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Sommaire Revue n° 17
Revue Flaubert, n° 17, 2018 | Flaubert sans frontières. Les traductions des œuvres de Flaubert
Ce numéro réunit les actes du colloque qui a suivi la mise en ligne de la base de données «Flaubert sans frontières»
Numéro dirigé par Florence Godeau et Yvan Leclerc

Flaubert en allemand: une réception apocryphe

Alexandra Richter
Maître de conférences à l’Université de Rouen (ERIAC) actuellement (2018) chercheuse à Berlin (fondation Alexander von Humboldt)
Voir [Résumé]

 

Dans une note faisant suite à sa traduction de quelques poèmes d’Ossip Mandelstam, Paul Celan qualifie la traduction de « première chance »[1]  : elle fait exister un texte dans une autre langue et lui offre la possibilité d’être perçu en dehors de son aire culturelle. Il est vrai qu’on aime s’imaginer la traduction comme une « chance », une opportunité donnée à un auteur d’apparaître sur une autre scène littéraire, d’accéder à une nouvelle vie, de voir son œuvre s’étendre et se prolonger ailleurs, de « survivre »[2] selon l’expression employée par Walter Benjamin dans son essai sur La tâche du traducteur. Le projet « Flaubert sans frontières » déploie ce rêve d’une œuvre qui s’épanouit dans ses traductions, et en relève les traces proches et lointaines. Il rend ainsi visibles les innombrables lectures offertes par la traduction à travers le monde et envisage son auteur hors des limites de son pays, de sa langue et de son époque.

Mais traduire une œuvre et la faire exister dans une autre langue ne suffit parfois pas pour que ce rêve devienne réalité. C’est du moins le constat qui s’impose après avoir répertorié[3] les traductions de Flaubert en langue allemande. Contrairement à la situation dans d’autres pays et pour d’autres langues, l’impact de Flaubert sur la littérature allemande s’avère somme toute assez faible. La réception telle qu’elle se dessine à travers les traductions ressemble davantage à une non-réception, à un non-transfert. Il faut noter l’absence d’auteurs célèbres parmi les traducteurs, et une réception qui passe par des écrivains lisant Flaubert en français[4]. La traduction joue dans cette histoire un rôle subsidiaire, elle n’assume pas sa fonction traditionnelle de passeuse et de médiatrice.

Je souhaite, dans un premier temps, analyser ce constat et tenter de l’expliquer à partir de ce que j’ai appelé dans ma conférence les « enjeux proprement littéraires de la traduction »[5]. Comme la traduction est elle-même « œuvre de langue »[6], elle participe selon Benjamin à l’histoire des langues. Et, s’agissant de textes littéraires, elle fait aussi partie de l’histoire des lettres. Le point de vue qui définit comme traduction tout ce qui fait l’objet d’une traduction sera inversé ou plutôt restitué et rétabli au sens benjaminien : la traduction ne sera pas envisagée ici comme un outil de transfert ou de communication dont on peut établir la chronologie[7], mais comme un révélateur de l’histoire dont elle fait partie. Quand Benjamin pense la traduction comme histoire de la langue, il lui confère une tâche épistémologique, messianique[8]. C’est dans et à travers la traduction que l’on perçoit l’étrangeté (et donc l’historicité) d’une langue. L’histoire n’existe pas indépendamment des traductions, mais se manifeste à travers elles[9].

En prolongeant la réflexion de Benjamin et en la plaçant sur le terrain littéraire, je propose d’aborder la traduction comme révélatrice non pas de l’histoire de la langue, mais comme manifestation et événement de l’histoire littéraire. Une traduction littéraire est toujours aussi en rapport avec l’histoire de la littérature dans laquelle elle est appelée à s’inscrire. En adoptant cette perspective, le rapport à l’original devient secondaire : la « fidélité » d’une traduction n’est pas un critère de réception. Je vais donc, en même temps, me pencher sur la situation de la littérature allemande aux moments où Flaubert est traduit, adoptant la même inversion dialectique que Benjamin : la traduction en tant qu’événement littéraire sera lue comme révélatrice de l’histoire littéraire. Quelle est la disponibilité de la littérature allemande à s’ouvrir aux œuvres de Flaubert ? Pourquoi n’y est-elle pas sensible ? Quelles sont ses capacités d’accueil ? Et enfin, quelles sont les qualités intrinsèques à la traduction qui sont requises pour que celle-ci soit perçue par les écrivains de la littérature d’arrivée comme une œuvre littéraire ?

I. Un faux départ (1858-1904)

Les traductions allemandes du XIXe siècle sont, pour la plupart d’entre elles, introuvables. Il semble néanmoins (en s’appuyant sur des bibliographies[10]) qu’elles suivent la chronologie des publications françaises : Madame Bovary (1857) est traduit en 1858[11], Salammbô (1862) en 1863[12], La Tentation de saint Antoine (1874) paraît en allemand l’année même de sa publication[13] et « Hérodiade », l’un des Trois contes (1877), en 1899[14].

