Correspondance de Flaubert
Flaubert à Louise Colet, Croisset, 01 octobre 1852
Correspondant
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À LOUISE COLET

 

[Croisset, 1er-2 octobre 1852.]
nuit de vendredi à samedi, 2 h.

 

Je t’écris ce soir, parce que, voulant t’envoyer dimanche mon avis sur ta pièce que j’attends avec impatience, cela ferait un retard qui te semblerait trop long, bonne chère Louise. J’avais oublié de te parler de Cuvillier-Fleury. Quel crétin ! Quelle école que celle des Cuvillier, Saint-Marc Girardin, Nisard ! les prétendus gens de goût, les prétendus classiques, braves gens qui sont peu braves gens et étaient destinés par la nature à être des professeurs de sixième ! Voilà pourtant ce qui nous juge ! Quoi qu’il en soit, Cuvillier t’admire beaucoup. Cela perce et c’est un bon article au sens profitable du mot. L’immoralité l’a choqué, ce monsieur. Que dis-tu du reproche d’égoïsme à propos des Résidences royales ? Quand je te disais que ton titre était mauvais, avais-je tort ? Voilà deux articles favorables, celui de Jourdan et celui de Cuvillier, où l’on n’a trouvé guère à faire que des blagues sur ce malencontreux titre, prétentieux. Retire de ces critiques le blâme à l’occasion du titre, et il ne reste presque rien. C’était donner à mordre.

L’histoire de Gagne me touche beaucoup. Pauvre homme ! pauvre homme ! Quel enseignement que ces folies-là et quelle terrible chose ! J’ai appris ces jours-ci l’internement à Saint-Yon (maison de fous de Rouen) d’un jeune homme que j’ai connu au collège. Il y a un an, j’avais lu de lui un vol. de vers stupides. Mais la préface m’avait remué comme bonne foi, enthousiasme et croyance. J’ai su qu’il vivait comme moi à la campagne, tout seul et piochant tant qu’il pouvait. Les bourgeois le méprisaient beaucoup. Il était (disait-il) en but à des calomnies, à des outrages. Il avait tout le martyre des génies méconnus. Il est devenu fou. Le voilà délirant, hurlant et avec des douches. – Qui me dit que je ne suis pas sur le même chemin ? Où est la limite de l’inspiration à la folie, de la stupidité à l’extase ? Ne faut-il pas, pour être artiste, voir tout d’une façon différente à celle des autres hommes ? L’art n’est pas un jeu d’esprit. C’est une atmosphère spéciale. Mais qui dit, qu’à force de descendre toujours plus avant dans les gouffres pour respirer un air plus chaud, on ne finit [pas] par rencontrer des miasmes funèbres ? Ce serait un joli livre à faire que celui qui raconterait l’histoire d’un homme sain (il l’est peut-être, lui ?) enfermé comme fou et traité par des médecins imbéciles. –

Je te déclare que la mère Roger m’excite beaucoup. Les Polonais sont immenses, et  l’haleine donc ! et le mot de ta servante : « Cette dame-là fait la noce ! » Sacré nom de Dieu ! tu m’accorderas que je l’avais un peu bien jugée en ne croyant pas inébranlablement à ses sentimentalités. Oh ! la Pohésie, quelle pente ! Quelle planche savonnée pour l’adultère ! N’importe, je me réjouis immensément d’avance du couple. Je me fais le tableau en imagination. Mais il l’effondrera, la malheureuse ! Car c’est un rude mâle, et comme disent les cuisinières, capable de donner bien de la satisfaction à une femme.

La phrase du pamphlet sur le muet du sérail est splendide. Voilà qui est précis, tourné, juste et neuf. Je ne sais si l’institutrice se chargera de la commission. En tout cas je compte sur toi. – Babinet ne t’a pas apporté L’Âne d’or ? Lis-tu ce brave Bergerac ? J’ai relu avant-hier, dans mon lit, Faust. Quel démesuré chef-d’œuvre ! C’est ça qui monte haut et qui est sombre ! Quel arrachement d’âme dans la scène des cloches ! – Il a dû paraître aujourd’hui dans la R. de Paris deux pièces de vers de B. [Bouilhet].

T’ai-je dit que j’ai été, il y a quelques jours, à un enterrement (celui d’un oncle de ma belle-sœur) ? Je commence à être las du grotesque des funérailles, car c’est encore plus sot que ce n’est triste. J’ai revu là beaucoup de balles rouennaises oubliées. C’est fort ! J’étais à côté de deux beaux-frères du défunt qui s’entretenaient de la taille des arbres fruitiers. Comme c’était au cimetière où sont mon père et ma sœur, l’idée m’a pris d’aller voir leurs tombes. Cette vue m’a peu ému. Il n’y a là rien de ce que j’ai aimé, si ce n'est mais seulement les restes de deux cadavres que j’ai vus contemplés pendant quelques heures. Mais eux ils sont en moi, dans mon souvenir. La vue d’un vêtement qui leur a appartenu me fait plus d’effet que celle de leurs tombeaux. Idée reçue, l’idée de la tombe ! Il faut être triste là ; c’est de règle. Une seule chose m’a ému, c’est de voir dans le petit enclos un tabouret de jardin (pareil à ceux qui sont ici) et que ma mère, sans doute, y a fait porter. C’est une communauté entre ce jardin-là et l’autre, une extension de sa vie sur cette mort, et comme une continuité d’existence commune, à travers ces sépulcres. – Les anciens se privaient de toutes ces saletés de charognes. La poussière humaine, mêlée d’aromates et d’encens, pouvait se tenir enfermée dans les doigts, ou, légère comme celle du grand chemin, s’envoler dans les rayons du soleil.

Adieu, je vais me coucher, il en est temps. À toi, mille et [mille] baisers de ton G.