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Fake news concernant Madame Bovary

Yvan Leclerc


Le 8 août 2019, le quotidien gratuit 20 minutes, en partenariat avec le pourtant sérieux Retronews, site de presse de la BnF, a consacré une série aux faits divers qui ont inspiré la littérature française. Parmi eux, bien sûr, l’affaire Delamare et Madame Bovary: «En 1890, la France découvre la véritable Madame Bovary. Trois décennies après la parution du roman de Gustave Flaubert, un journal révèle l’histoire d’une jeune normande. Les similitudes avec Emma Bovary sont troublantes, mais ce n’est pas la seule affaire qui inspira l’écrivain.»
https://www.20minutes.fr/arts-stars/culture/2576475-20190808-romans-faits-divers-1890-france-decouvre-veritable-madame-bovary

Des spécialistes de Flaubert sont appelés à témoigner. Hélas, ils colportent les contre-vérités de la vieille critique des sources, dont on se croyait débarrassé. Pierre-Marc de Biasi mentionne l’affaire de Marie Lafarge en ces termes: «L’auteur ne retint de la célèbre empoisonneuse qu’une figure de jeune femme romanesque et déséquilibrée, comme elle apparaît dans les Mémoires». Or, Flaubert n’a lu ces Mémoires qu’en 1852, alors qu’il travaille sur son roman depuis près d’un an (voir la lettre à Louise Colet du 27 mars 1852).

Est ensuite cité par 20 minutes l’article sur Delphine Delamare dans le Dictionnaire Flaubert (Garnier, 2017), qui reprend sans distance la biographie de cette femme, imaginée par Georges Dubosc en projetant la fiction sur la réalité: «Gagnée par l’ennui de la vie de province, Delphine prend un premier amant, Louis Campion, puis un second, Narcisse Bollet, qui rompent avec elle.»

Interrogé par 20 minutes, Jacques Neefs colporte la même version erronée: «Dans le fait divers, ce sont les dernières péripéties les plus importantes. Flaubert fait exactement l’inverse: le milieu du livre, c’est l’adultère avec Rodolphe, ensuite, tout va très vite, ça se précipite. Là encore, c’est une différence avec la réalité.»

Faut-il rappeler, une fois de plus, que du couple Delamare, nous connaissons des actes d’état civil, une reconnaissance de dettes à l’égard des parents Flaubert, un inventaire après le décès d’Eugène et ses contributions aux délibérations du conseil municipal de Ry et aux débats du club républicain dont il fut un des fondateurs en 1848 (Eugène Delamare a été plus actif que Charles!), mais rien, absolument rien sur les moeurs de Delphine ni sur les causes de sa mort prématurée. On lui prête des amants parce qu’Emma en a eu; on suppose qu’elle s’est suicidée parce que c’est la conclusion du roman. La force du roman consiste à configurer la réalité, la faiblesse de la critique à confondre la vérité et la légende née de la fiction.

Sur la question des sources de Madame Bovary, les références les plus fiables sont Claudine Gothot-Mersch, La Genèse de Madame Bovary, Corti, 1966, réimp. Slatkine, 1980 (I, 1, «Les sources documentaires», p. 19-60), et plus récemment Gilles Cléroux, «De Yonville-l’Abbaye à Ry: nouvel examen de la question», Bulletin Flaubert-Maupassant, n° 22, 2008, p. 7-35.





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