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Sommaire Revue n° 17
Revue Flaubert, n° 17, 2018 | Flaubert sans frontières. Les traductions des œuvres de Flaubert
Ce numéro réunit les actes du colloque qui a suivi la mise en ligne de la base de données «Flaubert sans frontières»
Numéro dirigé par Florence Godeau et Yvan Leclerc

Deux stratégies de publication:
Flaubert dans le Japon impérial (1889-1947) et dans le Japon de la haute croissance (1955-1973)

Tomoko Mihara
Maître de conférences à l’Université de Gunma, Japon
Voir [Résumé]

1. Analyse générale

76 personnes ont traduit les œuvres de Gustave Flaubert en japonais depuis le début du XXe siècle jusqu’en 2016[1]. Parmi les premiers traducteurs, on trouve des gens très connus comme Ôgaï Mori (1862-1922), écrivain et premier traducteur de La Légende de saint Julien l’Hospitalier (1910), Chôkô Ikuta (1882-1936), critique littéraire, traducteur des œuvres de Nietzsche et premier traducteur de Salammbô (1913), et Kataï Tayama (1872 -1930), écrivain naturaliste et un des premiers traducteurs de Madame Bovary (1914). Comme Flaubert jouissait d’un grand respect auprès de ces écrivains japonais en tant que romancier naturaliste, il est normal qu’ils comptent parmi les premiers traducteurs de ses œuvres.

Mais des non écrivains ont eux aussi traduit le texte de Flaubert au début du siècle dernier[2]. On ne sait pas grand-chose sur eux, mais ils faisaient certainement partie des élites, ayant fait des études supérieures. En effet, comme le Japon avait pratiqué une politique d’isolement jusqu’en 1853, très peu de japonais maîtrisaient le français. Il fallait entrer soit à l’université soit dans d’autres établissements d’enseignement supérieur pour apprendre une langue étrangère. Or, il n’y avait que 5 universités dans le pays jusqu’en 1918. Et le taux de scolarité universitaire ne dépassa pas 5% jusque dans les années 1940[3].

Après les années 1930, ce sont les professeurs d’université qui ont pris en charge la traduction des œuvres littéraires. Ils retraduisaient souvent les mêmes textes que leurs prédécesseurs, en se référant aux dernières recherches littéraires françaises ou en ajoutant les nouveaux dossiers à la fin des livres.

Ainsi, 195 traductions des œuvres de Flaubert ont paru au Japon entre 1908 et 2016. Selon un simple calcul, plus d’une œuvre a été traduite chaque année pendant un siècle. Ce nombre important s’explique en partie par l’intérêt littéraire des textes, d’autres raisons sont propres au contexte culturel. Le premier problème est inhérent à l’écriture japonaise. Son style se modifie vite sous l’influence de la langue parlée, à tel point qu’on trouve « vieillie » la traduction de Madame Bovary datant d’il y a 50 ans. Il faut donc régulièrement réactualiser la traduction pour rendre le texte conforme au style en vigueur. Un même traducteur est parfois obligé de modifier les tournures de phrase qu’il a utilisées dans sa version précédente.

Ensuite, les maisons d’édition japonaises ont pris les stratégies originales en suivant les circonstances politiques et économiques du pays, ce qui a fait augmenter de façon drastique la fréquence de publication des textes flaubertiens. Le tableau 1 montre le nombre des traductions de chaque œuvre par ordre décroissant en considérant les modalités de publication :

 

Tableau 1

 

Titre

autonome

groupe

(anthologie

recueil

Œuvres complètes)

revue

Total

Madame Bovary

25

29 (19)*

( 15

12

2 )

2

56

 

 

 

50%

Trois contes

10

11

( 1

8

2 )

0

21

La Légende de st Julien l’Hospitalier

0

19

( 18

1

0 )

1

20

L’Éducation sentimentale

9

8

( 3

0

5 )

0

17

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

50%

Salammbô

6

4

( 0

1

3 )

0

10

Un cœur simple

2

5

( 4

1

0 )

1

8

Bibliomanie

2

6

( 4

0

2 )

0

8

Novembre

0

6

( 0

4

2 )

1

7

Œuvres de Jeunesse

1

5

( 1

0

4 )

0

6

Le Dictionnaire des idées reçues

3

3

( 0

2

1 )

0

6

La Tentation de St Antoine

2

3

( 0

1

2 )

0

5

Bouvard et Pécuchet

2

3

( 0

1

2 )

0

5

Les Mémoires d’un fou

0

3

( 0

1

2 )

0

3

Par champs et par les grèves

1

2

( 0

0

2 )

0

3

Une leçon d’histoire naturelle

0

2

( 0

0

2 )

0

2

Voyage en Orient

0

2

( 0

0

2 )

0

2

Voyage en Algérie et en Tunisie

0

1

( 0

0

1 )

0

1

Hérodias

0

1

( 1

0

0 )

0

1

Le Château d’un cœur

1

0

( 0

0

0 )

0

1

L’Éducation sentimentale (1845)

0

1

( 0

0

1 )

0

1

Smar

0

1

( 0

0

1 )

0

1

Correspondance

5

6

( 0

1

5 )

0

11

TOTAL

69

121

 

 

 

5

195

35%

62%

3%

La rubrique « autonome » correspond à la traduction qui ne figure pas dans un groupe de textes. La rubrique « groupe » correspond à la traduction faisant partie d’un groupe, à savoir l’« anthologie » comprenant des œuvres d’autres auteurs, le « recueil » d’œuvres de Flaubert et les « Œuvres complètes » de Flaubert. La rubrique « revue » correspond à la traduction publiée dans une revue.

On remarque tout de suite certaines particularités ; l’une est prévisible, les autres sont inattendues. D’abord, Madame Bovary est, comme prévu, au premier rang de la liste. Le nombre de parutions atteint 56, représentant à peu près 30% du total des traductions des œuvres flaubertiennes. Ensuite, après Madame Bovary, c’est La Légende de saint Julien l’Hospitalier qui plaît le plus aux maisons d’édition. On compte 41 parutions, dont 21 sous le recueil Trois contes et 20 pour le conte seul ; c’est plus du double du nombre d’éditions l’Éducation sentimentale (17 fois) et le quadruple de celui de Salammbô (10 fois). Ainsi, les seules traductions de Madame Bovary, de Trois contes et de La Légende de saint Julien l’Hospitalier représentent la moitié du corpus. Enfin, dans l’ensemble, les traductions publiées en « groupe » (121 fois) sont beaucoup plus nombreuses que celles publiées isolément (69 fois). Le taux de publications en « groupe » est de plus de 60%, et celui de publications « autonomes », de moins de 40%.