La première traduction de Madame Bovary est destinée au grand public (féminin), à des lectrices avides de sujets sulfureux (l’adultère, le cliché des mœurs légères attribuées aux Français). Si la traduction est agréable et plaisante à lire, elle ne permet pas de saisir la nouveauté que constitue le style de Flaubert. En éludant systématiquement les difficultés « matérielles », la traduction gomme tout effet de réel. Nous ne sommes pas dans une école normande, mais dans des endroits aux noms étranges (Lehrzimmer, Collegium), peuplés de personnages aux titres bizarres (Vicedirector). Cet effet fantasque est renforcé par des verbes à particules (folgte…nach ; fuhren…empor) et par des temps composés (gestört worden wären). Lorsque Flaubert est dense et sobre, la traduction livre une narration-fleuve qui engloutit nuances et précisions[15].

Ces premières traductions n’ont laissé ni trace ni impact dans la vie littéraire allemande. Mais au lieu d’imputer ce faux départ à la qualité insuffisante des traductions, on pourrait tenter de l’expliquer par une réticence plus générale qui se traduit par l’absence de comptes rendus[16] ainsi que par un manque d’intérêt de la part des auteurs allemands[17]. On pourrait supposer qu’au moment où Flaubert écrit, les écrivains allemands se perçoivent comme les épigones de la grande apogée artistique allemande que fut le classicisme de Weimar. En suivant la piste ouverte par Georg Lukács dans son livre sur les réalistes allemands du XIXe siècle[18], l’absence de transfert peut aussi être expliquée à partir de la situation politique et historique des auteurs contemporains de Flaubert. L’échec de la révolution bourgeoise a conduit à une mise en retrait de la littérature, et la fin des grands projets politiques s’est soldée par un régionalisme littéraire[19]  : Storm fait le portrait de sa région natale, le Schleswig-Holstein, Fontane, de la Marche de Brandebourg, Adalbert Stifter, de son Autriche natale, Keller, des Zurichois et des « gens de Seldwyla », un peuple imaginaire aux traits helvétiques. La forme privilégiée est, par ailleurs, la nouvelle[20].

On mesure ainsi les difficultés que rencontre, dans une telle situation, un auteur étranger. Et l’on comprend que la réception ne dépend pas seulement de la qualité de la traduction ou de l’intérêt que représente un auteur en soi (et pour sa littérature de départ), mais également de ce qui favorise (ou empêche) un « événement heureux »[21], une rencontre productive au sein de la littérature d’arrivée.

Ce bref aperçu permet d’entrevoir dans quelle mesure la situation de la littérature d’arrivée peut être un élément décisif pour comprendre les enjeux littéraires de la traduction. Dans l’histoire de la littérature, il y a des périodes plus propices à la traduction, et puis, mais cela n’entre pas en ligne de compte ici, des genres qui l’exigent peut-être davantage, comme celui de la poésie. Les histoires littéraires ne coïncident pas toujours et, dans le cas de Flaubert, il est tout à fait juste de parler d’une réception « différée »[22] dans la mesure où ce n’est qu’à l’époque moderne (au début du XXe siècle) que la figure de l’écrivain faisant de l’écriture sa « religion »[23] va rencontrer un certain écho auprès de quelques écrivains et philosophes allemands. On pourrait ainsi résumer cette première phase de la réception en reprenant une citation de Roland Barthes à propos de Bouvard et Pécuchet : « Tout s’échange, mais tous les échanges ratent »[24].

II. Figure identitaire : « M. Flaubert, c’est moi » (1904-1945)

Il faut attendre la première édition des Œuvres complètes[25] de Flaubert en allemand pour que la situation change. À partir de 1904, les dix volumes des Gustave Flauberts gesammelte Werke paraissent chez Bruns. Max Bruns (1876-1945) est un écrivain, éditeur et traducteur, dont le père, Gustav, avait déjà été éditeur, et dont l’entreprise familiale située à Minden existe toujours (elle s’est depuis spécialisée dans l’impression d’annuaires téléphoniques). Il est marié avec la poétesse Margarete Sieckmann. Ensemble ils traduisent Baudelaire. Bruns publie également la première édition allemande d’Edgar Allan Poe[26]. Entre 1898 et 1899, il avait fondé la revue naturaliste Gesellschaft, puis, entre 1902 et 1910, au moment où commencent à paraître les Œuvres complètes de Flaubert, il se consacre exclusivement à l’édition. Il est un écrivain engagé, actif, très impliqué dans la vie littéraire. Pour traduire Flaubert, il réunit une petite équipe d’écrivains-traducteurs : René Schickele, romancier et poète alsacien de langue allemande, traduira Madame Bovary. Friedrich von Oppeln-Bronikowski, descendant d’une famille d’aristocrates militaires et auteur de textes qui se déroulent dans ce milieu, fera la traduction de Salammbô, et Luise Wolf, une écrivaine et traductrice prolifique qui vivait avec sa sœur à Berlin[27], celle de L’Éducation sentimentale [28].

