Qui était Flaubert ?Qui était Flaubert ?
ŒuvresŒuvres
ManuscritsManuscrits
Labo FlaubertLabo Flaubert
CritiqueCritique
TraductionsTraductions
MédiationsMédiations
AteliersAteliers
Julian Barnes

Flaubert a deux cents ans

Auteur
Julian Barnes
Édition
François Vanoosthuyse
Date de publication
3 septembre 2022
Détails

Texte original : « Flaubert at Two Hundred », London Review of books, 16 décembre 2021.
https://www.lrb.co.uk/the-paper/v43/n24/julian-barnes/flaubert-at-two-hundred

Traduction de Danielle Wargny pour le site Flaubert, avril 2022.


Commencements

Au début des années 1960, mes grands-parents maternels habitaient ce que les agents immobiliers anglais appellent un chalet-bungalow dans les faubourgs de Beaconsfield. C’était un bâtiment neuf situé sur un terrain boisé en pente d’un demi-hectare. Mon grand-père, doté d’un grand sens pratique, en avait déboisé une partie à mi-pente, coulé une dalle de béton et construit un pavillon d’été qu’il avait peint en bleu clair. Je ne me souviens d’aucun meuble, sauf une espèce de sofa sur lequel Grand-mère s’installait parfois l’été pour faire la sieste. Une odeur de renfermé suggérait qu’il ne servait guère à autre chose. Mais c’est là, sur ce divan, dans ce décor de banlieue tout à fait approprié, que j’ai lu Madame Bovary pour la première fois. Je devais avoir quinze ou seize ans.

Ce n’est pas moi qui avais choisi ce livre. Un prof d’anglais anticonformiste, tout frais émoulu d’Oxford, nous avait donné une liste de lecture où figuraient, à notre surprise, des auteurs étrangers. Et je fondais de grands espoirs sur Madame Bovary. Le roman avait encore une réputation sulfureuse – car enfin il avait été accusé d’outrage aux bonnes mœurs au moment de sa parution sous forme de feuilleton dans la Revue de Paris. La France, une femme mariée, des adultères : comme ça ne se disait pas alors, le bouquin cochait toutes les cases. Je l’ai lu en anglais dans l’édition Penguin. À l’époque, leurs classiques se distinguaient par la couleur de la couverture : vert pour la France, rouge pour la Russie, vert olive pour l’Allemagne, violet et brun pour le Monde antique, etc. Le livre s’est avéré trop subtil pour moi bien sûr et je n’y ai pas trouvé la moindre trace d’érotisme. Je ne crois pas avoir compris la scène du fiacre aux rideaux tirés et encore moins le déferlement métonymique de papier blanc par la portière au moment de l’invisible apogée.

Mais il est resté quelque chose de cette lecture imposée, ne serait-ce que le désir de fréquenter à nouveau cet auteur ultérieurement.

Obsession

Flaubert est un auteur qui, plus qu’un autre, peut susciter une dévotion et des comportements obsessionnels. Parmi les objets flaubertiens les plus ésotériques se trouve le Madame Bovary dans l’ordre (2012) d’Ambroise Perrin. Ce dernier est membre de l’Oulipo et son projet très oulipien : il dresse la liste, par ordre alphabétique, de chaque mot, nombre et signe de ponctuation dans l’édition Charpentier de Madame Bovary de 1873. Et par liste, j’entends vraiment liste : le livre présente six colonnes par page et relève le mot chaque fois qu’il apparait. Ainsi le mot et qui figure 2812 fois dans le roman est reproduit 2812 fois, ce qui occupe quasiment neuf pleines pages. L’article la figure 3585 fois, le 2366 fois, les 2276 fois, elle 2129 fois et lui présente la piètre occurrence de 806 fois, d’où l’on peut déduire la perspective sexuée du roman. Ou pas. De la même manière, on peut recenser les noms des deux amants d’Emma, Rodolphe et Léon, et découvrir que celui de Léon figure 140 fois, celui de Rodolphe 10 fois de moins.

Tout ça est vaguement cocasse mais aussi vain qu’ennuyeux à mourir. Par exemple, on nous signale que le mot ecchymose et la date 1835 n’ont qu’une occurrence, mais on ne nous dit pas où, et la chose vaut pour tous les autres mots. Pour le savoir il faut aller sur le site Flaubert de l’Université de Rouen.

Faux souvenirs (1)

Avant l’ère numérique, il pouvait s’avérer délicat de repérer et de mémoriser le nombre d’occurrences d’un mot dans un livre. Et les souvenirs qu’on garde des livres sont tout aussi biaisés que ceux qu’on a de notre vie. Par exemple, j’ai cru pendant des années que Flaubert s’était montré incroyablement astucieux dans son emploi – ou plutôt son non-emploi – du mot adultère dans Madame Bovary. Au début, j’étais convaincu qu’il ne l’avait pas utilisé du tout, et plus tard que la première occurrence du mot n’était pas dans son acception sexuelle : comme dans l’adultération de produits alimentaires, lait, céréales ou autre denrée de base de la vie provinciale au milieu de XIXe siècle. Dans mon exemplaire de l’édition Garnier acheté en 1967, à la page 296, j’avais noté finement, à côté de la phrase « le souvenir de ses adultères et de ses calamités » : « pas seulement du lait ». À ma décharge, dans cet exemple de faux souvenir, disons que je réécrivais le roman, en exagérant le génie de Flaubert, en prêtant à sa prose un surcroit de subtilité. La vérité brute telle qu’elle surgit dans la liste d’Ambroise Perrin, c’est que adultère figure 8 fois au singulier et 3 fois au pluriel, tout à fait là où on pourrait s’y attendre. Il n’y a rien d’hyper-subtil dans l’emploi qu’en fait Flaubert. Le mot apparait dans un contexte sexuel et n’est jamais utilisé dans un contexte métaphorique ou allusif, en référence au lait ou à un quelconque produit alimentaire.

