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Sommaire Revue n° 17
Revue Flaubert, n° 17, 2018 | Flaubert sans frontières. Les traductions des œuvres de Flaubert
Ce numéro réunit les actes du colloque qui a suivi la mise en ligne de la base de données «Flaubert sans frontières»
Numéro dirigé par Florence Godeau et Yvan Leclerc

Implications poétiques et politiques des retraductions des œuvres de Gustave Flaubert en URSS

Galyna Dranenko
Maître de conférences, Département d’études romanes et de traduction Université nationale de Tchernivtsi (Ukraine)
Voir [Résumé]

Dans notre étude, nous nous interrogerons sur les différentes raisons et stratégies qui ont présidé à l’entreprise de retraduction[1] des œuvres de Gustave Flaubert en URSS. Ainsi, serons-nous amenée, dans un premier temps, à reconstruire les séries traductives des (re)traductions de ses œuvres en russe et en ukrainien. En effet, c’est principalement dans ces deux langues que les textes de l’écrivain français ont été diffusés sur le territoire multinational que constituait alors l’URSS. Pour ce faire, il nous sera nécessaire d’esquisser une courte histoire des prémices de la réception des textes flaubertiens dans ces deux cultures respectives. Dans un deuxième temps, nous mettrons à jour les procédés et les procédures, autant quantitatives que qualitatives, dont les éditeurs et les traducteurs soviétiques ont usé pour introduire l’œuvre de Gustave Flaubert en URSS. Il faut, dès l’abord, signaler que les retraductions jouent, dans ce processus de diffusion, un rôle primordial. Celles-ci, loin de constituer un bloc homogène dans leur forme et leur fonction, passent par trois phases que l’on pourrait définir en termes d’intention, de naturalisation et de consécration. Une telle approche nous permettra d’étudier, en diachronie et en synchronie, les modulations du transfert des œuvres de Gustave Flaubert dans un pays occupant un sixième de la planète. Et, enfin, nous pourrons mettre à jour, ainsi, les implications poétiques et politiques des retraductions qui ont accompagné la réception de Flaubert non seulement à l’époque soviétique, mais, aussi et surtout, de nos jours. Il s’avère, en effet, que la retraduction des œuvres littéraires de Gustave Flaubert, envisagée dans sa dimension historique, permet d’observer, finalement et finement, les tendances générales qui régissent la réception d’un auteur étranger en URSS.

1. Le russe et l’ukrainien comme langues principales du transfert culturel (territorial et temporel) de l’œuvre de Flaubert en URSS

Au seuil de notre étude, il est important de rappeler que, avant que l’URSS n’existe, quasiment toute l’œuvre littéraire de Gustave Flaubert a été l’objet de traductions et de retraductions multiples en langue russe. Par ailleurs, on relève l’existence de plusieurs traductions en ukrainien de textes flaubertiens.

 

Tableau 1. Retraductions des œuvres de Flaubert antérieures à l’époque soviétique

 

Œuvres de Gustave Flaubert

Traductions

en RUSSE

 

Traductions

en UKRAINIEN

La Légende de saint Julien l'Hospitalier

  • Ivan Tourgueneff (1877, 1880, 1886, 1971, 1983, 1984, 1988, 1989 + 11 éd.*)
  • Anonyme (1883)
  • Ieronim Yasinskiy (1896)
  • Anonyme (1899)
  • A. Annenskiy (1908, 1910)
  • Nikolay Sobolevskiy (1908, 1910, 1915)
  • Aleksandr Blok (manuscrit, trad. inachevée, 1914)
  • Vasyl Chtchourat  (1891)
  • Nadiya Kybaltchytch (1914)

Hérodias

  • Ivan Tourgueneff (1877, 1880, 1896, 1971, 1983, 1984, 1988, 1989 + 10 éd.))
  • Anonyme (1884)
  • Ieronim Yasinskiy (1896)
  • Anonyme (1899)
  • A. Annenskiy (1908, 1911)
  • Nikolay Sobolevskiy (1908, 1910, 1915)
  • Mariya Hrouchevs’ka (1902)

 

Un cœur simple

  • Anonyme (1882)
  • Anonyme (1887)
  • Anonyme (1888)
  • Ieronim Yasinskiy (1896)
  • A. D. R. (1899)
  • Anonyme (1899)
  • Nikolay Sobolevskiy (1908, 1910, 1915, 1934, 1935, 1937, 1939a, 1947, 1953, 1956, 1959a, 2000)
  • Boris Zaytsev (1912)
  • Anonyme (1890)
  • Nadiya Kybaltchytch (1914)

Salammbô

 

  • Anonyme (1882)
  • Anonyme (1884)
  • Anonyme (1888, 1890)
  • Mikhaïl Engelgardt (1898, 1902, 1903, 1904, 1912)
  • Nikolay Minskiy (1913, 1919, 1929, 1935, 1936, 1938, 1947, 1953, 1956(2), 1961, 1971, 1982(2), 1983(3), 1884(2), 1988 + 25 éd.)
  • Ivan Franko (extraits, 1876)
  • Ostap Hrytsay (1920, 1924)

Madame Bovary

 

  • Anonyme (1857, 1858)
  • Anonyme (1881(2))
  • L. G. (1895)
  • Arkadiy  Gornfeld (1896, 1914, 1928)
  • Aleksandra Tchebotarevskaya / Vyatcheslav Ivanov (1913, 1919, 2004, 2010, 2012)

 

La Tentation de saint Antoine

 

  • Serguey Yakoubovitch (1879)
  • Anonyme (1880)
  • A. I. Chestakova (1906)
  • Kholli  / A. V. Chvyrov (1907)
  • Boris Zaytsev (1907, 1913)
  • Vera Mouromtseva / Ivan Bounine (manuscrit, vers 1914)
  • Ivan Beley  (extraits, manuscrit, 1877)

Bouvard et Pécuchet 

 

  • Anonyme (1881 (3))
  • Ieronim Yasinskiy (1896)

 

L’Éducation sentimentale

 

  • Anonyme (1870)
  • Elizaveta Beketova (1897)
  • Vera Mouromtseva / Ivan Bounine (1913, 1919)

 

Œuvres de jeunesse

R. Markovitch (1911), I. M. Bryousova (1919)

 

Correspondance

Aleksandra Koublitskaya-Piottoukh (1915)

 

 

Notes :

- un « a » après la date signifie que le nom du traducteur n’est pas indiqué sur le volume.

- en italiques sont les éditions soviétiques et les éditions après 1991.

 

Tableau 2. Statistiques des éditions des œuvres de Gustave Flaubert antérieures à l’époque soviétique


 

1. 1. La promotion et la floraison de l’œuvre flaubertienne dans la langue russe à l’époque tsariste : Tourgueneff, « L’Églantier » et l’« Âge d’argent »

 

L’histoire des premières traductions des œuvres de Gustave Flaubert dans l’Empire russe est étroitement liée au nom d’Ivan Tourgueneff, même si ses traductions de deux contes flaubertiens adviennent seulement après la publication en russe des deux principaux romans de son ami français – à savoir celles de Madame Bovary (en 1857) et de L’Éducation sentimentale (en 1870). Il faut relever, dès l’abord, que le paratexte des premières éditions ne mentionne pas les noms des traducteurs. C’est le cas pour Madame Bovary. Roman en trois parties, paru en 1858, à Saint-Pétersbourg, dans les éditions d’A. Smirdin. Cette première traduction en russe de Madame Bovary est composée et imprimée, comme cela est indiqué sur le volume, par l’« Imprimerie de l’état-major du régiment spécial de la garde intérieure ». Cette « bizarrerie » est-elle liée au fait que le rédacteur en chef de la revue dans laquelle paraît Madame Bovary, en l’occurrence A. Droujinine, a des rapports privilégiés avec la garde du Tzar, dans la mesure où il a parfait son éducation dans le Corps des Pages et a servi ensuite dans les unités d’élite vouées à la garde personnelle de l’empereur de Russie ? Ou bien est-elle liée au fait que la garde intérieure a des fonctions judiciaires et policières dans l’Empire russe ? Nous sommes en droit de nous interroger sur ce point d’autant plus qu’une autre indication paratextuelle précise qu’il s’agit de la deuxième édition du roman, car la première a été interdite à la publication par la censure, en 1857, l’année même de la parution de l’original en France.

Vingt-trois ans après, c’est-à-dire l’année qui suit la disparition de Gustave Flaubert, le roman est retraduit en russe et édité, sans aucune mention du traducteur, à Saint-Pétersbourg par les éditions « E. Gartier » et par l’« Imprimerie russe de K. I. Koun ». Par ailleurs, le roman Madame Bovary paru en 1858 et en 1881 est publié sous la forme d’un supplément littéraire dans la revue mensuelle « Bibliothèque pour la lecture ». Il faut dire que cette revue jette son dévolu sur le roman de Flaubert non pas tant pour ses qualités littéraires et son originalité, que, avant tout, parce qu’elle y voit le récit d’un adultère qui pourrait intéresser un public avide de lire des histoires « croustillantes ». En effet, la revue en question est constamment à la recherche de profits commerciaux rapides, et son patron, A. Smirdin, est moins un éditeur et un découvreur de livres qu’un commerçant âpre au gain. Un autre roman flaubertien, L’Éducation sentimentale, paraît, pour la première fois, en Russie, lui aussi sans aucune mention du traducteur, en 1870 (Saint-Pétersbourg, chez « A. Engelgardt et A. Stepanov »), c’est-à-dire, l’année qui suit sa publication en France. Plus tard, dans les premières Œuvres en plusieurs volumes de Flaubert, éditées en 1896-1898, le roman est publié dans une traduction d’Elizaveta Beketova[2]. On rappellera que les traductions des œuvres de Gustave Flaubert font partie en quelque sorte de la tradition familiale de la traductrice : sa fille, Aleksandra Koublitskaya-Piottoukh[3], également traductrice, traduit la correspondance de Flaubert (parue en 1915), et son petit-fils, le célèbre poète de l’« Âge d’argent »[4], Aleksandr Blok[5], s’attelle à la retraduction de La Légende de saint Julien l’Hospitalier.

Précisons que Trois contes de Gustave Flaubert a été l’œuvre la plus éditée sur le territoire de la future URSS (12 publications pour Un cœur simple et Hérodias, 13 pour La Légende). On sait qu’en 1877 Ivan Tourgueneff traduit La Légende de Saint Julien l’Hospitalier et Hérodias ; ses traductions sont publiées dans la revue Le Messager de l’Europe. Le premier conte paraît sous le titre : La Légende catholique de Julien l’Hospitalier. L’ajout du mot « catholique » dans le titre révèle que l’écrivain russe avait une intention bien précise : composer une trilogie qui aurait comporté des histoires de vie en rapport avec les trois grandes traditions religieuses du monde occidental, la catholique, la juive et l’orthodoxe. Ceci explique pourquoi Ivan Tourgueneff renonce à traduire Un cœur simple, car il considère que ce conte n’entre pas dans son projet hagiographique. Aussi envisage-t-il de le remplacer par un texte qu’il aurait écrit lui-même. Il s’agit donc pour lui de donner à lire trois récits de vie dont la valeur morale et le contenu religieux seraient manifestes. En fait, il n’écrira jamais ce troisième récit. Néanmoins, même si le projet de cette trilogie n’aboutit pas, les deux traductions d’Ivan Tourgueneff sont éditées et diffusées dans l’Empire russe, et ce deux fois, dont une fois dans l’édition des propres Œuvres[6] de l’écrivain russe.

L’année 1896 est une année déterminante en ce qui concerne le fonctionnement de l’héritage flaubertien dans l’espace littéraire russophone. Car c’est au cours de cette année que les œuvres de Flaubert sont éditées pour la première fois en plusieurs volumes (Œuvres en quatre volumes, Saint-Pétersbourg, G. F. Panteleev, 1896-1898). La mise en œuvre d’un projet aussi ambitieux, éditorialement parlant, a pour le moins deux conséquences importantes : d’une part, elle consacre la légitimité qu’a acquise un auteur dans un champ littéraire et culturel qui lui est étranger ; et, d’autre part, elle donne souvent lieu à un renouvellement des traductions existantes. C’est exactement ce qui se passe pour cette édition volumineuse. En effet, la retraduction des trois contes pour cette édition est confiée à Ieronim Yasinskiy[7]. Le volume contient également sa retraduction du roman Bouvard et Pécuchet ; signalons que ce roman avait déjà été l’objet d’une traduction anonyme parue en 1881, un an après la mort de Gustave Flaubert, et republiée trois fois de suite. Même si ses traductions ne seront jamais rééditées, la performance quantitative d’Ieronim Yasinskiy est restée unique dans l’histoire de la traduction de Gustave Flaubert en russe. En effet, il est le seul à avoir (re)traduit d’affilée quatre textes de cet auteur, alors que la majorité de ses pairs se contentait d’en traduire un seul[8].

Pour revenir aux deux contes traduits par Ivan Tourgueneff, il nous faut indiquer que, plus de trente ans après, deux nouvelles retraductions paraissent simultanément, à Saint-Pétersbourg et à Moscou ; elles sont signées respectivement par An. Annenskiy et par Nikolay Sobolevskiy. La maison d’édition pétersbourgeoise « Gerold » réédite les retraductions d’An. Annenskiy[9] trois ans après. Les traductions des trois contes flaubertiens effectuées par Nikolay Sobolevskiy[10], quant à elles, sont entreprises par la maison d’édition moscovite « Polza »[11] qui les fait paraître en 1910 et en 1915. Et, en 1914, alors que paraissent déjà concomitamment deux retraductions de La Légende, Aleksandr Blok entreprend une nouvelle retraduction de ce conte[12]. Mais le projet de l’auteur n’a jamais abouti, car, découragé par une tâche qui lui paraît trop difficile et mécontent du résultat auquel il parvenait, il abandonne son travail. La traduction d’Aleksandr Blok n’a donc pas été éditée de son vivant ; on n’en prendra connaissance qu’après la chute de l’URSS, lorsque, en 1994, elle sera publiée, à Saint-Pétersbourg, dans la « Revue annuaire du département des manuscrits de la Maison de Pouchkine ».

