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Sommaire Revue n° 12
Revue Flaubert, n° 12, 2012 | Gustave avant Flaubert : les années de jeunesse à l’Hôtel-Dieu de Rouen.
Numéro dirigé par Joëlle Robert.

Hallucinations et création littéraire chez Flaubert

Chiara Pasetti
Enseignante, chercheuse et critique littéraire
Voir [résumé]

 

 

1
Flaubert fut atteint dès sa jeunesse par une grave maladie. En proie à des hallucinations bien avant le début de ses crises nerveuses, l’écrivain fut toujours passionné par ces phénomènes qui semblent avoir influencé sa création littéraire. Deux longues lettres très connues, échangées avec Taine, font le point sur les connaissances et les expériences de Flaubert à ce sujet. Il y distingue plusieurs types d’hallucinations, différenciant les hallucinations vraies des pathologiques et explorant les hallucinations artistiques.

 

2
À la lumière des connaissances actuelles, peut-on tenter d’éclairer ce domaine ? Quelles sont les caractéristiques de la maladie de Flaubert ? Les hallucinations qui surgissent après le début de sa maladie sont-elles autres que celles qui survinrent précédemment ? Puisqu’il a communiqué ces hallucinations à certains de ses personnages, peut-on dire que cette maladie a influencé son Art et sa création littéraire ?

 

3
Deux « tendances » se partagent l’ensemble de l’œuvre de Flaubert, de sa jeunesse à sa mort : une veine que nous pouvons appeler « fantastique-romantique » et une autre « critique-réaliste ». La première se caractérise par une inclination au lyrisme, une âme romantique et passionnée, un amour pour « l’extraordinaire, le fantastique, la hurlade métaphysique, mythologique »[1], pour les orgies de l’imagination et pour l’exubérance des formes et des couleurs[2]. La faculté critique-réaliste, au contraire, correspond à un besoin de réalité, de précision, de netteté et de relief, à un besoin et à un désir de « ce sens merveilleux du Vrai qui embrasse les choses et les hommes et qui pénètre jusqu’à la dernière fibre »[3]. On a pu parler d’« homo duplex ». Flaubert explique lui-même d’où vient son dualisme :

 

Il y a en moi, littérairement parlant, deux bonshommes distincts : un qui est épris de gueulades, de lyrisme, de grands vols d’aigle, de toutes les sonorités de la phrase et des sommets de l’idée; un autre qui fouille et creuse le vrai tant qu’il peut, qui aime à accuser le petit fait aussi puissamment que le grand, qui voudrait vous faire sentir presque matériellement les choses qu’il reproduit; celui-là aime à rire et se plaît dans les animalités de l’homme[4].

 

4
Toutes les œuvres de Flaubert, y compris les œuvres de jeunesse, s’articulent autour d’un axe double : d’un côté la prose flamboyante, les « lyrismes, [les] gueulades et [les] excentricités philosophico-fantastiques »[5], de l’autre la prose sèche, le réalisme cru. L’inclination aux rêves et aux rêveries se prolonge très souvent en hallucination. L’hallucination, gratifiante ou non, retient l’attention non seulement par son contenu, mais aussi par ses modalités d’insertion dans le tissu narratif, qu’il s’agisse d’une hallucination auditive ou visuelle. Toutes les œuvres de Flaubert, mêmes les œuvres de jeunesse, antérieures de plusieurs années à la manifestation de sa maladie, ses romans et ses plans d’œuvres inachevées, comme La Spirale ou Le Rêve et la vie, présentent de différentes manières ces thèmes du rêve et de l’hallucination.

 

5
Si Flaubert avait suivi la volonté de son père, il serait devenu avocat et aurait abandonné l’écriture. Quand il s’inscrit à la Faculté de Droit de Paris en novembre 1841, juste avant son vingtième anniversaire, il a déjà composé de nombreuses œuvres, et il la passion qu’il éprouvait pour la Littérature et l’écriture. Mais il se rend à Paris comme sa famille le lui avait ordonné, et la correspondance de cette période est riche de formules de malédiction adressées au Droit, au code civil et à la faculté. La haine du droit grandit de jour en jour, et après dix-huit mois d’étude, il n’a été reçu qu’à un seul examen. Il a échoué en août 1843 et il ne se présentera plus au concours. Quel était donc le seul moyen de mettre un terme à cette situation insupportable ? Quel était le seul argument qui pouvait convaincre son père de le faire revenir à Rouen pour s’occuper « comme il l’entend[ait] », c’est-à-dire d’Art jusqu’à la fin de sa vie ? La santé, probablement… c’est-à-dire une maladie. Et ce fut une maladie nerveuse. L’événement qui surgit sur le trajet de Pont-l’Évêque[6] a profondément changé Flaubert. Dès la deuxième crise, il abandonna les études de Droit et alla vivre à Croisset, dans la maison que son père avait achetée cette même année.

6
Personne ne lui demandera jamais plus de devenir avocat ou juge. Il pourra se consacrer uniquement à l’écriture. L’état de l’artiste en proie à ses visions, qui utilise l’art, comme il l’avait fait jusqu’alors dans ses écrits de jeunesse (on pense aux Mémoires d’un fou, mais aussi à Passion et vertu, Rêve d’enfer, Rage et impuissance, Novembre, etc.) pour extérioriser, pour ex-poser les rêveries et les visions qui l’assiégeaient, vient rejoindre celui du malade fasciné par les hallucinations visuelles, auditives, olfactives, gustatives, etc., qui s’imposent à lui. Il prend alors dans et par la littérature une revanche vis-à-vis de sa famille, et une revanche aussi envers lui-même, parce qu’il peut par son écriture sublimer la souffrance éprouvée dans la maladie, se créer un « univers » particulier, une « façon différente de celle des autres hommes » de « voir tout ». Cette « atmosphère spéciale » s’alimentait de son génie créatif et de sa pathologie, qu’elle fût nerveuse ou organique. Du reste il a souvent parlé dans ses lettres de la proximité étroite qui existe entre la « folie et la création », ainsi que de son attirance pour les fous et de leur attrait réciproque envers lui, en se demandant où passait la limite entre « l’inspiration et la folie », entre « la stupidité et l’extase ». Et il a la certitude, que ces deux états sont très étroitement liés :

 

L’art n’est pas un jeu d’esprit. C’est une atmosphère spéciale. Mais qui dit, qu’à force de descendre toujours plus avant dans les gouffres pour respirer un air plus chaud, on ne finit [pas] par rencontrer des miasmes funèbres ?[7]

 

7
Dans quelles circonstances cette maladie s’est-elle donc manifestée ? Qu’en pensaient Flaubert et sa famille, et après eux les critiques ? Comment a-t-elle a influencé sa création et ses hallucinations ?

8
Au début de janvier 1844, Flaubert se trouve à Vernon pour la Saint-Sylvestre. Avec son frère, ils vont jusqu’à Deauville, où la famille veut faire construire un chalet. Sur la route du retour, entre Pont-l’Évêque et Rouen, alors que Flaubert tient lui-même les rênes de la voiture, il a sa première crise. Il tombe, « comme frappé d’apoplexie », au fond du cabriolet, et son frère le croit mort « pendant dix minutes ». Achille conduit son frère vers la maison la plus proche où il le saigne, et après plusieurs saignées, Gustave revient à lui et peut être transporté à Rouen où il sera soigné par son père. À cet état presque cadavérique, à la crise suivie de délire, au « torrent de flammes »[8] dans lequel il s’est senti emporté tout à coup, succéda chez Gustave un état de profonde prostration, et une convalescence incertaine. La famille espérait alors qu’il s’agissait là d’un accident sans lendemain, mais « d’autres attaques de nerfs survinrent ; il en eut quatre dans la quinzaine suivante »[9], selon le témoignage de Du Camp.