Faux souvenirs (2)

Mais si les lecteurs se trompent dans leurs souvenirs, il est rassurant de constater que les écrivains aussi. En 1866 l’historien et philosophe Hippolyte Taine menait ses recherches en vue de son fameux essai De l’lntelligence. Il cherchait ce qu’il appelait des « cas d’hypertrophie » qui l’aideraient à comprendre le fonctionnement de l’imagination. Il consulta l’artiste Gustave Doré, puis un joueur d’échecs qui pouvait déplacer ses pièces sans regarder l’échiquier, enfin un mathématicien qui se livrait de tête à des calculs très complexes. Ce qu’il voulait savoir, dans le cas de Flaubert, c’est s’il arrivait à l’écrivain de confondre un personnage ou une scène imaginaires avec une personne ou une scène réelles ; si un personnage intensément imaginé pouvait changer de forme sous les yeux du romancier, comme une sorte d’hallucination ; si, lorsqu’il regardait un mur, un arbre ou un visage, il pouvait ensuite s’en souvenir, partiellement ou totalement ; et si les rêveries et les images qui lui passaient par la tête lorsqu’il s’assoupissait devant la cheminée ou bien juste avant de s’endormir étaient comparables en nature ou en intensité aux intuitions et aux inventions du romancier. Flaubert répond que pour lui l’image mentale est aussi vraie que la réalité objective et il ajoute : « les personnages imaginaires m’affolent, me poursuivent ; ou plutôt c’est moi qui suis dans leur peau ». Et il cite l’exemple célèbre d’Emma qui avale l’arsenic : « J’avais si bien le goût d’arsenic dans la bouche, j’étais si bien empoisonné moi-même que j’ai vomi tout mon dîner ». Il explique ensuite : « Il y a bien des détails que je n’écris pas. Ainsi pour moi, Monsieur Homais est légèrement marqué de petite vérole. Dans le passage que j’écris immédiatement, je vois tout un mobilier (y compris les taches sur les meubles) dont il ne sera pas dit un mot. » Eh bien Flaubert se trompe. Dans Madame Bovary le visage d’Homais est décrit comme « légèrement marqué de petite vérole ». Un exemple encore plus probant de détail manquant se situe au moment des amours d’Emma avec Rodolphe. Dans les notes préparatoires de Flaubert pour son roman, il la décrit une fois rentrant chez elle à travers champs « les cheveux noyés de foutre ». Ce détail sera finalement épargné aux lecteurs.

Un seul mot…

change tout. Le lexique de Perrin recense 834 occurrences de l’adjectif possessif son, et 817 de du. Dans la troisième partie de Madame Bovary, chapitre 6, Flaubert écrit l’un des passages les plus désespérés du roman. Emma approche de la fin de sa liaison avec Léon : « Elle était aussi dégoutée de lui qu’il était fatigué d’elle. Emma redécouvrait dans l’adultère toutes les platitudes du mariage. » Rude et effrayante découverte aussi bien pour les couples adultérins que pour ceux fidèlement mariés – et plus encore lorsqu’il s’agit de quelqu’un comme Emma, pétrie d’illusions romantiques, qui le découvre. Lorsque Flaubert et La Revue de Paris se retrouvent sur le banc des accusés en 1857, le procureur Ernest Pinard se jette sur cette phrase : « Platitudes du mariage, poésie de l’adultère ! Tantôt c’est la souillure du mariage, tantôt ce sont ses platitudes, c’est toujours la poésie de l’adultère. Voilà Messieurs, les situations que Monsieur Flaubert aime à peindre, et malheureusement il ne les peint que trop bien. »

Aussi lorsqu’il s’agit de publier le livre plus tard cette année-là, persuade-t-on Flaubert d’édulcorer la phrase en écrivant : « Toutes les platitudes de son mariage ». Du devient son, et la désolation se cantonne à Emma. Les braves gens dûment mariés pourront se consoler en se disant que cette infidèle normande est en proie au remords, comme toute pécheresse qui se respecte . Elle mérite une double condamnation car elle est aussi inapte au mariage qu’à l’adultère. La société peut poursuivre son petit bonhomme de chemin, et le péché d’adultère est prudemment circonscrit. En révisant son roman en 1862, Flaubert a essayé de rétablir le du, au grand dam de son ami Louis Bouilhet qui jugeait la modification imprudente : « Tu attaques la société par une de ses bases fondamentales. » Le son a donc été retenu cette fois-là, et à nouveau dans l’édition de 1869. Mais il n’y a pas plus obstiné que Flaubert, et en 1873 il réintroduit le du, faisant ainsi de la triste condition d’Emma une réalité universelle.

Se familiariser avec lui

J’ai continué à lire Flaubert et pour mes examens de licence à la fac, j’ai rédigé une dissertation sur Trois contes. Mais ne vous y trompez pas, c’était un choix par défaut car je ne me sentais pas à la hauteur des deux autres options , « Proust » et « la poésie symboliste ». Idéalement, en principe, on devrait aborder un écrivain ou une écrivaine en commençant par lire toute son œuvre, et ne s’intéresser qu’après à sa personne, aux détails de sa vie, à sa biographie. En réalité les choses se passent rarement ainsi. Dans mon cas, l’étincelle s’est produite en 1972 à la publication de Flaubert en Égypte, une compilation par Francis Steegmüller des lettres et des carnets du voyage de Flaubert au Moyen-Orient avec son ami Maxime Du Camp. C’est à ce moment-là que j’ai pris conscience de la personnalité de Flaubert, sans intermédiaire ; Steegmüller appelle le livre « une sensibilité en marche ». Tout se télescope en un joyeux charivari : l’exotique et le quotidien, le comique et le grotesque, le rêve et la consternante réalité. On y découvre le prodigieux sens de l’observation de Flaubert, son goût pour les bas-fonds et les prostitué(e)s, mais également pour les couleurs et les odeurs du désert, et pour les couchers de soleil qui vous réduisent au silence. Ce sont ces diverses contradictions qui m’ont frappé comme si modernes. Et quand je me suis mis à lire Les lettres – superbement classées et révisées par Steegmüller de sorte qu’elles constituent encore la meilleure biographie de Flaubert – j’ai trouvé qu’elles n’avaient pas pris une ride, comme si elles avaient été écrites et envoyées hier d’une ville voisine. D’ailleurs, Sartre a appelé la correspondance de Flaubert un exemple parfait de « libre association sur un divan pré-freudien ».