Le présent article examinera comment Madame Bovary a été reçu dans les deux Japon, le Japon impérial et celui de la haute croissance. Il sera aussi question de la popularité inattendue de La Légende de saint Julien l’Hospitalier ; on examinera pourquoi il a été publié si nombreuse fois, alors que les autres œuvres l’ont été beaucoup moins fréquemment. Il semble que le nombre important des traductions du conte est étroitement lié à la prédominance du « groupe » dans les modalités de publication. En fin du parcours, il est attendu que seront mises en lumière les stratégies de publication japonaises à propos des œuvres de Flaubert.

2. Madame Bovary au Japon

2-1. Avant-guerre

Madame Bovary a été publié 13 fois dans le Japon impérial (1889-1947), dont les lois restreignaient toujours le droit à la liberté d’expression. Le roman a été traduit pour la première fois en japonais dans la revue mensuelle « Akané ». Il ne s’agit que des chapitres 7, 8 et 9 de la première partie, parus chacun dans un numéro. Les morceaux ont été soigneusement choisis afin d’éviter la censure. C’était en 1908, le cinquantenaire de l’ouverture des relations diplomatiques entre les deux pays. Vu que Le Tour du monde en quatre-vingts jours de Jules Vernes a été traduit en 1878[4], le premier roman de Flaubert a été introduit relativement tard au Japon, à cause de sa mauvaise réputation due au procès en France, semble-t-il[5].

Ensuite, la traduction japonaise de Madame Bovary a partiellement paru sous forme de roman-feuilleton dans le « Journal quotidien de la Mandchourie » en 1910[6]. Comme le journal a été distribué dans la région de la Chine, peu de lecteurs japonais pouvaient lire cette version[7]. Puis deux traductions abrégées ont été successivement publiées, en 1913 et en 1914. Les éditeurs y ont supprimé les expressions hardies afin d’éviter des ennuis avec la censure. Le Ministère de l’Intérieur a néanmoins ordonné l’interdiction de la diffusion. Le roman fut la bête noire de la police dès sa première traduction.

Par conséquent, quand l’édition Uétaké-shoin a voulu publier une traduction l’année suivante, elle a été obligée de s’autocensurer sévèrement. On a préalablement remplacé beaucoup de phrases par des traits pleins pour mettre l’accent sur l’attitude conciliante de l’éditeur envers la police. Madame Bovary a été ainsi diffusé pour la première fois en 1915, bien que la 3e partie comporte de nombreuses lacunes. L’année suivante, la Presse de l’Université de Waséda a prévu la publication de la traduction intégrale de Madame Bovary. La diffusion a été immédiatement interdite par le Ministère de l’Intérieur. À la place de la presse universitaire, l’édition Shinchô-sha a publié cette traduction en 1920, après avoir supprimé certains mots. Le tableau 2 montre la table chronologique des traductions de Madame Bovary avant 1945.

 

Tableau 2 : « Madame Bovary avant 1945 »

 

1908 

Traduction partielle des trois chapitres (7, 8, 9) de la première partie par Seiha Hirosé, dans la revue mensuelle Akané (mai, juin, juillet), Kôsei Mitsui, 6+10+5p.

1910 

Traduction partielle par Yuha (alias Itsuki) Mizukami, publié dans le journal quotidien de Mandchourie, région de la Chine, sous forme de roman-feuilleton, du 21 janvier au 2 avril.

1913 

Diffusion interdite. Traduction abrégée par Itsuki Mizukami, Tôadô, 404p.

1914 

Diffusion interdite. Traduction abrégée par Kataï Tayama, Shinchô-sha, 234p.

1915 

Autocensure de l’éditeur. Traduction par Itsuki Mizukami, Uétaké-shoin, 375p.

1916 

Diffusion interdite. Traduction par Seiko Nakamura, Wasédadaïgaku-shuppanbu, 580p.

1920 

Autocensure de l’éditeur. Traduction par Seiko Nakamura, Shinchô-sha, 600p.

1924 

Autocensure de l’éditeur. Traduction par Masato Sakaï, Shunyô-dô.

1927 

Autocensure de l’éditeur. Traduction par Seiko Nakamura, dans la Collection complète des œuvres littéraires du monde, t.20, Shinchô-sha 560p. Ce tome comprend aussi Une vie.

1927 

Autocensure de l’éditeur. Traduction par Mankichi Kawahara, Banyu-bunko, 532p.

1933 

Autocensure de l’éditeur. Traduction par Seiko Nakamura, Shinchô-sha, livre de poche, 512p.

1936 

Autocensure de l’éditeur. Traduction par Takehiko Ibuki, dans les Œuvres complètes de Flaubert, t.1, Kaïzô-sha, 522p.

1939 

Saisie du 2e tome. Suppression de la page 153 du 2e tome dès le deuxième tirage par l’ordre du Ministère de l’Intérieur. Traduction par Takehiko Ibuki, Iwanami-shotén, livre de poche, 2 volumes, 269+265p.

 

Il est clair que le public d’avant-guerre ne pouvait jamais lire la version intégrale proprement dite. Les maisons d’édition se sont autocensurées, sinon le Ministère de l’Intérieur serait intervenu. En 1939, par exemple, la prestigieuse maison d’édition Iwanami-shotén a tenté de publier la traduction intégrale sans autocensure. Elle a déposé le 17 avril deux exemplaires de Madame Bovary au Ministère de l’Intérieur[8], selon les archives de la police[9]. Le 5 mai, le Ministère a prononcé la saisie des exemplaires[10]. Il a autorisé Iwanami-shotén à les vendre, à condition de découper une page dans chaque exemplaire[11]. Il lui a également ordonné de supprimer un paragraphe pour le tirage suivant. Il s’agit d’une scène d’adultère de la 3e partie.

Or, Madame Bovary de Flaubert n’était évidemment pas la seule cible de la censure. Les ouvrages de Zola et de Maupassant ont été eux aussi censurés par la police depuis le début du XXe siècle. Elle a interdit la diffusion des 9 traductions de Zola. Quant à Maupassant, elle a interdit la diffusion de ses 6 traductions, et a ordonné la suppression des pages à l’égard de ses 3 traductions[12]. Pour plus de détails, voyez le tableau 3.

 

Tableau 3 : « Zola et Maupassant »

Zola

 

1904 

 Diffusion interdite 

 Travail, traduit par Toshihiko Sakai, Shunyô-dô.

1908 

 Diffusion interdite 

 Paris, traduit par Kikén Îda, Kyodôshuppan-sha.

