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Sommaire Revue n° 9
Revue Flaubert, n° 9, 2009 | Flaubert et la confusion des genres
Numéro dirigé par Sandra Glatigny, avec la collaboration de Juliette Azoulai.

Nouvelle Bovary, Nouveaux Bovary

Hans Färnlöf
Maître de conférences, Université de Mälardalen, Suède
Voir [résumé]

1
C'était après un dîner de professeurs. On discutait de la grandeur de la littérature (française), sous l'égide du professeur émérite de la Sorbonne, M. Phieget.

2
Les voix concouraient à couronner les œuvres immortelles des meilleures plumes ; il n'y avait que l'embarras du choix : Rabelais, Racine, Molière, La Fontaine, Voltaire, Hugo, Balzac, Zola, Gide, Sartre... et j'en passe. Si tel professeur avait une légère préférence pour un certain auteur, l'assemblée tombait chaque fois d'accord sur l'idée que chaque écrivain avait réussi à créer sa part de la littérature idéale, à toucher aux perfectionnements platoniques de l'expression esthétique. Les propos unanimes furent rarement modérés, si ce n'était occasionnellement par quelques remarques du professeur Houvère de la nouvelle Sorbonne.

3
Dans le coin, au bout de la table, était assis un jeune chercheur étranger. Il n'avait dit mot pendant le dîner. Puis, profitant d'une pause des professeurs, il prit la parole :

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— Cela est bien dit, mais n'avez-vous jamais eu envie de supprimer la moitié des descriptions interminables de Balzac, de sauter les informations techniques de Zola ou d'ajouter une intrigue secondaire chez Racine pour rendre la pièce plus vivante ?

5
Un ange passa. Tout le monde regarda Phieget.

6
— Jeune homme, si vous êtes sérieux avec ce que vous dites, je vous plains. Oui, je plains votre malchance de ne pas pouvoir vivre les meilleurs auteurs de l'histoire de la littérature.

7
— J'estime simplement qu'on ne doit pas forcément, et toujours, vivre les écrits classiques ; parfois, on pourrait même, avec un certain profit, les modifier.

8
— Profit ? Modifier ? Les chef-d'œuvres ne sont pas des marchandises, ni des objets de spéculation à moduler à souhait. Un chef-d'œuvre est un chef-d'œuvre ! Il fait partie de notre héritage culturel, de notre identité intellectuelle, de notre langue maternelle. On ne pourrait simplement « modifier » de telles choses. Lequel, parmi ces écrits, pourrait-on modifier ? Quel auteur, je vous le demande ? Mentionnez un seul ! Un seul !

9
— Flaubert ?

Il y eut un moment de silence, de stupeur, interrompu par la voix de tonnerre de Phieget :

10
— Surtout pas Flaubert ! Vous ne connaissez pas, sans doute, l'immense effort consacré par ce génie solitaire pour composer ses phrases parfaites ; oui, même ses mots, ses sonorités harmonisantes ! La littérature est sublime, intouchable, et Flaubert en est l'emblème !

11
— Et pourtant on pourrait réécrire son chef-d'œuvre, Madame Bovary, afin de mettre en perspective et en relief certaines particularités de la composition, continua le jeune homme, toujours aussi irrespectueux.

12
Phieget suffoqua, ce qui donna à Houvère le temps d'intervenir :

13
— Quelles particularités, plus exactement ?

14
— L'incompatibilité de Charles et d'Emma.

15
— Expliquez-nous.

