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Sommaire Revue n° 17
Revue Flaubert, n° 17, 2018 | Flaubert sans frontières. Les traductions des œuvres de Flaubert
Ce numéro réunit les actes du colloque qui a suivi la mise en ligne de la base de données «Flaubert sans frontières»
Numéro dirigé par Florence Godeau et Yvan Leclerc

Engelking et les autres.
Traduire Flaubert en polonais

Tomasz Swoboda
Professeur de littérature des XIXe et XXe siècles à l’Université de Gdansk
Voir [Résumé]

Tout d’abord, je tiens à indiquer que, signant ce qui suit, je fais une sorte d’usurpation car, à quelques exceptions près, je ne ferai ici que répéter les propos de quelqu’un grâce à qui je sais tout ce que je sais sur Flaubert. Tout ou presque tout ce qui va être dit ne vient donc pas de moi-même, de mes propres recherches, mais des observations de ce maître des flaubertiens polonais. Je me fais donc, dans cet acte quasi-performatif, le truchement ou le porte-parole de M. Ryszard Engelking, traducteur de Madame Bovary, de L’Éducation sentimentale et d’une partie de la correspondance de l’écrivain.

Je commencerai par présenter un bref historique des traductions des œuvres de Flaubert en Pologne pour passer ensuite aux traductions de Madame Bovary, qui constituent une sorte de dominante dans la réception polonaise de « l’ermite de Croisset ». C’est à partir des exemples tirés de ces traductions – des erreurs mais aussi des trouvailles – que je chercherai à donner une idée plus générale des problèmes liés à la traduction de Flaubert en polonais.

Traductions de Flaubert en Pologne

En comparaison avec d’autres langues européennes, le polonais n’a pas attendu longtemps pour voir sa version de Flaubert. La première œuvre traduite en polonais était Salammbô, publiée en 1876 sous le titre Córka Hamilkara [La Fille d’Hamilcar]. La traductrice, Natalia Dygasińska, était l’épouse d’un écrivain polonais, Adolf Dygasiński, notre plus cohérent romancier naturaliste, auteur de romans sur la vie des animaux, et aussi l’éditeur de cette traduction. Le choix de ce roman paraît intéressant et un peu surprenant, d’autant plus que, à côté de Madame Bovary, cette édition restera la seule traduction de Flaubert en Pologne au XIXe siècle, mais il serait vain de chercher des arguments fiables qui pourraient justifier cette décision éditoriale, si ce n’est un certain goût pour l’exotisme, phénomène d’ailleurs très répandu dans l’Europe du dernier tiers du XIXe siècle.

Ensuite – toujours mises à part les traductions de Madame Bovary – les bibliographies mentionnent Hérodias et La Légende de saint Julien l’Hospitalier, traduits par Maria Pankiewicz (1905), sœur d’un grand peintre polonais Józef Pankiewicz. Ces deux premiers exemples semblent donc confirmer – si l’on peut se permettre de passer pour un instant des remarques d’ordre traductologique vers celles d’ordre sociologique – l’image de la société de la Belle Époque où les hommes créaient et les femmes traduisaient, ou bien, si l’on préfère, les hommes produisaient et les femmes reproduisaient…

La traduction suivante est La Tentation de saint Antoine par Antoni Lange (1907), grand poète symboliste dont le tempérament a été naturellement attiré par le caractère multiforme et poétique du texte de Flaubert. Sa traduction est par endroits très inventive mais parfois le traducteur se permet un peu trop d’extrapolations par rapport à l’original, même si l’on prend en considération les us et coutumes de la traduction à l’époque. Lange a aussi traduit La Légende de saint Julien l’Hospitalier (1922) mais cette tentative semble moins réussie, la veine poétique emportant le traducteur un peu trop loin par rapport au texte original.

En 1914, paraît Trois contes par Wacław Rogowicz, l’un des traducteurs les plus importants de Flaubert en Pologne, qui a aussi traduit de la littérature russe (cas fréquent en Pologne, où la connaissance de ces deux langues était la norme dans les milieux aisés).