1913 

 Diffusion interdite 

 Nana, traduit par Hisashi Honma, Tôadô.

1923 

 Diffusion interdite 

 Germinal, traduit par Shizuo Sekiguchi, Kinsé-dô.

1926 

 Diffusion interdite 

 Nana, traduit par Shirô Tanada, Enomoto-shotén.

1927 

 Diffusion interdite 

 Nana, traduit par Yasuo Nishimaki, Sansui-sha, 11e tirage.

1928 

 Diffusion interdite 

 Nana, traduit par Kôtarô Ikeda, Sankô-sha.

1928 

 Diffusion interdite 

 Recueil de Zola, traduit par Yasuo Toda, Chûôshuppan-sha.

1941 

 Diffusion interdite 

 La Terre, traduit par Musôan Takebayashi, Rinyû-sha (en raison de « l’obscénité aperçue dans tout le texte », selon le rapport de la police).

 

Maupassant

 

1909 

 Diffusion interdite 

 L’anthologie de contes, traduit par Nobara Miyake, Ryôkô-dô.

1914 

 Diffusion interdite

Une vie, traduit par Kazuo Hirotsu, 5e tirage, Uétaké-shoin.

1914 

 Diffusion interdite 

 Bel Ami, traduit par Hidéo Ono, Ibunkan.

1914 

 Diffusion interdite 

 Bel Ami, traduit par Shûsei Tokuda, édition inconnue.

1914 

 Diffusion interdite 

 Au bois, traduit par Seison Ogata, édition inconnue.

1916 

 Diffusion interdite 

 La nuit, traduit par Tadayoshi Ando, dans la revue Seinen, no d’août.

1936 

 Suppression des pages 

 « La petite Roque », p. 44-45, L’anthologie de contes de Maupassant, t. 6, traduit par Kazuo Watanabe, Kawadé-shobô.

1941 

 Suppression des pages 

 « La Mère sauvage » p. 62 et 63 (en raison du pacifisme), « Yvette » p. 264-266 (en raison de l’outrage à la morale publique), L’Anthologie de Maupassant, t. 3, traduit par Mizuho Aoyagi, Kawadé-shobô.

1941 

 Surpression des pages 

 L’Anthologie de Maupassant, t. 4, p. 7-90, traduit par Kazuo Watanabe, Kawadé-shobô.

 

Dans l’Empire du Japon, en effet, la loi de publication en vigueur entre 1893 et 1949 interdisait la diffusion d’imprimés de nature à troubler l’ordre public et à outrager les bonnes mœurs. À l’usage de la censure, les maisons d’édition devaient déposer deux exemplaires reliés à la « police de la publication », placée sous l’autorité du Ministère de l’Intérieur, trois jours avant la date de parution[13]. En cas de besoin, l’interdiction était prononcée après l’inspection non par le tribunal, mais par le Ministère de l’Intérieur, mesure administrative sans appel dont on ne pouvait demander la révision[14].

Cette sanction était très sévère pour les maisons d’édition, et leur faisait subir une perte considérable. Une fois que la police avait interdit la diffusion, on ne pouvait plus récupérer la somme importante qu’on avait déjà dépensée pour l’impression, l’envoi de marchandises et la publicité.

Notons que la police n’a pas clarifié les critères de censure, qui pouvaient devenir plus stricts suivant les situations politiques. Il arrivait qu’un texte soit interdit à l’occasion de la réimpression quelques années après l’autorisation. Les éditeurs de Madame Bovary devaient ainsi supprimer des mots, comme s’ils étaient eux-mêmes agents de la police. Ils intériorisaient la censure, comme le voulaient les pouvoirs publics[15].

Toutefois, cette situation a fait de façon paradoxale se multiplier la publication de Madame Bovary sous l’empire (13 versions sont sorties durant cette période de 30 ans), car, aussitôt que la police en avait interdit la diffusion à une maison d’édition, une autre maison envisageait de le publier en utilisant parfois la même traduction et en modifiant seulement la façon de s’autocensurer. Ainsi, la place des ratures et des blancs diffère souvent selon les éditions. Cette différence a sans doute entraîné certains lecteurs à acquérir plusieurs versions afin de compléter le texte.

Ainsi, malgré la censure de la police, le premier roman de Flaubert a conquis un certain public dans le Japon impérial. Il est vrai qu’au début du XXe siècle, les quelques lecteurs de Madame Bovary étaient des intellectuels appartenant aux classes moyennes urbaines. Cependant, le gouvernement a entrepris la réforme du système d’éducation. L’enseignement primaire est devenu gratuit en 1900[16]  : le taux de scolarité a atteint 96% en 1905[17]. Puis, le suffrage universel masculin a été adopté en 1925. C’est à la même époque qu’a augmenté le lectorat de la presse. Le nombre d’abonnés du journal quotidien Osaka mainichi shinbun a dépassé les 1.000.000 en 1924[18]. Le tirage de la revue mensuelle King a atteint 1.200.000 d’exemplaires en janvier 1927[19].

En 1927, l’édition Shinchô-sha a profité de l’occasion pour publier en souscription Sékaï Bungaku Zénshû, titre signifiant littéralement la « collection complète des œuvres littéraires du monde ». Cette collection en 38 volumes réunit les œuvres littéraires importantes d’écrivains occidentaux. En principe, un volume paraissait chaque mois au prix d’un yen, prix exceptionnellement abordable[20]. On appelait alors cette forme de collection « Yen-pon »[21]. Madame Bovary se trouve dans le tome 20. L’édition Shinchô-sha a fait passer une publicité hors du commun sur une double page d’un journal du matin[22]. La publicité a favorisé la popularisation de la littérature en se référant au suffrage universel adopté deux ans avant[23]. L’opération a réussi. Le nombre des souscripteurs s’est élevé à 580.000[24], un record. Ils se composaient non seulement d’intellectuels urbains, mais aussi de provinciaux et ouvriers ; beaucoup de ces nouveaux lecteurs n’avaient suivi que l’enseignement primaire[25].

Notons que les archives de la police conservent un document enregistrant le nombre du premier tirage d’une édition de Madame Bovary parue en 1939, à 15.000 exemplaires[26]. À l’époque, la situation politique du pays n’était pas favorable à la publication des romans occidentaux, d’autant plus que la guerre du Pacifique commencerait deux ans après entre les Alliés et l’empire du Japon. On peut donc considérer ce tirage comme assez important. Selon le même document, la police en a saisi 11.000 exemplaires, dont 10.361 ont été retrouvés à Tokyo. Kyoto, ancienne capitale, est la ville où l’on a retrouvé le plus d’exemplaires après Tokyo. Le reste a été confisqué dans d’autres villes de province comme Hokkaido ou Kagoshima. Tokyo restait bien sûr le centre, mais les lecteurs de Flaubert se trouvaient véritablement à travers l’archipel japonais à la fin des années 1930.