Flaubert nous mépriserait de lire sa correspondance. Il croyait dur comme fer que seule l’œuvre compte : la vie ne fait pas ou ne devrait pas faire d’ombre à l’œuvre. Mais comment ne pas lire les lettres, puisqu’elles ont survécu ? Elles aussi forment un éblouissant kaléidoscope de genres : décomplexées, grossières, élégantes, lubriques, spirituelles, ardentes, mélancoliques, désespérées, mais toujours redoutablement intelligentes. Aucune biographie traditionnelle ne saurait arriver à la cheville de ce feu d’artifice. Sartre, dans L’idiot de la famille, son pavé en trois volumes – analyse théorico-psychanalytico-politique doublée d’une tentative d’assassinat – ne cite presque jamais Flaubert directement. Probablement pour garder le contrôle. Mais peut-être craignait-il aussi l’embrasement qui jaillissait de la page quand son sujet parlait. Sartre a dit à Beauvoir qu’il détestait les choses « bien écrites » et il s’est efforcé dans sa trilogie sur Flaubert de ne pas « bien écrire ». Il a réussi son coup.

Gratitude

Est-il possible – ou même légitime – pour un romancier ou une romancière de se sentir redevable à un livre qu’il ou elle a écrit ? Même si le moi qui l'a écrit a quarante ans de moins que le moi actuel, n’y a-t-il pas quelque chose de malsain et de complaisant là-dedans ? Je pourrais prétendre que c’est à Flaubert que je suis redevable car sans lui mon roman Le perroquet de Flaubert n’aurait pas existé. Mais à vrai dire, c’est à ce livre que je me sens surtout redevable. Il a changé deux choses dans ma vie et ma carrière. C’est le premier à avoir été traduit, ce qui m’a ouvert la voie à des éditeurs étrangers (comme la plupart des écrivains je jubile d’apprendre que l’un de mes livres est lu loin de chez moi), et puis il a apaisé les angoisses non dites de mes parents : étais-je ou non un écrivain ?

Au moment de la parution du Perroquet de Flaubert, j’avais déjà publié deux romans et deux thrillers sous un pseudonyme, et seul le premier roman avait eu grâce à leurs yeux (à cette réserve près que mon père avait trouvé la langue un peu vulgaire). J’avais vivement déconseillé à mes parents de lire le deuxième, Avant moi, de sorte qu’un silence radio de deux années s’était installé. Jusqu’à ce qu’un des critiques du Perroquet de Flaubert fasse allusion au roman précédent, mais en se trompant complètement sur le dénouement. Je ne sais plus comment le sujet des erreurs des critiques est venu sur le tapis, mais voilà que ma mère, de façon inattendue, évoque cette erreur récente et ajoute : « Ce n’est pas que j’aie lu le bouquin bien sûr ». Ah bon ??? « Eh bien, je l’ai commencé, je l’ai lu jusqu’à ce que je n’en puisse plus, et je suis allée voir la fin pour savoir comment ça se terminait et là j’ai vu que le type se tranchait la gorge, et je me suis dit : dommage qu’il ne l’ait pas fait plus tôt ». C’est souvent la mère de l’écrivain (homme) qui réagit comme ça, non ? Mais personne ne peut soutenir la comparaison avec la redoutable mère de Simenon qui, alors qu’il était au faîte de la renommée et de la fortune, lui avait rendu tout l’argent qu’il lui avait envoyé depuis quarante ans. Lorsqu’elle séjournait dans sa somptueuse résidence, elle interpellait les domestiques pour leur demander d’un ton soupçonneux : « Tout ça a bien été payé ? ». Et lorsque son frère est mort en Indochine, Madame Simenon s’est ainsi lamentée : « Quel dommage, Georges, qu’il ait fallu que ce soit Christian qui meure ! » Notre désir de plaire a la vie dure. Cependant, rien dans ma vie personnelle et professionnelle n’a ravi ma mère autant que la nomination du Perroquet de Flaubert au Booker Prize, et la petite photo de son fils à la une du Times, avec celles des cinq autres candidats présélectionnés. Mes parents étaient profs de français et même si mon père en savait plus long que sa femme sur la littérature française, c’est elle qui a pris l’initiative de me téléphoner et prononcé des paroles que je n’aurais jamais imaginées dans sa bouche. Quand elle a eu terminé, elle m’a dit « je te passe ton père » et j’avais hâte de l’entendre exprimer le plaisir et l’intérêt qu’il avait pris à mon livre. Au lieu de quoi il a dit « d’accord dans les grandes lignes, comme disait le commandant de Ralph » : voilà comment il a entamé, et à vrai dire terminé son commentaire. Ce qui m’a attristé, ce n’est pas l’absence de félicitations de sa part, mais son incapacité à exprimer spontanément ses sentiments à propos du travail de son fils autrement que par une stratégie d’évitement, en citant une formule que l’hypothétique commandant d’un oncle aurait prononcée quarante ans plutôt. En fait, le plus surprenant, c’est que j’aie été surpris.