Ivan Tourgueneff a eu aussi le projet de publier La Tentation de saint Antoine en Russie. En effet, le personnage de saint Antoine l’intéressait au plus haut point, car il entrait en résonance avec ses propres préoccupations littéraires ; on en trouve d’ailleurs les traces dans quelques scènes d’une pièce inachevée[13]. Mais le directeur du Messager de l’Europe, Mikhaïl Stasyoulevitch, refuse de publier un tel texte, car, pour lui, il ne fait pas de doute que la censure en interdira la publication. Pourtant, La Tentation de saint Antoine (variante de 1874) est bel et bien éditée en Russie, du vivant de son auteur, en 1879, dans une traduction russe de Serguey Petrovitch Yakoubovitch[14], sous le titre La Tentation d’un ermite. Il nous faut préciser que la préface de V. Orlov contenue dans ce volume est considérée comme la première lecture critique des œuvres de Gustave Flaubert en Russie. La diffusion et la pénétration de ce volume en Russie sont relativement restreintes parce que tous les volumes de cette publication ont été détruits sur ordre du Comité des ministres – aujourd’hui, il ne reste qu’un seul exemplaire de cette édition. Il n’en demeure pas moins que, l’année suivante, une autre publication de cette œuvre voit le jour sous l’égide d’Ivan Tourgueneff. En effet, celui-ci contribue à la parution, en 1880, d’une retraduction abrégée anonyme, dans le journal Temps nouveaux (Saint-Pétersbourg), sous son titre original, La Tentation de saint Antoine. Une deuxième retraduction, réalisée 26 ans après, par la traductrice A. I. Chestakova, paraît deux fois la même année, en 1906, à Saint-Pétersbourg, chez N. Y. Stoykova et chez M. Malykh, des imprimeurs dont le seul but était de vendre des ouvrages et de gagner de l’argent. Une troisième réédition survient assez rapidement. En effet, l’année suivante, une nouvelle traduction de La Tentation de saint Antoine, attribuée à un auteur dont le pseudonyme est Kholli, est publiée à Saint-Pétersbourg (Le Messager de la littérature étrangère, P. -F. Panteleev, 1907)[15].

On le voit, le rythme de la production des retraductions de cette œuvre est très rapide. En cette même année 1907, une nouvelle retraduction de La Tentation de saint Antoine voit le jour. Son auteur, Boris Zaytsev[16], a pris connaissance de l’original français, en 1904, par l’entremise d’un poète symboliste et traducteur, Constantin Balmont, qui, quant à lui, l’avait découvert grâce à Aleksandre Ouroussoff. Boris Zaytsev tombe sous le charme du texte flaubertien si bien que, selon ses propres mots, il en tombe quasiment « amoureux ». Et, en effet, le rapport intime qu’il entretient avec le texte flaubertien est tel qu’il reconnaît volontiers que celui-ci n’a pas été sans influencer son propre style d’écrivain[17]. Après 1908, sa retraduction ne connaîtra que deux rééditions : l’une en 1913 (Saint-Pétersbourg, « Églantier »), et l’autre, après la chute de l’URSS, en 1994, dans ses Œuvres choisies (Moscou, « L’Amitié des peuples »). Pourtant, lorsqu’il travaille sur la traduction de l’œuvre flaubertienne, Boris Zaytsev connaît déjà un succès extraordinaire en tant qu’écrivain. Ses textes sont l’objet de critiques très favorables de la part de ses pairs les plus légitimes, comme Aleksandr Blok, Valeriy Bryoussov, Ivan Bounine et Maxime Gorki. D’ailleurs, en 1907, ce dernier entretient une relation amicale avec Boris Zaytsev ; ainsi confie-t-il à Léonid Andreïev, le nouveau directeur de sa maison d’édition « Le Savoir », le soin d’éditer La Tentation de saint Antoine traduite par Boris Zaytsev[18]. Il n’en reste pas moins que, bien que celui-ci ait à son actif plus de 700 titres (romans, récits, nouvelles, pièces, essais, biographies littéraires, mémoires, articles, etc.), son nom se retrouve sur la liste noire des écrivains interdits en URSS. Cela est dû au fait que, jusqu’à la fin de sa vie, Boris Zaytsev a refusé de collaborer avec le pouvoir soviétique, à la différence, par exemple, d’un Ivan Bounine, un autre poète immigré en France. Il préfère garder son indépendance idéologique, ce qui lui permet de critiquer en toute indépendance et librement les œuvres de ses anciens collègues, devenus des idoles intouchables dans le nouveau régime. Ainsi, n’hésite-t-il pas à écrire des essais très critiques, entre autres, sur Aleksandr Blok et Maxime Gorki, et, par exemple, en 1969, à rédiger une lettre ouverte de soutien à Aleksandr Soljenitsyne. Dès lors, il n’est pas difficile de comprendre pourquoi sa traduction de La Tentation de saint Antoine n’avait aucune chance de paraître en URSS. Ajoutons que Boris Zaytsev est aussi l’auteur d’une des retraductions d’Un cœur simple parue en 1912 ; elle, aussi, on s’en doute, ne sera jamais rééditée.

L’édition en russe d’Un cœur simple, le conte que Tourgueneff n’a pas retenu, est assez tardive. On en recense trois versions, toutes anonymes, qui se suivent rapidement : la première est publiée en 1882, dans un volume séparé (Moscou, « L’Imprimerie de L. O. Sneguiryov » ; la deuxième voit le jour en 1887 dans un recueil des œuvres de Gustave Flaubert, « Quelques pensées et un récit. Un cœur simple » (Saint-Pétersbourg, « V. Berman et S. Voytinskiy ») ; et la troisième paraît en 1888, sous le titre Un cœur simple. La Vie d’une servante (Moscou, « V. N. Marakouev »). Il faut donc attendre vingt ans environ après la publication de l’original en France pour que le nom du traducteur russe de ce conte – en l’occurrence Ieronim Yasinskiy que nous avons évoqué précédemment – soit mentionné explicitement sur la couverture. Deux nouvelles traductions du conte sont éditées anonymement en 1899, à Saint-Pétersbourg. On peut, néanmoins, supposer que, dans les deux cas, les traducteurs en sont les éditeurs eux-mêmes, V. I. Goubinskiy et A. D. Romanov ; en effet, l’une d’elles est signée des initiales « A. D. R ».

Mis à part les trois contes, Salammbô est l’œuvre flaubertienne la plus publiée en Russie tzariste (dix éditions avant 1918). La première traduction russe de Salammbô paraît à Saint-Pétersbourg, chez P. I. Schmitt, en 1882, c’est-à-dire, deux ans après la mort de Gustave Flaubert et trente ans après la première publication du roman en France. Deux traductions anonymes du roman la suivent, toujours à Saint-Pétersbourg : l’une en 1884 (éd. E. Evdokimov, Imprimerie russe de K. I. Koun) et l’autre en 1888, chez A. S. Souvorin (rééditée en 1890). Le premier traducteur qui signe de son nom la traduction de Salammbô en russe est Mikhaïl Engelgardt[19]. Son choix de traduire Salammbô est motivé surtout par des préoccupations scientifiques – historiques, anthropologiques et philosophiques entre autres. Sa traduction du roman paraît dans les Œuvres complètes de Flaubert, en 1898, et elle sera rééditée quatre fois : en 1902 et en 1903 (Saint-Pétersbourg, éd. « L’Utilité publique ») ; en 1904 (Saint-Pétersbourg, éd. V. I. Goubinskiy) ; et, pour la dernière fois, en 1912 (Moscou, éd. « L’Utilité »), soit juste une année avant la publication de la traduction canonique du roman réalisée par Nikolay Minskiy, en 1913, chez Zinoviy Grjebine[20]. Directeur des éditions « Chipovnik » (L’Églantier), vers 1910, il envisage d’éditer la traduction en russe des œuvres complètes de Gustave Flaubert, dont les premiers volumes paraîtront sous la dénomination : Œuvres. Nouvelles traductions de la dernière édition (jubilaire) (Saint-Pétersbourg, Chipovnik [l’églantier], 1913-1915). Le titre même du projet signale donc qu’il a été procédé à de nouvelles retraductions. Et, bien que le projet éditorial soit resté inachevé (cinq volumes parus sur les huit annoncés, soit les Ie, IIe, IIIe, IVe et VIIIe), celui-ci constitue un moment important de l’histoire de la réception de l’écrivain français en l’URSS ; et ce, non seulement parce que les premières publications soviétiques sont issues de cette édition, mais, aussi, parce que certaines de ces traductions continuent à être rééditées de nos jours.

Outre les œuvres de Gustave Flaubert les plus connues, les éditeurs d’avant la Révolution d’octobre publient des inédits : certaines œuvres de jeunesse (traduites par R. Markovitch, 1911, et par I. Bryousova[21], 1919). Tout cela témoigne du statut que possède l’écrivain français dans l’Empire russe : c’est un auteur classique dont tous les écrits méritent d’être mis à la disposition des lecteurs, bien évidemment, russophones. Dans ce contexte, il faut mentionner aussi l’influence déterminante qu’a eue sur cette reconnaissance l’activité du premier flaubertiste russe, Alexandre Ouroussoff (1843-1900)[22]. Cet avocat, réputé en Russie tout comme en France, ami d’Ivan Tourgueneff et de plusieurs écrivains français, est un lettré qui s’est pris de passion pour l’œuvre de Flaubert sur lequel il écrit quelques textes critiques importants. Il recherche et collectionne, aussi, tous les documents (articles, livres, coupures de journaux, portraits, notes bibliographiques, manuscrits des lettres, etc.) qui concernent Gustave Flaubert – en 1900, il lègue son imposante et riche collection au musée parisien Carnavalet[23]

 

1. 2. Les premiers textes de Flaubert en ukrainien :
période autrichienne, Ivan Franko et une traductrice autodestructrice

 

L’histoire des premières traductions des textes flaubertiens en ukrainien débute, elle aussi, du vivant de l’auteur français, en 1876. L’ukrainien, en fait, constitue, dans l’empire soviétique, la seule langue nationale – à l’exception du russe, « la langue de tous les citoyens » de l’URSS, bien évidemment – dans laquelle on traduit aussi abondamment la littérature étrangère. C’est la situation historique particulière de la langue ukrainienne, avant l’édification de l’URSS, qui explique pourquoi on a procédé à de si nombreuses traductions en cette langue.

En effet, avant 1939, date du rattachement de l’Ukraine de l’ouest à l’URSS, l’usage de la langue ukrainienne était répandu dans plusieurs pays. Car, avant le début de la première guerre mondiale, le territoire de ce qui constitue l’Ukraine contemporaine était réparti entre l’Autriche-Hongrie (pour les provinces de Galicie et de Bucovine) et la Russie (pour la plus grande partie du territoire). À nouveau, après la guerre, entre 1921 et 1939, l’Ukraine a été partagée cette fois entre l’URSS, la Pologne, la Roumanie et la Tchécoslovaquie. Dans chacune de ces contrées, les intellectuels ukrainiens livraient un véritable combat non seulement pour que survivent leur culture et leur langue, mais aussi pour que leur littérature, qui encourait le risque d’être marginalisée, si ce n’est régionalisée, se développe et évolue à l’aune de la littérature européenne. La traduction, on s’en doute, jouait un rôle essentiel dans un tel projet. Il faut se souvenir que, si l’Autriche-Hongrie menait dans ses colonies les plus orientales une politique qui tolérait en partie l’existence de singularités nationales, la Russie, quant à elle, avait édicté tout simplement des lois qui interdisaient toute publication en ukrainien[24]. Comme nous le verrons, il n’est donc pas étonnant que c’est parmi les grands noms de la culture ukrainienne que l’on compte les plus ardents médiateurs de l’œuvre flaubertienne dans cette Ukraine « morcelée ». En effet, pour une telle population colonisée, la traduction constitue un geste vital d’ouverture sur le monde et de résistance contre l’hégémonie d’une culture et d’un pouvoir hétéronomes.

Les premières traductions ukrainiennes des œuvres de Gustave Flaubert paraissent dans les provinces autrichiennes, à Lemberg, alias Lviv [25] (en Galicie) et à Czernowitz, alias Tchernivtsi (en Bucovine). La première publication d’un texte flaubertien en ukrainien est due à l’écrivain culte des Ukrainiens, Ivan Franko[26]. Éditeur, traducteur et promoteur incomparable des littératures étrangères dans sa langue maternelle[27], il effectue le choix des textes qu’il traduit en fonction de leur « utilité » pour le peuple ukrainien ; par la suite, il encourage ses collègues à continuer le travail entamé. Ainsi, publie-t-il, dans son journal « L’Ami »[28], sa traduction d’un extrait de Salammbô, intitulé « A paulo ». Celle-ci est accompagnée d’un commentaire critique qui, en effet, fait l’éloge de l’œuvre flaubertienne et invite expressément à la traduire. Il est vrai que le militant socialiste qu’est Ivan Franko ne peut être que séduit par un texte dont un des motifs principaux figure une révolte sociale. Il est plus réservé vis-à-vis de Madame Bovary et en déconseille par conséquent la traduction. Certes, il concède que ce roman constitue « une étude psychologique et même une très bonne étude », mais il regrette qu’il ne porte pas « sur la femme, mais sur une femme, au surplus française »[29]. L’année suivante, l’écrivain se prépare à publier, dans le même journal, un extrait de La Tentation de Saint Antoine qui a été traduit, probablement, par Ivan Beley. Mais ce projet ne sera pas réalisé, puisque le journal, sous l’injonction de la censure, cesse de paraître. Plus tard, entre 1890 et 1902, les contes de Gustave Flaubert voient le jour dans la maison d’édition que l’écrivain fonde lui-même à Lviv. Ivan Franko édite certes ces textes, mais cela ne l’empêche pas de considérer qu’un des contes, La Légende en l’occurrence, est trop éloigné des besoins sociaux de son peuple. Un autre homme des lettres, Mykhaïlo Drahomanov[30], partage cet avis et estime que la traduction du conte aurait pu attendre[31]. Cependant, La Légende de saint Julien l’Hospitalier est publié en 1890, à Lviv, dans une traduction signée « V. Sava », pseudonyme de Vasyl Chtchourat[32]  ; celui-ci fait paraître la même année une autre légende « étrangère » en ukrainien, Tannhäuser de Heinrich Heine. Parue en 1902, la traduction de Hérodias est attribuée sur la couverture du livre à Mykhaïlo Hrouchevs’kyi (1866-1934)[33], historien et homme politique. Ce dernier est aussi l’auteur d’une postface qu’on considère comme le premier texte de critique ukrainien consacré à l’œuvre complète de Gustave Flaubert[34]. La retraduction de ce conte a été effectuée une seule fois, en Ukraine soviétique, à l’occasion de la parution des œuvres du classique français en deux volumes, en 1987. La traduction a été confiée au traducteur lvivien, Yarema Kravets’[35]. La révision de la traduction a été réalisée par Dmytro Palamartchouk, traducteur de L’Éducation sentimentale et de Salammbô.