9
Flaubert lui-même a raconté à Ernest Chevalier, peu après ses premières crises, la nature des soins qui lui ont été prodigués, et il a décrit sa maladie comme une « congestion au cerveau » :

 

Mon vieil Ernest, tu as manqué sans t’en douter faire le deuil de l’honnête homme qui t’écrit ces lignes. […] Je suis encore au lit avec un séton dans le cou, ce qui est un hausse-col moins pliant encore que celui d’un officier de la garde nationale, avec force pilules, tisanes et surtout ce spectre mille fois pire que toutes les maladies du monde, qu’on appelle Régime. Sache donc, cher ami, que j’ai eu une congestion au cerveau, qui est à dire [ sic ] comme une attaque d’apoplexie en miniature avec accompagnement de maux de nerfs que je garde encore parce que c’est bon genre. […] On m’a fait 3 saignées en même temps et enfin j’ai rouvert l’œil. Mon père veut me garder ici longtemps et me soigner avec attention, quoique le moral soit bon parce que je ne sais pas ce que c’est que d’être troublé. Je suis dans un foutu état, à la moindre sensation tous mes nerfs tressaillent comme des cordes à violon, mes genoux, mes épaules et mon ventre tremblent comme la feuille. […] On me fera prendre de bonne heure cette année l’air de la mer, on me fera faire beaucoup d’exercice et surtout beaucoup de calme[10].

 

10
Dès ce moment, on conclut que le jeune homme est affecté d’un mal mystérieux, tout à fait caractéristique du XIXe siècle, un « mal de nerfs » qui a fait couler beaucoup d’encre chez les médecins et les critiques, soit d’un point de vue strictement clinique, soit d’un point de vue esthétique. On veut comprendre comment ce mal a influencé son art. C’est Flaubert lui-même qui en parle dans les lettres à ses amis et à ses correspondants en utilisant les expressions « maladie de nerfs », « mal de nerfs », ou encore « mes attaques de nerfs ». Dans une lettre du 8 octobre 1859 à Marie-Sophie Leroyer de Chantepie, il le définit comme une « irritation nerveuse »[11].

11
Cette maladie l’a tourmenté pendant plusieurs années, d’autres crises se sont manifestées, surtout pendant la première période de sa relation avec Louise Colet. Mais elles ont disparu presque complètement pendant la rédaction de Madame Bovary : en 1857, il déclare à Marie-Sophie Leroyer de Chantepie être guéri, et on pourrait supposer que ce premier roman publié lui a permis de sublimer ses attaques nerveuses dans les hallucinations et les rêveries d’Emma. La « sacro-sainte littérature » a eu pour lui une valeur de catharsis. Les crises reparaissent ensuite sporadiquement dans sa maturité et dans les dernières années de sa vie.

12
Le premier qui parle explicitement de la nature épileptique du mal de Flaubert est Du Camp : « Le mal sacré, la grande névrose, celle que Paracelse a appelée le tremblement de terre de l’homme, avait frappé Gustave et l’avait terrassé »[12], écrit-il dans ses Souvenirs littéraires.

13
Mais le témoignage est suspect. On connaît les sentiments de jalousie et d’envie de Maxime éprouvés envers son ami écrivain. Ils l’ont poussé à faire cette révélation, sans doute dans le dessein de lui nuire.

14
Il est remarquable qu’après la crise de janvier 1844, Flaubert ne parle jamais d’épilepsie dans sa correspondance à propos de sa maladie, alors qu’antérieurement, dans une lettre à sa sœur de 1843, il emploie les mots « haut mal » et « mal caduc », dans une tournure hypothétique :

 

Mais je pioche comme un enragé et, d’ici au mois d’août, je suis dans un état de fureur permanente. Il m’en prend quelquefois des crispations et je me démène avec mes livres et mes notes comme si j’avais la danse de Saint-Guy, patron des tailleurs, ou comme si je tombais du haut mal, du mal caduc[13].

 

15
Après la crise de janvier 1844 et la réclusion à Croisset, Flaubert ne parlera presque jamais d’épilepsie sauf dans deux lettres adressées à Louise Colet, et seulement d’une façon allusive. Dans une de ces deux lettres, il raconte qu’en son jeune âge il mimait devant son père consterné, et qui lui avait défendu de l’imiter, un mendiant épileptique, rencontré au bord de la mer :

 

Il m’avait conté son histoire, il avait été d’abord journaliste, etc. C’était superbe. Il est certain que quand je rendais ce drôle j’étais dans sa peau. On ne pouvait rien voir de plus hideux que moi à ce moment-là. Comprends-tu la satisfaction que j’en éprouvais ?[14]

 

16
L’idée que l’épilepsie simulée puisse en devenir une véritable semble être très répandue et acceptée à cette époque dans le milieu médical. C’est ce qu’on peut constater dans le Dictionnaire des dictionnaires de médecine français et étrangers, publié en 1850.

17
D’après toutes les descriptions fournies par les dictionnaires de médecine de l’époque traitant de l’influence de l’imitation sur l’épileptique, on peut aisément comprendre la raison pour laquelle le père médecin a défendu formellement à Gustave d’imiter (ou de jouer le rôle de) cet ancien journaliste épileptique. L’art de se mettre « dans la peau des autres » était très vif en Flaubert, en particulier quand il jouait le personnage du Garçon, au point qu’il aurait pu être « un excellent acteur », parce qu’il en sentait « la force intime ». De nos jours également l’imitation, la pathomimie, sont reconnus comme des mécanismes typiquement hystériques. L’hystérie s’appelle aujourd’hui « personnalité d’histrion », et quel est le meilleur histrion qu’un acteur ?

18
Dans la deuxième et dernière lettre où il fait allusion à l’épilepsie, Flaubert écrit à Louise Colet en 1846 : « Il m’est impossible de continuer plus longtemps une correspondance qui devient épileptique. Changez-en, de grâce. […] »[15] Malheureusement, la quasi-totalité des lettres de Louise Colet ont disparu, et on ne peut pas savoir ce qu’elle lui avait écrit. Cette lettre aurait peut-être permis de comprendre pourquoi il qualifie leur correspondance d’épileptique : y avait-il un vrai lien avec les manifestations de l’épilepsie, ou bien emploie-t-il ce terme comme synonyme de schizophrénique, au sens où les deux amants ne se comprenaient pas dans leurs échanges épistolaires ?

19
Une seule fois dans sa correspondance, Flaubert dit qu’il a la maladie noire [16], mais cette singulière appellation n’a rien à voir avec le mal sacré. Elle est quand même intéressante pour sa valeur évocatoire et pour les associations qu’on peut établir. Maladie noire, peut-être parce que les images qu’il retient de ses crises sont des images funèbres, et qu’il a souvent éprouvé la sensation de mourir pendant ses attaques, comme le confirment ces expressions tirées de sa correspondance : « j’ai la conviction d’être mort plusieurs fois » ; « Je suis sûr que je sais ce que c’est que mourir. J’ai souvent senti nettement mon âme qui m’échappait, comme on sent le sang qui coule par l’ouverture d’une saignée »[17]. À propos de sa mère, il écrit en 1846 qu’elle se trouve dans un état affreux, parce qu’elle a eu « des hallucinations funèbres ». Ou encore, la maladie peut être dite noire par association avec les « papillons noirs », « c’est-à-dire ces rondelles de satin que certaines personnes voient flotter dans l’air, quand le ciel est grisâtre et qu’elles ont la vue fatiguée », image suggestive qu’il utilise pour expliquer à son ami Taine ce qui se passe pendant l’hallucination « proprement dite » qui commence « par une seule image qui grandit et se développe et finit par couvrir la réalité objective »[18]. Ce ne sont que des suppositions : le terme maladie noire ne se réfère à aucune maladie nerveuse spécifique, mais plutôt à un « état pathologique caractérisé par une profonde tristesse »[19], ce qui est presque la définition de la mélancolie. À cette affection saturnienne à la mode parmi les artistes du XIXe siècle sont associés des états morbides, l’ennui, le spleen, la névrose, la manie dépressive, la folie. Déjà Aristote, dans Problemata, publiés sous le titre La mélancolie de l’homme de génie, se demandait pourquoi « tous ceux qui excellent dans la philosophie, dans la politique, dans la poésie et dans les arts sont décidemment mélancoliques, et tous de telle façon qu’ils sont affligés par les manifestations morbides qui dérivent de cette bile noire »[20]. Dans les œuvres de Flaubert, on trouve de nombreuses images dans lesquelles les couleurs noires ou sombres sont associées à des états d’ennui, de mélancolie, et quelquefois aussi à des hallucinations. La plus intéressante nous semble tirée de Salammbô : la mélancolie qui gagne le Gaulois Autharite au milieu d’un paysage dominé par un soleil noir, devant une mer couleur de plomb, lui donne à la fin des visions de feux tremblants :

 

Souvent, au milieu du jour, le soleil perdait ses rayons tout à coup. Alors, le golfe et la pleine mer semblaient immobiles comme du plomb fondu. Un nuage de poussière brune, perpendiculairement étalé, accourait en tourbillonnant ; les palmiers se courbaient, le ciel disparaissait, on entendait rebondir des pierres sur la croupe des animaux ; et le Gaulois, les lèvres collées contre les trous de sa tente, râlait d’épuisement et de mélancolie. Il songeait à la senteur des pâturages par les matins d’automne, à des flocons de neige, aux beuglements des aurochs perdus dans le brouillard, et, fermant ses paupières, il croyait apercevoir les feux des longues cabanes, couvertes de paille, trembler sur les marais, au fond des bois[21].