Ce que pense le romancier de sa propre œuvre

Les romanciers sont notoirement inaptes à juger leur œuvre. Ils se laissent influencer par les jugements des critiques ou font tout simplement preuve de perversité. Il peut leur arriver d'adorer le plus négligé de leurs rejetons. Ainsi Evelyn Waugh tenait-il Helena pour son roman favori. Salammbô a beau avoir eu un succès financier et public bien plus grand que Madame Bovary – c’était devenu un mème et une source d’inspiration pour les bals costumés – il était reconnu de manière générale que le premier roman de Flaubert était et resterait son meilleur. Il en concevait parfois du ressentiment, et il a dit un jour qu’il aimerait acheter tous les exemplaires du livre et les brûler jusqu’au dernier.

Plus flegmatique fut la réponse de Kingsley Amis sur l’épineuse question du premier livre célèbre. Lorsqu’on lui demanda plus tard dans sa carrière s’il n’avait pas traîné Lucky Jim comme un boulet, il répondit : « Ça vaut mieux que pas de boulet du tout. »

Un autre truc qu’a dit Kingsley Amis

à mon propos cette fois : « J’aimerais qu’il arrête de nous bassiner avec Flaubert. » Je me suis fait un plaisir de lui désobéir.

Tandis que Frank Zappa demandait

« Pourquoi, bordel, faudrait-il que je lise Flaubert ? »

Un lecteur différent

Il y a des lustres, lors d’une réception animée, je bavardais avec Ferdinand Mount, un confrère romancier (qui écrivait aussi dans le London Review of Books) qui me dit relire Madame Bovary chaque année par devoir de critique autant que par plaisir. Ça m’avait énormément impressionné – il avait donc dû lire le roman beaucoup plus de fois que moi – et j’ai gardé la chose en tête pendant très longtemps. Je l’enviais bien sûr, et ça me turlupinait, moi le Flaubertien. Pourquoi ne faisais-je pas comme lui ? Tous les deux ou trois ans, je croisais Mount et sa présence chaleureuse suscitait à chaque fois chez moi un vague malaise. Jusqu’à ce que, au bout d’une quinzaine d’années, je lui avoue ce que je ressentais. Il a eu l’air décontenancé. J’avais dû mal entendre : ce n’était pas du tout ce qu’il avait dit. En réalité il ne se souvenait pas quand il avait relu le roman pour la dernière fois.

Les écrivains

J’ai entendu dire, de plusieurs sources, que Philip Roth et William Styron avaient tous deux, punaisé au-dessus de leur bureau, un célèbre aphorisme de Flaubert, que Blake Baily cite dans sa biographie de Roth : « Soyez régulier et ordonné dans votre vie, comme un bourgeois, afin que vous puissiez être violent et original dans votre travail ». C’est une citation merveilleuse, inspirante, même si la traduction anglaise ne me semble pas tout à fait fidèle. Une chose pour un écrivain est de se contraindre à être ordonné, une autre d’aspirer à une banalité bourgeoise. Personne ne décrirait la vie de Roth comme le moins du monde ordinaire et encore moins bourgeoise.

Je n’ai jamais eu de citation de Flaubert punaisée au-dessus de mon bureau (je n’ai jamais eu de tableau d'affichage). J’ai conservé pendant longtemps une fiche bristol posée à quelques centimètres de là où j’écris, avec une phrase réconfortante de Ford Madox Ford : « C’est trop facile de dire qu’un éléphant, aussi bon soit-il, n’est pas un bon phacochère. » La critique littéraire se résume souvent à ça.

[Ndt : Suit un commentaire de Barnes sur les mots anglais choisis pour traduire régulier, ordonné et violent. Il trouve orderly et régular redondants, et préfèrerait violent à fierce ou wild.]

Les éditeurs

Flaubert avait une conception féodale de la relation écrivain-éditeur. Il pensait que le boulot de l’éditeur consistait tout simplement à payer et à imprimer. Il était horrifié à l’idée que son éditeur puisse lire son manuscrit, et estimait encore plus saugrenu qu’il puisse exprimer une opinion dessus. Une des conditions de vente de Salammbô qu’il avait imposée à son éditeur Michel Lévy était l’interdiction formelle de lire le manuscrit avant de le publier.

La relation entre écrivain et éditeur était fort différente à l’époque. Il n’y avait pas de droits d’auteur et on recevait en échange de son livre un paiement unique. Dans des circonstances exceptionnelles, si le livre se vendait particulièrement bien, l’éditeur pouvait vous verser une somme complémentaire par pure bonté d’âme. En décembre 1856 Michel Lévy avait acheté Madame Bovary 800 francs. Dix ans plus tard, Flaubert note que l’éditeur en a conçu un tel remords que « il m’a donné sans aucune réclamation de ma part 500 francs ». Pour replacer ces chiffres dans leur contexte, Lévy avait payé Salammbô 10 000 francs en 1862. Le geste dicté par le remords ressemblait donc plutôt à un pourboire princier et il était tout naturel de se montrer grand seigneur en retour.

Entretiens accordés à la presse

« Livrer au public des détails sur soi-même est une tentation bourgeoise à laquelle j’ai toujours résisté. »

Autofiction

« L’homme n’est rien, l’œuvre tout. […] Il me serait bien agréable de dire ce que je pense, et de soulager le sieur Gustave Flaubert par des phrases. Mais quelle est l’importance dudit sieur ? »

Le connaître

L’un des plaisirs de relire les grands romans au fil des décennies, c’est de sentir évoluer son jugement. On a tendance à y voir, de façon subjective, le signe que notre réceptivité est en constant développement, comme si notre expérience de la vie continuait à enrichir notre lecture (mais il pourrait tout aussi bien se faire qu'on ait mal lu l’œuvre pour commencer). Avec Flaubert on n’a que cinq livres à prendre en compte, et l’un des cinq, Madame Bovary, a toujours occupé la première place, alors que La tentation de Saint-Antoine n’a jamais décroché de médaille. Salammbô, qui a d’abord séduit par son exotisme, sa violence et son érotisme – ah, le python lubrique entre les cuisses de la prêtresse ! – s’est figé pour moi en une série de peintures de Gustave Moreau (sans surprise le peintre moderne favori de Flaubert). C’est un roman puissant, haut en couleur, éblouissant, et pourtant comme inerte, en dépit ou à cause de toute l’érudition et des recherches que Flaubert y a mises. A-t-on l’impression d’une œuvre d’art qui se serait trompée de genre ? D’ailleurs Maupassant l’a appelée « un opéra en prose ».