Les premières retraductions des œuvres flaubertiennes en ukrainien sont effectuées par une femme. En 1914, c’est-à-dire, vingt-quatre ans après leur première parution en ukrainien, La Légende de saint Julien l’Hospitalier et Un cœur simple sont retraduits et paraissent à Tchernivtsi. L’auteure de ces traductions est l’écrivaine et traductrice ukrainienne, Nadiya Kybaltchytch[36]. La tension que cette femme ressentait au sein de sa famille, la peur de l’échec (ne pas être au niveau intellectuel et social de sa mère et de sa marraine) et la crainte de « vivre une vie inutile », ont, très certainement, contribué à l’instabilité psychique de l’écrivaine qui a connu un destin tragique. À l’âge de seize ans, contre la volonté de sa mère, elle épouse un médecin, Mykola Kozlovs’kyi, malade de la tuberculose. Après un séjour à l’étranger et le retour du couple en Ukraine russe, le mari meurt. Nadiya Kybaltchytch non seulement perd un être aimé, son « enfant » qu’elle soigne depuis vingt ans, mais se retrouve aussi, à la suite du décès de son mari, sans ressources et sans moyens d’existence ; de plus, recluse dans une province profonde, elle ne peut plus entretenir aucune relation avec le cercle de ses connaissances. Souffrant d’une grave dépression, elle fait trois tentatives de suicide, dont la dernière est la « bonne » : elle meurt à l’âge de 36 ans. Il faut dire que la disparition de son mari n’explique pas totalement ni mécaniquement les raisons de sa mort, car déjà, avant ce drame, le suicide hantait l’écrivaine. En effet, toute son œuvre est traversée par le thème de l’autodestruction et nombreux y sont les personnages qui mettent volontairement fin à leurs jours. Pour revenir aux traductions des contes flaubertiens que la traductrice rédige à Vienne, il faut rappeler qu’ils paraissent, à compte d’auteur, en dépit de la situation matérielle très précaire de celle-ci, à Tchernivtsi, en 1914, l’année même de sa mort. L’écrivaine ne manifeste aucune exclusive vis-à-vis de La Légende de saint Julien l’Hospitalier et juge que ce conte mérite d’être connu du lecteur ukrainophone. Il n’en sera plus de même par la suite, puisque, après 1914, ce conte ne fera plus partie des œuvres de Gustave Flaubert éditées en ukrainien, comme c’est déjà le cas en Ukraine soviétique. Néanmoins, la retraduction du conte flaubertien effectuée par Nadiya Kybaltchytch sera bel et bien rééditée dans les anthologies scolaires en Ukraine indépendante, mais sans mention du nom de l’auteur français.

Après la chute de l’Empire austro-hongrois est fondée, pour une brève période (1917-1920), la République populaire ukrainienne qui rassemble la plus grande partie des territoires ukrainiens. Son président en est Mykhaïlo Hrouchevs’kyi que nous avons déjà évoqué précédemment. L’édition des œuvres de Flaubert en ukrainien reprend alors. En 1920, le texte complet de la traduction de Salammbô, attribuée à un certain Borys Tchornyi, paraît. En fait, il s’agit du pseudonyme d’Ostap Hrytsay ; la préface est rédigée par le traducteur et signée de son vrai nom. Ostap Hrytsay (1881-1954) est une des personnalités qui comptent dans la vie intellectuelle de la Galicie du début du XXe siècle. Poète, critique littéraire, journaliste et traducteur, il se consacre à la traduction du roman Salammbô lors de son séjour à Vienne. C’est dans cette ville autrichienne que sa traduction est publiée par la maison d’édition ukrainienne « Tchaïka » (La Mouette). Celle-ci fait partie des éditions autrichiennes « Vorswaerts », mais elle est domiciliée dans les trois grands centres de la vie culturelle ukrainienne de cette époque : Lviv, Kyïv et Vienne. Grâce aux efforts d’Ostap Hrytsay et à ceux de ses camarades, les éditions « La Mouette » publient des classiques de la littérature mondiale en ukrainien et parviennent à les distribuer en Galicie, en Bucovine et même en Ukraine soviétique. En effet, la traduction de Salammbô par Ostap Hrytsay sera rééditée par la même maison d’édition en 1924, c’est-à-dire au tout début de la fondation de l’Ukraine soviétique qui s’étend principalement sur un territoire appartenant à l’ancien Empire russe. Retenons donc que les publications ukrainiennes des œuvres de Gustave Flaubert, avant la création de l’URSS, concernent donc déjà trois retraductions, celles de Salammbô, de La Légende de saint Julien l’Hospitalier et d’Un cœur simple. 

2. Phases de la retraduction des œuvres de Flaubert en URSS : quand le politique prend le pas sur le poétique

Les traductions soviétiques des œuvres de Gustave Flaubert en russe et en ukrainien portent pratiquement sur la totalité des textes de l’écrivain. La majorité d’entre elles forme des séries traductives qui se composent de plusieurs retraductions de la même œuvre. Parmi les traductions les plus éditées à l’époque de l’URSS, émergent celles de deux romans : Madame Bovary et Salammbô. Le premier roman a été édité 41 fois en 12 variantes (paru 34 fois en russe, 4 fois en ukrainien et 1 fois respectivement en yiddish, en arménien et en moldave[37]), et le second 25 fois en 6 traductions (édité 20 fois en russe, 4 fois en ukrainien et 1 fois en biélorusse). Un cœur simple et L’Éducation sentimentale qui suivent dans ce classement les deux récits précédents ont connu 18 et 17 éditions respectivement – les deux textes ayant été l’objet de 5 versions de traduction différentes.

 

Tableau 3. Statistiques des éditions des œuvres de Gustave Flaubert en URSS (entre 1918 et 1991)


 

L’Empire russe, comme on le sait, connaît de graves soubresauts et de profonds bouleversements à l’aube du XXe siècle : la Révolution d’octobre, la prise du pouvoir par les bolcheviks, la guerre civile, la création des républiques soviétiques, entre autres. De telles transformations modifient en profondeur, bien évidemment, les règles qui régissent les échanges internationaux, la politique culturelle et le système éditorial existant. En effet, le pouvoir bolchevique s’emploie activement à « tamiser » le patrimoine culturel mondial en fonction des nouveaux principes idéologiques qu’il représente et qu’il impose. Gustave Flaubert, admiré et légitimé par deux grands écrivains russes, Ivan Tourgueneff et Maxime Gorki, et par ailleurs édité si abondamment auparavant, continue à être fréquemment publié après 1918. En fait, certaines des premières éditions soviétiques ne sont que des publications de traductions déjà existantes, et cela se fait parfois sans indication du nom du traducteur. Cependant, les autorités en place ont pour objectif principal de faire retraduire, au plus tôt, les œuvres de l’écrivain français dans une langue russe rénovée à la suite de la réforme orthographique instaurée en 1918. Cette rénovation visait à simplifier l’écriture de la langue russe pour que soient facilités l’apprentissage et l’usage de la lecture par le peuple. Dans le domaine éditorial, cette réforme trace une sorte de ligne de démarcation entre l’ancien et le nouveau régime[38]. Évidemment, la rupture avec le monde littéraire et éditorial d’avant la révolution bolchevique se fait graduellement, et, de ce fait, une période de transition et de cohabitation entre les deux systèmes s’instaure. Cette période où l’on procède à une (re)traduction du patrimoine littéraire de Gustave Flaubert en URSS, il nous paraît pertinent de la désigner par le terme de « phase de l’intention ». Après elle, suivront celles de la naturalisation et de la consécration. En effet, nos recherches nous ont conduite à constater que l’héritage flaubertien, notamment en russe et en ukrainien, s’est diffusé dans la société soviétique par vagues. Certes ces vagues ou ces phases, bien évidemment, n’ont pas de frontières temporelles strictes et parfois se recouvrent pour un temps – c’est pourquoi nous préférons les termes de « vagues » ou de « phases » à celui de « périodes ». Néanmoins, eu égard à la présence dominante d’invariants structurels, il est possible de distinguer pour le russe trois phases (1918-1930 ; 1933-1938 ; 1958-1971) et pour l’ukrainien deux (1930 ; 1955-1987).

 

Tableau 4. Phases de retraduction des œuvres de Gustave Flaubert en russe


Tableau 5. Phases de retraduction des œuvres de Gustave Flaubert en ukrainien


Abréviations (Tableaux 4 et 5) :

T – traduction signée

t – traduction des extraits ou inachevée

Ta – traduction anonyme

R – retraduction

Ra – retraduction anonyme

r – retraduction des extraits ou inachevée

m – manuscrit

 

Ce qui caractérise ces vagues ce sont des sauts, ou des pics, qui manifestent l’émergence d’une force, que celle-ci soit poétique et/ou politique, qui provoque chaque fois une régénération de l’œuvre de Flaubert. Néanmoins, on ne peut que constater que la grande majorité de ses écrits est traduite par une génération de traducteurs qui sont nés et ont été formés avant la période soviétique[39].

 

2.1 Intention : quatre romans et un conte

 

« Phase de l’intention », car le pouvoir bolchevique a bel et bien l’intention de publier les textes de Gustave Flaubert, et ce avec des intentions bien précises. Ce sont les deux principaux précurseurs du réalisme socialiste qui soutiennent cette intention et qui la mènent à son terme : l’écrivain le plus célèbre de l’URSS de l’entre-deux-guerres, Maxime Gorki, et l’idéologue soviétique, Anatoliy Lounatcharskiy, qui joue un rôle central dans l’importation de la littérature étrangère en URSS. Un cœur simple[40] est la première œuvre de Gustave Flaubert publiée en Russie bolchevique ; ce texte relativement court, et donc a priori accessible au peuple, entre pleinement en concordance avec l’idéologie du nouveau pouvoir. Passionné par Flaubert, Maxime Gorki publie donc « le récit de vie d’une servante exploitée » dans son « Almanakh de la littérature mondiale » (à Petrograd[41], chez S. Nonin, en 1918). On peut dire que, en URSS, c’est Maxime Gorki qui prend le relais d’Ivan Tourgueneff en matière de promotion de l’œuvre flaubertienne en russe ; il faut néanmoins préciser qu’il a plus de pouvoir (au moins au début) et plus de compétences éditoriales que son prédécesseur. Rappelons que Maxime Gorki se préoccupe d’édition bien avant la révolution. En 1909-1912, il dirige, notamment, « Znanie » (Le Savoir), la maison d’édition marxiste et socialiste, où paraît, en 1907, La Tentation de saint Antoine, texte traduit par Boris Zaytsev. Le 4 septembre 1918, Anatoliy Lounatcharskiy, comme représentant du Narkompros[42], et Maxime Gorki, en qualité de directeur d’un groupe éditorial et littéraire, signent un document ayant trait à la création à Petrograd de la maison d’édition d’État « Vsemirnaya literatoura » (La Littérature mondiale). Dans cette maison d’édition bolchevique, qui a pour mission de publier uniquement de la littérature étrangère, Maxime Gorki a toute liberté et toute latitude pour choisir les œuvres à traduire, décider quels en seraient les traducteurs, fixer le contenu du paratexte critique, approuver les corrections, nommer les rédacteurs, etc. Est prévue par la maison d’édition, pour l’année 1918, la publication de 260 titres ; mais aucun des livres programmés ne peut paraître, car l’état bolchevique a « oublié » de planifier la livraison du papier nécessaire pour les imprimer. Face à cette pénurie de papier qui s’est instaurée dans les premières années postrévolutionnaires, Maxime Gorki n’hésite pas à s’adresser à Lénine en personne. À la suite de l’intervention du « leader mondial du prolétariat », la situation est débloquée. Il est même convenu que « La Littérature mondiale » collaborerait avec la maison d’édition de Zinoviy Grjebin, le dernier éditeur de Gustave Flaubert en russe, avant la révolution. Celui-ci accepte, bien volontiers, de collaborer avec les nouvelles autorités. Il faut préciser, que, à partir de 1920, les « Éditions Grjebine » ont élu domicile à Berlin, comme c’est le cas pour beaucoup d’autres éditeurs russes qui ont fui la Russie soviétique. Aussi étonnant que cela puisse paraître, les premiers livres que le nouvel état avait l’intention d’éditer devaient donc être imprimés sur du papier allemand. Mais cette coopération ne dure pas très longtemps. En effet, les bolcheviks refusent de payer leur partenaire étranger pour son travail, et, donc, Zinoviy Grjebin, ruiné, se voit dans l’obligation de cesser toute activité et d’abandonner son entreprise. Il part s’installer à Paris où il meurt peu de temps après son arrivée.

« La Littérature mondiale » développe une politique éditoriale dont l’objectif majeur est de donner la possibilité au lecteur de ce nouveau pays de lire des auteurs étrangers dans des traductions de qualité. C’est pour la première fois que, en Russie, une maison d’édition engage un groupe de rédacteurs-correcteurs professionnels, élabore les principes explicites qui doivent régir la traduction en prose et en poésie, fait paraître des éditions accompagnées de notes historiques et littéraires, et ouvre un atelier de formation à destination des jeunes traducteurs[43]. Avant sa fermeture, ou plutôt sa fusion avec « Lengiz » (Éditions d’état de Leningrad), en 1924, la maison fait paraître environ 200 volumes. Ainsi, en 1919, « La Littérature mondiale » édite-t-elle un recueil des œuvres de Gustave Flaubert, Œuvres choisies, qui doit se composer de trois volumes (dir. A. Levinson[44]). Nous n’avons retrouvé que deux volumes de ce projet éditorial, le IIe et le IIIe ; ceux-ci contiennent respectivement Salammbô et L’Éducation sentimentale. Maxime Gorki y réédite les traductions parues chez Zinoviy Grjebin, en 1913, à savoir, celles de Nikolay Minskiy et de Vera Mouromtseva / Ivan Bounine. On peut penser que le premier volume devait contenir Madame Bovary. Cependant, le roman paraît la même année à Moscou, dans une maison d’édition privée, « La Maison d’édition des écrivains à Moscou » (1912-1923)[45] dans une traduction signée par Aleksandra Tchebotarevskaya[46]. Parmi les actionnaires de cette maison d’édition, on trouve essentiellement des hommes de lettres et des traducteurs de Gustave Flaubert, notamment, Ivan Bounine et Boris Zaytsev. En raison du contrôle toujours plus croissant et tatillon imposé par l’état soviétique et de la concurrence grandissante qui sévit dans le milieu éditorial, les profits de l’entreprise chutent si bien que les actionnaires décident de la liquider. « La Littérature mondiale » de Maxime Gorki, quant à elle, réédite L’Éducation sentimentale traduite par Vera Mouromtseva[47], épouse d’un grand poète russe, Ivan Bounine[48] qui révise le texte de sa femme. Le couple travaille également de concert pour traduire La Tentation de saint Antoine ; mais cette traduction n’a pas été éditée[49].

Il faut tenir compte du fait que, à l’époque de la NEP[50], la publication de la littérature étrangère traduite en russe rapporte aux éditeurs de copieux profits. Tout d’abord, comme la Russie soviétique n’a pas ratifié la Convention de Berne sur les droits d’auteur, ses éditeurs se dispensent allègrement de les payer[51]. Par ailleurs, dans les années 1920, un grand nombre de traducteurs cherche du travail et donc, concurrence oblige, leur rémunération tend à baisser. En effet, la connaissance des langues étrangères est devenue la seule monnaie d’échange et l’unique gagne-pain que possède une pléthore d’intellectuels « déclassés » en Russie soviétique et une foule d’immigrés russes infortunés. Pour survivre, ces traducteurs acceptent de travailler au plus vil prix ; l’éditeur s’arroge même le droit non seulement de ne pas mentionner leurs noms sur le volume, mais aussi de corriger, d’abréger et de déformer leurs textes. De plus, les traductions sont réalisées, souvent, dans les plus brefs délais, si bien que leur qualité laisse souvent à désirer. En fait, le but poursuivi est purement commercial, à savoir rapporter des profits conséquents et immédiats aux petits éditeurs, principalement privés. Il arrive, même, que la « nouvelle retraduction » ne soit en fait qu’un montage d’une compilation de plusieurs traductions[52] déjà existantes. En fait, aucune politique éditoriale cohérente n’a cours et c’est souvent à l’initiative d’un traducteur nécessiteux que sont entreprises la traduction et l’édition d’un auteur étranger. Cette improvisation généralisée et cette course aux profits ne durent qu’un temps, car à partir de 1928, l’État soviétique impose la politique de l’éditeur unique[53] et, en ne leur fournissant plus de papier, liquide de facto les éditions privées.

