être ! Qui ne l’est pas ? Depuis le gredin qui mettrait toute sa famille au pilon pr se faire un consommé tonique, jusqu’à l’intrépide qui se jette sous la glace pr sauver des inconnus, chacun ne cherche-t-il pas d’après les appétits de sa nature une satisfaction personnelle qui tourne au détriment des autres ou à leur avantage, selon l’objet de l’action ? Mais l’impulsion première est toujours du Moi, comme dirait le philosophe, et converge pr y retourner. N’importe ! que je sois ce que je suis ou tout autre, tu n’as pas affaire à un ingrat. – On ressemble plus ou moins à un mets quelconque. Il y a quantité de bourgeois qui me représentent le bouilli, beaucoup de fumée, nul jus, pas de saveur. Ça bourre tout de suite et ça nourrit les rustres. Il y a aussi beaucoup de viandes blanches, de poissons de rivière, d’anguilles déliées vivant dans la vase des fleuves, d’huîtres plus ou moins salées, de têtes de veau et de bouillies sucrées. Moi je suis comme le macaroni au fromage qui file et qui pue ; il faut en avoir l’habitude pr en avoir le goût. On s’y fait à la longue, après que bien des fois le cœur vous est venu aux lèvres. Que sont ces tristes penchants ? Ne vaudrait-il pas mieux prendre les poires qui pendent au bout des arbres ou les melons qui jaunissent sur du bon fumier ?

Vivons donc ensemble puisque tu t’y résignes. Te souviens-tu de ce vendredi où je ne suis pas venu chez Phidias ? Tu me l’as reproché, pauvre cœur ! C’est que je pressentais pr toi tous les ennuis que je t’ai donnés. Ces pleurs que tu verses je les portais déjà dans ma pensée comme une nuée d’orage dans un ciel d’été !

Toujours bonne, toujours prévenante, et guettant tout ce qui peut me faire plaisir, tu m’as envoyé ton Volney. Je t’en remercie bien. (Mon frère l’a.) Mais ce qu’il n’a pas c’est ce joli foulard qui était si bien enveloppé entre les deux volumes. Je m’en servirai à Paris. Tu me le verras bientôt. – Tiens, veux-tu que je te dise une chose qui me pèse sur le cœur, tu vaux mieux que moi. Il t’aurait fallu rencontrer un autre homme. Je sens toute l’infériorité de mon rôle et je sens que je te fais souffrir quoique je voudrais pouvoir te combler de tout, – je cherche dans ma pauvre tête et je ne trouve rien, rien, comme si mon cœur était un eunuque qui n’a pr soi pr lui que le désir et la souffrance. – L’histoire d’Emma est assez curieuse. Je connais un peu un Dulac qui était étudiant en droit ou en médecine.

Je ne me souviens plus. C’est peut-être un autre que celui-là. Tu es [en] mesure de bien embêter Stello si ça te fait plaisir.

Adieu, chérie, je t’embrasse longuement sur ton pauvre cœur.

À toi.

 

Du Camp me parle de toi. Il a l’air de t’être bien dévoué. Mais tu lui parais bien triste. Il m’écrit qu’il fait tout ce qu’il peut pr te remonter le moral. Il n’y paraît guère. Qu’est-ce qu’il te dit ?