Correspondance de Flaubert
Flaubert à Louise Colet, Croisset, 27 mars 1852
Correspondant
Notice
7 images :
Chargement de l'image en cours ...

 

À LOUISE COLET

 

[Croisset, 27 mars 1852.]

Samedi soir – Minuit et demi.

 

Tu aurais pu, chère Louise te dispenser de te piquer pr ma malheureuse plaisanterie sur d'Arpentigny. Je n'étais pas convaincu qu'elle fût spirituelle, mais je ne me doutais guère qu'elle fût blessante. et atroce surtout. – Est-ce là ce qui avait rendu ta lettre si triste ? Tu n'as guère le mot pr rire, si de semblables sottises t'importent. – Moi je ris de tout même de ce que j'aime le mieux. – Il n'est pas de choses, faits, sentimens ou gens, sur lesquels je n'aie passé naïvement ma bouffonnerie, comme un rouleau de fer pr à lustrer les pièces d'étoffes. – C'est une bonne méthode. – On voit ensuite ce qui en reste. Il est trois fois enraciné dans vous, le sentiment que vous y laissez, en plein vent, sans tuteur, ni fil de fer, & débarrassé de toutes ces convenances si utiles pr à faire tenir debout les pourritures. Est-ce que la parodie même siffle jamais ? – Il est bon et il peut même être beau de rire de la vie, prvu qu'on vive. – Il faut se placer au-dessus de tout – & placer son esprit au-dessus de soi-même –, j'entends la liberté de l'esprit l'idée – dont je déclare impie toute limite.

Si ce cette long longue commentaire glose pédantesque ne te satisfait pas, je te demande pardon de ma maladresse et t'embrasse sur tes deux joues yeux que j'ai peut-être fait pleurer. – Pauvre cœur pour prquoi me troubles-tu une si bonne tête – Et c'est prtant [illis.] ce voisin envahissant qui m'a reçu, qui me garde et qui m'admire. – N'importe tu m'as dit, il y aujourd'hui quinze jours sur le Pont-Royal en allant dîner un mot qui m'a fait bien plaisir. à savoir que tu t'apercevais qu'il n'y avait rien de plus faible que de mettre en art ses sentimens personnels. –Suis cet axiome pas à pas, ligne par ligne, qu'il soit toujours inébranlable en ta conviction, et en disséquant chaque fibre humaine, et en cherchant chaque nuan synonyme de mot et tu verras ! tu verras ! Comme ton horizon s'aggrandira, – comme ton instrument ronflera – & quelle sérénité descendra t'emplira – Refoulé à l'horizon ton cœur l'éclairera du fond, au lieu de t'éblouir sur le premier plan. – Toi disséminée en tous, tes personnages vivront – & au lieu d'une éternelle personnalité déclamatoire qui ne peut même se constituer nettement sans les faute des détails précis qui lui manquent nécessairement toujours à cause des travestissemens qui la déguisent – tu [illis.] dans ta tête  on verra dans tes œuvres des foules humaines.

Si tu savais combien de fois j'ai souffert de cela en toi. et combien de fois. j'ai été blessé de la poétisation de choses que j'aimais mieux à leur état simple ! Quand je t'ai vue pleurer à la lecture des Lettres d'amour faites par Me Roger toutes mes pudeurs ont rougi. Nous valions mieux l'un & l'autre – et nous sommes là maigrement idéalisés. – Qu'est-ce [que] ça intéressera ? à qui ressemble cet homme – Prquoi prendre l'éternelle figure insipide du poète qui plus elle sera ressemblante au type, plus elle se rapprochera d'une abstraction, c'est-à-dire de quelque chose d'anti-artistique, d'anti-plastique, d'anti-humain, d'antipoétique par conséquent tout en voulant l'être quelque talent de mots d'ailleurs que l'on y mette. – Il y aurait un beau livre à faire sur la littérature probante. – Du moment que vous prouvez vous mentez. Dieu sait le commencement & la fin l'homme le milieu. – L'art, suspendu comme lui dans l'espace, doit se mouvoir rester suspendu dans l'infini et complet en lui-même, indépendant de son producteur – & puis on se prépare par là dans la vie & dans l'art de terribles mécomptes – vouloir se chauffer les pieds au soleil, c'est vouloir tomber par terre. Respectons la lyre, elle n'est pas faite pr un homme – mais pour l'homme.