Après la dissolution par les autorités des éditions de Maxime Gorki en 1924, les traducteurs, soucieux de produire un travail de qualité, se regroupent au sein d’une nouvelle structure, une société d’État appelée « la section des traducteurs de Leningrad »[54]. On y organise des séminaires et des ateliers où les participants se prononcent sur le choix des textes à (re)traduire et sur la qualité des traductions proposées. Par ailleurs, la société œuvre pour la défense des droits des traducteurs. Ainsi ceux-ci, de conserve, font-ils pression sur les éditeurs pour que ceux-ci consentent à accepter une hausse de leurs rémunérations, d’autant plus que ces derniers leur demandent souvent de rendre leurs textes dans les plus brefs délais. Il s’agit pour eux d’en finir avec le temps, qui n’a que trop duré, où le travail de traducteur n’était pas considéré comme un vrai métier. La section des traducteurs entreprend également de défendre les droits moraux et matériels du traducteur sur son texte qui étaient parfois sans scrupules bafoués – il n’était pas rare de voir des retraductions qui se contentaient de plagier les traductions existantes. Il faut dire que la recherche d’un profit rapide et à bon compte de la part des éditeurs explique, en partie, pourquoi il faut attendre quasiment dix ans avant que n’apparaissent de nouvelles traductions des œuvres de Gustave Flaubert ou des autres classiques de la littérature mondiale. Dans la section des traducteurs de Leningrad, on compte de nombreux traducteurs, anciens ou futurs, de l’auteur de Madame Bovary : Arkadiy Gornfeld, Aleksandr Blok, Fyodor Sologoub, Aleksandra Tchebotarevskaya, Andrey Fyodorov, Aleksandr Gorlin, Isay Mandelchtam, Aleksandr Morgoulis. Et c’est dans le cadre des activités de la section que naît le projet de publier les anciennes traductions corrigées des œuvres de Gustave Flaubert. En 1929, dans la maison d’édition du « Journal Rouge », dirigée par un membre de l’association, Alexandr Gorlin[55], sont rééditées, à 35 000 exemplaires, trois volumes (Ie, IIe et IVe) sur les quatre prévus. Alexandr Gorlin ne se contente pas d’éditer ces volumes, il entreprend aussi de faire réviser les traductions existantes qu’ils contiendront, à savoir celles de trois romans flaubertiens : Madame Bovary, Salammbô (tous les deux provenant toujours de « L’Églantier » de Zinoviy Grjebin) et Bouvard et Pécuchet.

Fyodor Sologoub, le président d’honneur de la section des traducteurs de Leningrad en 1924, devenu, ensuite, en 1926-1927, son directeur, veille à montrer que celle-ci peut mener une existence indépendante et que ses activités se font hors de tout contrôle de l’État. Cependant, la conjoncture économique, politique et idéologique (le processus de centralisation des éditions dans les mains de l’État, la spécialisation de chaque maison, et la politique de sélection des traductions et du choix des traducteurs en fonction de leur plus ou moins grande conformité aux principes idéologiques dominants) impacte directement le domaine de la traduction. Peu à peu, Moscou supplante l’ancienne capitale russe en devenant le seul centre où se décident et se réalisent les projets de traduction. Ainsi, en 1928, toute la publication de la littérature étrangère est-elle centralisée sous le toit de la maison d’édition moscovite « Zemlya i fabrika » (La Terre et la fabrique[56]) qui, à son tour, fusionnera, en 1930, avec Goslitizdat (Les Éditions nationales de la littérature) ; dorénavant, c’est cette principale maison d’édition soviétique qui fait paraître la majorité de la littérature mondiale[57]. Pour donner une idée du climat qui règne à l’époque, il suffit de rappeler que la dissolution de la section des traducteurs de Leningrad est effectuée à la suite des inspections accomplies, au cours des années 1930-1931, par trois membres de la Tcheka-Guépéou-NKVD. Ceux-ci sont titulaires, au mieux, d’un brevet d’études secondaires et il est probable que leurs connaissances en littérature et en traduction sont très limitées, sinon inexistantes. Cela importe peu, car cette troïka ne fait qu’obéir aux ordres qu’on lui a donnés : « éradiquer les germes capitalistes » de toutes les sphères de l’activité humaine. Les conséquences de cette purge sont loin d’être négligeables. Tout d’abord, pour les hommes, puisque certains traducteurs seront poussés inexorablement vers la mort. Ensuite pour la diffusion des œuvres de Flaubert, car force est de constater qu’aucune nouvelle traduction de ses œuvres ne verra le jour entre 1930 et 1933.

Pour illustrer au mieux cette période de superposition des (re)traductions issues de deux régimes politiques, et surtout la dynamique qui préside à l’accomplissement de l’intention de retraduire Flaubert dans une langue et dans une culture nouvelles, nous pouvons construire la série traductive suivante, celle du roman le plus édité en URSS, Madame Bovary. Cette série traductive peut être représentée ainsi :

 

Ta[58]  : Anonyme (1857) –– Ra1 : Anonyme (1881) –– Ra2 : L. G. (1895) –– R3 : A. Gornfeld (1896) –– R4 : A. Tchebotarevskaya / V. Ivanov (1913)

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R5 : A. Tchebotarevskaya / V. Ivanov // F. Sologoub (1926) –– R6 : A. Tchebotarevskaya / V. Ivanov // F. Sologoub // A. Gorlin (1929) –– r7 : I. Zousmanovitch (1929) –– R8 : A. Morgoulis (1930) –– R9 : A. Romm (1933) –– R10 : A. Romm // M. Eykhengolts (1952) –– R11 : N. Lyoubimov (1958)

 

Les rythmes (les intervalles entre les retraductions) sont : 24-14-1-17-13-3-0-1-3-19-6-<58 ans.

 

Après deux traductions anonymes (Ta et Ra1) et de qualité douteuse, Madame Bovary paraît en 1895 (Saint-Pétersbourg, chez A. Souvorin). Sur la couverture de l’édition on peut lire que le roman est traduit par « L. G. » (Ra2). C’est cette même année qu’Arkadiy Gornfeld[59], homme de lettres, critique littéraire, journaliste et traducteur, rédige un article sur ce roman de Gustave Flaubert, article qui paraît dans « La Richesse russe »[60]. En 1896, l’année qui suit la publication de la traduction qu’il critique, Arkadiy Gornfeld fait paraître une contre-traduction de Madame Bovary[61] (R3). Il a entrepris cette nouvelle traduction du roman, car il estime que la traduction précédente est médiocre, parce qu’elle comporte de nombreuses erreurs et que, surtout, elle ne rend pas compte du style du grand romancier français. Il s’attellera, par ailleurs, à d’autres traductions d’œuvres en langue française, parmi lesquelles on relèvera L’esprit des lois de Montesquieu (1900) et Tyl Ulenspiegel de Charles De Coster (1914). Sa retraduction du roman de Gustave Flaubert, Madame Bovary, a un réel succès, si bien qu’elle est rééditée en 1914 et en 1917 par la maison d’édition moscovite « L’Utilité ».

À la fin des années 1920, Anatoliy Lounatcharskiy[62], un des créateurs des éditions uniques d’État « Goslitizdat », projette de publier les œuvres complètes de Gustave Flaubert en dix volumes. Dans une lettre, datée du 26 juin 1929, adressée à un autre responsable de ce projet, Mark Eykhengolts, l’apparatchik chargé de la culture approuve l’idée de son collègue de remplacer les traductions « vieillies » des deux contes flaubertiens effectuées par Ivan Tourgueneff. Il insiste, aussi, sur la nécessité de conserver dans la nouvelle édition la traduction « de qualité » de Madame Bovary effectuée par Arkadiy Gornfeld, mais à la condition expresse que le traducteur lui-même fasse les corrections nécessaires. Celui-ci n’obtempère pas sans façons ; bien au contraire, il exige que les directeurs de l’édition lui donnent des indications précises sur les corrections à faire, et il propose même de rémunérer, en ponctionnant de l’argent dans ses propres honoraires, le correcteur qui soulignerait dans son texte les « endroits défectueux ». Mais, au final, la version russe d’Arkadiy Gornfeld ne paraîtra pas dans cette édition – ni, d’ailleurs, dans aucune autre. En effet, le traducteur refuse de réviser sa traduction, car, prétexte-t-il, la maladie qui l’accable l’empêche d’entreprendre une tâche aussi coûteuse en temps et en efforts. Ce qui pourrait apparaître comme un simple contretemps anecdotique constitue, en fait, une rupture définitive entre deux époques et deux écoles de traduction, celle des traducteurs qui opéraient avant la révolution et celle des nouveaux traducteurs soviétiques qui retraduisent ou retouchent les œuvres travaillées par leurs prédécesseurs[63]. Le cas d’Arkadiy Gornfeld peut faire penser que tout traducteur a la possibilité de refuser une « autoretranslation » qui lui est demandée par des instances éditoriales. Mais un tel refus n’est pas, on s’en doute, sans conséquences, puisque la traduction d’Arkadiy Gornfeld, quelle que soit la qualité qu’on lui reconnaît, est alors tout simplement évincée et n’est donc pas publiée dans l’édition des œuvres de Flaubert qui est prévue. Un tel ostracisme s’explique non seulement par des raisons d’ordre idéologique et politique (Arkadiy Gornfeld est le représentant des « élites intellectuelles tsaristes »), mais aussi par des raisons qui sont d’ordre artistique et traductologique. En effet, la critique soviétique lui reproche ses traductions trop littérales et son penchant à « mettre en exergue des détails qui ne prennent sens que si on les resitue dans le contexte de la création de l’œuvre »[64]. La retraduction du roman Madame Bovary d’Arkadiy Gornfeld paraît pour la dernière fois en URSS, dans les Œuvres choisies de Gustave Flaubert, éditées par Anatoliy Lounatcharskiy et Mark Eykhengolts (Moscou-Leningrad, Les Éditions d’état, 1928).

Aleksandra Tchebotarevskaya[65], une contemporaine d’Arkadiy Gornfeld, est la première et l’unique traductrice-femme de Madame Bovary[66]. Elle entreprend sa traduction vers 1910 et la fait publier en 1913, c’est-à-dire dix-sept ans après la retraduction précédente du roman. À la différence d’Arkadiy Gornfeld, Aleksandra Tchebotarevskaya est non seulement traductrice et critique littéraire, mais elle est aussi écrivaine et poète. Il s’agit, aussi, dans son cas, d’un projet collectif élaboré en collaboration avec Vyatcheslav Ivanov (R4). En effet, ce poète de l’« Âge d’argent » a nourri depuis longtemps l’idée qu’il faudrait s’atteler à cette traduction, c’est pourquoi il salue avec enthousiasme la proposition de Zinoviy Grjebine, directeur des éditions « L’Églantier », de confier cette traduction à Aleksandra. Le 30 août 1910, Aleksandra Tchebotarevskaya écrit à Vyatcheslav Ivanov : « Je suis submergée par Flaubert à tel point que je ne peux plus rien traduire après lui : tout me semble vulgaire comparé à son style tragique. Quand je relisais, il n’y pas longtemps, la fin du roman, je me suis effondrée en larmes… C’est un roman unique, il ne peut en exister d’autres de la même envergure »[67]. La traductrice, après avoir terminé son travail en 1910, transmet son texte à Vyatcheslav Ivanov. Le 22 février 1911, elle écrit à son ami, Mikhaïl Gerschenson[68]  : « Je traduis Bovary avec un grand plaisir. Il est plus agréable de traduire ce texte que de le lire – on le comprend mieux. Vyatcheslav Ivanov promet de revoir ma traduction, s’il a le temps (les éditeurs nous pressent énormément). Je pense que la traduction en profitera »[69]. En dépit des termes fixés par le projet éditorial pour rendre le manuscrit, la révision de la traduction n’avance pas aussi rapidement que la traductrice le souhaiterait. Le 11 décembre 1911, elle écrit à Mikhaïl Gerschenson : « C’est triste que ma Bovary (où il ne reste à réviser que 80 pages) ne bouge pas depuis l’été ; j’ai peur que les éditeurs ne la publient pas du tout »[70]. Dans une de ses lettres, Ivanov confie à Aleksandra : « Moi, le vieux, j’ai un autre rythme : ce qui vous prend un mois, me prend une année. »[71] En fait, dès qu’il a fini son travail, Vyatcheslav Ivanov renvoie la traduction corrigée à sa coauteure, pour qu’elle l’examine de près ; il lui demande aussi, au cas où elle apporterait de nouvelles modifications, de bien vouloir lui envoyer la variante finale afin qu’il en prenne connaissance – « autrement, c’est du vandalisme ! » [72] Le 12 juillet 1912, la traductrice écrit à celui qui a retravaillé son texte : « J’ai relu la traduction de Madame Bovary. Combien de trouvailles dans votre révision, quelle invention et quelle précision, quelle subtilité véritablement flaubertienne vous avez donnée à ce roman ! »[73].

D’après le témoignage de la fille de Vyatcheslav Ivanov, parfois, le texte de son père « remplaçait complètement le texte de la pré-traduction, ce qui provoquait des conflits avec la traductrice. Mais, il ne lui en voulait pas, il tenait, avant tout, à “sauver l’œuvre”. Peu à peu, Aleksandra apprend à accepter ses corrections »[74]. En fait, la pré-traduction n’a pas été conservée, et il est donc difficile de dire quel a été l’apport réel de l’un et de l’autre dans l’élaboration de la version finale. Néanmoins, les spécialistes de l’œuvre de Vyatcheslav Ivanov y trouvent maintes traces de son style, de sa syntaxe, de son glossaire poétique, de ses expressions et de ses tournures rhétoriques. L’argument est sérieux, mais pas décisif, puisqu’on peut imaginer qu’Aleksandra Tchebotarevskaya, elle aussi, pouvait user de ces tournures. De plus, se trouvant sous l’influence de son ami et maître et devançant peut-être ses attentes, elle pouvait l’« imiter », même à son insu. Le 14 décembre 1913, Aleksandra Tchebotarevskaya écrit à son « réviseur » : « Hier, Madame Bovary est paru enfin. Dans le texte du roman, que j’ai comparé avec le manuscrit d’une manière attentive et rigoureuse quatre fois, il n’y a aucune erreur. En général, Dieu merci, le texte russe de Bovary, est, sans doute, parfait, d’après l’opinion de ceux qui l’ont lu. »[75] Au début de 1917, Aleksandra Tchebotarevskaya reçoit la proposition de rééditer sa traduction de Madame Bovary. Vyatcheslav Ivanov ne s’oppose pas à cette réédition, mais il exige que son nom ne figure pas sur la couverture et demande que tous les honoraires soient versés à Aleksandra et que celle-ci soit l’unique bénéficiaire légitime des droits d’auteur de cette traduction. S’il refuse de la signer, c’est qu’il considère que cette traduction n’est pas aboutie et qu’elle nécessite d’autres corrections. Il aurait accepté de l’assumer si l’éditeur, alors qu’il lui promettait de ne pas consacrer plus de trois jours à chaque page, lui avait donné la possibilité de revoir la traduction. Devant le refus de celui-ci, il laisse par conséquent Aleksandra libre de publier ou non Madame Bovary en l’état. C’est que la traduction du roman dans une révision complète et assumée par Ivanov n’a, en fait, pas pu voir le jour[76].