 

2-2. Après-guerre

La situation a complètement changé après la fin de la deuxième guerre mondiale en 1945, avec la suppression de la censure. Le pays est bientôt entré dans une période de forte croissance économique (1962-1973). Le monde de l’édition a alors connu la vogue des collections littéraires. Tout cela a évidemment exercé une grande influence sur la publication de Madame Bovary. Les 29 versions en ont été publiées en « groupe ». Parmi elles, les 27 ont paru après la guerre.

Or, parmi ces 29 versions, 19 portent un titre identique de collection (voir l’astérisque dans le tableau 1), alors qu’ils ont été publiés par une dizaine de maisons d’édition différentes. Il s’agit de Sékaï Bungaku Zénshû, c’est-à-dire de la Collection complète des œuvres littéraires du monde. La première est l’un des « Yen-pon » que nous avons mentionné ci-dessus. Le tableau 4 montre toutes les Collection complète des œuvres littéraires du monde, avec ou non Madame Bovary, publiées jusqu’en 2016 :

 

Tableau 4 : « Collection complète des œuvres littéraires du monde »

 

1. 1927-1932 

Collection complète des œuvres littéraires du monde, 58 vol, Shinchô-sha, (t. 20, Madame Bovary, Une vie, Boule de suif).

2. 1940-1943 

Nouvelle Collection complète des œuvres littéraires du monde, 24 vol, Kawadé-shobô (t. 12, La Peau de chagrin, Adieu, Les Proscrits, Un cœur simple, Deux amis de Maupassant, L'attaque du moulin de Zola).

3. 1949-1955 

Collection complète des œuvres littéraires du monde, 87 vol, Kawadé-shobô (t. 6, Madame Bovary, Trois contes).

4. 1957-1960 

Nouvelle Collection complète des œuvres littéraires du monde, 33 vol, Shinchô-sha (t. 13, Une vie, Madame Bovary).

5. 1959-1966 

Collection complète des œuvres littéraires du monde en version verte, 98 vol, Kawadéshobô-shinsha (t. 12, Madame Bovary, La Légende de saint Julien l’Hospitalier, Colomba et Carmen de Mérimée).

6. 1960-1964 

Collection complète des œuvres littéraires du monde, 50 vol, Shinchô-sha (t. 11, Madame Bovary, Une vie).

7. 1961 

Collection complète des œuvres littéraires du monde, 80 vol, Kawadéshobô-shinsha (t. 32, Madame Bovary, Trois contes, Les Fleurs du mal, Le Spleen de Paris).

8. 1964-1968 

Collection complète des œuvres littéraires du monde en édition spéciale, 50 vol, Kawadéshobô-shinsha (t. 9, Madame Bovary, Une vie).

9. 1966-1970 

Collection complète des œuvres littéraires du monde en version couleur, 52 vol, Kawadéshobô-shinsha (t. 15, Madame Bovary, Une vie, Pierre et Jean, Boule de suif).

10. 1965-1970 

Collection complète des œuvres littéraires du monde, 69 vol, Chikuma-shobô (t. 28, Madame Bovary, Épisode de l’histoire de Russie, les Faux Démétrius de Mérimée).

11. 1967 

Nouvelle Collection complète des œuvres littéraires du monde, nombre inconnu de volumes, Guendaïgeijustu-sha.

12. 1967-1972 

Collection complète des œuvres littéraires du monde, 48 vol, Kôdan-sha (t. 17, Madame Bovary, Trois contes, Novembre).

13. 1968-1971 

Collection complète des œuvres littéraires du monde en version duo, 66 vol, Shûei-sha (t. 25, Madame Bovary, Un cœur simple, La Légende de saint Julien l'Hospitalier).

14. 1970-1976 

Collection complète des œuvres littéraires du monde, 40 vol, Kenshû-sha (t. 19-2, Madame Bovary, Boule de suif).

15. 1972-1976 

Collection complète des œuvres littéraires du monde pour les bibliomanes, 45 vol, Shûei-sha (t. 17, Madame Bovary, Trois contes).

16. 1974 

Collection complète des œuvres littéraires du monde, 103 vol, Kôdan-sha (t. 37. Madame Bovary, Trois contes, Novembre).

17. 1975-1977 

Collection complète des œuvres littéraires du monde, 24 vol, Osaka, Sénshukaï (droits de reproduction réservés à Kawadéshobô-shinsha) (t. 7, Madame Bovary, Une vie).

18. 1977-1981 

Collection complète des œuvres littéraires du monde, 50 vol, Gakushûkenkyû-sha (t. 16, Madame Bovary, Pierre et Jean, Boule de suif).

19. 1977-1981 

Collection complète des œuvres littéraires du monde, 88 vol, Shûei-sha (t. 41, Madame Bovary, Trois contes).

20. 1989 

Collection complète des œuvres littéraires du monde en version Stella, 26 vol, Kawadéshobô-shinsha (t. 11, Madame Bovary, Une vie).

21. 2007-2011 

Collection complète des œuvres littéraires du monde, sous la direction de Natsuki Ikezawa, 30 vol, Kawadéshobô-shinsha.

 

En fait, c’est surtout dans les années 1960 que les grandes maisons d’édition japonaises ont publié à plusieurs reprises une série de livres intitulée Collection complète des œuvres littéraires du monde. Évidemment, ces séries ne sont pas véritablement complètes ; composées d’une cinquantaine de volumes en moyenne, parfois d’une centaine, elles rassemblent les œuvres importantes d’auteurs étrangers. La sélection a été fixée et annoncée dès le début, à la différence de la bibliothèque de la Pléiade en France. En effet, le titre tend à donner au lecteur l’illusion de l’exhaustivité de la collection, comme si on pouvait acquérir la culture littéraire universelle en achetant une seule série. Après des années d’embargo, les lecteurs étaient avides d’enrichir leurs connaissances dans le domaine de la littérature occidentale. La Collection complète des œuvres littéraires du monde est souvent devenue best-seller dans les années 1950 et 1960[27]. Jusqu’en 2016, 21 collections ont été publiées au Japon[28]. La dernière date de 2011[29].