 

20
Toujours dans Salammbô, on rencontre la seule mention à l’épilepsie dans toute l’œuvre de Flaubert : « le gouverneur des esclaves [giddenam] tenait dans ses doigts tout chargés de bagues, un collier en grains de gagates pour reconnaître les hommes sujets au mal sacré. »[22]

21
Dans l’entourage de Flaubert, on peut au contraire supposer qu’on parlait d’épilepsie ; dans une lettre de son frère Achille, datée du 17 janvier 1860[23] et adressée au docteur Cloquet, il est fait mention des « accidents épileptiformes » qui ont réapparu chez l’écrivain, imputés en partie à son style de vie. L’allusion au retour de la maladie pose deux questions : s’agit-il véritablement de crises épileptiformes revenues dans la maturité de Flaubert ? Mais alors, pour quelles raisons évitait-il toujours soigneusement (et délibérément ?) d’en parler en termes clairs ? S’agissait-il d’un tabou familial, ou après les études « psycho-médicales »[24] qu’il avait effectuées, n’eut-il jamais l’impression d’être affecté par « le mal sacré », mais plutôt par une forme de névrose plus proche de l’hystérie ?

22
Après les révélations de Du Camp, de nombreux critiques ont soutenu la thèse de l’épilepsie, et dans les textes des médecins contemporains, la question semble être considérée comme résolue : les crises étaient consécutives à une lésion cérébrale, en particulier à une lésion occipito-temporale de son hémisphère cérébral gauche, comme le dit le texte le plus accrédité, celui d’Henri Gastaut[25]. Dans les années 1970, L’Idiot de la famille revient sur la question, Sartre affirmant au contraire l’hystérie. Selon lui, Flaubert fut un hystérique d’intelligence moyenne ayant converti sa névrose en crises ‑ crises dont la nature hystérique ou épileptique ne l’intéresse pas beaucoup, dans la mesure où son seul but est de les faire dépendre du pithiatisme fondamental qu’il cherche à démontrer. Pithiatisme, c’est-à-dire un état morbide provoqué par des facteurs suggestifs, et modifiable donc avec des méthodes fondées sur la suggestion (celles pratiquées par Charcot dans le traitement de l’hystérie). La thèse de Sartre, bien qu’on ne puisse y adhérer complètement, est quand même fascinante. Elle est en un certain sens réévaluée par les plus récentes théories neurologiques qui parlent de pseudo-crises, ou crises psychogènes, ou encore plus précisément de crises psychogènes non épileptiques [26].

23
Le docteur Dumesnil, en produisant de très intéressants documents sur la mort de Flaubert[27] (qui n’a pas pour cause, selon lui, une attaque épileptique, comme l’avait écrit Du Camp et d’autres, mais une hémorragie ventriculaire, provoquant une ischémie cérébrale), soutient qu’il ne souffrait que d’une névrose de nature hystéro-neurasthénique. Au contraire du terme d’épilepsie, celui d’hystérie figure à de nombreuses reprises dans la correspondance de Flaubert, appliqué à lui-même dans une lettre de 1867 :

 

J’ai des battements du cœur pour rien. Chose compréhensible, du reste, dans un vieil hystérique comme moi. – Car je maintiens que les hommes sont hystériques comme les femmes et que j’en suis un. Quand j’ai fait Salammbô j’ai lu sur cette matière-là « les meilleurs auteurs » et j’ai reconnu tous mes symptômes. J’ai la boule, et le clou, à l’occiput[28].

 

24
Sans prétendre réfuter la thèse du grand neurologue Gastaut, notre étude privilégie plutôt l’hypothèse de l’hystéro-épilepsie, pathologie nerveuse étudiée et décrite par Charcot dans ses Leçons à la Salpetrière, et aujourd’hui réévaluée, comme on l’a déjà souligné, par une approche plus neuropsychologique (dans le sens cognitif ou affectif) que dans les années 1980, alors que Gastaut refusait cette notion sur la base d’un courant biopsychologique plus strictement organiciste. Il faut quand même reconnaître qu’il est impossible, a posteriori, d’émettre un diagnostic précis, et donc de trancher une fois pour toutes ces questions, qui restent ouvertes et susceptibles d’interprétations différentes.

25
Ce qui est certain, c’est que Flaubert s’intéressait de très près aux manifestations hystériques, et aussi aux troubles senso-perceptifs et aux troubles de la pensée plus strictement liés à l’aliénation mentale (hallucinations, illusions, fausses réminiscences, etc.). Après les premières manifestations de sa maladie, il a lu de nombreux textes sur les maladies nerveuses et sur les hallucinations, surtout les deux ouvrages contemporains fondamentaux sur les hallucinations, ceux d’Esquirol et de Brière de Boismont[29].

26
Ces études l’avaient « charmé », selon son expression, et elles avaient sans doute contribué à la genèse de la première Tentation ; il reprit et poursuivit ces lectures pour Salammbô, en lisant aussi les œuvres de son ami Alfred Maury, Le Sommeil et le rêve et Des hallucinations hypnagogiques.  L’attention de Flaubert sur ces questions est si vive que son ami Taine, en 1866, lui adressera des questions à ce sujet ; Flaubert répondra si précisément que Taine décidera de faire état de ses réponses dans De l’Intelligence.

27
Du reste, à l’époque de Flaubert, l’hallucination, aussi bien le mot que le concept, occupe le devant de la scène[30], à partir de la définition proposée par Esquirol : « un homme en délire qui a la conviction intime d’une sensation actuellement perçue, alors que nul objet extérieur propre à exciter cette sensation n’est à portée de ses sens, est dans un état d’hallucination. C’est un visionnaire. »[31] L’hallucination, selon Esquirol, est un rêve à l’état de veille, et les hallucinés sont des « rêveurs éveillés », ce qui révèle l’étroite parenté entre rêves et hallucinations.

28
Dans la définition de Jaspers, les hallucinations sont des « perceptions fausses réelles, qui ne représentent absolument pas des distorsions de perceptions réelles, mais qui sortent d’elles-mêmes comme quelque chose de complètement nouveau »[32]. Fausses représentations réelles, c’est-à-dire que le plan de l’illusion se superpose au plan de la réalité, sans s’y opposer, mais en émergeant de la réalité, en l’absence de stimuli externes. L’hallucination devient une superposition involontaire de réalité et d’illusion, indiscernable des objets réels : un phénomène physique, involontaire, et très intrusif. Une néo-production donc, de genre perceptif, disjointe du réel, déformée et produite par l’intérieur du sujet. Quelque chose d’altéré, une source mystérieuse d’images de complexité et de difformité croissante, qui établit un circuit pervers entre illusion et délire. L’halluciné produit une seconde réalité qui se superpose au réel, en le désarticulant et en le réduisant en miettes. L’espace de l’hallucination est déformée et fragmenté, et devient un lieu de terreur, de désorientation et de perte. Le sujet marche sur la limite, dans un lieu confus à la marge de la réalité.