La traduction commune des deux traducteurs amis[77] sera rééditée dans sa version première, encore une fois, en 1919. Rappelons que, en 1916, Mikhaïl Gerschenson avait proposé à Aleksandra de rééditer ses traductions de Gustave Flaubert et de Guy de Maupassant. Elle refuse, en répondant que cela ne lui semble pas opportun de le faire, puisque, sur les 2 000 exemplaires de Madame Bovary qui avaient été tirés en 1913, seuls 1 100 avaient été vendus. Après la mort de la traductrice[78], Fyodor Sologoub corrige le texte traduit par sa belle-sœur et son ami poète et la fait publier en 1926 (R5). En effet, pour survivre et donc à la recherche du moindre salaire[79], cet intellectuel dissident révise et réédite les traductions effectuées par les sœurs Tchebotarevskie, notamment celles des œuvres de Guy de Maupassant et de Gustave Flaubert. Aussi, l’année même de la réédition de Madame Bovary, fait-il paraître d’autres traductions d’Aleksandra Tchebotarevskaya (Une vie et Mont-Oriol ), mais aussi les traductions de sa femme (Bel-Ami) et de son autre sœur, Olga Tchernosvitova (Pierre et Jean). Après la mort de Fyodor Sologoub, Madame Bovary sera révisé par Aleksandr Gorlin pour être réédité en 1929 (R6)[80]. Rappelons que, la même année, Anatoliy Lounatcharskiy, qu’Aleksandra Tchebotarevskaya connaissait bien[81], lance le projet d’éditer avec de nouvelles traductions les œuvres de Flaubert. Considérant ce roman comme « la plus grande étoile dans le ciel du réalisme bourgeois », le responsable de la publication se révèle très pointilleux dans ses choix. Ainsi ne retient-il pas le texte d’Aleksandra Tchebotarevskaya (R4), la traductrice au destin si tragique. Ce texte présentait, pour lui, un double inconvénient : d’une part, il n’avait pas eu le succès commercial escompté, avant la révolution, et, d’autre part, son coauteur, Ivanov, avait quitté la Russie et était considéré comme un traître à son pays. Et, par ailleurs, comme la tentative de la correction du texte d’Arkadiy Gornfeld (R3) a échoué aussi, c’est la variante d’Aleksandr Romm (R9) qui sera publiée à sa place. Si nous considérons cette période, il nous faut mentionner aussi deux publications qui ne paraîtront qu’une seule fois. Il s’agit, tout d’abord, d’une édition du roman dans une version abrégée (r7), parue en 1929 (Moscou, éd. « Une petite flamme »). L’auteure de cette variante de traduction, Inna Zousmanovitch[82] est connue, dans les années 1920-1930, surtout comme la traductrice d’articles écrits en français sur des thèmes historiques et politiques. L’autre est le fait d’Aleksandr Morgoulis.

Aleksandr Morgoulis[83], poète, éditeur et traducteur russe, fait paraître l’année suivante, dans la même maison (R8), une retraduction de Madame Bovary, qui ne connaîtra qu’une unique et seule édition. À la différence de la plupart des traducteurs de l’époque tsariste qui avaient une attitude prudente sinon hostile envers « l’état des ouvriers et des paysans », il collabore activement avec le pouvoir soviétique. Tout d’abord, il occupe un poste au Commissariat du Peuple à l’éducation ; il travaille, par la suite, non seulement pour des maisons d’édition d’État – « La Filiale des Éditions nationales à Leningrad », « Éditions nationales pour les jeunes », « La Terre et la fabrique » –, mais aussi dans les rédactions de journaux de propagande soviétiques – « Pour l’éducation soviétique », « Le Journal rouge ». Finalement, il est élu membre de l’Union des écrivains soviétiques. Nadejda Mandelstam, la femme d’Ossip Mandelstam dont Aleksandr Morgoulis a été un ami proche, dans ses mémoires, nous livre un témoignage tout à fait pertinent sur la personnalité d’Aleksandr Morgoulis : « Il savait être utile à toutes sortes de gens. Un jour, Ossip Emilievitch fit cette remarque à son propos : “Ce qu’il possède, ce n’est plus un sens de l’adaptation, c’est un art du mimétisme !” »[84] Mais cela n’empêche pas Aleksandr Morgoulis d’être arrêté par le NKVD (en 1936), comme c’est le cas pour le poète et traducteur, Ossip Mandelstam. Accusé de propagande antisoviétique (!), le traducteur est condamné, en 1937, à 5 ans de déportation. Il disparaît dans le camp de concentration soviétique Sevvostlag en 1938. Le nom d’Aleksandr Morgoulis est ainsi effacé des mémoires et ses traductions tombent dans un oubli total.

Dans la première décennie de l’existence de l’État soviétique, Madame Bovary est l’objet de sept retraductions concomitantes en russe (de R3 à R8). Ces variantes du texte flaubertien ne sont plus jamais rééditées en URSS, car l’éditeur-censeur unique – qui est, de fait, l’État – les considère comme insuffisantes. Ceci explique le projet qu’il a de remplacer les textes des traductions existantes par des retraductions qui se substitueraient aux précédentes. Ces tentatives de produire une variante idéologiquement acceptable sont assez rapprochées dans le temps : 7 ans (entre l’édition de 1919 et celle de 1926) ; 3 ans (entre celle de 1926 et de 1929) ; deux éditions paraissent en 1929 ; 1 an (entre les éditions de 1929 et celle de 1930) ; et 3 ans (entre celle de 1930 et de 1933). L’année 1929, où sont publiées deux retraductions, mérite toute notre attention, car elle se révèle une année clé à maints égards. En effet, c’est au cours de cette année que se déroulent des événements décisifs : tout d’abord, est opérée une centralisation totale des éditions dans les mains de l’État ; ensuite, débutent les purges qui doivent débarrasser la société soviétique des « ennemis de peuple » ; enfin, est initiée l’étape suivante de la retraduction des écrits de Gustave Flaubert, celle de la naturalisation de son œuvre dans l’espace littéraire soviétique, notamment avec l’édition de l’essentiel de son héritage en dix volumes, en 1933-1938.

En Ukraine soviétique, l’intention de publier Gustave Flaubert se manifeste par le projet de mener à bien une édition de ses œuvres en deux volumes (Tvory, Kyïv-Kharkiv, Knyhospilka, 1930). Celle-ci est une des dernières productions culturelles que l’on doit à la politique d’ukrainisation[85]. Cette unique publication des œuvres de Gustave Flaubert à l’époque stalinienne contient deux romans : Madame Bovary et Salammbô. Si la série traductive des variantes russes de Madame Bovary exemplifie les tendances générales de la retraduction des œuvres de la littérature classique (la présence d’une traduction-introduction initiale, l’évolution de la tradition sourcière vers la tradition cibliste[86], la suppression et le remplacement des traductions existantes, et, enfin, la canonisation de la dernière traduction), celle des traductions ukrainiennes du roman flaubertien manifeste des singularités qui en font un cas à part. Cas à part, puisque cette série traductive, qui ne se compose que d’une traduction et d’une retraduction, repose sur un paradoxe temporel et logique : la retraduction précède la traduction même. En effet, la retraduction du roman français en ukrainien est effectuée par O. Boublyk-Hordon à partir d’une (re)traduction russe, et c’est cette première version ukrainienne du roman qui joue le rôle de traduction-introduction. O. Boublyk-Hordon n’est connue dans les années 1930 que par ses traductions du russe en ukrainien (elle a traduit, par exemple, en ukrainien l’ouvrage de P. Kogan, Maxime Gorki). Sa « pseudo-traduction » joue le rôle d’une variante de traduction « de secours », faute d’une traduction faite à partir de l’original du chef-d’œuvre français. Il n’en reste pas moins que, grâce à cette méta-traduction, est proposé au récepteur ukrainien un « Flaubert ukrainien et soviétique » qui lui appartient en propre. Cela n’est pas anodin, car la première traduction de Madame Bovary du français en ukrainien ne verra le jour que vingt-cinq années plus tard, en 1955.

Quant à Salammbô, ce roman est retraduit en ukrainien par l’écrivain Maksym Ryls’kyi[87] – un survivant de la Renaissance fusillée. Cette traduction n’est pas sans intriguer ; en effet, dans un des volumes qui se trouve conservé dans la Bibliothèque Maksymovytch de Kyïv, on trouve une mention manuscrite sur la page de garde qui indique que Maksym Ryls’kyi ne serait l’auteur que d’une partie texte – jusqu’à la page 136 – et que la suite aurait été traduite par Borys Kozlovs’kyi[88]. Si l’on prend en considération le contexte historique dans lequel l’édition de ce texte a vu le jour, il est tout à fait justifié de considérer qu’une telle assertion est digne de foi. Car on peut imaginer que, à une époque où les répressions effectuées à l’encontre de l’intelligentsia ukrainienne se généralisent, il pouvait arriver que les textes des traductions ne soient pas signés du nom de leurs véritables auteurs. La personne qui ajoute cette note manuscrite veut peut-être réparer une injustice et sortir de l’oubli le nom du véritable traducteur de la plus grande partie du texte flaubertien, Borys Kozlovs’kyi, devenu, alors, probablement, un paria dont il fallait effacer les traces dans l’histoire de la culture de l’Ukraine soviétique. Bien que cette traduction ait été jugée unanimement par la critique de l’époque comme exemplaire, le roman sera à nouveau retraduit en 1973. L’édition ukrainienne de 1930 des œuvres flaubertiennes, qui n’a jamais été rééditée, contient une introduction rédigée par Serhiy Rodzevytch, critique littéraire ukrainien et chercheur en littérature. Notons, en passant, que la tonalité de cette introduction paraît peu conforme, sinon en rupture, avec l’idéologie qui dominait en URSS à cette époque. Ensuite, pendant un quart de siècle, Gustave Flaubert ne sera ni (re)traduit, ni édité en ukrainien. Rappelons, aussi, que le cas de l’Ukraine n’est pas unique, car, dans les années 1930, on voit paraître également quelques traductions d’œuvres de l’auteur français dans les langues des « minorités nationales » réunies dans l’URSS, traductions qui, elles aussi, ne seront jamais rééditées : Madame Bovary en yiddish[89] et en arménien[90]  ; un extrait de Salammbô en biélorusse[91].

On le voit : le pouvoir soviétique a bien l’intention de publier les traductions de Gustave Flaubert, et ce principalement en russe. Et cette intention est bien affirmée et confirmée si l’on regarde la croissance spectaculaire des tirages des éditions en volumes séparés des œuvres flaubertiennes en russe (5 000 en 1928, 50 000 en 1934 et 100 000 en 1935). Même si les autorités ont encore recours à des « textes-relais » élaborés au cours de l’ancien régime, elles construisent, au fur et à mesure, une image soviétique de l’auteur français, grâce, notamment, à l’appareil paratextuel d’accompagnement. Par exemple, Anatoliy Lounatcharskiy, le préfacier de l’édition de 1929, écrit : « Flaubert est un écrivain bourgeois. Un génie de la bourgeoisie. En même temps, effrayé par cette bourgeoisie, il en est son ennemi. Malheur à cette classe qui a de tels écrivains classiques »[92]. Celui-ci considère donc Gustave Flaubert, « figure tragique de la littérature française », comme le type même de l’artiste d’une époque historique intermédiaire, c’est-à-dire un écrivain qui n’a pas eu – ou saisi – l’occasion de se dissocier de sa classe et d’adhérer à la lutte révolutionnaire. Une telle perception de l’auteur français par Anatoliy Lounatcharskiy, le principal conseiller en littérature dans l’URSS de cette époque, devient de facto et de jure le programme obligé et officiel de sa réception dans l’univers soviétique[93].

 

2. 2. Naturalisation  : Gustave et Goulag

 

Le projet de l’édition des Œuvres choisies en dix volumes de Gustave Flaubert (Moscou-Leningrad, Éditions d’État de la littérature, 1933-1938), dirigé par Anatoliy Lounatcharskiy[94] et Mark Eykhengolts, marque une étape nouvelle dans l’introduction de l’auteur français en URSS, celle de sa naturalisation en russe. Souci d’exhaustivité et totalitarisme interprétatif sont les deux traits saillants de ce projet d’édition qui le démarquent de tous les projets précédents. En effet, l’objectif d’un tel projet est non seulement d’entreprendre la publication de la totalité des écrits de l’écrivain français et de procéder aux premières retraductions soviétiques, mais aussi, et surtout, d’entourer l’œuvre flaubertienne d’un paratexte explicatif et interprétatif élaboré par des professionnels « idéologiquement corrects ». Cette phase est concomitante aux purges dont les traducteurs de Gustave Flaubert, considérés comme les représentants exemplaires d’une intelligentsia abhorrée, deviennent les premières victimes. La déportation dans les camps du Goulag des personnes qui travaillent sur cette édition, quand ce n’est pas directement leur mise à mort, a bien évidemment un impact sur la tournure qu’a prise ce projet d’édition. En effet, pour purger le « Flaubert soviétique » de ses « éléments impurs », sous l’injonction et le contrôle de l’État, on procède à des retraductions, on efface les noms indésirables sur les couvertures, on demande à de nouveaux réviseurs de remanier les textes déjà traduits, etc. Il faut pourtant reconnaître que c’est dans cette période, une des plus tragiques de l’histoire soviétique, qu’est réalisée l’édition la plus complète et la plus sérieuse, philologiquement parlant, des œuvres flaubertiennes en russe ; chaque volume, en effet, comprend un grand nombre de textes critiques (préfaces, postfaces, repères biographiques, notes explicatives, notes historiques, notes du traducteur, etc.) et possède de nombreuses illustrations. Son responsable littéraire, Mark Eykhengolts[95], est envoyé par les autorités soviétiques en mission en France pour consulter les manuscrits originaux de l’écrivain français et travailler ainsi sur des documents authentiques. Les œuvres de Gustave Flaubert sont donc éditées, cette fois-ci, sous la direction d’un chercheur confirmé en littérature, et, de surcroît, un spécialiste de la littérature française. Il faut se souvenir que, par ailleurs, Mark Eykhengolts a dirigé l’édition des Œuvres complètes d’Émile Zola (1928-1935) et que, plus tard, il entreprendra celle des Œuvres choisies de Gustave Flaubert (1947).