— On connaît, et on a tant commenté, l'incompatibilité du couple Bovary. Or, je pense qu'il est difficile de ne pas sentir une certaine gêne dans la composition en ce qui concerne leur statut en tant que personnages fictifs. Les explications du comportement de Charles sont schématiques, toujours les mêmes : il ne comprend pas, ne voit pas, n'évolue pas. Tout cela contraste avec l'insistance sur la psychologie approfondie d'Emma. Il ne s'agit pas seulement de deux êtres incompatibles, mais de deux constructions fictives diamétralement opposées : explications en profondeur et mouvement constant pour l'héroïne ; constatations laconiques et statu quo pour lui. En fait, on pourrait se demander si le personnage de Charles remplit les critères nécessaires pour faire partie d'un roman réaliste, où l'individu doit interagir avec (et partiellement se former d'après) le contexte socio-historique. Est-ce vraiment un personnage de roman ? Ne pourrait-on pas mieux s'imaginer ce pauvre mari dans une nouvelle de Maupassant ? Personnage plat et borné, le cocu, le médiocre... Profondément exclu de la vraie vie d'Emma, il ne fait même pas parti du genre dans lequel il est, ironiquement, inclus !

16
— Charles, personnage plat, il serait donc un personnage de nouvelle ? Emma, personnage se confondant avec une personne réelle, étant si vivante que des milliers de lecteurs ont pu s'identifier avec elle, elle resterait un personnage de roman ? demanda Houvère.

17
— Si on transpose le roman en nouvelle, et si on focalise celle-ci sur Charles, cela pourrait au moins fournir la base d'une discussion autour de cette problématique. Avec Charles comme focalisateur, l'histoire n'est ni longue ni complexe, telle qu'elle apparaît dans Madame Bovary.

18
— Vous m'intéressez, jeune homme, interrompit Phieget, qui avait repris son souffle. Je ne vous donne pas entièrement tort lorsque vous soulignez la platitude et la pauvreté de Charles en tant que « personnage de nouvelle », comme vous le dites. Sa médiocrité est même une condition nécessaire pour le bon déroulement du roman : il doit rester plat, pour attiser l'ardeur de fuir, d'aller ailleurs, chez Emma.

19
— Alors, permettez-moi de poursuivre cette idée, c'est-à-dire celle de « re-présenter » Madame Bovary en nouvelle, donc en Monsieur Bovary. Car je viens de trouver fort à propos un manuscrit d'un auteur anonyme qui a justement entrepris cette tâche, et je me ferais un plaisir de vous le lire.

20
— Tiens ! dit Houvère.

— Soit, on vous écoute, trancha Phieget. Mais il ajouta aussitôt : - On verra pour le plaisir...

21
Le jeune homme sortit de sa veste quelques feuilles jaunies et lut :

 

22
« Monsieur Bovary

À la neige et à la pluie, Charles Bovary, médecin de campagne à Tostes, offrait ses services dans la contrée, travaillant dur et mangeant mal. C'était le plus heureux des hommes.

23
Rentré chez lui, il retrouvait un feu flambant, la table servie et Emma, sa femme bien-aimée. Le lendemain matin, il s'en allait de nouveau, l'esprit tranquille et la chair contente ; la journée, il languissait de revoir sa femme adorée ; le soir, il s'en revenait pour la couvrir de baisers. Elle était comme une poussière d'or qui sablait le sentier de sa vie. Elle le charmait par ses gestes, ses habits, ses dessins... De plus, elle savait conduire sa maison et avait même su faire impression au bal de Vaubyessard !

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M. Bovary se portait donc à merveille. Pourtant sa vie n'avait pas été rose. Dès l'entrée à l'école, on s'était moqué de lui. Poussé par sa mère, il avait entamé des études de médecine. Mais il avait beau écouter, il ne saisissait pas. Au prix d'immenses efforts, il avait fini par accrocher le titre d'officier de santé. Alors sa mère lui avait trouvé une veuve riche. Il imaginait qu'il serait enfin libre pour disposer de sa personne. Cependant sa femme réglait son comportement et suivait toutes ses démarches.

25
Or, une nuit, lors d'une visite chez M. Rouault, tout cela devait changer. La première vision d'Emma fut fatale : s'étant piqué les doigts, la fille du cultivateur les suçait et attirait le regard de Charles, ébloui par la blancheur de ses ongles et la beauté de ses yeux bruns, qui de temps en temps lui adressaient un regard hardi. Cette première impression devait le marquer jusqu'au dernier jour de sa vie : jamais il ne put la voir en sa pensée différemment qu'il ne l'avait vue cette première fois. »

 

26
— Joli indice, caractéristique de la nouvelle ! s'exclama Houvère. Du coup, on pressent la fin malheureuse.