29
Et l’hallucination est vision, hallucination visuelle. C’est la plus fréquente, en effet, aussi bien dans les écrits de Flaubert que chez d’autres artistes qualifiés de « visionnaires ». Les réflexions de Flaubert sur les hallucinations, lues à plus d’un siècle et demi de distance, semblent vraiment précises et éclairantes. Pour connaître ce qu’il pensait des hallucinations, nous possédons heureusement les deux lettres très connues à Taine. Flaubert souligne tout de suite le lien profond entre hallucination et mémoire, au point de définir les hallucinations comme « une maladie de la mémoire, un relâchement de ce qu’elle recèle ». Et il comprend, sans être psychiatre, que le point commun du rêve et des états oniriques et oniroïdes (états proches du rêve) est l’image.

30
Dans sa première lettre à Taine, après avoir parlé de son identification avec Emma pendant qu’il écrivait la scène de l’empoisonnement (il passe donc de la vision à l’identification), au point de sentir « le goût d’arsenic dans la bouche », et de vomir « tout [son] dîner », Flaubert doit répondre à une question sur les hallucinations hypnagogiques :

 

L’intuition, ou l’image artistique et poétique du romancier, telle que vous la connaissez, en diffère-t-elle beaucoup pour l’intensité ? Ou bien la différence est-elle simplement que ces images et hallucinations, situées sur le seuil du sommeil, sont désordonnées et non volontaires ?[33]

 

31
Flaubert répond alors :

 

L’intuition artistique ressemble en effet aux hallucinations hypnagogiques – par son caractère de fugacité –, ça vous passe devant les yeux – c’est alors qu’il faut se jeter dessus, avidement », même si « souvent aussi l’image artistique se fait lentement – pièce à pièce – comme les diverses parties d’un décor que l’on pose » ; puis il revient à l’hallucination pathologique, qu’il a éprouvée :
Du reste n’assimilez pas la vision intérieure de l’artiste à celle de l’homme vraiment halluciné. Je connais parfaitement les deux états ; il y a un abîme entre eux. – Dans l’hallucination proprement dite, il y a toujours terreur, on sent que votre personnalité vous échappe, on croit qu’on va mourir. Dans la vision poétique, au contraire, il y a joie. C’est quelque chose qui entre en vous. –
Il n’en est pas moins vrai qu’on ne sait plus où l’on est ?[34]

 

32
C’est la première lettre sur ce thème. Taine veut en savoir plus. Quelques jours plus tard, Flaubert envoie une seconde lettre, qu’il vaut la peine de lire presque entièrement :

 

Voici ce que j’éprouvais, quand j’ai eu des hallucinations :
1. D’abord une angoisse indéterminée, un malaise vague, un sentiment d’attente avec douleur, comme il arrive avant l’inspiration poétique, où l’on sent « qu’il va venir quelque chose » […].
2. Puis, tout à coup, comme la foudre, envahissement ou plutôt irruption instantanée de la mémoire car l’hallucination proprement dite n’est pas autre chose, ‑ pour moi, du moins. C’est une maladie de la mémoire, un relâchement de ce qu’elle recèle. On sent les images s’échapper de vous comme des flots de sang. Il vous semble que tout ce qu’on a dans la tête éclate à la fois comme les mille pièces d’un feu d’artifice, et on n’a pas le temps de regarder ces images internes qui défilent avec furie. – En d’autres circonstances, ça commence par une seule image qui grandit, se développe et finit par couvrir la réalité objective, comme par exemple une étincelle qui voltige et devient un grand feu flambant. Dans ce dernier cas, on peut très bien penser à autre chose, en même temps ; et cela se confond presque avec ce qu’on appelle « les papillons noirs », c’est-à-dire ces rondelles de satin que certaines personnes voient flotter dans l’air, quand le ciel est grisâtre et qu’elles ont la vue fatiguée.
Je crois que la Volonté peut beaucoup sur les hallucinations. J’ai essayé à m’en donner sans y réussir. – Mais très souvent, et le plus souvent je m’en suis débarrassé à force de volonté. […]
Dans l’hallucination artistique, le tableau n’est pas bien limité, quelque précis qu’il soit. Ainsi je vois parfaitement un meuble, une figure, un coin de paysage. Mais cela flotte, cela est suspendu, ça se trouve je ne sais où. Ça existe seul et sans rapport avec le reste, tandis que, dans la réalité, quand je regarde un fauteuil ou un arbre, je vois en même temps les autres meubles de ma chambre, les autres arbres du jardin, ou tout au moins je perçois vaguement qu’ils existent.
L’hallucination artistique ne peut porter sur un grand espace, se mouvoir dans un cadre très large. Alors on tombe dans la rêverie et on revient au calme. C’est même toujours comme cela que cela finit.
Vous me demandez si elle s’emboîte, pour moi, dans la réalité ambiante ? Non. – La réalité ambiante a disparu. Je ne sais plus ce qu’il y a autour de moi. J’appartiens à cette apparition exclusivement[35].

 

33
« Intuition artistique », « image artistique », « vision intérieure de l’artiste », « vision poétique » : dans sa première réponse, Flaubert tourne autour de ces mots, et ce n’est qu’aux dernières lignes de sa seconde lettre qu’il va plus loin et écrit « hallucination artistique ». Donc, l’hallucination « pure et simple » est mise en parallèle avec l’« hallucination artistique ».

34
Hallucination artistique, dans laquelle, selon ses mots, « le tableau n’est pas bien limité, quelque précis qu’il soit », et pendant laquelle il appartient « à cette apparition exclusivement ».

35
Au contraire de l’hallucination proprement dite, qui fait peur « parce que le sujet court le risque de sa destruction »[36], cette hallucination donne toujours de la joie (« on revient au calme », dit Flaubert) parce qu’elle est affranchie de la composante psychonévrotique qui en constitue la forme primaire. C’est cet état que Flaubert a éprouvé toute sa vie, de sa jeunesse à sa mort, et qu’il a transposé dans ses personnages visionnaires : ses « excentricités philosophico-fantastiques », sa flamboyante créativité. Paradoxalement, l’état de l’artiste en proie à ses visions vient rejoindre celui du malade fasciné et effrayé par ses hallucinations, et il y a là une revanche prise dans et par la littérature.

36
Bien sûr, il a éprouvé aussi des hallucinations pathologiques pendant ses crises de nerfs, conséquences d’une maladie nerveuse qui lui a permis de les étudier scientifiquement, comme il l’a écrit à Marie-Sophie Leroyer de Chantepie[37]. Il les a donnés à ses personnages d’une manière plus précise que dans le passé ‒ dans son passé d’avant la maladie ‒ en réussissant aussi à s’en débarrasser, ou mieux à les apaiser, à ne plus en souffrir grâce à leur sublimation dans l’Art.

37
Tout cela va créer une continuelle alternance entre hallucinations artistiques et hallucinations « proprement dites » très fascinante et perturbante, qui fait la magie des écrits de Flaubert.

38
Il faut ici donner des exemples tirés de ses œuvres, depuis les écrits de jeunesse. Ils permettent de découvrir la différence entre les hallucinations décrites par Flaubert avant sa maladie, et après cette expérience douloureuse.

39
Parmi les œuvres de jeunesse, la première hallucination est celle de Marguerite, la pauvre et laide saltimbanque, protagoniste du conte Un parfum à sentir ou Les Baladins écrit à quatorze ans, en 1836. La première rêverie de Marguerite, à l’aspect manifestement hallucinatoire, se présente dans un moment de désespoir profond, dans une condition de misère extrême, de faim, de pauvreté et de dégradation morale et matérielle[38]  :

 

[…] elle fut en proie à une sorte de rêverie bizarre et déchirante : elle se figurait entourée de carrosses qui lui jetaient de la boue, elle se voyait sifflée, méprisée, honnie ; elle voyait ses enfants mourir de faim autour d’elle, son mari devenu fou. Alors tous ses souvenirs repassèrent dans son esprit : elle voyait son lit où elle était couchée à l’hôpital, elle se ressouvint de la sœur qui la soignait, des coups que Pedrillo lui avait donnés la veille, de l’accueil qu’on lui avait fait lorsqu’elle parut… et tous ces souvenirs passaient dans son esprit comme des ombres paraissant, disparaissant et s’effaçant tour à tour [39].

 

40
Ce passage décrit le processus de l’apparition des souvenirs pendant un état de rêverie, surtout pendant une rêverie suscitée par la tristesse, la mélancolie et le désespoir. Cet état sera typique des personnages de la maturité, surtout d’Emma Bovary. Dans les moments les plus intenses, les visions qui colorent les rêveries deviennent hallucinations.