Autrefois je trouvais que L’Éducation sentimentale avait à peu près cent pages de trop, et que les portraits de ces jeunes hommes, différents prototypes de la génération de Frédéric Moreau (procédé voué à l’échec), étaient quelque peu sommaires et indifférenciés. Mais j’ai relu le roman cette année et je l’ai trouvé de la bonne longueur, avec des personnages secondaires ébauchés juste comme il faut. J’ai aussi remarqué, pour la première fois je crois, que la conclusion si brillamment flaubertienne est annoncée de façon discrète très tôt dans le roman. Vers la quinzième page, Frédéric Moreau (alors âgé de dix-huit ans) et son ami Deslauriers traversent Nogent en rentrant chez eux à pied à la nuit tombée. Ils passent devant une maison basse avec une lumière allumée dans la mansarde. Deslauriers retire son chapeau et déclare d’un ton pompeux, emphatique, que pauvreté est mère de chasteté. Cette remarque ne trouvera son entière explication que quatre cent pages plus loin. Le bâtiment en question est un bordel local dans lequel les deux jeunes hommes étaient déjà entrés une fois mais que, pris de panique, ils avaient fui (Deslauriers décanille le premier mais comme c’est lui qui a l’argent, Moreau est obligé de le suivre). Maintenant, dans leur pleine maturité, ils prennent conscience tous les deux que c’était le plus beau jour de leur vie. Pourquoi ? Parce que c’est l’exemple parfait de la doctrine flaubertienne, à savoir que la joie, la beauté, le bonheur et le plaisir résident d’abord dans l’anticipation et ensuite dans le souvenir. Entre les deux, l’expérience proprement dite, et la suivante, et la suivante encore, bref ce qui mis bout à bout s’appelle la vie, est forcément décevant, et plus vite on s’en aperçoit mieux ça vaut. La visite ratée au bordel s’avère le meilleur moment de la vie des deux amis parce que c’est l’une des rares occasions où le rêve n’a pas été mis à l’épreuve de la réalité, peut donc demeurer un rêve, leur permettant de garder intacte, même si c’est au conditionnel passé, cette promesse de bonheur. George Sand écrivit à Flaubert que les jeunes gens qu’elle connaissait avaient été consternés par le roman : « Ils ne s’y sont pas reconnus, eux qui n’ont pas encore vécu. Mais ils ont des illusions et disent : pourquoi cet homme si bon, si aimable, si gai, si simple, si sympathique veut-il nous décourager de vivre ? ».

L’Education sentimentale est sorti en 1869 et Flaubert a accusé la guerre franco-russe de détourner l’attention des lecteurs et de causer l’échec du livre. Mais les romanciers de la génération suivante, sous la houlette de Huysmans, le tenaient pour le meilleur roman de la littérature française. Henry Céard et ses amis l’apprirent par cœur en entier. Dans ses mémoires, Céard raconte comment se passe sa rencontre avec Flaubert dans son appartement de la Rue Murillo et comment il lui exprime sa profonde admiration pour L’Éducation sentimentale :

Flaubert se dressa de toute sa taille et répondit d’un ton bourru : alors vous l’aimez, c’est vrai ? Et pourtant le livre est condamné à l’échec parce qu’il ne fait pas cela. Il joignit ses longues mains puissantes pour former une pyramide. Le public, expliqua-t-il, veut des œuvres qui exaltent ses illusions, tandis que L’Education sentimentale… Et là il retourna ses grosses mains vers le bas en les ouvrant comme pour faire tomber ses rêves dans un puits sans fond.

Une parenthèse à propos des pyramides. Fin juin 1851, Flaubert et Du Camp grimpent au sommet de la Grande Pyramide pour y contempler le lever du soleil. Dans ses notes de voyage, Flaubert raconte sa découverte d’un exemple parfait de grotesque flaubertien : « Je trouve du côté du soleil levant Humbert frotteur (bien connu à Rouen comme scieur de bois frotteur) ». Six ans plus tard, en 1857, année de la publication de Madame Bovary, il écrit : « Les livres ne se font pas comme les enfants, mais comme les pyramides, avec un dessein prémédité, et en apportant des grands blocs, l’un par-dessus l’autre, à force de reins, de temps et de sueur, et ça ne sert à rien ! Et ça reste dans le désert ! Mais en le dominant prodigieusement. Les chacals pissent en bas et les bourgeois montent dessus, etc. Continue la comparaison ».

Cela nous laisse Bouvard et Pécuchet, le dernier et le plus expérimental des romans de Flaubert, apparemment le livre préféré de Joyce. Quand j’avais une vingtaine d’années, j’avais la phobie de l’avion et je choisissais toujours avec énormément de soin le livre que j’allais lire pendant le vol, parce qu’enfin, c’est le livre (miraculeusement intact, allez savoir comment) qu’on retrouverait sur moi lors de l’inspection des lieux de l’accident. Un exemplaire calciné de Bouvard et Pécuchet pourrait suggérer quelqu’un de mature avec des goûts littéraires sophistiqués. Mais pareille nécrologie se serait avérée trompeuse. La vérité, c’est que je trouvais ce roman déconcertant et ennuyeux, avant même de me lancer dans l’énorme « Copie » qui allait constituer la seconde partie. Cyril Connolly a appelé Bouvard et Pécuchet le Baedecker [Ndt: Guide touristique très populaire en Grande-Bretagne.] de la futilité et le plaçait au deuxième rang des cent livres-clés du Mouvement Moderne. Un catalogue de l’ignorance et de la stupidité humaines, où les deux personnages éponymes répètent inlassablement les mêmes erreurs, que leur créateur moque avec ironie ? À quoi bon, et où est le plaisir là-dedans ?