Chaque traduction mériterait d’être analysée et commentée. Mais ce qui caractérise cette édition dans son ensemble est la volonté de faire apparaître le caractère « littéraire » des textes. La traduction de René Schickele, pour ne citer que cet exemple, fascine par sa densité. Elle est écrite dans un allemand économe et fait « écho » au français de Flaubert : rien de superflu, aucune fioriture, une sobriété parfaite. Schickele réduit la longueur naturelle des phrases allemandes. Souvent, il en augmente le nombre pour respecter l’économie des mots en français et pour rendre ainsi le jeu subtil et parfaitement équilibré des virgules, points-virgules et deux-points. Son travail est une belle et grande réussite [29].

Or, on constate un nouveau décalage : ce ne sont plus les traductions (et donc les œuvres) qui intéressent les écrivains au début du XXe siècle, mais, désormais, c’est l’homme, l’écrivain Flaubert et ce qu’il représente (la sacralisation du métier d’écrivain, l’obsession de l’écriture, la critique de la bourgeoisie) qui se trouvent en ligne de mire. La longue liste des comptes rendus parus dans la presse entre 1905 et 1933[30] représente assez bien le large éventail des adeptes de Flaubert. Parmi ses premiers admirateurs se trouvent Julius Bab (1880-1955), un auteur dramatique berlinois, Max Brod, l’ami de Kafka, Richard Dehmel (1863-1920), un poète vitaliste qui inspira les expressionnistes et dont les poèmes furent mis en musique par Richard Strauss, Max Reger, Arnold Schönberg, Anton Webern ou encore Kurt Weill. Mais on y trouve aussi Gerhart Hauptmann, le célèbre dramaturge naturaliste, qui a fait un compte rendu du journal de Flaubert (il s’agit sans doute de la traduction du Voyage en Égypte), Hugo von Hofmannsthal, ou encore Alfred Kerr[31], le célèbre critique littéraire, éditeur de la revue Pan (où publiaient Max Brod, Franz Kafka, Stefan Zweig), et Max Rychner, le critique littéraire suisse qui sera parmi les premiers à publier dans sa revue Die Tat des poèmes de Paul Celan. À l’instar de Hugo von Hofmannsthal, ils adhèrent tous au credo de la prééminence absolue du style.

L’Éducation sentimentale (qui est le premier volume traduit des Œuvres complètes) devient désormais la référence. Le roman est lu comme une confession de l’auteur, et toute une génération d’auteurs se reconnaît dans le personnage principal. Dans sa préface à la traduction allemande parue en 1904 rédigée sous forme d’une lettre au traducteur, Hofmannsthal affirme que, dans ce livre, « chaque ligne est écrite »[32], chargeant d’un sens nouveau et sacré ce mot jusqu’alors banal. Ainsi, Flaubert devient au début du XXe siècle le saint patron des écrivains à la recherche de la modernité.

Dans son discours placé sous le signe de Flaubert (« M. Flaubert, c’est moi »[33]), Orhan Pamuk, prix Nobel de la littérature et docteur honoris causa de l’université de Rouen, a souligné le danger, ou du moins l’inconvénient, qui accompagne une telle vénération de l’auteur : elle fait l’impasse sur l’œuvre. Comme chez Kafka ou chez Nietzsche, deux « inconditionnels » de Flaubert, l’admiration va à l’homme, à ce que son nom représente (son combat pour le style, son éthique littéraire, son combat contre les philistins) plus qu’à ses livres. On s’intéresse en particulier à sa correspondance et à ses journaux intimes. C’est dans ce sens qu’il faut aussi entendre le grand nombre d’études qui lui sont consacrées à cette époque et qui méritent que l’on parle, comme Benjamin dans les années 1930, d’une réception « apocryphe »[34] puisqu’elle s’ajoute à l’œuvre proprement dite.