Il s’agit d’une édition savante dont le destinataire premier n’est pas forcément le lecteur tout-venant, mais plutôt tous ceux qui vont promouvoir l’œuvre de Flaubert dans l’enseignement et la recherche soviétiques ; livre utile donc pour cette recherche qui, bridée par l’édification du fameux rideau de fer, se trouve dans l’impossibilité matérielle de consulter les originaux et de prendre connaissance de la critique étrangère. L’édition en plusieurs volumes de 1933-1938 contient presque la totalité des écrits littéraires de Gustave Flaubert, à l’exception de ses œuvres de jeunesse – certaines, bien que traduites, n’ont pas été publiées[96]  – et de sa pièce, Le Candidat. La correspondance de l’écrivain est donnée à lire dans des traductions certes partielles, mais toutes inédites. En effet, seuls deux « anciens » traducteurs ont participé à la naturalisation soviétique de Gustave Flaubert, à savoir Nicolas Sobolevskiy (Un cœur simple) et Minskiy (Salammbô). Ainsi les volumes ne contiennent-ils pas seulement des retraductions, mais aussi des traductions inédites – celles du Dictionnaire des idées reçus et des extraits des deux premières variantes de La Tentation. On notera, enfin, que le tirage de chaque volume varie sensiblement d’un volume à l’autre – de sept à vingt mille exemplaires. Ajoutons que, au cours des mêmes années, les œuvres de Gustave Flaubert continuent à être abondamment éditées en volumes séparés ; par exemple, Un cœur simple paraît trois fois, avec un tirage total de 250 300 exemplaires, dans trois maisons d’édition différentes. « Goslitizdat », quant à lui, fait sortir dans des volumes séparés Madame Bovary et Salammbô (dans un tirage de 100 000 et 140 000 exemplaires respectivement).

Comme nous l’avons déjà signalé, Anatoliy Lounatcharskiy n’envisage pas de publier les traductions des contes faites par Ivan Tourgueneff[97]. Aussi son coéditeur, Mark Eykhengolts, retraduit-il Hérodias, et c’est dans cette traduction que ce conte est pour la première fois édité en URSS[98]. Cette variante sera rééditée encore trois fois (1947, 1956, 1959) avant la republication, en 1971, de la traduction d’Ivan Tourgueneff, revue par l’éditeur, Nikolay Lyoubimov. La même situation de rejet, de retraduction et de retour du texte tourguenevien se reproduit avec La Légende de saint Julien l’Hospitalier. En effet, un poète célèbre, Maksimilian Volochin[99], la retraduit en 1930. Sa traduction est publiée chez A. Lounatcharskiy / M. Eykhengolts (en 1934), après la mort de l’écrivain[100].

L’édition du troisième conte représente un cas à part. En effet, il se trouve que la variante de la traduction la plus publiée d’Un cœur simple est réalisée en 1908, par Nikolay Sobolevskiy. Nous en avons relevé une quinzaine de rééditions ; rien que dans les années 1930, cette traduction est rééditée trois fois. Il faut signaler que, à cette époque, on range Un cœur simple dans la littérature de jeunesse ; ainsi, en 1935, le conte est-il publié dans la collection « Bibliothèque d’un lecteur débutant » et tiré à 100 000 exemplaires. En 1934, P.-S. Neyman[101] effectue une nouvelle retraduction d’Un cœur simple qui est éditée à 100 000 exemplaires à Moscou, dans l’« Union des journaux et des revues » ; elle est rééditée en 1939. Malgré la présence sur le marché de cette nouvelle traduction, la variante de Nikolay Sobolevskiy continue à être rééditée (en 1947, 1953, 1956)[102]. Cette dernière est d’ailleurs choisie pour entrer dans le projet de grande ampleur que mène Anatoliy Lounatcharskiy. Mais, en 1971, c’est la traduction d’Elena Lyoubimova qui devient le texte de référence ; elle détrône celle de Nikolay Sobolevskiy, qui est, dès lors, complètement « oubliée », bien qu’elle ait connu de multiples rééditions auparavant. Cette relégation s’explique non seulement par la volonté de renouveler les traductions, mais aussi par le sort qu’a connu le traducteur : « effacement » de son nom, de ses textes et de sa personne. En effet, dans la liste des victimes de la terreur politique en URSS, nous avons trouvé le nom de « Nikolay Ivanovitch Sobolevskiy, homme de lettres et éditeur »[103]. Il est à souligner que, en 1953, sur la couverture de l’édition d’Un cœur simple (Moscou, Goslitizdat), conformément aux usages particuliers de cette époque, son nom est déjà déformé en A. Sobolev.

Comme nous l’avons vu, la longévité de la traduction du conte flaubertien effectuée par Nikolay Sobolevskiy – rééditée régulièrement pendant 63 ans, y compris dans l’espace littéraire soviétique – est exceptionnelle. Mais ce record est battu par Nikolay Minskiy, le traducteur consacré de Salammbô. En effet, sa traduction paraît pour la première fois en 1913 (Saint-Pétersbourg, « L’Églantier »). La fois suivante, elle est publiée en Russie bolchevique, en 1919, dans les Œuvres choisies de Gustave Flaubert parues dans la maison d’édition de Maxime Gorki, « La Littérature mondiale ». Et c’est cette maison d’édition qui scelle le sort que connaîtra le texte de Nikolay Minskiy en URSS et qui ne doit rien au hasard, comme on va le voir. En effet, Maxime Gorki et Nikolay Minskiy, en 1905, unissent leurs efforts pour publier un journal, « La Nouvelle vie ». Ce journal est, en fait, le premier journal légal que les bolcheviks sont autorisés à faire paraître à Saint-Pétersbourg, et ce pendant un peu plus d’un mois, avant d’être définitivement interdit. Nikolay Minskiy en est le rédacteur en chef officiel, mais c’est Lénine qui le dirige en réalité en sous-main. Maxime Gorki, quant à lui, apporte au journal une aide financière précieuse. Anatoliy Lounatcharskiy fait également partie du comité de rédaction de « La Nouvelle vie ». La traduction de Nikolay Minskiy paraît en URSS encore à quatre reprises avec des tirages de plus de 70 000 exemplaires – deux fois dans les Œuvres complètes de Gustave Flaubert (en 1929 et en 1935) et deux fois en volumes séparés (Moscou, Association des journaux et des revues, 1936 ; Minsk, Les Éditions d’état de Biélorussie, 1938). Il revient à Mark Eykhengolts, en 1936, de réviser la variante russe du texte flaubertien élaborée par Nikolay Minskiy, car il projette de la rééditer ; et c’est dans cette variante qu’il sera publié par la suite. À partir de 1947, la diffusion de Salammbô connaît un essor spectaculaire : le roman paraît en russe quatorze fois, le tirage total se montant au moins à un million et demi d’exemplaires. La plupart des éditions voient le jour dans les années 1980 : de 1982 à 1988, le roman est réédité huit fois, et ce dans six villes différentes. Signalons en passant un fait curieux, mais combien révélateur des « ruses » de l’histoire : la dernière publication de Salammbô en URSS, en 1988, se fait dans une collection qui porte un titre aux connotations révolutionnaires explicites, « Bibliothèque d’un jeune ouvrier » ; celle-ci s’inscrit donc dans la lignée des premières éditions postrévolutionnaires ; ainsi, tout se passe comme si le cercle de cette réception idéologiquement orientée se refermait sur lui-même pour boucler définitivement cette période historique. Ajoutons que, à partir des années 1990, le roman est réédité au moins une trentaine de fois, et toujours dans la traduction de Nikolay Minskiy.

L’immuabilité hors du commun de cette traduction peut s’expliquer, non seulement, bien évidemment, par les particularités du texte de départ (le contenu « révolutionnaire », l’exotisme du sujet, le volume important du texte qui décourage souvent les retranslateurs), mais aussi par la position, éminemment politique, qu’a occupée son auteur, toujours très proche du nouveau pouvoir. En effet, Nikolay Minskiy[104], alors qu’il est encore étudiant, commence à publier des poèmes au contenu « révolutionnaire ». Mais en 1883, le tirage de son premier recueil de poèmes est détruit sur ordre de la censure de l’Empire russe – plusieurs de ses autres œuvres, par la suite, seront également interdites à la publication. Aussi, à partir de 1884, change-t-il son fusil d’épaule ; en effet, il délaisse la poésie engagée pour entreprendre des recherches qui portent sur des domaines aussi divers que le modernisme, le symbolisme et le mysticisme. À cette époque, il rédige même plusieurs ouvrages de philosophie. Dans les années 1890, il fait partie des collaborateurs du journal « Le Messager du Nord » dans lequel il publie ses poèmes et ses articles. En 1905, Nikolay Minskiy se consacre à nouveau à l’écriture d’une poésie « révolutionnaire » ; son Hymne des ouvriers connaît un véritable succès. Dans le journal « La Nouvelle vie » qu’il édite, il publie le célèbre article de Lénine L’Organisation du parti et la littérature du parti. Mais le journal est rapidement interdit par la censure tsariste et son rédacteur en chef est arrêté. Après avoir effectué un séjour d’un mois en prison, Nikolay Minskiy quitte la Russie ; de 1906 à 1913, il vit principalement à Paris. À l’étranger, il travaille, par périodes, pour le pouvoir bolchevique : pendant la guerre, il endosse le métier de reporter en France ; jusqu’en 1927, il occupe une fonction de diplomate à Londres ; à Berlin, il dirige la Maison des Arts. Après 1927, il s’installe définitivement à Paris où il meurt le 2 juillet 1937, à l’âge de 82 ans. Durant son immigration, Nikolay Minskiy continue ses activités littéraires : il fait toujours paraître ses poèmes, ses livres et ses articles, il donne des conférences et fait des traductions. En plus de Salammbô qu’il a traduit lors d’un de ses séjours parisiens, il réalise de nombreuses traductions de plusieurs langues[105].

Un survol rapide de la vie de Nikolay Minskiy montre bien les raisons pour lesquelles ses traductions ont continué d’exister, sans difficulté particulière, lorsque le régime soviétique a succédé au régime tsariste. En effet, fréquenter, avant la révolution, les milieux bolcheviques et travailler, par la suite, pour le nouveau pouvoir à l’étranger n’ont pas compté pour rien dans la pérennisation des œuvres du traducteur dans une période où, pourtant, le changement était un mot d’ordre impérieux. Par la suite, Nikolay Minskiy tire profit de son « exil » parisien pour améliorer et parfaire ses connaissances littéraires et surtout linguistiques, compétences qui lui permettent de réaliser une traduction du français vers le russe d’une grande qualité. De plus, le fait de mettre son expérience et son savoir au service de la traduction d’œuvres classiques le place de facto dans le paradigme des traducteurs que l’on considère comme « sérieux ». Et, enfin, Nikolay Minskiy est plébiscité aussi en Russie postsoviétique parce qu’il apparaît comme un représentant exemplaire des intellectuels russes émigrés qui se sont opposés à l’élite des apparatchiks soviétiques. Bref, pour user d’un raccourci quelque peu sommaire, on pourrait dire que Nikolay Minskiy a saisi toutes les occasions qui se présentaient à lui et qu’il possédait toute la plasticité requise pour traverser indemne les vicissitudes de l’Histoire. Ses positions dans les champs culturel et politique et ses dispositions artistique et linguistique expliquent sa consécration en tant que traducteur et la longévité de sa traduction de Salammbô. Celle-ci, en effet, reste une référence incontournable depuis son élaboration, en 1913, jusqu’à nos jours.

Mais le sort de Nikolay Minskiy est une exception dans l’histoire mouvementée de la traduction soviétique. En effet, dans les années 1930-1940, les meilleurs traducteurs de cette époque sont broyés dans les meules de l’Histoire. À cet égard, le sort qu’a connu l’un des traducteurs de L’Éducation sentimentale est particulièrement instructif et paradigmatique. En 1935, ce roman paraît dans les Œuvres choisies, en dix volumes, de Gustave Flaubert dans une retraduction d’Andrey Fyodorov et d’A. V. Dimitrevskiy. En fait, « A. V. Dimitrevskiy » est le pseudonyme de Dmitriy Ousov[106], écrivain et traducteur russe, poète de l’« Âge d’argent ». En 1934, sous son vrai nom, Dmitriy Ousov fait paraître une monographie, Les Principes essentiels du travail de traduction. Les deux traducteurs, qui ont traduit de concert le roman flaubertien, étaient amis, adhéraient aux mêmes principes en ce qui concerne la traduction et avaient projeté de rédiger tous les deux un ouvrage théorique portant sur la traductologie – ce projet collectif, néanmoins, n’a pas vu le jour. On peut donc être surpris de voir que le nom de Dmitriy Ousov est littéralement effacé à l’occasion de la nouvelle publication de la traduction de L’Éducation sentimentale, en 1947, dans la réédition des Œuvres choisies de Gustave Flaubert. Il faut savoir que, à partir de cette date, la traduction russe du roman de Flaubert continuera à être attribuée au seul Andrey Fyodorov. Ce fait n’a rien d’anecdotique, car cette traduction compte dans le paysage littéraire soviétique : elle est l’unique traduction qui soit publiée – une quinzaine de fois en URSS et une dizaine de fois après sa fin –, et chaque édition de la traduction est tirée, en moyenne, à 200 000 exemplaires, ainsi celle de 1989 ne compte-t-elle pas moins de 900 000 exemplaires[107].