C’est une idée qui a travaillé Flaubert pendant trente ans avant qu’il la couche sur le papier, et qu’il s’est obstiné à creuser. Le sujet en est l’obstination de deux copistes dont l’ambition est d’étudier et de maitriser la totalité du savoir humain. Le livre est esthétiquement obstiné dans la mesure où il refuse de donner au lecteur le plaisir du texte auquel d’habitude il aspire. Et il exige à son tour l’obstination d’un lecteur qui soit disposé à suspendre ses attentes légitimes et à se coltiner les répétitions apparentes (et avérées) du roman. Ezra Pound estimait que Bouvard et Pécuchet inaugurait une nouvelle forme sans précédent. Une histoire circule concernant Schoenberg qui montre la partition de son concerto pour violon à Jascha Heifetz. Ce dernier lui dit que pour jouer un certain passage, il faudrait qu’il lui pousse un sixième doigt, à quoi le compositeur aurait répondu : « je peux attendre ». On pourrait dire que pour lire Bouvard et Pécuchet il faudrait être un lecteur à six doigts, et peut-être qu’on n’en est pas encore à ce stade. Mais (comme je l’ai découvert à cinquante ans passés) le roman n’est pas aussi implacable et programmatique qu’il y parait. Il est plus vivant, plus drôle, et bien plus original qu’à première vue. Il avance vite, même lorsqu’il se répète. Non seulement il dit plus qu’il ne montre, il insiste. Et il reflète la pensée de son auteur bien plus qu’on ne le penserait au premier abord. « Bouvard et Pécuchet c’est moi » est nettement plus près de la vérité que « Madame Bovary c’est moi » (propos soit apocryphe soit comique, voire les deux). Quand Flaubert avait quinze ans, il a gagné un prix au lycée pour un essai de 25 pages sur les champignons qu’il avait consciencieusement pompé dans une publication scientifique. Ses deux copistes opiniâtres entretiennent avec leur créateur une relation similaire à celle de Rabbit – une espèce d’alter ego clownesque, moins futé – avec John Updike. Bouvard et Pécuchet, qu’on pourrait prendre au début du roman pour les cibles d’une satire, émergent à la fin comme des héros comiques un peu dérangés, des Don Quichotte de pacotille, entraînés dans une quête certes absurde mais héroïque.

Pas trop lentement, mais pas trop vite non plus

Flaubert est connu pour sa méticulosité, ses longues préparations, sa lutte quotidienne avec les mots, ses séances de gueuloir pour s’assurer que son texte a le bon poids, la bonne sonorité. Pour certains, cela ressemblait à de la maniaquerie tatillonne, et le mouvement de la vie risquait fort de se trouver écrasé par la monumentalité. Dans les premiers stades de Bouvard et Pécuchet, Flaubert a discuté de son projet avec son âme sœur en littérature, Tourgueniev. En juillet 1874, Tourgueniev lui écrit de Russie : « Plus je réfléchis, plus je pense que c’est un sujet à traiter presto, à la Swift ou à la Voltaire. Vous savez que ça a toujours été mon opinion. Tel que vous me le décrivez, votre scénario semble drôle et charmant. Mais si vous vous appesantissez là-dessus, si vous êtes trop savant […] ». Inutile de préciser que Flaubert n’en a fait qu’à sa tête, comme d’habitude. Et d’aucuns trouvent que le résultat, loin de répondre au qualificatif presto, croule sous les informations. Mais c’est exactement ce que Flaubert cherchait. Car Bouvard et Pécuchet traite justement de l’excès de savoir, ou de l’amateurisme obsessionnel, ou de la vanité du savoir, ou du savoir mal digéré. L’écrire presto aurait donné le genre de comédie légère chère à Tourgueniev. Le roman est tout de même à beaucoup d’égards une comédie, mais plutôt sombre, sur les efforts pathétiques des humains pour s’approprier le savoir et les lumières.

D’autres amis proches étaient d’accord avec l’idée de vitesse. En 1869 Flaubert signale ses progrès anormalement rapides dans l’écriture de L’Éducation sentimentale à Louis Bouilhet, son principal conseiller littéraire et ami si intime qu’il l’appelait « son testicule gauche ». Le poète lui répond : « Je vois que toi tu avances et que, en plus, tu fous comme un gendarme ». Ce sont deux sujets distincts et cependant le même. En 1853 Flaubert écrit : « Aujourd’hui pourtant je me suis remis à la Bovary […] Mais ça vient bien lentement […] Les érections de la pensée sont comme celles du corps ; elles ne viennent pas à volonté ! ». Après une séance de travail particulièrement difficile, il se sent « comme un homme qui a trop foutu (pardon de l’expression) ». Lorsqu’il écrit L’Éducation sentimentale, il dit « qu’il masturbe en vain sa pauvre cervelle ». Sa première publication, longtemps retardée, lui fait l’effet de perdre sa virginité, etc. (ces saillies de mecs entre eux). Balzac est le premier géniteur de cette métaphore, d’une façon plus scientifique. Les frères Goncourt notent que « le sperme est chez lui une émission de pure substance cérébrale, comme le produit filtré et diffusé à travers le pénis d’une œuvre d’art […]. Lorsqu’il avait oublié d’appliquer sa théorie, il arrivait chez Latouche en s’écriant : « J’ai perdu un livre ce matin ». C’est assurément un phénomène masculin. Serait-ce aussi surtout un phénomène français ? Merci de répondre dans le courrier des lecteurs.