Me voilà bien humanitaire ce mat soir, moi que tu accuses accuses de tant de personnalité. Je veux dire que tu t'apercevras bientôt, si tu suis cette voie nouvelle, d'avoir que tu as acquis des tout à coup des siècles de maturités et que tu prendras en pitié l'usage de se chanter soi-même. Cela réussit une fois dans un cri, mais quelque lyrisme qu'ait Byron par exemple, comme Shakespeare l'écrase à côté, avec son impersonnalité surhumaine. – Est-ce qu'on sait seulement s'il était triste ou geai gai. Le L'artiste doit s'arranger de façon à faire croire à la postérité qu'il n'a pas vécu. Moins je m'en fais une idée & plus il me semble grand. Je ne m peux rien me figurer sur la personne d'Homère de Rabelais & quand je pense à Michel Ange, je vois de dos seulement un vieillard de stature colossale sculptant la nuit aux flambeaux.

Tu as d en toi deux facultés auxquelles il faut donner jeu. – Une raillerie aiguë, non, une manière déliée de voir je veux dire, et une ardeur méridionale de passion sang vitale, qque chose de tes épaules dans l'esprit. – Tu t'es gâté le reste avec tes lectures & tes sentimens qui sont venus encombrer de leurs phrases incidentes cette bonne compagnie qui parlait clair.

J'espère beaucoup de ton Institutrice, sans savoir prquoi c'est un pressentiment – & quand tu l'auras faite, fais-en deux ou trois autres & avant la demi-douzaine, tu auras attrapé le filon d'or.

 

__________

 

Ce que je disais des sentimens qui ne passent pas, tu l'as pris pr une allusion au petit présent d'Henriette que j'avais reçu – et c'est cela t'a attristée. – J'ai deviné – avoue-le – eh bien non, je n'ai pas été ému en le recevant – et nullement ému même. – C'est ce que je ne m'émeus pas facilement maintenant & de moins en moins. – Elle a tant sonné ma sensibilité, que j'ai mis du mastic aux fêlures, c'est ce qui fait qu'elle vibre moins clair –

Sitôt que tu sauras une solution définitive pr le prix, écris-moi.

J'ai fini ce soir de barbouiller la première idée de mes rêves de jeune fille. J'en ai pr quinze jours encore à naviguer sur ces lacs bleus, après quoi j'irai au Bal – et passerai ensuite un hiver pluvieux que je clorai par une grossesse et le tiers de mon livre à peu près sera fait.

À propos de bal j'ai fait une débauche mercredi dernier. J'ai été à Rouen au concert entendre Allard le violoniste, et j'en ai vu là, des balles ! C'était la haute société. Quelles têtes que celles de mes compatriotes !J'ai retrouvé là des visages oubliés depuis douze ans et quan que je voyais quand j'allais au spectacle, en rhétorique – J'ai reconnu du monde que je n'ai pas salué, lequel a fait de même – C'était très fort de part et d'autre – Le plaisir d'entendre de fort belle musique très bien jouée a été compensé par la vue des gens qui le partageaient avec moi –

Lis-tu La Bretagne ? – Les deux premiers chapitres sont faibles.

Adieu – demain je clorai ma lettre quand Bouilhet sera venu – Mille baisers chère épouse.

 

À toi.

__________

Tu n'as pas besoin de m'envoyer les mémoires de Lafarge. Je les demanderai ici – Bouilhet t'a écrit hier, & te ré-embrasse – Encore adieu, mille caresses.