III. Auteur pour sociétés et clubs du livre (1945-1995)

Puis vient un nouveau temps mort, une période creuse, une accalmie qui se caractérise par un désinvestissement de la part des maisons d’édition. Madame Bovary circule en grand nombre, or les traductions sont exclusivement des reprises. La traduction de René Schickele publiée en 1907 chez Bruns est rééditée durant un siècle : par Manesse en 1952, par Kiepenheuer & Witsch en 1955 et encore en 2005 par Diogenes. La traduction d’Arthur Schurig, qui date de 1919, est régulièrement commercialisée : d’abord par les éditions Insel, puis par Aufbau de 1960 jusqu’en 1994. Elle est mise en ligne par les éditions Anaconda en 2006 et par online Jazzybee en 2012. La traduction de Madame Bovary par Ernst Sander, qui date de 1924, circule toujours, elle aussi. Après avoir été reprise par divers éditeurs, elle paraît régulièrement chez Reclam, de 1972 à 2012. La traduction de Walter publiée en 2008 par dtv (un des grands éditeurs de livres en poche) date, quant à elle, de 1959. Même chose pour celle de Wolfgang Techtmeier, publiée en 1969 par Rütten & Loening et reprise en 2008 par Weltbild et en 2009 par Aufbau-TB.

Ces traductions sont correctes, mais ne constituent pas des « œuvres de langue » et encore moins des œuvres littéraires. Elles permettent avant tout de mesurer la difficulté de traduire Flaubert, puisque le traducteur doit être aussi intransigeant avec sa langue que Flaubert l’était avec la sienne.

À la reprise de traductions anciennes (et libres de droit) s’ajoute un autre élément de stratégie éditoriale : la diffusion par des clubs ou sociétés du livre (comme Weltbild, l’équivalent allemand de France Loisir) qui vendent par correspondance et sur abonnement et dont les adhérents reçoivent périodiquement des propositions d’achat. Ce système de vente est en place dès la première traduction de Madame Bovary (celle de 1858), qui figure dans une collection appelée « Cabinet de lecture des meilleurs et des plus intéressants romans de tous les pays, en traduction soignée » (Neuestes belletristisches lese-cabinet der besten und interessanten romane aller nationen in sorgfältiger uebersetzung). Or force est de constater que la réception « naturelle » d’une œuvre est ainsi court-circuitée et biaisée, puisque, malgré une forte présence sur le marché, l’auteur n’est pas « reçu » par ceux qui sont les véritables acteurs de la vie littéraire.

IV. Objet philologique (depuis 1994)

En 1994, le critique littéraire Rainer Hoffmann crie au scandale et dénonce, à l’occasion d’une énième réédition de Madame Bovary, l’immobilisme des maisons d’éditions[35]. Son alerte ne tombe pas dans l’oreille d’un sourd. En 1996, Insel publie une nouvelle traduction de Madame Bovary par Maria Dessauer, et de L’Éducation sentimentale[36] en 2001, par la même traductrice, suivie de Novembre en 2001 et de Bouvard et Pécuchet en 2010, tous les deux traduits par Wolfgang Skwara. En Suisse, les éditions Haffmans publient plusieurs nouvelles traductions : Lettres à Louise Colet en 1995, L’Éducation sentimentale et Trois contes en 2000, la Correspondance avec les frères Goncourt en 2004 et Novembre en 2010, tous traduits par Cornelia Hasting. Puis, toujours chez Haffmans mais traduits cette fois par Caroline Vollmann : Bouvard et Pécuchet en 2000 et Madame Bovary en 2001[37]. Cette dernière traduction est remarquée par sa belle allure[38].

Deux traducteurs en particulier caractérisent cette nouvelle et pour l’instant dernière période de la réception de Flaubert : Elisabeth Edl et Hans-Horst Henschen. Comme l’écrivit le critique Andreas Isenschmid dans l’hebdomadaire Die Zeit, Edl s’avère être la première traductrice à la hauteur des aspirations esthétiques de Flaubert puisqu’elle reconstruit en allemand l’ »artifice » de la phrase flaubertienne, mettant un point d’honneur à ce que le dernier mot de la phrase soit le même en français et en allemand. Or son constat qu’« aucune »[39] des 27 traductions de Madame Bovary n’avait conscience du défi que représente ce roman, est inexact, voire prétentieux. Il suffit de remonter au magnifique travail de René Schickele mentionné plus haut. Si Edl veille à reconstruire les différentes perspectives du discours, sujet de prédilection des spécialistes de Flaubert depuis Mimesis d’Erich Auerbach, ainsi que les multiples « couches » du texte, notamment celle des grivoiseries implicites, son écriture manque de style. Elle produit un texte philologiquement correct, mais souvent surdéterminé[40] et aussi « artificiel » et construit que l’est sa conception de l’écriture flaubertienne. Ses nouveautés et avancées résultent d’une prise en compte des recherches littéraires et des éditions génétiques[41], mais se font au détriment de qualités proprement littéraires.