27
— En effet, acquiesça Phieget. Continuez.

 

« Charles retourna déjà le lendemain chez les Rouault et ne manqua pas de leur rendre visite à toute occasion. Par une heureuse circonstance, sa femme mourut. Il sentit encore cet agrément de l'indépendance qui lui transférait une portion d'identité propre. Sans en être conscient, il obéissait au désir fondamental de franchir les limites de sa vie toujours réglée par autrui : il trouva enfin l'objet d'une passion et devint par là enfin un sujet. Lui-même, en lui-même, était insignifiant. Bientôt s'ensuivit le mariage avec Emma (de toute façon, le père Rouault ne demandait pas mieux). Charles était sans souci : un repas, une promenade, la lumière du soleil sur les joues de sa femme, la vue de son chapeau de paille... le moindre détail de sa vie quotidienne composait son bonheur. Il n'avait plus besoin d'avancer, de progresser, d'achever. Conformément à sa nature, il trouvait dans la routine l'essence de lui-même, tout comme le sens de la vie.

28
On comprend donc que Charles était en vérité le plus heureux des hommes. Mais, depuis un certain temps, l'état des choses empirait. Emma laissait tout aller dans le ménage, devenait difficile, capricieuse ; elle mangeait peu et irrégulièrement ; elle ne sortait plus, avait des battements de cœur. À Rouen, l'ancien maître de Charles constata que c'était une maladie nerveuse : on devait la changer d'air. Alors Charles se décida à s'établir dans le bourg Yonville-l'Abbaye. Le départ fut prometteur : Emma était enceinte. »

 

29
— On a déjà fini la première partie, remarqua Houvère.

30
— Il n'en reste que deux alors, fit Phieget sèchement.

 

31
« Cependant la clientèle n'arrivait pas et les affaires d'argent préoccupaient Charles. Réparations à Tostes, toilettes de Madame et déménagement à Yonville-l'Abbaye avaient mangé toute la dot. La grossesse de sa femme le sauva. Il adorait contempler Emma. Il l'embrassait, passait ses mains sur sa figure, voulait la faire danser.

32
Au fond, rien ne lui manquait. De plus, ils avaient trouvé de la bonne compagnie dans le bourg. À l'auberge, il jouait aux dominos avec le convivial pharmacien Homais. Emma sympathisait avec Léon, un jeune clerc blond. Et, même si Charles était peu perspicace, il ne pouvait s'empêcher de noter que sa femme semblait comme ranimée en compagnie de ce jeune homme. Peu jaloux, il se félicitait de lui avoir trouvé ce compagnon, qui pouvait s'entretenir avec elle lors de ses fréquentes absences. Il ne se trompa pas. L'amour de sa femme semblait reprendre depuis cette rencontre avec Léon. Le bonheur fut doublé par la naissance de leur fille, Berthe. Mari rassuré et père rassurant, il possédait désormais deux femmes qui lui ouvraient les portes sur la félicité.

33
Emma était un peu émue en apprenant le départ de Léon à Paris, c'est vrai. Elle reprit en même temps son comportement capricieux. Quand elle eut un crachement de sang, Charles fut au comble de l'inquiétude. Sa mère proposa de soumettre Emma à des occupations pratiques afin de parer au désœuvrement. Par un coup de bonheur, une nouvelle connaissance leur offrit une solution. Rodolphe Boulanger, un gentilhomme local, eut l'excellente idée de faire une promenade à cheval avec Emma. Certains auraient peut-être trouvé cela drôle, mais Charles, en médecin, s'en moquait pas mal : la santé avant tout ! Il n'eut pas tort. En peu de temps, il retrouvait de nouveau dans sa femme celle qu'il avait toujours connue.