Ces 21 collections ont joué un rôle important pour constituer le canon littéraire[30]. Les éditeurs de la Collection ont dû sélectionner des textes dans le vaste corpus littéraire qui s’étend de l’antiquité au milieu du XXe siècle. Le choix était important pour mettre en valeur leur Collection par rapport à celles d’autres maisons d’édition. Il s’ensuivait que les œuvres fréquemment sélectionnées étaient considérées comme inscrites dans le canon. Flaubert est dans ce contexte l’un des écrivains français les plus prisés. Ses œuvres se trouvent dans 19 collections sur 21. Parmi les autres auteurs français, on trouve en particulier les œuvres de Stendhal dans 20 collections, celles de Maupassant dans 19 et celles de Balzac dans 18. On trouve également les œuvres de Gide dans 16 collections, celles de Hugo dans 15, celles de Zola dans 13 et celles de Romain Rolland dans 12. Tout comme celles de Mérimée, celles de Proust se trouvent dans 10 collections. Les œuvres de Mauriac, tout comme celles de Baudelaire et d’Alexandre Dumas, se trouvent dans 9 collections. Il s’agit d’écrivains du XIXe siècle, de trois lauréats du prix Nobel de littérature (Gide, Romain Rolland et Mauriac) et de Proust. Leurs œuvres formaient le canon de la littérature française au Japon dans les années 1960.

L’œuvre sélectionnée de Flaubert est invariablement Madame Bovary[31]. Ni Salammbô ni l’Éducation sentimentale ne sont présents dans ces collections. Certes, Trois contes y est parfois sélectionné, mais il semble en général considéré comme secondaire. Or, différents textes sont d’ordinaire choisis dans les cas des autres romanciers[32]. Prenons par exemple Stendhal. On trouve Le Rouge et le Noir dans 18 collections, La Chartreuse de Parme dans 10, Vanina Vanini dans 6 et L’Abbesse de Castro dans 4. Même son roman inachevé Lucien Leuwen, tout comme son essai De l'amour, est sélectionné dans 1 collection. D’ailleurs, deux volumes d’une collection sont souvent consacrés à Stendhal, c’est-à-dire au Rouge et le Noir et à La Chartreuse de Parme.

Ainsi, Flaubert est connu avant tout comme auteur de Madame Bovary au Japon dans les années d’après-guerre. Ses autres grands romans ont été certes traduits, mais ils restent relativement peu connus du grand public.

3. La Légende de saint Julien l’Hospitalier dans les anthologies

Le texte le plus fréquemment publié de Flaubert après Madame Bovary est La Légende de saint Julien l’Hospitalier, qui a paru 41 fois, dont 21 pour les parutions de Trois contes et 20 pour celles séparées des deux autres contes. Par contre, un autre conte du recueil, Hérodias, a paru beaucoup moins fréquemment ; il n’a été publié indépendamment qu’une seule fois, dans une monographie comprenant également Salomé d’Oscar Wilde. Ce conte biblique ne plaît pas, semble-t-il, aux éditeurs japonais, bien que le récit, tout comme celui de La Légende de Saint Julien l’Hospitalier, concerne la vie d’un saint. Un cœur simple, conte du même recueil, n’est pas non plus véritablement populaire : séparé des deux autres, il a été publié 8 fois pendant 100 ans. Mais pourquoi seul La Légende de saint Julien l’Hospitalier est si prisé au Japon ?

C’est un hasard qui l’a fait connaître aux maisons d’édition au début du XXe siècle. Ôgaï Mori (1862-1922), un des plus célèbres romanciers japonais, l’a traduit pour la première fois dans une revue en 1910[33]. Le conte a été reproduit dans trois Œuvres complètes de cet écrivain et dans une anthologie de ses traductions[34]. Par ce fait même, les éditeurs ont considéré comme ouvrage important La Légende de saint Julien l’Hospitalier.

Ainsi, avant la deuxième guerre mondiale, tout comme dans les années 1950, ce conte n’était connu qu’à travers la traduction par Ôgaï Mori. Dans la période de haute croissance, pourtant, les éditeurs japonais ont découvert qu’il était commode pour les recueils, d’une manière indépendante du renom du traducteur. Le tableau 5 présente les recueils qui comprennent La Légende de saint Julien l’Hospitalier, séparé des deux autres contes :

 

Tableau 5 : « La Légende de saint Julien l’Hospitalier dans les recueils »

 

1. 1910 :

Traduction par Ôgaï Mori. Avec les nouvelles de W. Schmidt-Bonn, de R. M. Rilke, d’A. Schnitzler, de P. Altenberg, etc. dans Collection des nouvelles modernes (Guéndaï Shohin), Kobunkan-shoten.

2. 1926 :

Avec Zadig de Voltaire, Claude Gueux de V. Hugo, Le Centaure de M. de Guérin, Vanina Vanini de Stendhal, La Morte Amoureuse de Th. Gautier, Tamango de Mérimée, etc. dans Collection des nouvelles du monde (Sékaï Tanpen Shosétsu Taikei), Kindaï-sha, t.1.

3. 1928 :

Avec Aliocha Gorchok de L. Tolstoï, Le Pré Béjine d’I. Tourgueniev, Un événement d’A. Tchekhov, Les Reines de Kungahälla de S. Lagerlöf, La pêche à la ligne d’A. France, La Charette de Ch.-L. Philippe, La Pipe d’A. Theuriet, La légende de Vairé de René Bazin, dans Collection des romans occidentaux pour la jeunesse (Seiyô Shônen Shôjo Shôsétsu shû), Arusu.

4. 1939 :

 

Traduction par Ôgaï Mori. Avec Les Confessions de J.-J. Rousseau, La grenouille de Narbonne de F. Mistral et trois textes d’A. Daudet, dans Œuvres complètes d’Ôgaï, partie « traduction » (Ôgaï Zénshû Honyaku hen), Iwanami-shotén, t.13.

5. 1947 :

Avec L’inconnue, Véra, Virginie et Paul de Villiers de L’Isle-Adam, dans Contes fantastiques de la France moderne : L’inconnue et d’autres contes (Michi no Onna Sonota : Kindaï France Fantastique Monogatari), Kanto-sha.

6. 1950 :

Avec Le Secret de maître Cornille, La Dernière Chasse d’A. Daudet, Retour, Mon oncle Jules de Maupassant, Mateo Falcone de Mérimée, Le Chef-d’œuvre inconnu de Balzac et une nouvelle d’A. France, dans Anthologie de romans français (France Shôsétsu sén), Chikuma-shobô.

7. 1952 :

 

Traduction par Ôgaï Mori. Avec les nouvelles de P. Altenberg, d’O. Dymoff et de M. Lengyel, A Descent into the Maelstorm d’E.-A. Poe, Erling de H. Lang, Famille Ohnehand de M. Gorki, La Grenouio de Narbouno de F. Mistral, Le Pélican d’A. Strindberg, dans Anthologie des traductions par Ôgaï Mori (Mori Ôgaï Honyaku Shugyoku sén), Shinchô-sha, t.2.