41
Dans les brouillons de Madame Bovary, Emma, à peine arrivée à Yonville, commence une nouvelle phase de sa vie, pleine d’espérances et d’attentes qui seront, comme toujours, déçues. Elle pense au passé :

 

42
Alors les vieux souvenirs défilèrent : la cour des Bertaux, la classe de son couvent, ses noces, le vicomte qui valsait sous un lustre, […] et puis Tostes là-bas, la diligence d’Yonville, le dîner de tout à l’heure, la pauvre Djali qu’elle avait perdue. Et paraissant, disparaissant, revenant, ces images se suivaient, entraînées avec un mouvement continu de cylindre qui tourne. Elles lui semblaient se tenir au même plan, à des éloignements pareils de l’heure présente ; et, sans joie, sans tristesse, elle les contemplait de toute sa mémoire, comme si elle eût regardé avec ses yeux, des tableaux peints sur la muraille. […] sa conscience était absente de la réalité du moment[40].

 

43
La parenté entre ces deux passages est en effet frappante, mais dans les brouillons l’auteur ajoute aussi le détail de l’absence de la conscience « de la réalité du moment », parce qu’il a éprouvé cet état pendant ses hallucinations et ses crises. Il dit à Taine, comme on l’a déjà lu : « il n’en est pas moins vrai qu’on ne sait plus où l’on est ? »[41]

 

44
Voyons encore des exemples tirés des œuvres de jeunesse, dans lesquelles les hallucinations comme « maladies de la mémoire, relâchement de ce qu’elle recèle », comme il l’écrit à Taine, sont très proches de celles des écrits les plus connus :

 

[…] un rien, la moindre circonstance, un jour pluvieux, un grand soleil, une fleur, un vieux meuble me rappellent une série de souvenirs qui passent tous, confus, effacés comme des ombres [42].

 

45
Dans L’Éducation sentimentale du 1845, les lignes suivantes se rapportent à Henry :

 

Presque endormi par la fatigue et étourdi de mille pensées diverses, fragments d’idées et de souvenirs qui roulaient dans sa tête plus rapides et plus confus que les feuilles des bois emportées à l’automne dans une même rafale, il revit comme des ombres évoquées les différents jours de son passé, les uns gais, les autres tristes […][43].

 

46
Dans les textes de Flaubert, il est beaucoup question d’ondoiement, de tourbillonnement, de souvenirs qui, comme des ombres ou des vagues, passent et repassent dans l’esprit avec l’évidence du temps présent. Dans ces passages très fréquents, appelés par George Poulet « moments éternels », les images du passé peuvent coïncider parfaitement avec le présent, en lui conférant une profondeur temporelle jusque dans la simultanéité et dans l’immédiateté des sensations.

47
On peut citer encore un dernier extrait des écrits de jeunesse, tiré de Passion et vertu (1837), le conte de jeunesse le plus proche de Madame Bovary à la fois par son histoire (une femme adultère qui, à la fin, s’empoisonne avec de l’acide prussique), et par les rêveries des deux protagonistes, qui arrivent parfois à vivre les mêmes situations hallucinatoires.

48
Mazza, la protagoniste, est en train de se rendre compte qu’elle aime Ernest, qui deviendra peu après son amant, et elle ne peut pas s’endormir parce qu’elle pense à lui d’une manière obsédante.

49
Elle entre dans une zone située aux frontières de la réalité, et arrive à l’illusion, voire au délire :

 

La nuit elle se réveilla, sa lampe brûlait et jetait au plafond un disque lumineux qui tremblait en vacillant sur lui-même, comme un œil d’un damné qui vous regarde. Elle resta longtemps, jusqu’au jour, à écouter les heures qui sonnaient à toutes les cloches, à entendre tous les bruits de la nuit, la pluie qui tombe et bat les murs, et les vents qui soufflent et tourbillonnent dans les ténèbres, les vitres qui tremblent, le bois du lit qui criait à tous les mouvements qu’elle lui donnait en se retournant sur ses matelas, agitée qu’elle était par des pensées accablantes et des images terribles qui l’enveloppaient tout entière en la roulant dans ses draps.
Qui n’a ressenti dans des heures de fièvre et de délire ces mouvements intimes du cœur, ces convulsions d’une âme qui s’agite et se tord sans cesse sous des pensées indéfinissables, tant elles sont pleines tout à la fois de tourments et de voluptés ? Vague d’abord et indécise comme un fantôme, cette pensée bientôt se consolide et s’arrête, prend une forme et un corps ; elle devient une image, et une image qui vous fait pleurer et gémir. Qui n’a donc jamais vu, dans des nuits chaudes et ardentes, quand la peau brûle et que l’insomnie vous ronge, assise aux pieds de votre couche une figure pâle et rêveuse, et qui vous regarde tristement ? ou bien elle apparaît dans des habits de fête, si vous l’avez vue danser dans un bal, ou entourée de voiles noirs, pleurante ; et vous vous rappelez ses paroles, le son de sa voix, la langueur de ses yeux[44].

 

50
On pourrait donner d’autres exemples, mais il nous semble assez clair, surtout dans ce dernier passage, que Flaubert avait déjà dans sa jeunesse une grande faculté de voir, de décrire et aussi de faire voir et sentir l’amplification de la rêverie en hallucination. Ombres, images qui défilent, passent et repassent dans l’esprit, et surtout souvenirs. Mémoire et rêverie se laissent toutes les deux réunir dans le commun dénominateur de l’hallucination, comme il l’expliquera à Taine.

51
Avant de lire, enfin, quelques hallucinations des écrits de la maturité, et de voir les détails les plus significatifs qui les caractérisent après la maladie, référons-nous une fois encore à la biographie de Flaubert et à sa correspondance. Vie et art sont toujours strictement liés chez lui, et il y a un lien indubitable entre un état de santé menacé par ses crises et une écriture qui, dès ce moment, devient encore plus que par le passé frémissante de sensibilité, riche de vibrations, de palpitations, de tournoiements, de fulgurances, éclatante… on pourrait dire, une écriture flamboyante.

52
Juste après la première crise, en 1844, Flaubert écrit à son ami Ernest Chevalier :

 

Il ne se passe pas de jour sans que je ne voie de temps à autre passer devant mes yeux comme des paquets de cheveux ou de feux du Bengale. Cela dure plus ou moins longtemps[45].

 

53
Du Camp, dans ses Souvenirs littéraires, raconte que chaque fois qu’il assista comme témoin « impuissant et consterné » aux crises « formidables » de Gustave, selon son expression, il se trouva devant la même scène. Quand il sentait arriver l’aura, Flaubert disait : « J’ai une flamme dans l’œil gauche » ; puis, quelques secondes après : « J’ai une flamme dans l’œil droit ; tout me semble couleur d’or. » Et après cela, il se couchait dans son lit, en revivant chaque fois la scène de la première crise[46]. Tous les médecins qui soutiennent la thèse de l’épilepsie s’appuient en effet sur ces lignes de Du Camp. Cependant, l’aura prémonitoire n’est pas un phénomène exclusivement épileptique ; il se rencontre aussi dans la migraine (trouble qui affectait la mère de Flaubert), surtout dans un genre particulier de migraine qui s’appelle « migraine avec aura ». L’aura, dans ce cas-là, est presque toujours en rapport avec la vue, et elle se manifeste par des phosphènes, des éclats de lumières, quelquefois colorés, scotome scintillants, trouble de la vision, visions couleurs d’or. Il s’agit donc d’une aura visuelle[47].

54
À Louise Colet, en 1852, Flaubert raconte avoir parfois senti « dans la période d’une seconde un million de pensées, d’images, de combinaisons de toute sorte qui pétaient à la fois dans ma cervelle comme toutes les fusées allumées d’un feu d’artifice »[48]. Encore à la même, l’année suivante, il dit que ses attaques de nerfs étaient « des pertes séminales de la faculté pittoresque du cerveau, cent mille images sautant à la fois, en feux d’artifice »[49].