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Pour l'aider à avancer dans sa carrière, Emma l'encouragea, à l'instigation du pharmacien, à s'initier aux nouvelles méthodes proposées pour le redressement des pieds bots. Mais cela prit une mauvaise tournure. Après l'opération pratiquée sur un garçon du village, la gangrène monta jusqu'aux genoux du patient. On fit venir un célèbre médecin de Neufchâtel, qui ordonna l'amputation. Charles en fut désespéré. Il se voyait déshonoré, ruiné. Lui qui voulait tant faire le bien, pour la première fois de sa vie avait infligé du mal à autrui ! Sa douleur redoubla lorsqu'il fut rejeté par sa femme, auprès de laquelle il cherchait en vain de l'empathie. Bouleversé, il expliqua tout par la reprise de la maladie nerveuse. Heureusement, cette fois encore, la maladie fut temporaire : Charles retrouva bientôt sa femme irrésistible. Il se délectait aussi de voir sa fille grandir. Si seulement elle ressemblait plus tard à sa mère ! Il commença à planifier le financement de ses études. Le bonheur les attendait, lui et sa famille aimée.

35
Or, un jour, la maladie reprit. Lorsque Charles proposa un abricot à sa femme, elle cria qu'elle étouffait. Peu après, elle tomba roide par terre. Elle eut le délire, elle parlait d'une lettre inconnue. Pendant plus d'un mois, Charles ne quitta plus sa femme inerte. Il abandonna tous ses malades ; il ne se couchait plus. Par dessus le marché, il avait des inquiétudes d'argent ! D'abord, il souhaitait dédommager Homais de tous les médicaments pris chez lui. Puis la dépense du ménage devenait effrayante. Un certain Lheureux le harcelait avec des articles commandés par sa femme. »

 

36
— Ah ! Je me demandais justement quand le narrateur allait introduire notre Lheureux, dit Houvère.

37
— Ainsi que d'autres personnages qui sont mystérieusement disparus du récit..., ajouta Phieget.

 

38
« La convalescence de Madame fut longue, mais petit à petit elle reprit des forces. Elle voulut que l'on vendît le cheval (de toute façon, leur ami Rodolphe était parti en voyage). Elle se livra à des charités excessives ; elle participa à des sociétés ; elle fit bouleverser le jardin d'un bout à l'autre. Charles fut heureux de lui voir enfin manifester de la volonté. Pour la distraire, le pharmacien lui conseillait de la mener au théâtre de Rouen. Elle refusa tout d'abord, mais Charles ne céda pas, tant il jugeait cette récréation lui devoir être profitable. À la pause, Emma voulut sortir, mais la foule encombrait les corridors. Son mari, ayant peur de la voir s'évanouir, courut lui chercher à boire. Par chance, il tomba sur leur ancienne connaissance, Léon, de retour à Rouen. À cause de la chaleur dans la salle, ils sortirent tous avant le troisième acte. Or M. Léon loua tellement cet acte que Charles offrit à sa femme de rester encore une journée pour revoir le spectacle en entier. Avec Léon, elle serait en bonne compagnie, et surtout cela pourrait lui faire du bien.

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L'intention de Charles était bonne. De nouveau, sa femme semblait retrouver la joie de vivre, surtout grâce à ses visites à Rouen. Heureux dénouement interrompu par l'apparition de Lheureux : il fallait renouveler un billet signé. Emma s'offrit à faire le voyage jusqu'à Rouen pour s'informer auprès de Léon des méandres juridiques qui pourraient s'ensuivre. Elle y resta même trois jours. Comme elle était bonne !

40
Emma voulait reprendre la musique, mais les leçons leur coûteraient trop cher. Cependant à voir la détresse d'Emma, Charles trouva les moyens de l'envoyer à Rouen suivre un cours une fois par semaine. Cela lui ferait sans doute du bien. Encore une fois, il avait trouvé une solution : elle devint plus charmante que jamais, et rendait encore son mari le plus fortuné des mortels. Chose curieuse, la maîtresse de piano, que Charles avait rencontrée un jour, ne semblait pas connaître Emma. Toutefois, après en avoir parlé avec Emma, Charles trouva bientôt des quittances dans une de ses bottes.