8. 1953 :

Traduction par Ôgaï Mori. Avec La Grenouio de Narbouno de F. Mistral, Zanthis d’A. Samain, Notre campagne de M. Prévost, La courte vie de Balthazar Aldramin de H. de Régnier, Unerklarich ! de H. de Régnier, Affenpsyche de J. Claretie, Sankt Nikolaus bei den Shiffern de C. Lemonnier, Les Confessions de J.-J. Rousseau, etc. dans Recueil de contes français (France Tanpén shû), Sôgei-sha.

9. 1958 :

 

Traduction par Ôgaï Mori. Avec Les Confessions de J.-J. Rousseau, La grenouille de Narbonne de F. Mistral, etc. dans Œuvres complètes d’Ôgaï, partie « traduction » (Ôgaï Zénshû Honyaku hen), Iwanami-shotén, t.16.

10. 1962 :

Avec La Dernière Classe de Daudet, Mon oncle Jules, Retour de Maupassant, Mateo Falcone de Mérimée, Le Chef-d’œuvre inconnu de Balzac, dans Collection des œuvres pour les collégiens, nouvelle édition (Shinban Chûgakusei Zénshû), Chikuma-shobô, t.23.

11. 1962 :

Avec Madame Bovary de Flaubert, Colomba et Carmen de Mérimée, dans Collection complète des œuvres littéraires du monde en version verte (Green ban Sékaï Bungaku Zénshû), Kawadéshobô-shinsha, t.12.

12. 1963 :

Avec Vigneron dans sa vigne de Renard, Le Chef-d’œuvre inconnu de Balzac, La Parure, La Maison Tellier, Mon Oncle Jules, Le Papa de Simon et L’Inconnue de Maupassant, Zanthis ou la vitrine sentimentale de Samain, Les Cenci d’Artaud, Mimi Pinson de Musset, Le Roi au masque d’or de M. Schwob, Vision de Charles XI et La Double méprise de Mérimée, La Morte amoureuse de Gautier, Don Andréa Vesalius, l’anatomiste de P. Borel, Les Plus Bel Amour de Don Juan de Barbey d’Aurevilly, Sylvie de Nerval, La Fanfarlo de Baudelaire, Le Secret de l’échafaud de Villiers de L’Isle-Adam, Pan et Syrinx de J. Laforgue, etc. dans Collection complète des nouvelles du monde (Sékaï Tanpén Bungaku Zénshû), Shûei-sha, t.6.

 

13. 1969 :

Avec Madame Bovary et Un cœur simple de Flaubert, dans Collection complète des œuvres littéraires du monde en version duo (Duet ban Sékaï Bungaku Zénshû), Shûei-sha, t.25.

14.

1972 :

Traduction par Ôgaï Mori. Avec Der Besiegte de Wilhelm von Scholz, See-Ufer de Peter Altenberg, Raben de Willhelm Schmidt-Bonn, un texte de Gustav Wied, un texte de Rainer Maria Rilke, trois textes de Leonid Andrejew, un texte de M. Artzibaschew et neuf contes d’Ôgaï Mori, dans Œuvres complètes d’Ôgaï (Ôgaï Zénshû), Iwanami-shotén, t.6.

15. 1977 :

Avec Thérèse Desqueyroux de Mauriac, Clara d’Ellebeuse ou l’histoire d’une ancienne jeune fille de Jammes, Le Jongleur de Notre-Dame d’A. France, dans Le Monde de la littérature chrétienne (Kiristokyo Bungaku no Sékaï), Shufunotomo-sha, t.2.

16. 1979 :

Avec Le Jongleur de Notre Dame d’A. France, Antoine-du Desert de J. Supervielle, Der Schrimm-Heilige Vitalis de G. Keller, Die schwarze Spinne de J. Gotthelf, Roads de S. Wuinn, Hand and Soul de D. G. Rossetti, Signs and Wonders de J. D. Beresford, The Post Office and the Snake d’A.-E. Coppard, Dream Children de Ch. Lamb, etc. dans Littérature fantastique (Kaïki Guénsô no Bungaku), Shinjinbutsuorai-sha, t.6.

17.

1980 :

Avec Madame Bovary de Flaubert, Colomba et Carmen de Mérimée, dans Collection des œuvres littéraires du monde (Kawadé Sékaï Bungaku Taikei), Kawadéshobô-shinsha, t.31.

18. 1989 :

Avec le 12e chapitre de The House by the Churchyard de S. Le Fanu, Hôïchi sans oreilles d’Y. Koïzumi, Le Monstre Vert de G. de Nerval, The Canterville Ghost d’O. Wilde, Asaji ga yado d’A. Uéda, The Devil’s Wager de W.-M. Thackeray, Das Bettelweib von Locarno de H. von Kleist, La messe des ombres d’A. France, dans Collection de la littérature fantastique (Guénsô Bungaku kan), Kumon-shuppan, t.1.

19. 2008 :

Avec La messe des ombres d’A. France, Le Monstre Vert de G. de Nerval, le 12e chapitre de The House by the Curchyard de S. Le Fanu, The Canterville Ghost d’O. Wilde, dans Mystères fantastiques du monde (Sékaï no Guensô Mystery), Kumon-shuppan, t.1.

 

On reconnaît notamment 9 fois les textes de Mérimée et ceux de Maupassant. Tout comme ceux d’A. France, ceux de Daudet se trouvent 6 fois. Parmi les traductions par Ôgaï Mori, on reconnaît 4 fois La grenouille de Narbonne de F. Mistral et 3 fois Les Confessions de Rousseau en version abrégée. Le Chef-d’œuvre inconnu de Balzac se trouve lui aussi 3 fois. On reconnaît enfin 2 fois Le Monstre vert de Nerval, La Morte amoureuse de Gautier et The Canterville Ghost d’Oscar Wilde.

 

CF : « Les anthologies qui comprennent Un cœur simple »

 

1.

1940 :

Avec La Peau de chagrin, Adieu et Les Proscrits de Balzac, Deux amis de Maupassant, L’Attaque du Moulin de Zola dans Nouvelle Collection complète des nouvelles littéraires du monde, t.12 (Shin Sékaï Bungaku Zénshû), Kawadé-shobô

2.