Hans-Horst Henschen[42], quant à lui, traduit également en tenant compte des acquis de la recherche. Il s’appuie notamment sur le dossier génétique pour saisir le sens d’un mot ou d’une tournure[43]. Henschen, décédé en 2016, qui est aussi le traducteur de Roland Barthes et de Claude Lévi-Strauss, se passionne pour le projet d’une encyclopédie universelle de la bêtise, une œuvre « structuraliste », selon ses termes, composée de citations dans laquelle l’auteur disparaît. Le Sottisier lui rappelle des « techniques avant-gardistes de collage et de montage »[44]. Ainsi la traduction devient chez Henschen partie intégrante de l’activité éditoriale et de la recherche. Traduire est une façon de rendre la recherche accessible au public. Le Sottisier, cet immense chantier, lui rappelle d’autres projets de la modernité comme celui des Passages parisiens de Walter Benjamin. La traduction évolue vers un laboratoire à texte ouvert et se transforme, selon Henschen, en « catapulte pour des théories littéraires »[45].

La tâche du traducteur

Au regard de cette évolution, on ne peut s’empêcher de penser qu’il est difficile, voire impossible de rattraper une réception qui n’a pas eu lieu. Après avoir été un producteur de livres « à consommation » au XIXe siècle, puis une figure d’identification pour les auteurs de la modernité et un « classique » des clubs du livre, l’œuvre de Flaubert fournit actuellement des objets de théorie littéraire. Ce que disait Orhan Pamuk à propos du style de Flaubert – »les spécialistes […] savent mieux [l’]apprécier que ses lecteurs »[46]  – s’avère exact, mais fatal : comme les traductions ne parviennent pas à « créer » un Flaubert allemand, son existence parmi les lettres allemandes reste « spectrale »[47]. Le temps perdu ne peut pas être rattrapé par la recherche.

L’analyse des traductions de Flaubert en langue allemande permet donc certains constats qui pourraient servir de pistes de réflexion à une histoire des traductions à venir. 1) Dans l’histoire des traductions, les non-transferts et les échecs de réception sont à prendre en compte au même titre que les rencontres heureuses. 2) Les traductions se trouvent non seulement dans une relation avec l’original, mais également avec l’histoire littéraire d’arrivée dont les traductions sont toujours absentes. 3) Les traductions ne sont pas seulement des indicateurs historiques de l’évolution d’une langue. Leur intérêt dépasse leur « apport à la vie de la langue » et concerne également la vie littéraire, l’histoire des lettres. 4) Le fait de considérer les traducteurs comme des passeurs ou des intermédiaires et évaluer leur travail en fonction de son adéquation plus ou moins grande avec l’original, risque d’occulter l’essentiel. Les traductions ont une histoire, tout comme les cultures, les littératures et les langues, mais leurs lois et leurs filiations sont régies par des paramètres qui leur sont propres. Il ne faut donc pas confondre les traducteurs avec les auteurs, mais essayer de rendre compte de la spécificité de leur travail et aussi de la particularité de leur impact sur la langue comme sur la littérature. Dans ce sens, Benjamin notait : « En effet, de même que la traduction est une forme propre, on peut envisager la tâche du traducteur aussi comme une tâche propre et la distinguer avec précision de celle de l’écrivain »[48]. Or une traduction n’est pas seulement « œuvre de langue », comme l’affirme Benjamin. Son rapport à la littérature d’arrivée n’est pas celui d’une œuvre originale. Si Benjamin convient que l’idée selon laquelle le traducteur doit lui-même être poète est un cliché, la différence de ce rapport est évacuée au profit du renvoi à la langue. Or l’apport de la traduction ne se joue pas seulement au niveau linguistique, mais également dans le champs littéraire. 5) Afin de tenir compte de toutes ces particularités de la traduction, un « dictionnaire des traducteurs » serait un outil fort appréciable. Il permettrait d’en savoir davantage sur les « visées » [49] des traducteurs et sur les œuvres qu’ils ont traduites, et confirmerait ce que cet article a essayé de montrer, à savoir que la « littérature traduite » occupe par rapport aux œuvres dites originales un statut et une histoire à part, qui méritent d’être saisis dans leur spécificité.

 