55
Dans la lettre à Taine, au moment où Flaubert doit décrire ce qu’il a éprouvé pendant ses hallucinations, il revient sur l’image des feux d’artifice :

 

On sent les images s’échapper de vous comme des flots de sang. Il vous semble que tout ce qu’on a dans la tête éclate à la fois comme les mille pièces d’un feu d’artifice, et on n’a pas le temps de regarder ces images internes qui défilent avec furie. – En d’autres circonstances, ça commence par une seule image qui grandit, se développe et finit par couvrir la réalité objective, comme par exemple une étincelle qui voltige et devient un grand feu flambant.

 

56
Comment ces expériences pathologiques, à la fois dramatiques et riches de poésie, ont-elles influencé l’Art de Flaubert ?

57
Dans les écrits d’après la maladie, les mots feu, flamme (au singulier et au pluriel), éclat, éclair, éblouir, éblouissant, étincelles, éblouissement, flamber, fulgurer, flamboyant, globes ou globules de feu, sang, couleur d’or, rouge, soleil, lumière, rayons, rayonner, scintiller, vibration de la lumière, viennent colorer les visions et les hallucinations des personnages, parce que Flaubert avait éprouvé ces états pendant ses crises. L’expérience psychiatrique devient expérience esthétique.

58
Dans un passage très connu de Madame Bovary, un des plus visionnaires du roman et qui mime véritablement les crises de son auteur, Flaubert prête à sa « petite femme » les feux d’artifice, la « faculté pittoresque du cerveau », la sensation de l’existence qui s’en va : « le fantastique vous envahit, et ce sont d’atroces douleurs que celles-là. On se sent devenir fou. On l’est, et on en a conscience. On sent son âme vous échapper et toutes les forces physiques crient après pour la rappeler. La mort doit être quelque chose de semblable, quand on en a conscience », écrit-il à Louise Colet[50] en parlant encore une fois des hallucinations.

59
Emma sort de la Huchette, après avoir essuyé le refus de Rodolphe dont l’argent l’aurait peut-être sauvée. Après ce passage, elle se dirigera vers la pharmacie pour aller chercher l’arsenic :

 

Elle sortit. Les murs tremblaient, le plafond l’écrasait […]. Elle resta perdue de stupeur, et n’ayant plus conscience d’elle-même que par le battement de ses artères, qu’elle croyait entendre s’échapper comme une assourdissante musique qui emplissait la campagne. Le sol sous ses pieds était plus mou qu’une onde, et les sillons lui parurent d’immenses vagues brunes, qui déferlaient. Tout ce qu’il y avait dans sa tête de réminiscences, d’idées, s’échappait à la fois, d’un seul bond, comme les mille pièces d’un feu d’artifice. Elle vit son père, le cabinet de Lheureux, leur chambre là-bas, un autre paysage. La folie la prenait, elle eut peur, et parvint à se ressaisir, d’une manière confuse, il est vrai ; car elle ne se rappelait point la cause de son horrible état, c’est-à-dire la question d’argent. Elle ne souffrait que de son amour, et sentait son âme l’abandonner par ce souvenir, comme les blessés, en agonisant, sentent l’existence qui s’en va par leur plaie qui saigne.
La nuit tombait, des corneilles volaient.
Il lui sembla tout à coup que des globules couleur de feu éclataient dans l’air comme des balles fulminantes en s’aplatissant, et tournaient, tournaient, pour aller se fondre sur la neige, entre les branches des arbres. Au milieu de chacun d’eux, la figure de Rodolphe apparaissait. Ils se multiplièrent, et ils se rapprochaient, la pénétraient; tout disparut. Elle reconnut les lumières des maisons, qui rayonnaient de loin dans le brouillard[51].

 

60
On trouve d’autre exemples, dans l’admirable prose de Salammbô, riche en couleurs (la couleur sang et la couleur de feu dominant toutes les autres), vraie fête de l’imagination.

61
Dans ces passages, Salammbô tient la main d’Emma, et toutes les deux celle de leur auteur :

 

Elle s’affaissa sur l’escabeau d’ébène ; et elle restait les bras allongés entre ses genoux, avec un frisson de tous ses membres, comme une victime au pied de l’autel quand elle attend le coup de massue. Ses tempes bourdonnaient, elle voyait tourner des cercles de feu, et, dans sa stupeur, ne comprenait plus qu’une chose, c’est que certainement elle allait bientôt mourir[52].

 

62
Et toujours dans Salammbô :

 

Quelquefois, Taanach, il s’exhale du fond de mon être comme de chaudes bouffées, plus lourdes que les vapeurs d’un volcan. Des voix m’appellent, un globe de feu roule et monte dans ma poitrine, il m’étouffe, je vais mourir ; et puis, quelque chose de suave, coulant de mon front jusqu’à mes pieds, passe dans ma chair... c’est une caresse qui m’enveloppe, et je me sens écrasée comme si un dieu s’étendait sur moi. Oh ! je voudrais me perdre dans la brume des nuits, dans le flot des fontaines, dans la sève des arbres, sortir de mon corps, n’être qu’un souffle, qu’un rayon, et glisser, monter jusqu’à toi, ô Mère ![53]
Elle leva ses bras le plus haut possible, en se cambrant la taille, pâle et légère comme la lune avec son long vêtement. Puis elle retomba sur la couche d’ivoire, haletante…[54]

 

63
Dans ces lignes, Salammbô manifeste sa pathologie, sans doute la névrose hystérique, que Flaubert avait étudiée surtout dans la période de la rédaction de son roman carthaginois. Le « globe de feu qui roule et monte dans sa poitrine » est un symptôme qui fait penser à la boule des hystériques, et que Flaubert même, dans une lettre que l’on a citée, dit avoir éprouvé. En outre, la posture du corps qui « se cambre la taille » est décrite et dessinée aussi par Charcot comme un des grands mouvements des attaques hystériques, appelé « arc de cercle, avant ou arrière »[55].

64
L’Éducation sentimentale du 1869 est riche en rêveries et en hallucinations, et dans ce roman, le mot hallucination se rencontre plus que dans tous les autres :

 

Il [frédéric] se coucha, avec une douleur intolérable à l’occiput, et il but une carafe d’eau, pour calmer sa soif. Une autre soif lui était venue, celle des femmes, du luxe et de tout ce que comporte l’existence parisienne. Il se sentait quelque peu étourdi, comme un homme qui descend d’un vaisseau ; et, dans l’hallucination du premier sommeil, il voyait passer et repasser continuellement les épaules de la Poissarde, les reins de la Débardeuse, les mollets de la Polonaise, la chevelure de la Sauvagesse. Puis deux grands yeux noirs, qui n’étaient pas dans le bal, parurent ; et légers comme des papillons, ardents comme des torches, ils allaient, venaient, vibraient, montaient dans la corniche, descendaient jusqu’à sa bouche. Frédéric s’acharnait à reconnaître ces yeux sans y parvenir. Mais déjà le rêve l’avait pris ; il lui semblait qu’il était attelé près d’Arnoux, au timon d’un fiacre, et que la Maréchale, à califourchon sur lui, l’éventrait avec ses éperons d’or[56].

65
On pourrait aussi lire des pages de la Légende de saint Julien l’Hospitalier, pour se rendre compte de la fréquence, dans cette œuvre même, d’images colorées, vibrantes de lumière, de « phosphènes », d’étincelles, d’étoiles, qui contribuent à lui donner une atmosphère onirique troublante, à la limite du délire[57].

66
Ne pouvant pas citer toutes les hallucinations et les rêveries que l’on trouve dans les œuvres, nous avons choisi un dernier passage, tiré de La Tentation de saint Antoine. Il est inutile de rappeler combien cette œuvre est entièrement construite sur l’axe désir-tentation-vision-hallucination : à chaque page nous trouverions la confirmation de notre propos.

