Correspondance de Flaubert
Flaubert à Louise Colet, Croisset, 12 juillet 1852
Correspondant
Notice
4 images :
Chargement de l'image en cours ...

 

À LOUISE COLET

 

[Croisset, 12 juillet 1852.]

Lundi soir.

 

Si j’avais le temps je te ferais une belle leçon d’anatomie sur toute cette histoire passée de M. [Musset]. (c'est Je n’y reviendrai plus, n’aie pas peur j’en suis plus que toi, fort saoul) et reprenant une à une toutes tes lettres je disséquerais muscle à muscle et jusqu’aux plus petits filets nerveux tout ce qui s’est passé. Je le sais. – Sais-tu ce qu’il y a de mieux dans tout cela & la seule bonne chose que tu as faite. C’est de me l’avoir dit. Cette franchise t’honore elle est au-dessus de la vulgarité de la plupart des femmes. Mais tu as été bien femme ! pauvre Louise. – Une telle étude était une lecture trop difficile pr tes yeux tendres. Ils se sont brouillés sur les lignes que tu voulais lire pr t’amuser seulement. – Voilà prquoi ta conduite, pr lui doit être encore inexplicable. – Il ne se tient pas pr battu il reviendra. Vous vous reverrez, n’importe comment. – après La scène de la voiture était un dénouement, il a recommencé un autre acte, celui des adieux, des regrets des « Ah ! si le Ciel l’avait voulu ! ».

Ai-je été jaloux, moi, dans tout cela ? – Il se peut. Au récit de ta gde lettre, quand je me suis senti si furieux, ce n’était pas de la jalousie prtant, mais deux sentiments, celui de mon impuissance, de mon inanité (je n’étais pas là ! me disais-je) et une sensation de scandale, d’outrage personnel, comme la déglutition d’une ignominie qu’on m’entonnait.

Sais-tu que je suis embarrassé avec toi, je ne sais sur quel terrain marcher. Tu m’écris que ce qu’un conseil que je t’ai donné désintéressé comme je l’eusse fait à ma sœur celui de promettre et après de l’envoyer bouler, t’avait pincé le cœur. Je m’y perds & n’y comprends rien. –

Prquoi aussi as-tu l’air de me supplier de ne pas le tuer comme si j’étais un rodomont et que j’eusse fait là-dessus des phrases écarlates. Serait-ce pr me montrer que tu me regardes comme un homme très brave, et me flatter ? – Rassure-toi, je ne chercherai pas d’occasion. Mais je te jure bien, par tous les serments possibles, que si elle se présente, je ne la raterai pas. Je tiens toutes mes paroles et surtout celles que je me donne.

Puis-je te parler franchement ? Mais tu vas te blesser encore. Tant pis – Tu m’as dit la vérité, je te la dois aussi.

Tout cela m’a rendu fort triste. Je me suis dit en effet je suis si peu avec elle ! et si rarement ! et quand je ne suis pas après tout ce qui s’appelle un homme aimable. – (Si j’étais femme en effet je ne voudrais pas de moi pr amant, c’est sûr – Une passade, oui mais une intimité, non – ) Eh bien alors dans une heure de vide un autre est venu – un autre, célèbre celui-là, – et suppliant et se faisant enfant. – ... Vaudrait-il mieux pr elle qu’elle m’abandonne. – La rendrait-il plus heureuse – Et je vous ai vus ensemble qque temps. Mais quelle société ! quel dégoût sur dans ces baisers pleins de hoquets. – Et quelle misère d’homme en vérité. – Je vaux mieux que cela, moi. – On ne me met pas encore de persil dans le nez, et je n’ai ni renié mes maîtres, ni cherché à amuser le prince-président, ni défié de se tuer qqu’un que j’outrageais.

Ouf ! – assez, hein ? – N’en parlons plus. Que je t’embrasse à toutes les places qu’il convoite et qu’il n’en soit plus question.

Voilà dix jours que je travaille bien. J’en ai autant fait depuis ces gdes chaleurs que pendant tout le mois de juin qui a été atroce pr moi. – Dans une quinzaine j’espère avoir fini ma 1re partie – Encore une semaine ensuite pr la recorriger et une autre pr revoir le tout. Ainsi dans 4 semaines environ je t’irai voir. – Cette fin m’occupe beaucoup. J’ai tout abandonné pr y travailler exclusivement.

Autre chapitre auquel je te prie de me répondre franchement. Tu me parais un peu gênée sous le rapport du numéraire. Veux-tu 500 fr. ? Toute la peine sera de les aller chercher à Rouen et rien autre. Tu aurais bien tort de faire des cérémonies. Ce serait assez bête. J’ai encore mille fr. reste de 22 mille. Nous partagerons. – Ou que je te les apporte, c’est comme tu voudras.

Entre nous je ne compte pas beaucoup sur l’article du vieux père Carpentigny qui m’a l’air d’un très galant homme, mais profondément farceur. On dit tant de choses par politesse ! J’attends avec impatience l’article & surtout les vers du Pays. As-tu recommandé à Ferrat de ne pas bavarder ?

Lis-tu enfin L’Âne d’or ? Je t’apporterai Bergerac il faut que tu connaisses ce drôle. – Tu ne lis pas assez de bonnes choses. – Un écrivain, comme un prêtre, doit toujours avoir sur sa table de nuit quelque livre sacré.

Tu peux m’envoyer de l’eau Taburel. Mes cheveux ne tombent plus. –  Adieu, ma chère Louise,

Aime-moi toujours. Dans un mois nous aurons encore qques bons momens – et puis dans un an. – Espérer tout est là – espérer & mourir,

Tel est la vie. Ça ferait une belle devise de cachet.

 

À toi, ton G.