Conseils, littéraires

« Il n’y a pas en littérature de bonnes intentions. »

« Tout dépend de l’exécution. L’histoire d’un pou peut être plus belle que celle d’Alexandre le Grand. »

« On ne peut pas plus imaginer une Idée sans Forme qu’une Forme sans Idée. »

« L’artiste doit être dans son œuvre comme Dieu dans la création, invisible et tout puissant. »

« La prose est comme la chevelure : c’est en la peignant qu’on la fait briller. »

« Il faut écrire en tenant compte de ses sentiments, être sûr qu’ils sont vrais et laisser tomber tout le reste. »

« Une bonne phrase de prose doit être comme un bon vers, inchangeable, aussi rythmée, aussi sonore. »

« Quand on écrit bien, on est accusé de manquer d’idées. »

Conseils concernant la vie affective

Flaubert était moins éclairé en la matière. Il avait un « penchant pour l’intimité à distance », pour reprendre la formule de son biographe Frederick Brown. Il a dit un jour à Louise Colet que lorsque deux personnes s’aiment, elles peuvent passer dix ans sans se voir et sans en souffrir. Comme il suffisait d’un voyage en train pour qu’ils se rejoignent, elle a moyennement apprécié sa remarque, tout comme sa recommandation d’épouser Victor Cousin, le philosophe et inventeur de l’expression « l’art pour l’art ». Mais quand il prodigue des conseils à sa nièce adorée Caroline, là on est en plein désastre. De mèche avec la vieille Madame Flaubert, il la dissuade d’avoir une vie de bohême avec son professeur de dessin Johanny Maisiat dont elle est amoureuse, et la presse de se marier avec Ernest Commanville, un marchand de bois qui jouit d’une impeccable réputation bourgeoise. Le mariage s’avère rapidement et manifestement malheureux. Plus tard, les spéculations imprudentes de Commanville causeront sa ruine et celle de la famille Flaubert. Goncourt l’a traité de pur escroc et s’est dit profondément choqué de son attitude à la mort de Flaubert. « Commanville parle tout le temps de l’argent qu’on peut tirer des œuvres du défunt […]. Le soir de l’enterrement […] il se coupait très élégamment sept tranches de jambon ».

Réputation

La vie littéraire française a toujours été plus politisée que la britannique, et la mémoire politique perdure davantage que chez nous. Lorsque, au début de ma carrière, j’allais à Paris pour participer à des événements littéraires, j’étais étonné de constater qu’un écrivain se définissait autant par ses opinions politiques que par la qualité de ses livres. On me demandait quels étaient mes romanciers du XXe siècle préférés et il m’arrivait de mentionner François Mauriac. « Mais c’était un gaulliste » fusait la réponse, rituellement déçue ; ou parfois, « mais c’était un catholique ». Le fait qu’il soit ou puisse être un grand écrivain avait l’air secondaire. L’engagement, c’était le maître-mot, mais pas n’importe quel engagement : du bon côté du bon parti.

Lorsque j’ai entamé la lecture de Flaubert qui va durer toute ma vie, sa renommée était probablement au plus bas depuis sa mort. Tout comme les nouveaux cinéastes des années 1960 étaient en réaction contre le cinéma de Papa, les nouveaux romanciers étaient en réaction contre le roman de Papa. Et il y avait la politique par-dessus le marché. Prenez, par exemple, l’une des déclarations d’une fatuité monumentale de Sartre : « Je tiens Flaubert et Goncourt responsables de la répression qui suivit la Commune, parce qu’ils n’ont pas écrit une seule ligne qui aurait pu l’empêcher ». Un exemple d’indignation vertueuse 80 ans après l’événement. On applaudit Victor Hugo, éloquent, populaire et du bon côté du manche, mais pas ces deux-là. L’idée que ce qu’aurait pu dire l’esthète réactionnaire Edmond de Goncourt eût la moindre chance de minimiser la répression de la Commune est délirante. Quant à Flaubert, il n’a jamais fait de déclaration politique publique de toute sa vie. Ce n’est pas ainsi qu’il voyait le rôle de l’écrivain. Par ailleurs il n’était pas réactionnaire comme Goncourt. Il se considérait à juste titre comme « un libéral enragé ». Il aimait aussi l’idée du déclin des sociétés et des civilisations parce que cela implique « que quelque chose de neuf est en train de naître » et sa conviction de base en matière de littérature était celle-ci : « on ne peut pas changer l’humanité, on ne peut que la connaître ».

Mais ce n’est pas aussi simple et déprimant que ça. En cherchant à connaître l’humanité et en la décrivant avec justesse, on peut changer la vision qu’elle a d’elle-même.

Influence ?

Je ne crois pas être un écrivain flaubertien (pas plus que Roth ou Styron ou Vargas Llosa). Il est commode d’avoir pour modèle quelqu’un qui est mort depuis longtemps et qui a écrit dans une langue étrangère. De toute façon, il serait absurde d’essayer de l’imiter : le vrai message des grands écrivains c’est « va ton chemin et fais autrement ». Ce n’est pas que Flaubert serait forcément d’accord si on suivait ce conseil : il aimait beaucoup Maupassant qu’il traitait comme un filleul en littérature, mais (ou par conséquent) il ne cessait de l’exhorter à prendre plus de soin, à ralentir, à peaufiner. Mais ce n’était pas dans le tempérament de Maupassant. Je suis du genre à peaufiner ; je crois que la prose est comme la chevelure, c’est en la peignant qu’on la fait briller. Mais je ne tente pas d’édifier des pyramides dans le désert. Et je ne crois pas toujours à l’invisibilité de l’auteur dans son texte. Je trouve que, en théorie, l’histoire d’un pou peut être aussi belle que celle d’Alexandre le Grand, mais si j’ai le choix, j’aime mieux écrire (et lire) la seconde. Je me dis que Flaubert aurait aimé certains aspects du Perroquet de Flaubert et qu’il en aurait détesté d’autres. Il aurait reconnu que le livre avait été écrit avec de bonnes intentions mais il m’aurait rappelé que ce n’est pas suffisant.

