BOUVARD ET PÉCUCHET
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Bouvard et Pécuchet - manuscrit autographe définitif - folio 34
34.
   
       Cependant, ils pouvaient espérer qques fruits. Pécuchet venait d’en remettre la note
à Bouvard quand tout à coup le tonnerre retentit & la pluie tomba, –
une pluie lourde & violente. Le vent, par intervalles, secouait toute la surface de
l’espalier. Les tuteurs s’abattaient l’un après l’autre – & les malheureuses quenouilles
en se balançant entrechoquaient leurs poires.
       Pécuchet surpris par l’averse s’était réfugié dans la cahutte. Bouvard se tenait
dans la cuisine. Ils voyaient tourbillonner devant eux, des éclats de bois, des
branches, des ardoises ; – & les femmes de marin qui sur la côte, à dix lieues de là,
regardaient la mer, n’avaient pas l’oeil plus tendu & le coeur plus serré. Puis
tout à coup, les supports & les barres des contre-espaliers avec le treillage, s’abattirent
sur les plate-bandes.
       Quel tableau, quand ils firent leur inspection ! Les cerises & les prunes couvraient l’herbe
entre les grêlons qui fondaient. Les passe-colmar étaient perdus, comme le Bési-des-
vétérans & les Triomphes-de-Jordoigne. À peine, s’il restait parmi les pommes
qques bons-papas. & douze Tétons-de-Vénus, toute la récolte des pêches, roulaient
dans les flaques d’eau, au bord des buis déracinés.
       Après le dîner, où ils mangèrent fort peu, Pécuchet dit avec douceur :
       — « Nous ferions bien de voir à la ferme, s’il n’est pas arrivé quelque chose ? »
                                                              des
       — « Bah ! pr découvrir encore qque sujets de tristesse ! »
       — « Peut-être ? car nous ne sommes guère favorisés ! » – & ils se plaignirent de la
Providence & de la Nature.
       Bouvard, le coude sur la table, poussait sa petite susurration – & comme toutes les
douleurs se tiennent, les anciens projets agricoles lui revinrent à la mémoire, particulièrement
la féculerie & un nouveau genre de fromages.
       Pécuchet respirait bruyamment ; – & tout en se fourrant dans les narines des prises
de tabac, il songeait que si le sort l’avait voulu, il ferait maintenant partie
d’une société d’agriculture, brillerait aux expositions, serait cité dans les journaux.
       Bouvard promena autour de lui des yeux chagrins.
       — « Ma foi ! j’ai envie de me débarrasser de tout cela, pr nous établir autre part ! »
       — « Comme tu voudras » dit Pécuchet, – & un moment après :
       « Les auteurs nous recommandent de supprimer tout canal direct.
La sève, par là, se trouve contrariée, & l’arbre forcément en souffre. Pour se bien
porter, il faudrait qu’il n’eut pas de fruits. [Cependant,] ceux qu’on ne taille
                                                                                                                            de
et qu’on ne fume jamais en produisent – de moins gros, c’est vrai, mais  plus
savoureux. J’exige qu’on m’en donne la raison ! – &, non seulement, chaque
espèce réclame des soins particuliers, mais encore chaque individu, suivant
le climat, la température, un tas de choses ! Où est la règle, alors ? & quel
espoir avons-nous d’aucun succès ou bénéfice ? »
       Bouvard lui répondit :
       — « Tu verras dans Gasparin que le bénéfice ne peut dépasser le dixième du
capital. Donc on ferait mieux de placer ce capital dans une maison de banque.
[Transcription de Joëlle Robert]