NOTES

[1] Ossip Mandelstam, Im Luftgrab. Ein Lesebuch, éd. par Ralph Dutli, Fischer, 1992, p. 66 : « Der mit diesem Buch dem deutschsprachigen Leser vorgelegten Auswahl […] soll zunächst die Chance gegeben sein, die unter den vielen die erste jeder Dichtung bleibt : die des bloßen Vorhandenseins. » [Nous souhaitons tout d’abord offrir au recueil que ce livre présente au lecteur germanophone […] la chance qui, parmi de nombreuses autres, reste la première de toute poésie : celle de simplement exister.]
[2] Walter Benjamin, « La tâche du traducteur », Œuvres I, Paris, Gallimard, « Folio », 2000, p. 244-262.
[4] Dont Kafka, Nietzsche, Joseph Roth, Hugo von Hofmannsthal et Heinrich Mann, mais également Georg Lukács (Théorie du roman), Theodor Reik (première lecture psychanalytique d’un texte littéraire), les romanistes Ernst Robert Curtius, Hugo Friedrich, Victor Klemperer, Erich Auerbach, sans oublier des « adaptations » comme celle de Jean Améry (Charles Bovary, Landarzt. Porträt eines einfachen Mannes). Voir Aurélie Barjonet, « Flaubert dans la recherche, la presse et l’édition allemandes (1985-2000) », Nouvelles lectures de Flaubert, Tübingen, 2006, p. 155-182.
[5] Conférence lors du colloque international « Flaubert sans frontières : les traductions des œuvres de Flaubert », Rouen, 2 juin 2016, voir
http://eriac.univ-rouen.fr/alexandra-richter-les-strategies-editoriales-et-les-enjeux-proprement-litteraires-des-traductions-de-flaubert-en-langue-allemande/ (consulté le 21/12/2016)
[6] Benjamin, « La tâche du traducteur », op. cit., p. 246.
[7] Selon l’avant-propos d’Yves Chevrel et de Jean-Yves Masson à L’histoire des traductions en langue française (Verdier, 2012, tome 3), la traduction inclut « l’ensemble des domaines intellectuels […] tous les domaines de la “vie de l’esprit” au sens large en intégrant par conséquent les sciences, les ouvrages religieux, le droit, la philosophie, l’histoire » (p. 9).
[8] Cette dimension philosophique est absente du projet d’Yves Chevrel et de Jean-Yves Masson qui se réfèrent pourtant à Benjamin, cité par Antoine Berman : ce dernier affirme dans L’Épreuve de l’étranger que « [l]a constitution d’une histoire de la traduction est la première tâche d’une théorie moderne de la traduction. » Berman est également l’auteur d’un commentaire consacré à La tâche du traducteur de Walter Benjamin, texte issu de son séminaire au Collège international de philosophie (L’Âge de la traduction. « La tâche du traducteur » de Walter Benjamin, un commentaire, Presses Universitaires de Vincennes, 2008).
[9] Seulement si la traduction a vocation à être plus que la communication d’un contenu, plus que le simple transfert linguistique, et donc autre que chose que ce que Benjamin avait qualifié dans son essai La tâche du traducteur (op. cit.), avec un mépris non dissimulé, de « transmission inexacte d’un contenu inessentiel » (p. 245), elle participe à « cette sainte croissance des langues » (p. 251).
[10] SUDOC, Gallica, BNF, DNB (Deutsche Nationalbibliothek ; la bibliothèque nationale allemande conserve toutes les publications en allemand, mais seulement à partir de 1913), ONB (catalogue de la bibliothèque nationale autrichienne), STABI (Staatsbibliothek à Berlin) et FU (Université libre de Berlin).
[11] Voir fiche FSF 3005 : Madame Bovary oder : Eine Französin in der Provinz, trad. Dr. Legné [pseudonyme pour Dr. Engel], Pest, Wien et Leipzig, Hartlebens Verlag-Expedition, 1858. Aucun exemplaire n’a pu être localisé en France ; trois exemplaires sont disponibles en Allemagne dans les bibliothèques universitaires de Wolfenbüttel, de Heidelberg et d’Augsburg. Sur cette première traduction voir Norbert Bachleitner, « Wurstartig gedrehte Teufelchen », Literatur ohne Grenzen. Festschrift für Erika Kanduth, Wiener Beiträge zu Komparatistik und Romanistik, Peter Lang, 1993, p. 1-19.
[12] Source : article Meyers Konservationslexikon de 1906
[http://www.zeno.org/Meyers-1905/A/Flaubert]. L’article indique uniquement la date de publication et le lieu (Francfort/Main) ainsi qu’une deuxième traduction de van Kuhn, parue à Dresde en 1900 [pas de fiches FSF]. SUDOC indique une Salambo à la BNU de Strasbourg, sans date et sans traducteur, parue à Freiburg im Breisgau, édition « Die Brücke » [pas de fiche FSF]. La STABI indique une traduction « vers 1881 » de Salambo : Roman, avec introduction et notes de Robert Habs, Leipzig, Reclam, 426 pages [pas de fiche FSF]. Je n’ai pas de traces d’une traduction de L’Éducation sentimentale (1869) ou du Candidat (1874).