67
Pendant toute sa longue nuit de visions, Antoine semble « emporté par un torrent de flammes ». Il est le véritable frère de son auteur, le « frère secret du cœur de Flaubert » (Baudelaire) :

 

C’est la torche, sans doute, qui faisant un jeu de lumière… Éteignons-la !
Il l’éteint, l’obscurité est profonde. Et tout à coup, passent au milieu de l’air, d’abord une flaque d’eau, ensuite une prostituée, … un char avec deux chevaux blancs qui se cabrent.
Ces images arrivent brusquement, par secousses, se détachant sur la nuit comme des peintures
d’écarlate sur de l’ébène. Leur mouvement s’accélère. Elles défilent d’une façon vertigineuse. D’autres fois, elles s’arrêtent et pâlissent par degrés, se fondent ; ou bien, elles s’envolent, et immédiatement d’autres arrivent. Antoine ferme ses paupières. Elles se multiplient, l’entourent, l’assiègent. Une épouvante indicible l’envahit ; et il ne sent plus rien qu’une contraction brûlante à l’épigastre. Malgré le vacarme de sa tête, il perçoit un silence énorme qui le sépare du monde. Il tâche de parler ; impossible ![58] C’est comme si le lien général de son être se dissolvait ; et, ne résistant plus, Antoine tombe sur la natte[59]

 

68
Flaubert aussi, après ses crises était toujours très fatigué, et il tombait dans un état de prostration très profond qui durait longtemps.

 

69
On sait que la Tentation, ainsi que Salammbô, et les deux projets de Flaubert jamais réalisés, La Spirale et Le Rêve et la vie, histoires de deux hallucinés, se déroulent en Orient, lieu où « tous les appétits de l’imagination et de la pensée […] sont assouvis à la fois »[60], lieu germinatif privilégié pour les hallucinations, surtout les hallucinations colorées. Pendant son voyage en Orient, en décrivant l’Égypte à son ami, le docteur Cloquet, Flaubert écrit :

 

nous voilà en Égypte […]. Les premiers jours, le diable m’emporte, c’est un tohu-bohu de couleurs étourdissant, si bien que votre pauvre imagination, comme devant un feu d’artifice d’images, en demeure tout éblouie[61].

 

70
Flaubert a toujours eu, dès son enfance et très vivement, un côté rêveur, et une capacité à sentir l’inspiration poétique en se laissant quelquefois envahir complètement par elle. Il a su créer beaucoup de personnages visionnaires et hallucinés dès son adolescence, en ayant tout de suite l’intuition que souvent la mémoire et la rêverie conduisent aux hallucinations le sujet le plus enclin à la suggestion et doué d’une sensibilité vibrante et de « nerfs émus »[62]. Mais sa maladie lui a fourni la possibilité de « connaître de curieux phénomènes psychologiques »[63], les hallucinations « proprement dites ». On ne sait pas s’il a compris que son art y avait gagné, mais il nous semble que ses visions colorées et flamboyantes viennent de là. Elles se sont mêlées aux hallucinations artistiques, et une expérience pathologique est devenue une expérience esthétique, qui lui a toujours donné de la joie et non de la terreur au moment où il l’a extériorisée dans l’Art. Son esprit artistique, qui rêve et qui « fait rêver »[64], seul but qu’il reconnaissait à l’Art, lui a permis de transformer la souffrance de la maladie en force créatrice, de trouver « une porte de transmission entre l’âme et le corps »[65], et vice-versa entre le corps et l’âme ; une porte à travers laquelle il pouvait faire passer son génie.

 

 