En 1920, est publiée la traduction de Novembre, en 1923, celle de Bibliomanie, sous le titre Maniak książkowy [Maniaque des livres], alors qu’on ne dispose pas encore, à l’époque, de traduction polonaise de L’Éducation sentimentale. Cette lacune n’est comblée qu’en 1930, l’année où paraît la traduction de Tadeusz Jakubowicz. Si l’on excepte une réédition de Madame Bovary, dans la version corrigée, en 1939, c’est la dernière traduction de Flaubert en polonais avant la seconde guerre mondiale.

La période d’après 1945 est marquée par quelques grandes initiatives. D’abord, celle des éditions Książka i Wiedza, entre 1948 et 1950. Dans ce cadre sont publiées de nouvelles traductions de tout le canon flaubertien, sauf L’Éducation sentimentale. Il est intéressant de voir Rogowicz traduire Salammbô et Bouvard et Pécuchet, mais sa traduction de Trois contes est remplacée par celle de Julian Rogoziński, un autre grand traducteur de la littérature française. À propos de ces deux noms, il faut remarquer une chose assez surprenante : le plus grand traducteur de la littérature française en polonais, Tadeusz Żeleński (Boy), n’a traduit aucun titre de Flaubert ; il semble que l’auteur de Madame Bovary ne correspondait pas trop à son tempérament, de même que Proust, dont il a pourtant traduit cinq volumes, s’est avéré un peu trop intellectuel pour ce génie de la traduction, dont la plume a introduit en Pologne presque tous les grands classiques de la littérature française.

Une autre édition cyclique est proposée par PIW (Państwowy Instytut Wydawniczy), quelques années après. On y trouve enfin une nouvelle traduction de L’Éducation sentimentale par Aniela Micińska (sœur d’un grand essayiste, Bolesław Miciński), malheureusement moins soignée que sa version de Madame Bovary (ou bien, la raison en est que le livre est tout simplement plus difficile…). Ce projet comporte également un choix de textes de la Correspondance, plutôt mince (362 pages), préparé par les soins de Rogowicz.

Ensuite, on a une longue, longue pause, comme si l’on avait jugé qu’on avait déjà tout Flaubert en polonais, et pour toujours. Les bibliographies ne mentionnent que des éditions innombrables de Madame Bovary dans la traduction de Micińska.

Cette pénurie dure jusqu’en 1993, où paraît Le Dictionnaire des idées reçues dans la traduction de Jan Gondowicz, personnage à part dans le monde de la traduction : ce traducteur du russe a appris le français pour traduire ses livres préférés ; comme parmi ceux-ci se trouvent les œuvres d’Alfred Jarry ou celles de Raymond Queneau (Exercices de style), les résultats de son activité ne peuvent être qu’exceptionnels…

Une réédition, en 2005, de L’Éducation sentimentale dans la traduction de Jakubowicz, qui semblait annulée par celle de Micińska, semble, depuis notre perspective actuelle, un signe qu’on attendait déjà, au début du XXIe siècle, de nouvelles traductions polonaises de Flaubert.

Et voilà que ces dernières années, à initiative de Renata Lis, grand connaisseur de Flaubert, auteure de sa biographie intitulée Ręka Flauberta (La main de Flaubert), et co-directrice de la maison d’édition Sic !, paraissent enfin de nouvelles traductions des œuvres de Flaubert en polonais (sauf Bouvard et Pécuchet), avec des commentaires, et accompagnées d’essais critiques : Trois contes, La Tentation de saint Antoine (avec un commentaire de Gisèle Séginger), un choix de la correspondance de Flaubert avec George Sand, une traduction revue et corrigée de Madame Bovary et, en 2016, celle de L’Éducation sentimentale.

Madame Bovary

Si, dans ce qui précède, Madame Bovary n’est apparu qu’incidemment, c’est parce que le plus connu des romans flaubertiens est aussi celui qui a le plus attiré l’attention des traducteurs et des éditeurs polonais : par ce fait même, l’histoire de ses traductions mérite une place à part.

Le premier épisode de cette histoire est la publication, en 1878, de Madame Bovary traduite par Ludwika Kaczyńska. Une deuxième version polonaise du roman paraît en 1912, préparée par les soins de Stanisław Franciszek Michalski, caché sous le pseudonyme Alfred Iwieński. Pour compléter la liste des traductions avant la guerre, mentionnons la traduction en yiddish publiée à Varsovie en 1928.