[13] Die Versuchung des heiligen Antonius, [autorisierte dt. Ausgabe] tr. avec une préface et des commentaires par Bernhard Endrulat, Straßburg, Wolff, 1874 [source : SUDOC, localisation : BU de Strasbourg ; pas de fiche FSF].
[14] Johannes [tr. d’Hérodias], tr. de Heinrich Bürck, Berlin, Steinitz, 1899. [source : STABI, exemplaire consultable, pas de fiche FSF]
[15] Un exemple, au tout début du roman : « des poignets rouges habitués à être nus » est traduit ainsi : « les mains étaient rouges et sans doute n’avaient-elles que rarement eu l’occasion d’un contact rapproché avec des gants » (die Hände waren roth und mochten nur selten in innigere Berührung mit Handschuhen gekommen sein). Cf. aussi l’analyse proposée par Hélène Tessier lors du colloque à Rouen :
https://webtv.univ-rouen.fr/videos/table-ronde-sur-les-premieres-pages-de-madame-bovary-traduites-en-diverses-langues-animee-par-anne-laure-tissut-et-miguel-olmos-eriac2/ (consulté le 21/12/2016)
[16] Ainsi un compte rendu de Salammbô, paru de façon anonyme en 1863 : « Die Literatur des zweiten Kaiserreichs », (paru dans Unterhaltungen am häuslichen Herd), reproduit in : Flauberts Salammbô in Musik, Malerei, Literatur und Film. Aufsätze und Texte, Gunter Narr, Tübingen, 1958, p. 431-433 ou l’article cité ci-haut de Meyers Konversationslexikon qui trouve que Salambo 'manque de véritable vie' et que L’éducation sentimentale est encore plus désolant que Madame Bovary. »
[17] Y compris Fontane dont Effi Briest est qualifié de « Madame Bovary allemande ». À tort d’ailleurs, comme le montre Beate Langenbruch : « Emma Bovary et Effi Briest : un air de famille entre les œuvres de Flaubert et Fontane ? », Revue Flaubert n° 8, 2008, Madame Bovary, encore. Voir
http://flaubert.univ-rouen.fr/revue/revue8/langenbruch.php (consulté le 21/12/2016).
[18] Georg Lukács, Deutsche Realisten de 19. Jahrhunderts, Berlin, Aufbau-Verlag, 1951.
[19] Voir Henry R. Remak, The German Reception of French realisme, In: PMLA, vol. 69, n° 3 (Jun. 1954), p. 410-431. Remak définit le réalisme comme « the literary preoccupation with contemporary social realities ».
[20] 1856 Les gens de Seldwyla. Nouvelles (Gottfried Keller) ; 1870 Nouvelles (Theodor Storm), 1876/1878 Nouvelles Zurichoises (Gottfried Keller), 1880 Nouvelles de vieillesse (Storm), 1882 Petites Nouvelles (C. F. Meyer).
[21]  Goethe qualifiait ainsi sa rencontre avec Schiller dans un texte de 1817 qui porte cette expression dans son titre, événement aux conséquences éminemment productives.
[22] C’est la conclusion à laquelle aboutit Yves Chevrel dans son article « Les débuts de la réception de Flaubert dans le monde germanophone (1858-1900) », Réceptions créatrices de l’œuvre de Flaubert. Littérature et nation (dir. par Philippe Chardin), n° 22 (2000), p. 129-147.
[23] Orhan Pamuk dira à propos de Flaubert : « entré en littérature comme on entre en religion ». Voir note 33.
[24] Roland Barthes, « Flaubert et la phrase », Œuvres complètes, tome IV 1972-1976, nouvelle édition revue, corrigée et présentée par Éric Marty, Paris, Éditions du Seuil, p. 82.
[25] Fiche FSF 8151 : Gustave Flaubert, Gesammelte Werke, trad. Luise Wolf, René Schickele, Berta Huber, Friedrich von Oppeln-Bronikowski, Frederick Philip Grove, Minden in Westfalen, Allemagne, Bruns, 1904.
[26] Dans la traduction de Hedda Eulenberg qui traduira Madame Bovary en 1914 pour les éditions Reclam.
[27] Aujourd’hui, une « pierre d’achoppement » (Stolperstein) rappelle à Berlin sa dernière demeure à la Kurfürstenstrasse 50. Elle y habitait jusqu’à sa déportation à Theresienstadt où elle décéda en 1942.
[28] Disponible sur la plateforme « Gutenberg » :
http://gutenberg.spiegel.de/buch/die-schule-der-empfindsamkeit-6755/1 (consulté le 21/12/2016).
[29] Quelques exemples pris sur les premiers paragraphes : « Wir saßen an unseren Aufgaben » [Nous étions à l’étude] ; « Wer schlief, wachte auf » [Ceux qui dormaient se réveillèrent] ; « Der Rektor winkte, und wir setzten uns » [Le Proviseur nous fit signe de nous rasseoir] ; « Man begann mit dem Abfragen » [On commença la récitation des leçons].
[30] Voir la « Bibliographie de la critique allemande sur Flaubert, 1858-1984 » établie par Aurélie Barjonet (2006) sur le site Flaubert :