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Autre surprise, moins gaie, fut l'apparition d'un nouveau billet d'échéance. C'est qu'Emma, cet ange, ne l'en avait point instruit par souci de lui épargner des tracas domestiques. Charles dut signer encore deux billets pour Lheureux. Après le second billet, Emma devint agressive. Pourquoi tous ces emportements ? C'était son ancienne maladie nerveuse, sans doute. Mais quand donc tout cela finirait-il ? Plus tôt qu'il ne le croyait.

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Un jour, l'huissier se présenta pour faire un procès-verbal de saisie. Emma avait dû gravement surestimer leurs ressources dans son souci de gérer le ménage. Le soir, elle fut prise d'une suffocation, puis elle vomit. Elle devenait pâle, avait un pouls presque insensible ; des convulsions la saisirent. Emma indiqua une lettre où il fut question d'arsenic ! Elle avait dû être empoisonnée ! par qui ? pourquoi ? Charles tournait dans la chambre, s'arrachait les cheveux, voulut feuilleter son dictionnaire de médecine ; il n'y voyait pas, les lignes dansaient.

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— Ne pleure pas ! lui dit-elle. Bientôt je ne te tourmenterai plus !

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— N'étais-tu pas heureuse ? Est-ce ma faute ? J'ai fait tout ce que j'ai pu, pourtant !

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— Oui..., c'est vrai..., tu es bon, toi !

Et elle lui passait la main dans les cheveux, lentement. La douceur de cette sensation surchargeait sa tristesse ; il sentait tout son être s'écrouler de désespoir à l'idée qu'il fallait la perdre. Elle ne tarda pas à vomir du sang. Le docteur Larivière arriva enfin. Il fronça les sourcils en apercevant la face cadavéreuse d'Emma.

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— Trouvez donc quelque chose, vous qui en avez tant sauvé ! s'écria Charles.

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— Allons, mon pauvre garçon, du courage ! Il n'y a plus rien à faire.

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Une convulsion la rabattit sur le matelas. Elle n'existait plus. Charles se jeta sur elle en criant :

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— Adieu ! adieu !

Il s'enferma dans son cabinet, prit une plume, et, après avoir sangloté quelque temps, il écrivit : “Je veux qu'on l'enterre dans sa robe de noces, avec des souliers blancs, une couronne. On lui étalera ses cheveux sur les épaules ; trois cercueils, un de chêne, un d'acajou, un de plomb. On lui mettra par-dessus tout une grande pièce de velours vert.”

50
Charles remontait continuellement l'escalier afin de voir sa femme idolâtrée. Il se posait en face d'elle pour la mieux voir, et il se perdait en cette contemplation, qui n'était plus douloureuse à force d'être profonde. Il se rappelait des miracles du magnétisme ; et il se disait qu'en le voulant extrêmement, il parviendrait peut-être à la ressusciter. Chaque nuit, il rêvait d'elle ! C'était toujours le même rêve : il s'approchait d'elle ; mais, quand il venait à l'étreindre, elle tombait en pourriture dans ses bras.

51
Les affaires d'argent recommencèrent. Charles devait à Lheureux des sommes exorbitantes ; on lui réclama six mois de leçons de piano, trois ans d'abonnement de livres, le port d'une vingtaine de lettres... À chaque dette qu'il payait, Charles croyait en avoir fini. Il en survenait d'autres. Il fut obligé de presque tout vendre, mais la chambre de sa femme restait indemne. C'était la moindre des choses.