Après la seconde guerre mondiale, en 1949, la maison d’édition Wiedza, puis Wiedza i Życie, publie la traduction d’Aniela Micińska, devenue depuis canonique en Pologne, et comptant, dans les années qui suivent, des dizaines d’éditions.

C’est sans doute ce statut canonique qui se trouve à la source de la réticence des traducteurs à proposer une nouvelle version du chef-d’œuvre flaubertien. Enfin, en 2003, une initiative originale de la revue Literatura na Świecie rompt cette inertie : la rédaction se décide à publier deux traductions en parallèle : en « belle page », on peut lire une traduction du XVe chapitre par Ryszard Engelking – grand mathématicien à la retraite, auteur d’un manuel mondialement reconnu de topologie −, et en « fausse page », celle de Magdalena Tulli, l’une des meilleures romancières contemporaines en Pologne. Permettons-nous de signaler tout de suite que l’appellation typographique correspond ici au contenu des « pages »…

En 2006, l’auteur de la traduction publiée en ladite « belle page », Ryszard Engelking, donne sa traduction complète de Madame Bovary aux éditions słowo/obraz terytoria. Connu pour la qualité de ses productions, l’éditeur propose un livre relié, avec un bandeau annonçant qu’il s’agit d’« une nouvelle traduction pour le 150e anniversaire de la première publication du chef-d’œuvre de Flaubert ». Au cours des préparatifs, l’éditeur a même conçu le projet d’une boîte en bois dans laquelle le livre allait être renfermé, telle Emma dans son cercueil… Finalement, cette idée n’a pas été, malheureusement, retenue. En restent, seulement, quelques prototypes, exposés fièrement sur les étagères de bibliothèques privées…

Cette traduction, revue, corrigée, et enrichie de commentaires du traducteur, paraît en 2014 à la maison d’édition Sic !, dans le cadre d’une initiative de plus grande envergure, conçue par Renata Lis. Ce sont ces commentaires, mais surtout d’autres textes de Ryszard Engelking, que j’essaierai de résumer et dont je tirerai quelques exemples pour présenter certains aspects de la traduction de Flaubert en polonais, notamment des problèmes avec le réel flaubertien et avec les particularités de son style.

Problèmes avec le réel flaubertien

Dans sa postface de l’édition de 2006, intitulée « Jak czytać dziś Panią Bovary ? » [Comment lire Madame Bovary aujourd’hui ?], Ryszard Engelking cherche avant tout à répondre à la question posée en indiquant quelques éléments de l’art flaubertien. En ce qui concerne les problèmes de la traduction, il ne parle pratiquement que de la différence entre « officier de santé » et « docteur » (felczer et doktor), et regrette que Flaubert n’ait pas daigné l’expliquer. S’il se limite à ce seul exemple, c’est qu’à l’époque il songeait encore à publier un livre consacré à son travail sur la traduction de Madame Bovary, livre dont les traces sont visibles dans un article qui accompagne la publication partielle de cette traduction dans la revue Literatura na Świecie.

Dans cet article, relatif, rappelons-le, notamment à la traduction du XVe chapitre du roman, Engelking, à côté de certaines réflexions de nature plus générale – traduction telle quelle, langage flaubertien, etc. – se concentre sur quelques exemples qui illustrent son propos en démontrant le caractère elliptique du style de Flaubert et, par conséquent, les difficultés particulières liées à sa traduction.

Ainsi, par exemple, la phrase « La foule stationnait contre le mur, parquée symétriquement entre des balustrades » : comment la traduire ? Comme l’observe, à juste titre, Engelking, la traduction littérale ne donnerait en polonais aucune image. Or, il faut savoir – grâce, notamment, aux Mémoires de Dumas – que parfois, pour acheter les billets au théâtre, il y avait deux files d’attente, des deux côtés de l’entrée. Cela permet de traduire cette phrase par : « po obu stronach wejścia » [justement : des deux côtés de l’entrée], ce qui, contrairement à la traduction littérale, est facilement compréhensible pour le lecteur.

Engelking mentionne également un détail lié aux estaminets, où Flaubert parle de « tentes en coutils suspendues à la porte des estaminets ». Pourquoi seulement « à la porte » ? D’après le traducteur, juste pour l’effet sonore : la phrase privée de cet élément serait tout simplement chancelante sur le plan rythmique. Il en va de même pour le « roulement des barriques », détail bizarre, utilisé surtout pour l’effet d’euphonie.