https://www.nakala.fr//nakala/data/11280/ebdd8f90 (consulté le 21/12/2016).
[31] La première étude psychanalytique d’un texte littéraire est consacrée à La Tentation de saint Antoine. Son auteur, Theodor Reik, qui a vécu à Schmargendorf (Berlin), l’a dédiée à Alfred Kerr, « le précurseur inspiré et courageux de Flaubert en Allemagne » (dem geistreichen und kühnen Vorkämpfer Flauberts in Deutschland).
[32] Hugo von Hofmannsthal, préface à L’Éducation sentimentale, Cassirer, 1904 : « ein Buch, in welchem jede Zeile geschrieben ist ». Cette préface est une lettre adressée depuis Venise au traducteur Alfred Gold (la co-traductrice Alphonse Neumann n’est pas mentionnée). Hofmannsthal insiste sur le fait que c’est un livre qui nous accompagne « dans la vie », puisqu’il montre la catastrophe merveilleusement construite de la vie et donne une vue large sur « le véritable jeu des forces de la vie ».
[33] Le discours d’Orhan Pamuk lors de la remise du doctorat honoris causa de l’université de Rouen est consultable sur le site Flaubert:
http://flaubert.univ-rouen.fr/etudes/pamuk_francais.php?imp=1 (consulté le 21/12/2016).
[34] Walter Benjamin, Kritiken und Rezension, In: Gesammelte Werke III, Suhrkamp, 1991, p. 423. Dans ce compte rendu d’un travail sur le problème esthétique chez Flaubert de Paul Binswanger, Benjamin note d’emblée que « l’effet » Flaubert, son impact, est dû à ses « doctrines » et non pas à son œuvre.
[35] Rainer Hoffmann, « Skandal – in Neuauflage. Eine entstellte ’Madame Bovary’ », Neue Zürcher Zeitung (Fernausgabe), n° 115, 20 mai 1994, p. 35.
[36] Dans un compte rendu pour la Frankfurter Allgemeine Zeitung du 24/08/2001, Friedman Apel ne constate « aucun progrès » par rapport aux traductions précédentes.
[37] L’éditeur a fâcheusement confondu les deux traductrices. Cf. Andreas Isenschmid, « Die Freuden der Genauigkeit », Die Zeit, 6/12/2012 :
https://www.zeit.de/2012/50/Gustave-Flaubert-Madame-Bovary (consulté le 21/12/2016).
[38] Article d’Andreas Isenschmid, Die Zeit, 15/1/2001.
[39] Elisabeth Edl, « Zu Sprache und Übersetzung », in Gustave Flaubert, Madame Bovary : Sitten in der Provinz, Hanser, 2012, p. 644. Edl a entretemps également traduit les Trois contes [Drei Geschichten. Herausgegeben und übersetzt von Elisabeth Edl, Hanser, Munich, 2017, 320 p. Voir le compte rendu d’A. Isenschmid :
https://www.zeit.de/2017/41/gustave-flaubert-drei-geschichten-neuuebersetzung
[40] Elle est la première à ne pas traduire littéralement « il passera dans les grands ». Selon elle, Charles risque de ne pas rester en cinquième. Or le texte suggère que le Proviseur le place en cinquième, alors qu’il devrait, selon son âge, déjà être dans les grands.
[41] Edl s’y réfère dans la présentation de sa traduction, « Zu Sprache und Übersetzung », op. cit., p. 652.
[42] Gustave Flaubert : Bouvard et Pécuchet (2003), Le Dictionnaire des idées reçues (2005) et le Sottisier (2004) pour les éditions Eichborn. Henschen est mort en juin 2016.
[43] Voir « Traduire la bêtise. Entretien avec Hans-Horst Henschen », in : Flaubert. Revue critique et génétique 6/2011, Flaubert et la traduction,
https://journals.openedition.org/flaubert/1632 (consulté le 21/12/2016).
[44] Gustave Flaubert, Universalenzyklopädie der menschlichen Dummheit. Ein Sottisier, herausgegeben, übersetzt und annotiert von Hans-Horst Henschen, Eichborn, 2004, p. 10. L’œuvre est traduite, mais également « éditée et annotée », ce qui montre l’élargissement de la tâche du traducteur selon Henschen.
[45] Ibid., p. 650 : « ein Katapult litraturwissenschaftlicher Theoriebildung ».
[46] Voir note 38.
[47] Sur la difficile « présence » de Flaubert parmi les écrivains allemands voir Alexandra Pontzen, « Zum 125. Todestag von Gustave Flaubert. Bemerkungen zur Flaubert-Rezeption deutscher Autoren », Literaturkritik, mai 2005. En France, les traductions de Werther ont connu un sort comparable : l’importance littéraire de Goethe est communément admise, mais les éditeurs n’investissent pas dans des traductions nouvelles.
[48]  Walter Benjamin, « La tâche du traducteur », op. cit., p. 269.
[49] Übersetzer als Entdecker : Ihr Leben und Werk als Gegenstand translationswissenschaftlicher und literaturgeschichtlicher Forschung, éd. par Alfred Kelletat et Aleksey Tashinsiy, Berlin, Frank & Timme, 2014.


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