Pendant longtemps j’ai cherché une image de Flaubert qui pourrait occuper une place totémique dans mon bureau. Une simple photo ne ferait pas l’affaire. Pour finir j’ai trouvé une sculpture de lui. Pas une vraie : il s’agit d’une tête en pierre mutilée – censément du XIVe ou XVe siècle français – dérobée à un édifice religieux à une époque ultérieure et iconoclaste. Elle consiste en une bande horizontale qui va du milieu du front à la commissure des lèvres. Ce visage ressemble étrangement à l’ermite du Croisset avec ses paupières lourdes et sa luxuriante moustache. Elle trône donc depuis au moins vingt ans tout près de ma table de travail. Un ami m’a récemment offert un perroquet empaillé vert qui perche désormais gaiement sur le crâne tronqué. Un exemple de grotesque flaubertien, cela va sans dire. Et je ne me suis pas demandé s’il serait approbateur ou amusé.

Chevelure

Dans les rencontres avec le public , j’ai souvent cité la phrase de Flaubert, comme quoi la prose est comme la chevelure, et en général elle passe très bien. Sauf que, il y a quelques années, une femme dans l’assistance m’a fait remarquer que ce qui fait briller les cheveux, ce n’est pas de les peigner mais de les brosser.

Prédictions

Les écrivains ne sont pas des plus performants quand il s’agit de prédire l’avenir. T. S. Eliot pensait qu’après la seconde guerre mondiale, s’installerait un régime totalitaire dans lequel tout le monde serait soit en uniforme soit fonctionnaire – kaki ou costume-cravate. À peu près à la même époque, George Orwell, le plus célèbre pronostiqueur britannique, croyait et répétait que la paix amènerait une révolution en Grande-Bretagne, avec du sang dans le caniveau et des milices rouges logées au Ritz. Et après la révolution, la Bourse serait démolie, la charrue tirée par des chevaux remplacée par le tracteur, les maisons de campagne transformées en colonies de vacances, et le match de cricket entre Eaton et Harrow un lointain souvenir. Seule une prédiction sur quatre s’est réalisée et pas besoin d’être bien malin pour miser sur le tracteur. À comparer avec les prédictions non engagées de Flaubert pour le XXe siècle : « Il sera utilitaire, militaire, américain et catholique – très catholique ».

Fins

« À mesure qu’on vieillit, le cœur se dépouille comme les arbres. Rien ne résiste à certains coups de vent. Chaque jour qui vient nous arrache quelques feuilles, sans compter les orages qui cassent plusieurs branches d’un coup. Et toute cette verdure-là ne repousse pas comme l’autre au printemps. »

Voilà ce qu’écrit Flaubert en 1852 alors qu’il n’a que trente ans. Et c’est lui qu’il décrit ainsi, pas les autres. Vieux avant l’heure, ou mûr pour son âge ? Les deux. Deux ans plus tôt il avait noté : « À peine êtes-vous né que vous commencez à vous dégrader. » À la fin de sa vie, ses admirateurs lui offraient un dîner annuel le jour de la Saint-Polycarpe, le saint qu’il s’était choisi (un évêque de Smyrne au IIe siècle, célèbre pour sa triste plainte : « Ô mon Dieu dans quel siècle m’avez-vous fait naître ! » Au menu figuraient des plats comme potage Bovary, poulet Homais, salade au cœur simple et glace Salammbô. Lors d’une de ces soirées on produisit une couronne de laurier et on la posa sur le front du maître, mais on l’avait faite trop large, de sorte que, grotesque tout flaubertien, elle glissa autour de son cou. « Je me fais l’effet d’un tombeau » avait-il dit. Il avait aussi l’impression, la dernière année de sa vie, « de se liquéfier comme un vieux camembert ».

« Puisque le bonheur est impossible » écrivait-il à Elisa Schlesinger en 1872, « nous devons chercher à atteindre la sérénité ». De façon répétée il se disait à lui-même et à ses correspondants : « Je dois être philosophe. » Il conseillait toujours le stoïcisme face à la mort : « à force de dire, cela est, cela est, cela est, et de contempler le trou noir, on se calme ». Mais Flaubert n’était pas d’un tempérament philosophe et la sérénité ne se commande pas. « Je passe de l’exaspération à la prostration, puis je remonte de l’anéantissement à la rage, si bien que la moyenne de ma température est l’embêtement». Il se jugeait lui-même stupide et intolérant, et par conséquent intolérable. Si insupportable qu’un domestique à son service depuis dix ans et d’une parfaite compétence lui annonça « qu’il ne voulait plus travailler pour moi parce que je n’étais plus agréable avec lui ». Il est mort vieux à seulement cinquante-huit ans.

Ce site dédié à Flaubert a été fondé en 2001 par Yvan Leclerc, professeur de littérature du XIXe siècle à l’Université de Rouen, qui l'a animé et dirigé pendant vingt ans. La consultation de l’ensemble de ses contenus est libre et gratuite. Il a pour vocation de permettre la lecture en ligne des œuvres, la consultation des manuscrits et de leur transcription, l’accès à une riche documentation, à des publications scientifiques et à des ressources pédagogiques. Il est également conçu comme un outil pédagogique à la disposition des enseignants et des étudiants. La présente version du site a été réalisée en 2021 par la société NoriPyt sous la responsabilité scientifique de François Vanoosthuyse, professeur de littérature du XIXe siècle à l’Université de Rouen Normandie. Les contributeurs au site Flaubert constituent une équipe internationale et pluridisciplinaire de chercheurs.

Menu principal

Qui était Flaubert ?

© Flaubert 2022 – Tous droits réservés

Université de Rouen Normandie
IRIHS
CÉRÉdI