Le traducteur parle aussi de ses recherches de la signification du terme « trois-pipes », nom d’un lieu qui apparaît, à côté, entre autres, du cimetière, sur le chemin de la voiture dans la scène célèbre de l’adultère. Finalement, il s’avère qu’il s’agit d’une auberge à attractions avec trois pipes de cidre comme enseigne : sans doute liée au cimetière pour l’effet de contraste.

Pour ce qui est de la « fenêtre à guillotine », une telle appellation n’existe pas en polonais mais, malgré cela, elle doit se trouver dans la traduction en tant que détail significatif qui remplit, avant tout, une fonction symbolique.

Un autre aspect encore est introduit par le « peignoir en basin ». En polonais, la traduction exacte est bombazyna, à sonorité grotesque. C’est pourquoi Engelking s’est décidé à employer un autre mot, dymka qui, par sa sonorité, fait penser à la fumée, et par conséquent s’avère idéal pour évoquer la nuit sombre qui accompagne l’apparition de ce détail.

À plusieurs reprises, le narrateur flaubertien montre Emma en « bandeaux ». Or, Ryszard Engelking n’a pas retrouvé le mot polonais pour cette coiffure. Peut-être que, tout simplement, un tel mot n’existait pas : dans la correspondance d’un écrivain romantique polonais, on retrouve le mot « bandeaux », en français. La solution proposée par le traducteur est półkule [hémisphères]. Malheureusement, le narrateur parle souvent de « ses bandeaux », ce qui serait ridicule en polonais, donc d’autres solutions s’imposent : on parlera des cheveux en ajoutant des caractéristiques pertinentes.

Pour rendre « une partie de bouchon » par gra w korka, le traducteur se sent obligé d’en expliquer les règles dans un commentaire. Il en va de même, d’ailleurs, pour noworocznik, qui correspond à « keepsake ». Mais ces deux expressions ne sont peut-être pas évidentes non plus pour le lecteur français…

Le terme polonais pour « mancenillier » constitue l’une des plus intéressantes trouvailles d’Engelking. Non qu’il soit difficile de trouver un mot polonais pour cette plante. Mais les noms polonais possibles − mansenila, koniszał, jabłusznik − ne diraient rien au lecteur, d’hier ou d’aujourd’hui. En conséquence, le mot exact est remplacé par le nom d’un arbre également toxique, mais asiatique : upas (antiaris toxicaria), qui apparaît dans la littérature de l’époque.

À chaque occasion, Engelking met en relief le caractère elliptique des descriptions flaubertiennes, aspect qui, sans l’ombre d’un doute, ne facilite pas la tâche du traducteur. Heureusement, observe-t-il, on dispose des brouillons des romans qui permettent parfois d’expliquer des passages trop obscurs. Dans l’édition de 2014, Engelking va jusqu’à publier, dans ses commentaires, certaines versions contenues dans les brouillons, sans doute pour que le lecteur se rende compte à la fois du travail de Flaubert et de celui du traducteur.

Il faut remarquer que les traductions de Micińska et d’Engelking ont fait l’objet d’un mémoire par Barbara Kazanecka, soutenu à l’Université de Wrocław. Engelking l’a lu attentivement et y a réagi dans sa correspondance avec l’auteure. C’est en réaction à ses reproches qu’il a proposé quelques explications instructives concernant son travail.

Ainsi, par exemple, quand l’étudiante lui reproche d’avoir traduit la « racine d’iris » (« une odeur d’iris et de draps humides ») par korzeń fiołkowy [racine de violette], Engelking explique qu’il existe en polonais le mot « iris » mais que sa racine s’appelle… racine de violette. Cependant, dans la seconde édition, le traducteur choisit… la racine d’iris car cette fleur revient vers la fin du roman (« des fumignons bleuâtres se rabattaient sur les chaumières couvertes d’iris ») : cet écho lui semble plus important que l’exactitude terminologique.

Problèmes liés au langage flaubertien

Dans son mémoire, Kazanecka reproche à Engelking sa tendance à « moderniser ». Cette remarque semble particulièrement surprenante dans la mesure où l’un des principes d’Engelking consiste à n’utiliser que des mots qui étaient en usage au XIXe siècle.