52
Il finit tout de même par ranger la chambre d'Emma. Un jour, il y trouva une lettre tombée entre deux caisses. Il lut : “Du courage, Emma ! Je ne veux pas faire le malheur de votre existence.” Charles demeura béant. Enfin, il découvrit un petit R au bas de la seconde page. Il se rappela les assiduités de Rodolphe, sa disparition soudaine et l'air contraint qu'il avait eu en la rencontrant depuis, deux ou trois fois. Se seraient-ils aimés platoniquement ? Oui, ils avaient tous dû adorer cette femme, sa femme ! Tout s'écroula lorsque Charles ouvrit le compartiment secret du bureau d'Emma et trouva de nombreuses lettres de Léon, le jeune clerc. Cela ne fit plus de doute : il avait été son amant ! Sanglotant, hurlant, éperdu, fou, il découvrit une boîte dans un recoin et la défonça. Le portrait de Rodolphe lui sauta en plein visage, au milieu de billets doux.

53
Cependant l'image d'Emma était à l'intérieur de Charles, elle était imprégnée en lui, faisait partie de lui, de son être et de son essence. Il ne pouvait plus vivre avec cette image en lui. Il ne sortait plus, ne recevait personne, refusait même d'aller voir ses malades. Vers l'été, il rencontra Rodolphe. Charles se perdait en rêveries devant cette figure qu'elle avait aimée. Il lui semblait revoir quelque chose d'elle. C'était un émerveillement. Pourquoi n'avait-il pas pu être cet homme ? Le lendemain, il alla s'asseoir sur un banc dans le jardin. Le soir, Berthe vint le chercher. Il avait la tête renversée contre le mur, les yeux clos, la bouche ouverte, et tenait dans ses mains une longue mèche de cheveux noirs.

54
— Papa, viens donc !, dit-elle.

Croyant qu'il voulait jouer, elle le poussa doucement. Il tomba par terre.

55
Charles était mort.

FIN »

 

— Je dois dire que la fin de cette version-là n'est pas la plus mauvaise, dit Houvère.

56
— C'est possible, mais pour une nouvelle, il manque l'épilogue mettant les choses au point, répliqua Phieget.

57
— Je pensais que nous pourrions nous charger de cela, suivant justement la tradition de la nouvelle, répliqua le jeune homme.

58
— Excellente idée ! fit Houvère. Pour ma part, je dirais que ce récit souligne, par contraste, jusqu'à quel point Charles constitue un personnage plat, ou trop plat, dans Madame Bovary. D'où la profonde incompatibilité avec la romanesque Emma et cette « gêne » ressentie dans la composition. Dans un certain sens, Charles trouve sa place dans cette nouvelle, mais il y a plus à dire...

59
— Tout à fait, coupa Phieget, il y a beaucoup de choses à dire. D'abord, si l'on reconnaît souvent les tournures de Flaubert, on voit autant de Maupassant dans cette nouvelle. D'ailleurs Flaubert n'aurait jamais toléré toutes ces allitérations et tous ces hiatus. Mais cela n'a guère d'importance. En revanche, qu'en est-il de la dimension sociale, de la haine contre les bourgeois, l'ennui de la vie quotidienne ? La nouvelle omet complètement cette dimension ! Et Homais n'y est qu'un figurant, et à peine !

60
— Toute la dimension sociale, la bêtise des bourgeois, etc., perd de son importance, répliqua Houvère. Déjà le genre de la nouvelle fait peu de cas du contexte socio-historique. Mais c'est surtout la conséquence de la focalisation modifiée. Charles ne se définit pas d'après des normes sociales, il trouve son essence grâce à l'amour ! Il est en vérité, et de façon paradoxale, le personnage romantique et romanesque par excellence. Seul l'amour existe pour lui, il veut ressusciter sa femme, il pardonne l'amant et il meurt de chagrin. Seulement l'objet de son amour fait une figure terriblement plate dans cette nouvelle...

61
— Exactement, approuva le jeune homme. S'il y a une charge critique dans la nouvelle (je dis bien dans la nouvelle), elle n'est pas misanthrope, mais misogyne. On peut difficilement s'identifier à Emma. La focalisation masculine la réduit à jouer quelques rôles de femme bien connus, dispersés autour de la norme masculine : l'épouse fidèle et infidèle, l'hystérique, la frivole, l'ingrate, la vaniteuse, etc.