NOTES

[1] Lettre à Louise Colet, 6 avril 1853, Correspondance, éd. Jean Bruneau, Gallimard, « Bibliothèque de la Pléiade », t. II, p. 297. Nous citerons cette édition sous la forme Corr. suivi du tome et de la page.
[2] Voir la lettre à Louis Bouilhet, 6 juin 1855, Corr., t. II, p. 581.
[3] Lettre à Jules Michelet, 26 janvier 1861, Corr., t. III, p. 142.
[4] Lettre à Louise Colet, 16 janvier 1852, Corr., t. II, p. 30.
[5] Lettre à Maxime Du Camp, 21 octobre 1851, Corr., t. II, p. 11.
[6] Par une étrange coïncidence, Pont-l’Évêque était le pays natal de la mère de Flaubert, la seule dans la famille, selon la correspondance de l’écrivain, qui ait souffert quelquefois d’hallucinations, que son fils qualifie de « funèbres », et qu’il sent très proches de celles qu’il avait éprouvées : « Souvent maintenant elle a, dans ses indispositions, des attaques de nerfs mêlées d’hallucinations comme j’en avais, et c’est moi qui suis là, méthode peu active pour mon propre compte » (lettre à Louise Colet, 8-9 août 1846, et à la même, 29 août 1847, t. I, respectivement p. 281 et p. 468-469). Dans cette région sera situé Un cœur simple, dont la protagoniste, Félicité, est une des plus visionnaires dans la production de la maturité.
[7] Lettre à Louise Colet, 1er-2 octobre 1852, Corr., t. II, p. 166-167.
[8] Lettre à Louise Colet, 2 septembre 1853, Corr., t. II, p. 423.
[9] Du Camp, ouvr. cité, p. 199.
[10] Lettre à Ernest Chevalier, 1er février 1844, Corr., t. I, p. 203. Voir aussi la note de Jean Bruneau, p. 943-944.
[11] Lettre à Mademoiselle Leroyer de Chantepie, 8 octobre 1859, Corr., t. II, p. 45.
[12] Maxime Du Camp, ouvr. cité, p. 197.
[13] Lettre à sa sœur Caroline, 12 mai 1843, Corr, t. I, p. 160. Jean Bruneau commente : « Faudrait-il voir dans ces “crispations” les prodromes de la maladie nerveuse qui se déclare en janvier 1844 ? » (ibid., p. 926, note 4 de cette lettre).
[14] Lettre à Louise Colet, 8 octobre 1846, Corr., t. I, p. 380 ; c’est moi qui souligne.
[15] Lettre à Louise Colet, fin décembre 1846 ?, Corr., t. I, p. 422.
[16] Lettre à Ernest Feydeau, milieu d’octobre 1858, Corr., t. II, p. 837. Flaubert explique aussi à son ami qu’il a déjà eu cette maladie, « au plus fort de ma jeunesse, pendant dix-huit mois », et qu’il a manqué « en crever ». Il termine en écrivant : « elle s’est passée, elle se passera, espérons-le ». À l’époque de Flaubert, l’expression « bête noire » indiquait encore l’hystérie, mais dans cette lettre Flaubert utilise l’adjectif « noir » pour qualifier la maladie, non la bête.
[17] La première citation est tirée de la lettre à Louise Colet du 7 juillet 1853, la seconde de la lettre à la même du 27 décembre 1852, Corr., t. II, respectivement p. 377 et p. 219.
[18] Lettre à Hippolyte Taine, 1er décembre 1866, Corr., t. III, p. 572.
[19] Définition tirée du Trésor de la langue française, en ligne.
[20] Aristotele, La « melancolia » dell’uomo di genio, a cura di C. Angelino e E. Salvaneschi, Il Melangolo, p. 11. Aristote ajoute que le cas d’Héraclès est exemplaire, et que les Anciens forgèrent à son sujet le nom de « maladie sacrée », donnée aux troubles des épileptiques.
[21] Salammbô, éd. Gisèle Séginger, GF-Flammarion, 2001, p. 156.
[22] Ibid., p. 205.
[23] Lettre déjà publiée, avec quelques variantes par rapport à l’original, par Jean Bruneau, Corr., t. III, p. 1078.
[24] Voir la lettre à Marie-Sophie Leroyer de Chantepie, 18 février 1859, Corr., t. III, p. 17.
[25] H. et Y. Gastaut, « La maladie de Flaubert », Revue Neurologique, 1982.
[26] Voir en particulier L. Binder et M. Salinsky, « Psychogenic Nonepileptic seizures », Neuropsychol Rev, 17, p. .405-412, 2007, M. Reuber, « Psychogenic Nonepileptic seizures : answers and questions », Epilepsy and Behavior, 12, p. 622-635, 2008, et L. M. Arnold, C. R. Baumann, A. M. Siegel, « Gustav Flaubert’s ‘nervouse disease’ : an autobographic and epileptological approach », Epilepsy and Behavior, 11, p. 212-217, 2007.
[27] Ces documents sont rapportés par le docteur Tourneux, appelé le 8 mai 1880 par la cuisinière de Flaubert. Dumesnil les publie en appendice (« La maladie et la mort de Flaubert ») de son Flaubert, l’homme et l’œuvre, Desclée de Brouwer, 1947.
[28] Lettre à George Sand, 12 janvier 1867, Corr., t. III, p. 591-592.
[29] Esquirol, Des maladies mentales, considérées sous les rapports médical, hygiénique et médico-légal, Baillière 1838 ; Brière de Boismont, Des Hallucinations ou Histoire raisonnée des apparitions, des visions, des songes, de l’extase, du magnétisme et du somnambulisme, Baillière 1845, 2e édition 1852.
[30] Voir T. James, Vies secondes, Gallimard 1997 ; Image et pathologie au XIXe siècle, sous la direction de Paolo Tortonese, Cahiers de Littérature française, VI, Bergamo University Press, Edizioni Sestante, 2008, et Jean-Louis Cabanès, Le Négatif. Essai sur la représentation littéraire au XIXe siècle, troisième partie (« Hallucinations-Représentations »), Classiques Garnier, 2011.
[31] Article paru en 1817 dans le Dictionnaire des sciences médicales, XX.
[32] Karl Jaspers, Psicopatologia generale, Il Pensiero scientifico, Roma 2000, p. 213.
[33] Cette lettre de Taine à Flaubert, ainsi que bien d’autres qui témoignent des échanges entre les deux écrivains, est publiée par Bruna Donatelli, Flaubert e Taine. Luoghi e tempi di un dialogo, Nuova Arnica editrice, Roma 1996, p. 147.
[34] Lettre à Hippolyte Taine, 20 ? novembre 1866, Corr., t. III, p. 562-563.
[35] Lettre à Hippolyte Taine, 1er décembre 1866, Corr., t. III, p. 572-573.
[36] Yvan Leclerc, « La Spirale des hallucinations », Revue Flaubert no 6, 2006. En ligne :
http://flaubert.univ-rouen.fr/revue/revue6/leclerc.php
[37] « Vous me demandez comment je me suis guéri des hallucinations nerveuses que je subissais autrefois ? Par deux moyens : 1º en les étudiant scientifiquement, c’est-à-dire en tachant de m’en rendre compte, et, 2º par la force de la volonté. J’ai souvent senti la folie me venir. C’était dans ma pauvre cervelle un tourbillon d’idées et d’images où il me semblait que ma conscience, que mon moi sombrait comme un vaisseau sous la tempête. Mais je me cramponnais à ma raison. Elle dominait tout, quoique assiégée et battue. En d’autres fois, je tachais, par l’imagination, de me donner facticement ces horribles souffrances. J’ai joué avec la démence et le fantastique comme Mithridate avec les poisons », lettre à Marie-Sophie Leroyer de Chantepie, 18 mai 1857, Corr.,  t. II, p. 716.
[38] Dans une autre étude, j’avais analysé le carrosse et les chevaux comme éléments qui engendrent l’hallucination dans les écrits de Flaubert. Le carrosse donne un relief important à la rêverie bizarre de Marguerite, en l’apparentant strictement à celle d’Emma, plus nettement hallucinatoire, ainsi qu’à la première crise nerveuse de Flaubert. Voir C. Pasetti, « Les Baladins : première hallucination, préfigurant celles d’Emma Bovary et de Flaubert », Revue Flaubert no 6, 2006. En ligne :
http://flaubert.univ-rouen.fr/revue/revue6/pasetti.php
[39] Un Parfum à sentir ou Les Baladins, Œuvres de jeunesse, édition présentée, établie et annotée par C.  Gothot-Mersch et G. Sagnes, Gallimard, Bibliothèque de la Pléiade, 2001, p. 89.
[41] Lettre à Hippolyte Taine, 20? novembre 1866, Corr., t. III, p. 562-563.
[42] Les Mémoires d’un fou, Œuvres de jeunesse, p. 481.
[43] L’Éducation sentimentale, Œuvres de jeunesse, p. 899.
[44] Passion et vertu, Œuvres de jeunesse, p. 280.
[45] Lettre à Ernest Chevalier, 7 juin 1844, Corr., t. I, p. 207.
[46] Il devenait très pâle, son visage prenait « une expression désespérée », et « il courait dans son lit, s’y étendait, morne, sinistre, comme il se serait couché tout vivant dans un cercueil ; puis il s’écriait : “Je tiens les guides, voici le roulier, j’entends les grelots. Ah ! je vois la lanterne de l’auberge” », Maxime Du Camp, Souvenirs littéraires, ouvr. cit., p. 199-200. Voir aussi Un cœur simple : les « lumières s’entrecroisèrent, et elle [Félicité] se crut folle, en apercevant des chevaux dans le ciel », Trois contes, éd. P.-M. Wetherill, Classiques Garnier, 1988, p. 172.
[47] Sur cette question, voir O. Sacks, Emicrania, Milano, Adelphi, 1992.
[48] Lettre à Louise Colet, 6 juillet 1852, Corr., t. II, p. 127.
[49] Lettre à Louise Colet, 7 juillet 1853, Corr., t. II, p. 377.
[50] Lettre à Louise Colet, 15 janvier 1847?, Corr., t. I, p. 428.
[51] Madame Bovary, éd. Claudine Gothot-Mersch, Classiques Garnier, 1971, p. 319-320.
[52] Salammbô, Oeuvres complètes, Bibliothèque de la Pléiade, t. III, p. 725.
[53] Ibid., p. 610-611.
[54] Ibid., p. 611.
[55] J.-M. Charcot, Lezioni alla Salpêtrière, Milano, Guerini e associati, 1998, p. 159 e 165. Voir aussi E. Tanzi et E. Lugaro, Trattato delle malattie mentali, Società editrice Libraria, Milano 1905.
[56] L’Éducation sentimentale, éd. Stéphanie Dord-Crouslé, GF-Flammarion, 2001, p. 202-203.
[57] « Il y avait dans son feuillage un choucas monstrueux, qui regardait Julien et, ça et là, parurent entre les branches quantités de larges étincelles comme si le firmament eût fait pleuvoir dans la forêt toutes ses étoiles. C’étaient des yeux d’animaux, des chats sauvages, des écureuils, des hiboux, des perroquets, des singes », La Légende de saint Julien l’hospitalier, Trois contes, op. cit., p. 212.
[58] Flaubert écrit que pendant ses crises il avait toujours conscience, « même quand je ne pouvais plus parler » (lettre à Louise Colet, 7 juillet 1853, Corr., t. II, p. 377). L’aphasie, ou l’aphonie, est un des symptômes des crises hystériques et pas seulement des crises épileptiques.
[59] La Tentation de saint Antoine, éd. Claudine Gothot-Mersch, Gallimard, coll. « Folio », 1983, p. 64.
[60] Lettre à Louise Colet, 27 mars 1853, Corr., t. II, p. 284.
[61] Lettre à Jules Cloquet, 15 janvier 1850, Corr., t. I, p. 563.
[62] « Les ombres du soir descendaient ; le soleil horizontal, passant entre les branches, lui éblouissait les yeux. Çà et là, tout autour d’elle, dans les feuilles ou par terre, des taches lumineuses tremblaient, comme si des colibris, en volant, eussent éparpillé leurs plumes. Le silence était partout ; quelque chose de doux semblait sortir des arbres ; elle sentait son cœur, dont les battements recommençaient, et le sang circuler dans sa chair comme un fleuve de lait. Alors, elle entendit tout au loin, au delà du bois, sur les autres collines, un cri vague et prolongé, une voix qui se traînait, et elle l’écoutait silencieusement, se mêlant comme une musique aux dernières vibrations de ses nerfs émus », Madame Bovary, op. cit., p. 165-166.
[63] Lettre à Louise Colet, 31 mars 1853, Corr., t. II, p. 290.
[64] « Ce qui me semble, à moi, le plus haut dans l’Art (et le plus difficile), ce n’est ni de faire rire, ni de faire pleurer, ni de vous mettre en rut ou en fureur, mais d’agir à la façon de la nature, c’est-à-dire de faire rêver », lettre à Louise Colet, 26 août 1853, Corr., t. II, p. 417.
[65] « Mais je vivrai comme je vis, toujours souffrant de nerfs, cette porte de transmission entre l’âme et le corps par laquelle j’ai voulu peut-être faire passer trop de choses », lettre à Louise Colet, 11-12 décembre 1847, Corr., t. I, p. 489.


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