En essayant de prouver que sa traduction est moins bonne que celle de Micińska, Kazanecka indique aussi quelques erreurs d’Engelking qui, dans la discussion qui suivra, s’avèreront des décisions conscientes, préméditées, et surtout très pertinentes, de la part du traducteur.

Ainsi, à la fin de la première partie de Madame Bovary Flaubert écrit : « Mais c’était surtout aux heures des repas qu’elle n’en pouvait plus, dans cette petite salle au rez-de-chaussée ». Dans sa traduction, Engelking remplace le « rez-de-chaussée » par une fenêtre qui donne sur la rue. Pourquoi ? Parce que le mot polonais pour le rez-de-chaussée, parter, est très plat et n’évoque rien, alors que le mot français, étymologiquement, évoque une rue, ce qui justifie l’usage d’une expression plus développée en polonais !

En général, comme l’observe Engelking, la méthode de Jean-Claude Chevalier, sur laquelle s’appuie Kazanecka, néglige les passages plus longs du texte, préfère les expressions et les mots isolés, ce qui ne permet pas de rendre compte de la complexité du processus de la traduction, surtout en vue de l’ensemble du roman.

Engelking insère aussi des observations intéressantes dans ses commentaires à la nouvelle édition de Madame Bovary. Il explique, par exemple, comment, contrairement aux traductions précédentes, il a cherché à rendre en polonais les fameuses implications du lecteur dans la narration (« son regard arrivait à vous »).

Ses commentaires contiennent également quelques curiosités comme, par exemple, une vraie aventure du mot « éperlan », dans la phrase : « Ils mangeaient de la friture d’éperlans ». En polonais, « éperlans » c’est stynki, mais dans les traductions précédentes, sans doute à cause d’une correction fautive, il y avait le mot szynki − jambon ! Alors que l’éperlan n’est pas n’importe quel poisson : sa chair sent la violette, et Emma et Léon le commandent pour qu’il leur rappelle le bouquet !

Les traducteurs précédents ont aussi mal lu – ou plutôt ils ont utilisé une édition incorrecte (celle de Conard) – le passage : « des fumignons bleuâtres se rabattaient sur les chaumières couvertes d’iris » et, au lieu des « fumignons » y ont lu « lumignons ».

Engelking regrette aussi de n’avoir pas pu traduire les noms significatifs des personnages : Bovary, Dubuc, Lebœuf, Tuvache, Léon Dupuis, Rodolphe Boulanger. Pour récompenser cela, il propose son propre récit avec les noms polonais correspondant à ceux des personnages flaubertiens !

Un cœur simple

Dans un numéro de Literatura na Świecie de 2010, Ryszard Engelking a fait paraître une analyse de trois traductions du récit Un cœur simple, en se concentrant sur celle qui venait de paraître, par Jarosław Marek Rymkiewicz, chantre de la droite nationaliste polonaise, ce qui ne l’empêche pas d’être un excellent poète mais en fait – comme on l’apprend grâce à cette analyse − un beaucoup moins excellent traducteur.

Tout d’abord, Engelking présente la stratégie de trois traducteurs. Selon lui, Wacław Rogowicz se tient le plus près de l’original, Julian Rogoziński explique le texte en lui ajoutant des détails inventés par ses soins, alors que Rymkiewicz ajoute lui aussi et – péché mortel dans la traduction de Flaubert − modifie la syntaxe. Rymkiewicz garde également la graphie originale des prénoms, il agit donc contrairement à la tradition flaubertienne en Pologne et aux allusions, par exemple à Paul et Virginie, polonisés dans la traduction du roman de Bernardin Saint-Pierre.

Tous les traducteurs ont capitulé devant l’expression « les médecins le tenaient à quatre » : rappelons que, racontant la mort de Victor, son neveu, Félicité dit que « quatre médecins le tenaient à la fois » car elle ne connaît pas l’expression « tenir à quatre ». Mais ce jeu de mots est-il possible à traduire ? Flaubert n’est-il pas ici trop hermétique ?