1965 :

Avec Tamango de Mérimée, Sylvie de Nerval, Ein ende in Paris de Wagner, Der Wille zum Glück de Mann, La lettre volée de Poe, etc. dans Anthologie d’œuvres littéraires du monde pour les adolescents (Sékaï Seishun Bungaku Zénshû), t.23, Gakushû kenkyû-sha.

3. 1971 :

 

Avec Mon oncle Jules et La Parure de Maupassant, Le Jongleur de Notre-Dame d’A. France, La Dernière Classe de Daudet, Mateo Falcone de Mérimée, etc. dans Recueil de nouvelles françaises (France Meisaku Tanpen shû), Meijitosyo-shuppan.

4. 1977 :

Avec Mimi Pinson de Musset, Le Chef-d’œuvre inconnu de Balzac, Vanina Vanini de Stendhal, Mateo Falcone et Tamango de Mérimée, Le Secret de maître Cornille et La Dernière Classe de Daudet, Boule de suif et La Parure de Maupassant, dans Anthologie de nouvelles du monde (Sékaï Tanpen Meisakusén), Shinnippon-shuppansha, t.2.

 

Ces recueils rassemblent en particulier des nouvelles et des contes dont la plupart d’auteurs français, russes ou allemands. Le répertoire n’est pas très varié. On retrouve fréquemment La Légende de saint Julien l’Hospitalier avec les mêmes nouvelles. Ce sont les mêmes textes de Maupassant, de Mérimée, d’Anatole France et de Daudet qu’on retrouve le plus souvent dans le tableau. Outre cela, on y reconnaît 4 fois La grenouille de Narbonne de Mistral, 3 fois Le Chef-d’œuvre inconnu de Balzac et 2 fois Le Monstre vert de Nerval, La Morte amoureuse de Gautier et The Canterville Ghost d’Oscar Wilde[35].

Il semble que la sélection des textes ne s’est pas laissé influencer par le point de vue des français. Les éditeurs ont choisi les textes selon le critère propre aux japonais. Ils ont souvent apprécié une œuvre qui avait été déjà sélectionnée dans des anthologies, et ils tendaient à la choisir dans une nouvelle anthologie. Une gamme de pièces d’anthologie s’est ainsi constituée dans l’histoire de l’édition japonaise. La Légende de saint Julien l’Hospitalier a trouvé sa place dans cet éventail, tout comme les contes de Mérimée et de Maupassant, Le Chef-d’œuvre inconnu de Balzac, La Dernière Classe de Daudet et Le Jongleur de Notre-Dame d’Anatole France.

Une autre raison pourtant explique la popularité de La Légende de saint Julien l’Hospitalier. Le tableau 5 montre non seulement l’homogénéité de la sélection, mais aussi la diversité des titres de recueil : le conte figure dans les anthologies de différentes natures. Il a été d’abord sélectionné dans la Collection complète des nouvelles du monde (le numéro 12) et dans les anthologies portant des titres similaires (les 1, Collection des nouvelles modernes, 2, Collection des nouvelles du monde, 11, Collection complète des œuvres littéraires du monde en version verte, 13, Collection complète des œuvres littéraires du monde en version duo et 17, Collection des œuvres littéraires du monde). Il a été ensuite publié dans les collections de littérature de jeunesse (les 3, Collection des romans occidentaux pour la jeunesse et 10, Collection des œuvres pour les collégiens, nouvelle édition), puis dans celles de littérature fantastique (les 5, Contes fantastiques de la France moderne, 16, Littérature fantastique, 18, Collection de la littérature fantastique et 19, Mystères fantastiques du monde). Ailleurs, il s’est classé parmi les ouvrages importants de la littérature chrétienne (le 15, Le Monde de la littérature chrétienne). Il semble que La Légende de saint Julien l’Hospitalier soit devenu le favori des éditeurs japonais grâce à l’ambiguïté du récit, à celle qui permettait différentes catégorisations.

 

 

Au total, 195 traductions des œuvres de Flaubert ont été publiées au Japon de 1908 à 2016. Ce nombre important s’explique par des raisons propres à ce pays. D’abord, comme le style écrit du japonais vieillit vite, les maisons d’édition devaient renouveler la traduction pour la rendre conforme à l’écriture du moment. Ensuite, dans le cas de Madame Bovary, le problème de la censure s’y est ajouté dans l’Empire du Japon ; les éditeurs étaient obligés de publier des versions révisées pour éviter les problèmes auprès de la police de la publication, ce qui a fait de façon paradoxale se multiplier le nombre des versions japonaises publiées sous le régime impérial. Enfin, c’est l’argent qui était mis en avant après la deuxième guerre mondiale. Les recueils de textes traduits se sont très bien vendus dans les années de haute croissance. Beaucoup de maisons d’édition ont alors publié les collections littéraires pour accroître leurs bénéfices. Pour ce faire, elles ont souvent sélectionné Madame Bovary et La Légende de saint Julien l’Hospitalier. Au demeurant, l’histoire des traductions des œuvres flaubertiennes nous révèle celle d’un siècle de publications au Japon.

 

