Correspondance de Flaubert
Flaubert à Louise Colet, Croisset, 03 avril 1852
Correspondant
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À LOUISE COLET

 

[Croisset, 3 avril 1852.]

Samedi. – 4 h.

 

Je ne sais si c’est le printemps, mais je suis prodigieusement de mauvaise humeur. J’ai les nerfs agacés, comme des fils de laiton. – Je suis en rage sans savoir de quoi. C’est mon roman peut-être qui en est cause. – Ça ne va pas. Ça ne marche pas. Je suis plus lassé que si je roulais des montagnes. J’ai dans des moments, envie de pleurer – il faut une volonté surhumaine pr écrire. Et je ne suis qu’un homme. – Il me semble qqfois que j’ai besoin de dormir pendant six mois de suite. Ah ! de quel œil désespéré je les regarde les sommets de ces montagnes où mon désir voudrait monter.

Sais-tu dans huit jours combien j’aurai fait de pages, depuis mon retour de pays – 20  Vingt pages en un mois, et en travaillant chaque jour au moins 7 heures. – Et la fin de tout cela ? Le résultat ? Des amertumes, des humiliations internes  Rien pour se soutenir que la férocité d’une Fantaisie indomptable. Mais je vieillis & la vie est courte.

Ce que tu as remarqué dans La Bretagne est aussi ce que j’y aime le mieux. – Une des choses dont je fais le plus de cas, c’est mon résumé d’archéologie celtique et qui en est véritablement une exposition complète, en même temps que la critique. – La difficulté de ce livre consistait dans les transitions et à faire un tout d’une foule de choses disparates. – Il m’a donné beaucoup de mal. – C’est la première chose que j’aie écrite péniblement. ( – je ne sais où cette difficulté de trouver le mot s’arrêtera.  je ne suis pas un inspiré, tant s’en faut). Mais je suis complètement de ton avis quant aux plaisanteries, vulgarités etc, elles abondent. – Le sujet y était pr beaucoup. Songe ce que c’est que d’écrire un voyage où l’on a pris le parti d’avance de tout raconter  Que je t’embrasse à pleins bras, sur les deux joues, sur le cœur, pr quelque chose qui t’a échappé et qui m’a flatté profondément : tu ne trouves pas La Bretagne une chose assez hors ligne pr être montrée à Gautier, et tu voudrais que la première impression qu’il eût de moi fût violente. – Il faut mieux s’abstenir. – Tu me rappelles à l’orgueil – merci

J’ai bien fait la bégueule envers lui, ce bon Gautier. Voilà longtemps qu’il me demande que je lui montre qque chose et que je lui promets toujours C’est étonnant comme je suis pudique là-dessus. – Ma répugnance à la publication n’est au fond que l’instinct que l’on a de cacher son cul, qui lui aussi, vous fait tant jouir. – Vouloir plaire, c’est déroger. – Du moment que l’on publie, on descend de son œuvre. – La pensée de rester toute ma vie complètement inconnu n’a rien qui m’attriste  Prvu que mes manuscrits durent autant que moi c’est tout ce que je veux. C’est dommage qu’il me faudrait un trop gd tombeau je les ferais enterrer avec moi, comme un chev sauvage fait de son cheval. – Ce sont ces pauvres pages-là, en effet, qui m’ont aidé à traverser la longue  plaine. – Elles m’ont donné des soubresauts, des fatigues aux coudes et à la tête. Avec elles j’ai passé dans des orages, criant tout seul dans le vent et traversant, sans me m’y mouiller seulement les pieds, des marécages où les piétons ordinaires restent embourbés jusqu’à la bouche 

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J’ai parcouru rapidement le 1er acte de L’Institutrice. J’y ai vu beaucoup de ça, dont tu abuses encore plus que moi. – Je te la renverrai à la fin de la semaine, avec des remarques. – Le vol. de d’Arpentigny sera dans le paquet. – C’est un homme héroïque, ce brave homme-là. À quelque jour sa femme de ménage le trouvera un matin, glacé dans son lit. – & la veille il aura dîné en ville, où il aura dit des galanteries, conté des histoires, été le plus aimable de la compagnie. Je suis sûr qu’il souffre qqfois beaucoup. – Comme les vieilles coquettes, il crèvera dans son corset (je veux dans dire sa bonne tenue), plutôt que d’avouer qu’il lui faudrait retirer ses bottes et passer son bonnet de coton.

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Ne t’inquiète pas de la page elle fait partie d’un chapitre de Du Camp. – Mets là à part. Tâche de te procurer le dernier n° de la Revue. Le chapitre de Max qui y est, est avec Tagahor ce qu’il a mis là de plus écrit.

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Je suis inquiet de tes Anglais, qque je n’aie rien à me reprocher prtant – (ce que tu me reproches toujours). Moi un fils ! oh non  non  plutôt crever dans un ruisseau écrasé par un omnibus. – L’hypothèse de transmettre la vie à quelqu’un me fait rugir, au fond, du cœur, avec des colères infernales.

J’ai lu 50 p. de Graziella, & vais me mettre ce soir à ta pièce. C’est pr cela que je t’écris maintenant. Demain matin je clorai ma lettre en t’embrassant de nouveau 

 

 

Dimanche.

J’ai lu L’Institutrice. La première impression ne lui a point été favorable. C’est lâche de style, sauf qq phrases qui n’en font que mieux ressortir le négligé du reste C’est fait trop vite, je crois. Au reste, je t’écrirai cette semaine plus au long tout ce que j’en pense, après l’avoir relue  Ne te décourage pas toutefois, je le suis par momens plus que tu ne le seras jamais, qu’on ne peut l’être. – J’ai toujours trouvé tes vers très supérieurs à ta prose. – Il n’y a rien d’étonnant à cela t’étant plus exercée aux uns qu’à l’autre.

 

Adieu, pauvre chère femme bien-aimée. Je t’embrasse comme je t’aime, tendrement & chaudement.