Il ne l’est certainement pas au moment où il esquisse le portrait du défunt M. Aubain en costume de muscadin. Il l’est pourtant pour Rymkiewicz, qui présente celui-ci en costume de royaliste alors que pour Flaubert le costume en question ne désigne qu’une tenue élégante. Rymkiewicz se trompe aussi dans d’autres détails du réel. « En toute saison elle portait un mouchoir d’indienne fixé dans le dos par une épingle », lit-on chez Flaubert. Rymkiewicz y parle d’une agrafe, qui, certes, fixerait mieux, mais qu’on n’a inventée qu’en 1849… Il se trompe également en remplaçant le « guéridon » – mot existant en polonais mais sans doute jugé trop difficile pour le lecteur − par une table sur un pied, alors que ce type de guéridon n’est apparu qu’à l’époque de l’Empire.

Engelking blâme aussi le traducteur pour avoir utilisé trop de conjonctions (contre le style de Flaubert) et trop de pronoms possessifs (contre la grammaire polonaise). Rymkiewicz ajoute aussi des verbes là où Flaubert les évite, comme dans le récit de la mort du perroquet : « dans sa chambre, elle s’y abandonna, à plat ventre sur son matelas, le visage dans l’oreiller, et les deux poings contre les tempes » – dans l’original, il n’y a qu’un seul verbe ; dans la traduction, cinq !

On peut finalement s’étonner que, dans la phrase où Saint-Esprit domine la Vierge, Rymkiewicz lui ordonne de se révéler à Marie, même si les évangiles ne mentionnent pas un tel événement.

L’Éducation sentimentale

À l’occasion de la parution d’une nouvelle version polonaise de L’Éducation sentimentale, Ryszard Engelking a accordé un entretien à la revue en ligne Dwutygodnik. Il y explique que la décision de traduire ce roman de Flaubert a été provoquée par le travail sur l’édition critique du Spleen de Paris de Baudelaire, qui comportait aussi les notes de Claude Pichois. Or, Pichois y cite le début célèbre de l’avant-dernier chapitre de L’Éducation comme un exemple du poème en prose. Cependant, la traduction existante, celle de Micińska, n’a pas pu être utilisée car elle se situait beaucoup trop loin de la poésie.

Parmi tous les problèmes dont parle Engelking − y compris celui du titre, comme on le sait, impossible à rendre non seulement en polonais − mentionnons seulement un, qui rend bien compte à la fois de la difficulté de sa tâche et du soin avec lequel il s’y prend. Dans le quatrième chapitre du roman, Flaubert parle d’Hussonnet, « lequel narra, d’une manière pittoresque, comment il avait passé tout un hiver, n’ayant pour nourriture que du fromage de Hollande ». Dans une première version de la traduction, Engelking y met żółty ser [le fromage jaune], car le fromage de Hollande ne renvoie, en polonais, à rien. Mais la rédactrice, Renata Lis, lui a fait observer que l’expression « le fromage jaune » n’apparaît qu’après 1945, et que par conséquent cette solution serait contraire au principe engelkingien évoqué ci-dessus. D’ailleurs, un peu avant, le narrateur mentionne une étagère hollandaise, qui se trouve peut-être à la source de la fabulation d’Hussonet…

 

Cet exemple démontre très bien le caractère, pour ainsi dire, indécidable du processus de la traduction, particulièrement visible dans le cas d’écrivains aussi exigeants – envers le lecteur, envers le traducteur mais également envers eux-mêmes – que Flaubert. En effet, si au cours de cette présentation des observations de Ryszard Engelking, j’ai souvent évoqué des changements apportés par lui-même à ses traductions, c’est que j’ai tenu à mettre en relief sa profonde conviction – qui devient automatiquement la mienne – à savoir que les traductions des chefs-d’œuvre peuvent être améliorées sans cesse. Le travail d’Engelking en est la meilleure preuve. En effet, même si Barbara Kazanecka n’avait que très rarement raison dans sa critique de la traduction d’Engelking, ce dernier a modifié, grâce à ses remarques, quelques fragments de son texte. Et pour démontrer le caractère vraiment interminable de ce processus, il suffit de dire que Ryszard Engelking vient de m’envoyer un message dans lequel il signale qu’il est en train d’apporter de nouveaux changements à sa traduction après avoir lu un article de l’inestimable Steve Murphy…

 



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