Cet effacement du nom d’un coauteur d’une traduction, victime de la Grande Terreur, et la production d’une nouvelle retraduction révisée par le coauteur survivant montrent à quel point, en URSS, considérations politiques et projet de retraduction des œuvres de Gustave Flaubert s’enchevêtrent. Le « cas » Dmitriy Ousov en est l’illustration exemplaire. Celui-ci est bilingue : il a vécu, dans son enfance, deux années, en Allemagne, et il écrit ses poèmes en allemand. En 1931, il commence à travailler au sein de l’équipe qui rédige le Grand dictionnaire allemand-russe ; il y exerce les fonctions de responsable de la phraséologie. Mal lui en a pris, car l’« affaire du dictionnaire allemand » – ou l’affaire « des fascistes russes » – a été une des premières affaires politiques qui éclate à l’époque de la Grande Terreur. En effet, en 1935, les autorités bolcheviques arrêtent plus de 140 personnes d’origine allemande et des philologues germanistes, c’est-à-dire, peu ou prou, tous ceux qui connaissent l’allemand. Les linguistes sont accusés de participer à la « fascisation » des esprits par l’entremise du Grand dictionnaire allemand-russe. La rédactrice en chef du dictionnaire, Elizaveta Meyer et le traducteur de La Tentation de saint Antoine, Mikhaïl Petrovskiy sont fusillés. Dmitriy Ousov, quant à lui, est arrêté et déporté dans le camp de Belbaltlag. Il échappe, tout comme quelques autres scientifiques, de justesse au peloton d’exécution grâce à l’intervention de Romain Rolland. Après sa libération, en 1940, Dmitriy Ousov rentre du camp, en étant déjà très malade. Il évite une seconde arrestation par miracle, car il quitte Leningrad rapidement (pendant son séjour, il a quand même l’occasion de rendre visite à son ami, Andrey Fyodorov), pour rejoindre sa femme à Tachkent, la ville où elle était déportée en tant qu’« épouse de terroriste ». Dmitriy Ousov meurt en 1943 dans cette ville. Son nom, censuré en URSS depuis 1935, n’est réhabilité qu’en 1989. On peut même dire que son pseudonyme a subi les « coupes » de la censure, puisque sur la couverture de sa traduction de Germinal d’Émile Zola, parue en 1957, il est amputé d’un « i » : « D(i)mitrievskiy ». En fait, ayant été formé en Russie avant la révolution bolchevique et issu d’une famille d’intellectuels, il n’a jamais pu s’accommoder du nouveau régime politique. Il a trouvé dans la traduction et le travail dans le Grand dictionnaire allemand-russe un refuge psychologique et spirituel qui, en définitive, lui a coûté très cher. Andrey Fyodorov[108], le co-auteur avec lui de la traduction de L’Éducation sentimentale, a connu un autre sort. Devenu une référence incontestée en traductologie et en littérature, il est considéré comme le fondateur de la théorie de la traduction soviétique. Il meurt, bien après la chute de l’URSS, en 1997, à l’âge de 91 ans. « Sa » retraduction russe de L’Éducation sentimentale est toujours considérée comme une traduction canonique.

Isay Mandelchtam[109], l’auteur de la retraduction de Bouvard et Pécuchet, parue chez A. Lounatcharskiy / M. Eykhengolts, connaît le même sort tragique que l’un des traducteurs de L’Éducation sentimentale. En effet, en 1935, Isay Mandelchtam[110] est arrêté et déporté avec sa famille de Leningrad à Oufa (Oural), où, en 1938, il est de nouveau arrêté et condamné à trois années de camp. Dans les années 1940, dans l’impossibilité où il se trouve de rentrer à Leningrad, il reste vivre en province, tout en continuant son travail de traducteur. Il traduit, en particulier, les œuvres d’Alexandre Pouchkine en allemand. En 1951, Isay Mandelchtam est à nouveau arrêté et déporté au Kazakhstan ; très malade, il y meurt trois ans plus tard, en 1954 – ironie du sort : un an après la mort de Staline. Mais, malgré ce destin tragique et ces vicissitudes, un grand nombre de ses traductions, sous le couvert de l’anonymat ou d’un nom d’emprunt, ont continué à être publiées et diffusées en URSS. Sa version du roman flaubertien est rééditée, quant à elle, une fois, en 1956. La réhabilitation officielle d’Isay Mandelchtam n’a lieu qu’en 1962.

La proscription d’Isay Mandelchtam appelait la mise en œuvre d’une nouvelle retraduction de Bouvard et Pécuchet. Et de fait, en 1971, la « dernière » version russe du roman, réalisée par Mariya Vakhtyorova[111], voit le jour dans Œuvres en quatre volumes, dirigées par Nikolay Lyoubimov (Moscou, Pravda)[112]. Mariya Vakhtyorova-Petrovskaya est l’épouse du célèbre traducteur des auteurs antiques et directeur du département de littérature antique à l’Institut de littérature mondiale, Fyodor Petrovskiy[113]. Le frère de ce dernier, Mikhaïl Petrovskiy[114], a traduit deux versions de La Tentation de saint Antoine (celle de 1849 et de 1874), tandis que Mariya Vakhtyorova, sa belle-sœur, s’est chargée de la version de 1856. En 1935, Mikhaïl Petrovskiy, le « dernier » traducteur de La Tentation de saint Antoine, publié chez A. Lounatcharskiy / A. Eykhengolts, comme nous l’avons indiqué plus haut, est arrêté dans le cadre de l’« affaire du dictionnaire allemand », comme son collègue, Dmitriy Ousov. Le sort des deux frères Petrovskiy diffère quelque peu : Mikhaïl est, d’abord, déporté à Tomsk, et, puis, en 1937, fusillé ; son frère, Fyodor, lui aussi, est arrêté plusieurs fois, mais, finalement libéré, il peut continuer son travail scientifique à Moscou. La Tentation de saint Antoine n’a plus jamais été retraduite. La traduction de Mikhaïl Petrovskiy n’a jamais connu une publication séparée, car elle n’a été publiée que dans des éditions en plusieurs volumes (en 1956, 1971, 1983) des œuvres de Flaubert.

À peu près à la même période où Mikhaïl Romm réalise son film muet Boule de suif (1934), son frère aîné, Aleksandr Romm[115], fait paraître chez A. Lounatcharskiy / M. Eykhengolts une nouvelle traduction de Madame Bovary. Bien que les critiques aient apprécié positivement cette traduction, celle-ci sera remplacée, en 1958, par la traduction de Nikolay Lyoubimov. Ce n’est qu’après la chute de l’URSS que la traduction de Madame Bovary par Aleksandr Romm refera surface et sera republiée à plusieurs reprises (au moins sept fois). La mise à l’écart des projets de traduction et d’édition du roman de Gustave Flaubert par Aleksandr Romm peut, lui aussi, s’expliquer par le sort tragique qu’a connu son traducteur. En effet, pendant la guerre, il est affecté, en qualité de reporter de guerre, dans la flotte de la Mer Noire, et est envoyé sur le front. En récompense de ses activités militaires, il est même décoré en 1942. Il n’en reste pas moins que sa disparition reste bien mystérieuse et soulève de nombreuses questions. En effet, on sait qu’en 1943 il écrit une lettre à Staline, où il dénonce toutes les irrégularités qui se passent dans la flotte, en Crimée. Après cette initiative, il est révoqué, éloigné du front et envoyé à l’arrière, à Sotchi. Le 2 octobre 1943, il s’empare d’une arme de fonction et se suicide. C’est, du moins, ce qu’on a annoncé à sa famille. Sa sœur n’a jamais obtenu de réponses précises aux questions qu’elle posait sur les détails de la mort de son frère. On notera, par ailleurs, que Mikhaïl Romm n’a jamais consenti à parler publiquement de son frère. Ainsi, pendant plus de 30 ans, le nom de celui-ci n’apparaît-il plus dans l’histoire des publications du roman flaubertien, même si sa traduction est considérée par un certain nombre de traductologues comme excellente, si ce n’est la meilleure. Il n’est donc pas étonnant que la traduction de Madame Bovary réalisée par Aleksandr Romm soit rééditée cinq fois (en 1933, 1935, 1936, 1944, 1947). En 1952, elle est revue et corrigée par Mark Eykhengolts ; cette version révisée sera publiée encore deux fois en 1956. Il faut rajouter que, en 1953, le réviseur de la traduction du roman, Mark Eykhengolts, meurt, épuisé moralement des suites des pressions qu’on exerçait sur lui dans les milieux scientifiques soviétiques.

Le processus de la naturalisation des textes russes de Gustave Flaubert en URSS ne clôt pas tout à fait leur soviétisation ; une autre étape est encore nécessaire, celle de la consécration de l’auteur par l’entremise de retraductions canoniques. Il faut souligner qu’on ne peut isoler une telle phase dans la traduction ukrainienne de Gustave Flaubert, car naturalisation et consécration s’y déroulent simultanément. En effet, faire paraître une traduction ukrainienne en Ukraine soviétique unifiée après la guerre devient de plus en plus difficile, sinon mission impossible. La « Renaissance fusillée », c’est-à-dire toute cette génération de traducteurs, de rédacteurs, d’éditeurs, d’illustrateurs, de théoriciens de la traduction en activité dans les années 1920-1930, comme l’indique le nom par lequel on la désigne, a été exterminée. Il s’ensuit que pour les jeunes traducteurs, mais aussi pour les survivants, tout projet de publication d’une traduction ukrainienne, pour aboutir, nécessite de vaincre de nombreuses réticences et de surmonter de nombreux obstacles. Il n’en reste pas moins que la traduction de Madame Bovary, quand elle se réalise, fait partie incontestablement des trésors de la littérature ukrainienne.

 

2.3 Consécration : Bovary ! Bovary ! Bovary !

 

Dans les années 1950-1970, on observe de nombreux signes de consécration de Gustave Flaubert en russe ; les retraductions canoniques en sont le premier. Ce processus d’uniformisation de la réception de Gustave Flaubert s’accompagne du rejet des textes traduits antérieurement. Certains noms doivent tomber dans l’oubli, d’autres signatures, vouées à légitimer le fonctionnement des nouvelles retraductions à l’époque du « socialisme victorieux », doivent émerger. C’est pourquoi les traducteurs consacrés sont choyés par le système éditorial soviétique. La « dernière » retraduction russe de Madame Bovary illustre parfaitement cette phase et ce système. Celle-ci est effectuée par Nikolay Lyoubimov et ne connaîtra pas moins d’une quarantaine de rééditions à partir 1958 ; son hégémonie sur le marché éditorial soviétique et aussi post-soviétique sera total. Nikolay Lyoubimov (1912-1992) est non seulement un traducteur soviétique, spécialisé dans la traduction du français et de l’espagnol, mais aussi un responsable des éditions d’État. À la différence de ses prédécesseurs, il a suivi une formation de traducteur. En effet, au début des années 1930, il fait ses études à Moscou, à l’Institut des langues vivantes, et plus précisément à la faculté de traducteurs. Il y fait une rencontre déterminante dans la personne de son professeur, Boris Griftsov, qui non seulement est enseignant, mais aussi critique littéraire et théoricien de la littérature[116]. Ce dernier, en outre, a participé à la traduction de la correspondance de Gustave Flaubert (éditée chez A. Lounatcharskiy / M. Eykhengolts). En 1933, fort de son diplôme de traducteur, Nikolay Lyoubimov est engagé par les éditions « Academia ». Comme c’est le cas pour un grand nombre de ses collègues, la même année, il est arrêté par le NKVD. Accusé à tort d’avoir fomenté des actes de terrorisme, le traducteur est condamné à trois ans de déportation à Arkhangelsk, où il trouve un emploi dans un journal – ce qui est une issue presque heureuse, si l’on considère le sort habituel qui était réservé à ses collègues déportés. Il regagne Moscou, en 1941, et continue sa carrière de traducteur, et ce même pendant la guerre. Il collabore avec différentes maisons d’édition et traduit, au début, des œuvres relativement médiocres. Mais, d’après son témoignage, il s’améliore peu à peu sur le tas et la reconnaissance ne se fait pas attendre ; si bien que, dès 1942, il devient membre de l’Union des écrivains soviétiques.

À partir des années 1950, Nikolay Lyoubimov est considéré comme le traducteur principal et accrédité des œuvres appartenant à la littérature française. Il est très productif et le rythme de parution de ses textes, qui sont majoritairement des retraductions, est assez impressionnant ; en effet, on peut mettre à son actif la traduction de plus d’une vingtaine de grands romans et de pièces de théâtre de la littérature classique française[117]. Il est vrai que sa stratégie de (re)traducteur consiste essentiellement à renouveler les traductions existantes, en adaptant les textes des écrivains français pour qu’ils soient conformes au style des grandes œuvres de la littérature classique russe. Ainsi, selon le témoignage de son fils, « en abordant la traduction d’un maître étranger nouveau, il commençait par rechercher son analogue russe. […] Son Flaubert ne serait jamais né sans Gontcharov et Tourgueneff »[118]. Ensuite, il essaie d’écrire son texte comme s’il avait été composé par un grand classique. Il faut que le lecteur soviétique russophone – pour le plus grand nombre de lecteurs le russe n’est pas la langue maternelle – perçoive l’œuvre de l’auteur français traduit à travers le filtre de la littérature russe, comme si celle-ci en constituait son intertexte fondamental.

La traduction « ethnocentrique », pour employer un terme d’Antoine Berman, de Madame Bovary qu’effectue Nikolay Lyoubimov est publiée aussi dans l’édition qu’il dirige lui-même – Œuvres en quatre volumes de Gustave Flaubert (Moscou, Pravda, 1971). La passion pour les écrivains classiques russes qu’il ressent le conduit à republier, 85 ans[119] après leur première parution, les traductions d’Ivan Tourgueneff qui sont révisées à cette occasion. Il rejette, en revanche, la retraduction de La Légende de saint Julien l’Hospitalier effectuée par Maksimilian Volochin et celle d’Hérodias faite par Mark Eykhengolts. Quant au troisième conte, Un cœur simple, Nikolay Lyoubimov propose à propre sa fille, Elena Lyoubimova (1941-2001), de le retraduire. Le traducteur non seulement entreprend l’édition des œuvres de Gustave Flaubert, mais il dirige aussi celle des œuvres de Victor Hugo, d’Alphonse Daudet, de Prosper Mérimée. On fera remarquer, en passant, que, contrairement à ce que l’on pourrait s’attendre d’un spécialiste de la littérature française, Nikolay Lyoubimov n’a jamais franchi les frontières de l’URSS, et que, de ce fait, il ne connaissait in concreto ni la France, ni d’autres pays francophones d’ailleurs. Il ne se contente pas de traduire, il publie aussi des ouvrages dans lesquels il revient sur son métier de traducteur pour commenter et expliquer ses choix traductologiques (La Traduction est un art, 1982 ; Les Mots impérissables, 1988). À ce propos et d’une façon complémentaire, on trouve dans les trois volumes de son autobiographie des indications précieuses qui permettent de saisir, au plus près, comment il voit, définit et justifie sa « posture traductive »[120] (La Floraison éternelle, 2000-2007). Dans un ouvrage posthume, qui n’est pas sans rappeler un plaidoyer pro domo, il prend soin de mentionner les louanges que ses pairs lui ont adressées à l’occasion de la publication de ses traductions, et de justifier ainsi son statut du traducteur consacré.

La traduction de Madame Bovary assure également un statut de traducteur consacré à un Ukrainien, Mykola Loukach[121]. Cet homme de lettres qui appartient à la « génération des soixantièmes »[122] est l’auteur d’une traduction qui fait référence. Celle-ci a joué un rôle capital dans la constitution et la vitalité de la culture ukrainienne. Car, d’une part, certes, elle a participé à l’enrichissement et à l’extension d’un patrimoine littéraire déjà bien florissant. Mais, surtout, d’autre part, eu égard à la richesse et à la splendeur du style de Gustave Flaubert, elle a permis la constitution d’une sorte de « fonds de réserve littéraire » dont les auteurs ukrainiens vont se servir comme d’une ressource mise à leur disposition pour fonder et diffuser une langue ukrainienne revivifiée et vivante. En effet, à cette époque, l’emploi d’une langue authentique est très délicat, voire interdit, dans la littérature ukrainienne, mais toléré – ou échappe à la vigilance de la censure, prestige et alibi culturels aidant – dans la traduction des grands auteurs français. C’est en 1955 que Mykola Loukach publie ses trois grandes traductions, celles de Madame Bovary, de Faust et de Don Quichotte. En 1956, commence, à proprement parler, sa consécration non seulement en tant que traducteur – c’est à ce titre qu’il devient membre de l’Association des écrivains ukrainiens –, mais aussi en tant que traductologue. Il donne, ainsi, des conférences qui lui permettent de faire connaître et diffuser ses conceptions. Il obtient, très vite, un statut d’expert reconnu dont les jugements critiques sur les traductions en cours font autorité. Sa réputation et son expertise est également reconnue par ses pairs : il est nommé membre de la rédaction de la revue « L’Univers » qui publie des traductions d’œuvres de littératures étrangères ; on fait appel à lui pour réviser les traductions de ses collègues. Par ailleurs, il participe à la rédaction et à l’édition de dictionnaires.