NOTES

[1] Les statistiques du présent article datent d’août 2016.
[2] Par exemple, Seiha Hirosé a traduit Madame Bovary en 1908, et Itsuki Mizukami, en 1910.
[3] Voir Le Ministère de l’Éducation, de la Culture, des Sports, de la Recherche et de la Technologie, Recensement général des écoles et Annales [en ligne] :
http://www.mext.go.jp/b_menu/shingi/chukyo/chukyo4/002/gijiroku/010801/5-13.htm [consulté le 3 juillet 2016].
[4] Voir Hitoshi Tomita et Masako Akase, Meiji no France bungaku, Tokyo, édition Surugadai shuppan-sha, 1995, p. 85.
[5] Voir Norioki Sugaya, « Pour une critique nouvelle », Le Magazine littéraire, n°458, novembre 2006, p. 57.
[6] Voir Atshusi Yamakawa, Zoku Kataï, Flaubert, Maupassant, Tokyo, édition Surugadai shuppan-sha, 1995, p. 13-22.
[7] La Mandchourie est un territoire situé au nord-est de la Chine. En 1931, l’Empire du Japon l’a envahie et y a installé l’état de Mandchourie.
[8] Il s’agit du livre de poche en deux volumes.
[9] Voir Masaomi Yui, Shiro Akazawa, Kenzo Kitagawa et Hajime Toyozawa, Shuppan keisatsu hô, tome 33, n° 114-117, Tokyo, édition Fuji-shuppan, 1982, p. 100 et p. 185.
[10] Selon le rapport de la police de la publication, le taux de saisie a monté à 73,3%.
[11] Il s’agit de la page 153 du 2e tome.
[12] Voir Shigeo Umayahara, Nihon Bungei Hakkinshi, Tokyo, édition Sôgen-sha, 1952, 343p. ; Hideo Odagiri et Seikichi Fukuoka, Shôwa shoseki zasshi shinbun hakkin nenpyô, Tokyo, édition Eiji-bunken-siryô-kankôkai, 1981, 3 vol, 676 p., 651 p., 112 p.
[13] Voir Yoshiyuki Maki, Fuseji no bunkashi, Tokyo, édition Shinwa-sha, 2014, p. 72. Il s’agit de l’article 3 de la loi de publication.
[14] Voir Kensuke Kono, « The Struggle of Meiji Writers against Media Regulations », Censorship, Media, and Literary Culture in Japan, Tokyo, Shinyô-sha, 2012, p. 64-67. En outre, l’article 27 de la loi de publication a stipulé que les éditeurs encouraient une peine d’amende et de prison pour l’outrage aux bonnes mœurs. Il était possible de faire appel du jugement. À ce propos, voir Kensuke Kono, Kenetsu to Bungaku, 2009, Tokyo, édition Kawadéshobô-shinsha, p. 16.
[15] Voir Kensuke Kono, art. cité, 2012, p. 66.
[16] Voir Le Ministère de l’Éducation, de la Culture, des Sports, de la Recherche et de la Technologie, « Shogakko seido no seibi », Gakusei 100 nenshi [en ligne] :
http://www.mext.go.jp/b_menu/hakusho/html/others/detail/1317617.htm [consulté le 3 juillet 2016].
[17] Il s’agit du taux de scolarité dans les écoles primaires. Voir Le Ministère de l’Éducation, de la Culture, des Sports, de la Recherche et de la Technologie, « Gimukyoiku seido no kakuritsu », Ibid. [en ligne] :
http://www.mext.go.jp/b_menu/hakusho/html/others/detail/1317613.htm [consulté le 3 juillet 2016].
[18] Voir Shigetoshi Nagamine, « Yen-pon no tanjo to Husenkokumin », Taishu bunka to media, Tokyo, édition Minerva-shobô, 2010, p. 2.
[19] Voir Kanae Mizushima, « A Study of Family Entertainment through an Analysis of the Popular Magazine “King” », Japan Society of Lifeology, n° 11, 2006, p. 5.
[20] Les gens ordinaires pouvaient alors payer 0,5 yen pour le divertissement quotidien, vu qu’un exemplaire de la revue King coutait 0,5 yen et que la place de cinéma coutait de 0,3 à 0,5 yen. Ils ont donc trouvé modéré le prix d’un yen par mois pour la collection littéraire. Voir Shigetoshi Nagamine, art. cité, 2010, p. 2.
[21] Il y avait beaucoup de genres de « Yen-pon » : la Collection de la littérature japonaise moderne, la Collection de la littérature populaire, la Collection des œuvres de formation, etc. Voir Shigetoshi Nagamine, « Yen-pon boom to dokusha », Tamotsu Aoki, Taishu bunka to mass-media, Tokyo, édition Iwanami-shotén, 1999, p. 189.
[22] Voir Shinchô-sha 70 nen, (annales de Shinchô-sha pour ses 70 ans), Tokyo, édition Shinchô-sha, 1996, p. 95.
[23] Voir Shigetoshi Nagamine, art. cité, 1999, p. 28.
[24] Ibid., p. 97. Notons que la population du Japon était de 61.659.000 habitants en 1927. Voir Le Ministère de l’administration générale, « Statistiques démographiques », E-Stat [en ligne] :
 http://www.e-stat.go.jp/SG1/estat/List.do?bid=000000090004&cycode=0 [consulté le 3 juillet 2016].
[25] Le titre de la Collection complète des œuvres littéraires du monde convenait parfaitement à ces masses qui désiraient se cultiver, mais qui n’avaient pas encore la capacité de choisir des textes à lire. Voir Shigetoshi Nagamine, art. cité, 1999, p. 198-199.
[26] Masaomi Yui, Shiro Akazawa, Kenzo Kitagawa et Hajime Toyozawa, op. cit., p. 185.
[27] Selon Kenji Tasaka, des volumes de la Collection complète des œuvres littéraires du monde ont figuré plusieurs fois sur la liste des best-sellers annuels dans les années 1950 et 1960. En outre, la collection publiée chez Kawadéshobô-shinsha en 1959 a gagné 20 millions de lecteurs au total. Voir Kenji Tasaka, Bungaku Zénshû no ogonjidai, Tokyo, édition Izumi-shoin, 2007, p. 2-3 et p. 25.
[28] Nous omettons ici les collections qui n’ont pas précisément pour le titre Collection complète des œuvres littéraires du monde (Sékaï Bungaku Zénshû).
[29] Voir Sékaï Bungaku Zénshû naiyo soran, Tokyo, édition Nichigai-association, coll. « Sékaï Bungaku soran ; 1 », 1986, tome 1, p. 7-9 ; Sékaï Bungaku Zénshû, Kojin Zénshû naiyo soran II, édition Nichigai-association, coll. « Sékaï Bungaku soran ; 6 », 1988, p. 7.
[30] Voir Shunichiro Akikusa, « Canon o hakaru », Sékaï Bungaku, n° 120, février 2014, p. 65-76.
[31] En outre, Madame Bovary est souvent sélectionné dans un volume avec les textes d’autres écrivains, en particulier de Maupassant.
[32] Voici la liste des œuvres de Maupassant : Une vie (17 fois), Pierre et Jean (8 fois), Boule de suif (8 fois), Sur l’eau (4 fois), Bel Ami (3 fois) et d’autres contes. Celle des œuvres de Balzac : La Cousine Bette (9 fois), Eugénie Grandet (9 fois), Le Père Goriot (6 fois), Le Lys dans la vallée (2 fois), La Peau de chagrin (2 fois), Le Chef-d’œuvre inconnu (2 fois). Celle des œuvres de Zola : Nana (6 fois), L’Assommoir (5 fois), La Bête humaine (2 fois), Thérèse Raquin (1 fois), L’Attaque du moulin (1 fois), Le Rêve (1 fois). Et celle des œuvres d’Hugo : Les Misérables (14 fois), Notre-Dame de Paris (3 fois), Le Dernier Jour d’un condamné (1 fois), Hernani (1 fois) et les œuvres poétiques.
[33] Il s’agit, probablement, de la retraduction d’une version allemande.
[34] Voyez les cases 4, 7 9 et 14 de le tableau 5.
[35] C’est Ôgaï Mori, célèbre écrivain japonais, qui a traduit La grenouille de Narbonne de Mistral.


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