62
— Quant à nos deux personnages ainsi remodelés par le genre de la nouvelle, continua Houvère, je me demande si la « platitude » de Charles et la « profondeur » d'Emma n'est pas, en dernier lieu, une conséquence de la focalisation et de la simple somme de pages consacrées à chacun d'entre eux. Le résultat d'une convention de genre et de lecture, en somme. La profondeur d'Emma, est-ce autre chose qu'une panoplie de variations paradigmatiques d'un simple (mais extrêmement prononcé) trait de personnalité, le soi-disant « bovarysme » ?

63
— Mais si la mise en récit décide de l'appartenance générique du personnage, observa Phieget, cela présuppose qu'il serait possible d'approfondir le personnage de Charles, de faire de lui le personnage principal d'un roman de 500 pages. Cela me semble impossible.

64
— Je n'en suis pas convaincu, objecta Houvère. En retraçant l'histoire en forme de nouvelle, on découvre chez Charles un potentiel épique ! Au lieu de se réduire au mari trompé, à un Prud'homme médiocre, il revêt une dimension presque mythique, de portée philosophique. C'est l'histoire de l'homme, en général, qui cherche le bonheur et qui le trouve, car il se contente de peu. Mais tel Sisyphe, il doit constamment recommencer sa course, non à cause de sa philosophie, ni de ses choix, mais à cause des circonstances qui le dépassent. Le résultat rend la nouvelle profondément pessimiste.

65
— En effet, ajouta le jeune homme, nul souci pour transformer Monsieur Bovary en roman philosophique, longue et profonde méditation sur l'homme et son bonheur, la condition de l'existence, le drame du quotidien ! Monsieur Bovary, c'est nous ! En revanche, en partant de cette nouvelle, pourrait-on imaginer un roman centré sur le personnage antipathique d'Emma ? Pourrait-on supporter 500 pages rabâchant la vie, les espoirs et les désespoirs, les rêves et les désirs égoïstes de cette femme ?

66
— Flaubert a pu le faire, rétorqua Phieget, c'est peut-être cela sa véritable prestation. Son roman reste aussi un chef-d'œuvre. Cette nouvelle accidentelle, même si elle est plus existentielle que sociale, même si elle possède un certain potentiel philosophique ou épique, n'est autre qu'un abrégé appauvri du grand roman de Flaubert, une version comprimée et faussée, en sorte. Rien de plus.

67
— Mais, demanda le jeune homme, la valeur de la littérature pourrait aussi bien résider dans sa potentialité, tout comme le mérite d'une étude peut être sa capacité d'engendrer d'autres études ?

68
— Cela est bien dit, répondit Phieget, pour reprendre votre formule de tout à l'heure, mais l'étude des lettres est justement une étude des lettres qui sont écrites, non des œuvres « virtuelles ». D'ailleurs Monsieur Bovary n'est pas une étude et ces spéculations n'ont aucune valeur scientifique.

69
— On pourrait peut-être faire publier cette nouvelle accompagnée de nos discussions ? Le savoir de l'assemblée en assurerait la qualité scientifique, proposa le jeune homme.

70
— Impossible, affirma Phieget. Il manquera les notes, les renvois, l'argumentation claire, la formulation de la problématique, la disposition, la conclusion, etc. Je peux vous garantir que nul comité de lecture digne de ce nom n'accepterait une telle contribution à une revue spécialisée.

71
— C'est possible, dit Houvère. Mais admettez que cela ouvre quand même une perspective originale pour l'étude des œuvres classiques et les travaux sur la poétique du récit ?

72
— Je vous l'accorde, la perspective est là. Mais quelle est réellement cette perspective ? le récit, est-ce du Flaubert ou du Maupassant ? le sujet, est-ce la nouvelle ou le roman ? l'objet, est-ce l'écrit ou le virtuel ? la forme, est-ce un pastiche ou un essai littéraire ?

73
Phieget fit une pause, se pencha vers le jeune homme et lui adressa le mot de la fin :

74
— Vous voyez ? Tout ce que vous aurez obtenu par cette expérience esthétique, ce n'est, finalement, qu'une confusion des genres.



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