BOUVARD ET PÉCUCHET
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Bouvard et Pécuchet - manuscrit autographe définitif - folio 24
24.
   
       Le premier point était d’avoir de bonnes couches. Pécuchet en fit construire une, en
briques. Il peignit lui-même les châssis, & redoutant les coups de soleil barbouilla
de craie toutes les cloches.
       Il eut la précaution pr les boutures d’enlever les têtes avec les feuilles. Ensuite, il
s’appliqua aux marcottages. Il essaya plusieurs sortes de greffes, greffes en flûte,
en couronne, en écusson, greffe herbacée, greffe anglaise. Avec quel soin, il
ajustait les deux libers ! Comme il serrait les ligatures ! Quel amas d’onguent pour
les recouvrir !
       Deux fois par jour, il prenait son arrosoir & le balançait sur les plantes, comme
s’il les eut encensées. À mesure qu’elles verdissaient sous l’eau qui tombait en pluie
fine, il lui semblait se désaltérer & renaître avec elles. Puis cédant à une ivresse,
il arrachait la pomme de l’arrosoir, & versait à plein goulot, copieusement.
       Au bout de la charmille près de la dame en plâtre, s’élevait une manière de cahutte
        de
faite en rondins. Pécuchet y enfermait ses instruments ; & il passait là des heures
délicieuses à épelucher les graines, à écrire des étiquettes, à mettre en ordre ses
petits pots. Pour se reposer, il s’asseyait devant la porte, sur une caisse, & alors
projetait des embellissements.
       Il avait créé au bas du perron deux corbeilles de géraniums ; entre les cyprès & les
quenouilles, il planta des tournesols ; – & comme les plate-bandes étaient couvertes de
boutons d’or, & toutes les allées de sable neuf, le jardin éblouissait par une abondance
de couleurs jaunes.
       Mais la couche fourmilla de larves ; – & malgré les réchauds de feuilles mortes, sous les
châssis peints & sous les cloches barbouillées, il ne poussa que des végétations rachitiques.
Les boutures ne reprirent pas ; les greffes se décollèrent ; la sève des marcottes s’arrêta,
les arbres avaient le blanc dans leurs racines ; les semis furent une désolation.
Le vent s’amusait à jeter bas les rames des haricots. L’abondance de la gadoue
nuisit aux fraisiers, le défaut de pinçage aux tomates.
       Il manqua les brocolis, les aubergines, les navets – & du cresson de fontaine, qu’il
avait voulu élever dans un baquet. Après le dégel, tous les artichauts étaient perdus.
       Les choux le consolèrent. Un, surtout, lui donna des espérances. Il s’épanouissait,
montait, finit par être prodigieux, & absolument incomestible. N’importe ! Pécuchet fut
content de posséder un monstre.
       Alors, il tenta ce qui lui semblait être le summum de l’art : l’élève du melon.
       Il sema les graines de plusieurs variétés dans des assiettes remplies de terreau, qu’il
enfouit dans sa couche. Puis, il dressa une autre couche ; & quand elle eut jeté son
feu repiqua les plants les plus beaux, avec des cloches par dessus. Il fit toutes les
tailles suivant les préceptes du bon jardinier, respecta les fleurs, laissa se nouer
                                                              bras
les fruits, en choisit un sur chaque branche, supprima les autres ; & dès qu’ils eurent
la grosseur d’une noix, il glissa sous leur écorce une planchette pr les empêcher de
pourrir au contact du crottin. Il les bassinait, les aérait, enlevait avec son mouchoir
la brume des cloches – & si des nuages paraissaient, il apportait
vivement des paillassons.
[Transcription de Joëlle Robert]