Pour Mykola Loukach, un des premiers devoirs de la traductologie ukrainienne consiste à lutter contre la tendance à la russification de la langue ukrainienne – il relève pas moins de cinquante manières différentes de la russifier. On se doute que cette exhortation est loin d’être approuvée et appréciée par les autorités soviétiques. Mais, cela ne l’empêche pas, dans les années 1960, d’être reconnu comme un traducteur consacré et incontournable, comme en témoignent l’ampleur et la diversité de la liste de ses publications – on n’y compte pas moins de vingt-trois auteurs traduits en ukrainien. Mais, dès les années 1970, ses prises de position en tant que traductologue suscitent des critiques de plus en plus virulentes ; on lui reproche, en particulier, l’emploi inconsidéré de mots qui n’auraient pas d’autre intérêt que d’être connotés comme « ukrainiens », alors que ce ne sont que des mots rares, archaïques ou idiolectaux. À la suite de ces critiques, il rencontre des difficultés sérieuses pour publier ses traductions. De plus, l’aspiration qu’il manifeste pour la liberté d’expression et les liens qu’il entretient avec certains dissidents soviétiques le marginalisent et l’excluent peu à peu du champ littéraire officiel et dominant. Et, en 1973, arrive à Mykola Loukach ce qui devait arriver conformément à la logique implacable du système : il est licencié, il doit quitter tous ses postes et est privé, de ce fait, non seulement de toutes ses responsabilités, mais aussi de tout moyen de subsistance. Malgré les répressions qu’il subit de la part du pouvoir en place et de l’extrême pauvreté dans laquelle il vit, le traducteur ne vient pas à résipiscence et ne prononce aucun mea culpa. Il est indéniable que sa force de caractère, son courage et le destin emblématique de ce révolté qui reste envers et contre tout un insoumis pèsent de tout leur poids dans le processus de consécration qu’il connaîtra en Ukraine après l’effondrement de l’URSS. L’interdiction de publier ses textes n’est levée seulement qu’en 1979, notamment à l’occasion de la parution de ses traductions de poèmes de Paul Verlaine, de Guillaume Apollinaire et d’autres poètes européens. Mais les réticences du pouvoir persistent, si bien que c’est seulement après la mort de Mykola Loukach, qui advient dans les dernières années d’existence de l’URSS, que sont publiés ses textes demeurés par la force des choses des écrits inédits.

Pour en revenir à Madame Bovary, notons que cette œuvre est traduite dans des délais relativement courts. En effet, Mykola Loukach reçoit la commande de l’éditeur de traduire le roman de Gustave Flaubert le 25 janvier 1954. La traduction part à l’imprimerie le 10 juin 1955, pour être éditée en 30 000 exemplaires. Cette première traduction ukrainienne du roman flaubertien sera rééditée en URSS encore à deux reprises : en 1961, dans les Éditions d’État ukrainiennes de la littérature (avec un tirage de 15 000 exemplaires), et dans les Œuvres de Gustave Flaubert en deux volumes (Dnipro, 1987, avec un tirage de 250 000 exemplaires). Pour élaborer sa traduction de Madame Bovary, Mykola Loukach consulte la traduction de O. Boublyk-Hordon, mais aussi des retraductions russes. Le traducteur se dit à la recherche de moyens de traduction différents, mais toujours « adéquats » (Gideon Toury). Si l’on considère de près le travail et les positions défendues par ce traducteur, force est de constater que chez Mykola Loukach le projet de sauvegarder sa langue maternelle va de pair avec le désir et la passion de traduire[123]. Tel est le véritable enjeu, peut-être, de toute traduction digne de ce nom, car, comme le suggère Paul Ricœur :

Qu’est-ce que [les] passionnés de traduction ont attendu de leur désir ? [...] l’élargissement de l’horizon de leur propre langue – et encore ce que tous ont appelé formation, Bildung, c’est-à-dire à la fois configuration et éducation, et en prime [...] la découverte de leur propre langue et de ses ressources laissées en jachère[124]

Ce rappel de quelques données historiques montre à quel point la traduction du roman flaubertien le plus édité en URSS représente un modèle paradigmatique du processus de consécration d’un traducteur dans un pays totalitaire. Le cas de Nikolay Lyoubimov est à cet égard exemplaire. En effet, celui-ci est l’auteur d’une traduction canonique (les traductions concurrentes ne sont plus éditées) et officielle (elle est légitimée par le pouvoir soviétique qui a sous sa coupe les milieux éditoriaux) de Madame Bovary. Cette position dominante s’explique par l’appui que lui prodigue le pouvoir qui lui apporte un soutien non seulement éditorial (il est lui-même éditeur) et commercial (l’État détient le monopole en matière d’édition), mais aussi idéologique (sa biographie et son comportement ne présentent ni « défauts » manifestes ni déviances condamnables). Son activité et sa posture traductive s’inscrivent, d’un point de vue artistique, dans la continuité des traditions de la littérature classique de la Grande Russie. En revanche, la traduction ukrainienne de Madame Bovary exemplifie la rupture qui peut se produire dans une série traductive, car la traduction canonique n’y est pas une retraduction. Sa canonisation tient beaucoup à la personnalité de son auteur, Mykola Loukach qui, malgré l’ostracisme dont il était frappé par un pouvoir qui tentait de l’exclure du champ littéraire, est considéré par le lecteur et par ses pairs comme le Maître de la traduction ukrainienne. On comprend donc pourquoi, après la fin de l’URSS, les traductions du roman par Aleksandr Romm et Aleksandra Tchebotarevskaya sont à nouveau rééditées, alors que celle de Nikolay Lyoubimov ne devient qu’une traduction parmi bien d’autres, car elle est hors sol et, d’une certaine manière, démonétisée, symboliquement parlant, par le cours de l’Histoire.

Conclusion

Comme nous l’avons montré, la constitution du système de l’édition centralisée en URSS va de pair avec l’uniformisation de la réception de l’œuvre de Gustave Flaubert qui se fait majoritairement en russe. Remplacer en urgence les traductions qui existaient avant la Révolution d’octobre est l’objectif premier du pouvoir bolchevique qui a l’intention d’éditer l’auteur français. C’est pourquoi la retraduction qu’on a sous les yeux est souvent la résultante du travail de multiples acteurs aux objectifs divers, sinon différents (éditeurs, traducteurs, hommes politiques, etc.) et de maintes opérations de traduction (révision, correction, compilation). La construction de la réception soviétique de l’œuvre de Gustave Flaubert, avant 1930, se fait donc à partir d’un nombre restreint de retraductions inédites. Par la suite, la survenue et l’essor de textes nouveaux en vue d’instituer la naturalisation de l’auteur français dans le nouvel empire tournent rapidement court. En effet, dans la logique du pouvoir, il est impérieux de re-retraduire les textes de l’auteur français pour que sa réception ne passe plus par l’entremise de traducteurs indésirables et hostiles aux temps nouveaux. La proscription des traducteurs entreprise par le pouvoir soviétique implique, rapidement, la mise en chantier de retraductions constituées de textes révisés et/ou rebaptisés (les noms des traducteurs sont déformés ou tout simplement effacés). Cette opération de camouflage et d’invalidation des traductions précédentes ayant été accomplie, il est procédé à l’institution de traductions canoniques et à la consécration de l’écrivain français dans le champ littéraire soviétique.

Si la (re)traduction est un processus toujours inachevé, la canonisation d’une traduction, en revanche, vise à mettre un point final à une série qui, par définition, devrait rester ouverte. Les retraductions approuvées par l’appareil éditorial soviétique qui a l’intention de publier massivement le classique français entrent donc dans l’espace littéraire national et, vouées à être intangibles, s’y fixent durablement. Force est de constater que ces textes continuent de fonctionner ainsi encore aujourd’hui sur le territoire de l’ex-URSS, car aucune retraduction nouvelle des grandes œuvres littéraires de Gustave Flaubert n’a vu le jour à l’époque postsoviétique. S’il existe une exception à ce cours des choses, c’est bien celle qui est constituée par le processus de la retraduction des œuvres de Gustave Flaubert en Ukraine soviétique. En effet, l’élaboration des retraductions des œuvres flaubertiennes en ukrainien reflète le désir des traducteurs de sauvegarder et de développer leur patrimoine linguistique, soit, pour le dire avec les mots de Paul Ricœur, d’œuvrer à « la découverte de leur propre langue et de ses ressources laissées en jachère ». En effet, la (re)traduction devient parfois une opportunité pour engager une compétition stylistique avec le « grand frère », compétition dont la reconnaissance et la légitimité de la langue ukrainienne sont l’enjeu.

On a vu combien la figure du traducteur importe dans ce processus de retraduction des œuvres de Gustave Flaubert en URSS. Sa posture traductive (sa personnalité, son histoire personnelle, sa conception de la traduction, son rapport aux langues, aux œuvres et aux auteurs qu’il traduit) décide, en premier lieu, de la pérennité de son texte ; elle est la variable principale qui conditionne la consécration, la « disgrâce » ou le retour d’une traduction dans l’espace littéraire et éditorial. Ajoutons que l’image légitime du traducteur, « dominant symboliquement et dominé économiquement »[125], est étroitement dépendante des capacités de ce dernier à pouvoir accumuler un capital de notoriété (privilèges accordés à ses publications, omniprésence dans le champ littéraire et critique) et un capital de légitimité professionnelle (reconnaissance par ses pairs, occupation de postes importants, etc.). Les agents, qui agissent et qui comptent dans ce processus de légitimation et de consécration des traducteurs, sont donc essentiellement l’éditeur (de facto l’État, en URSS) et le spécialiste responsable de la publication qui fait aussi partie de l’appareil éditorial. Qu’en est-il du lecteur ? Mais ceci est une autre histoire, dirait Rudyard Kipling…

 

Voir la liste et la biographie succincte des traducteurs cités, répartition en fonction de leur statut (écrivains, professeurs, traducteurs professionnels).

 

NOTES

[1] Dans notre étude, nous considérons la retraduction comme un élément du processus itératif de la traduction qui peut être représenté sous la forme d’une série traductive. L’apparition de chaque nouvel élément de la série est due à toute modification du texte (et/ou du paratexte) de la traduction existante ayant un impact sur la réception de l’original. Ainsi, dans notre propos, le terme de « retraduction » recouvre-t-il aussi bien une « nouvelle traduction » originale d’un texte déjà traduit que la réécriture d’une traduction déjà existante.
[2] L’instruction d’Elizaveta Beketova (1834-1902), y compris l’apprentissage de plusieurs langues européennes, est assurée par sa famille. Elle s’adonne à des traductions d’œuvres littéraires et scientifiques à partir des années 1850. Parmi ses réalisations fort nombreuses, on relèvera les traductions des œuvres de George Sand, de Victor Hugo, d’Honoré de Balzac, de Guy de Maupassant, d’Alphonse Daudet, d’Alain-René Lesage ; mais aussi celles d’écrivains anglophones (Harriet Beecher Stowe, Elizabeth Gaskell, George Eliot, Charles Darwin, Henry Morton Stanley, Walter Scott, Oliver Goldsmith, William Thackeray, Francis Bret Harte, etc.). Elle traduit souvent ses contemporains, en privilégiant les auteurs d’ouvrages de littérature populaire. Pour l’anecdote, on peut rappeler qu’E. Beketova n’hésite pas à écrire à A. Tchekhov pour lui demander l’autorisation de traduire ses récits en français. Elle en fait quelques traductions, mais celles-ci n’ont jamais été publiées. Il est vrai que Tchekhov se montre très critique envers les traductions des Œuvres complètes de Guy de Maupassant (1896) parues dans un ouvrage auquel ont collaboré E. Beketova et ses deux sœurs : « L’édition des œuvres de Maupassant est pratiquement en entier composée de mauvaises traductions, faites majoritairement par des traductrices » (Tchekhov A. Correspondance. Accès :
http://feb-web.ru/feb/chekhov/texts/sp0/pi6/pi6-1981.htm (consulté le 20 juin 2016)). Ceci peut expliquer cela.
[3] Aleksandra Koublitskaya-Piottoukh (1860-1923) est une femme de lettres qui a traduit en russe notamment des textes de Victor Hugo, Alfred de Musset, Charles Baudelaire, Armand Sully-Prudhomme, François Coppée, Paul Verlaine, Alphonse Daudet, Gustave Flaubert, Guy de Maupassant et d’Honoré de Balzac. Certaines de ses traductions ont été révisées et préfacées par son fils, A. Blok.
[4] L’« Âge d’argent » désigne les deux premières décennies du XXe siècle en Russie, au cours desquelles on assiste à une rénovation de la culture classique russe qui prend des formes multiples, comme celles du modernisme, du symbolisme, du futurisme, de l’imaginisme et de l’acméisme, etc. Certains représentants de l’« Âge d’argent » ont joué un rôle important dans la (re)traduction des œuvres de G. Flaubert en russe, comme, par exemple, V. Ivanov, F. Sologoub, A. Tchebotarevskaya, V. Bryousov, N. Minskiy, D. Ousov, M. Volochin, A. Blok, I. Bounine et B. Zaytsev.
[5] Aleksandr Blok (1880-1921) est un des chefs de file des poètes symbolistes russes et peut être considéré comme un écrivain classique de la littérature russe du XXe siècle. On peut citer parmi ses œuvres les plus connues les recueils de poésie Cantiques de la Belle Dame (1903), Le Masque de neige (1907), Un matin gris (1920), et, surtout, le poème Le Douze (1918). Après la révolution d’Octobre, il accepte de collaborer avec le pouvoir bolchevique qui ne perd pas l’occasion d’exploiter sa notoriété, en le nommant dans différents organismes d’État. Peu de temps après, il commence à douter du bien-fondé de son engagement fervent, mais une mort précoce met fin à toute velléité d’exil. Poète de l’« Âge d’argent », A. Blok est aussi critique littéraire, dramaturge et traducteur. Il traduit notamment en russe des poèmes d’Heinrich Heine, de Sébastien-Charles Leconte, de Johan Ludvig Runeberg, de Zacharias Topelius, de Jacob August Tegengren, de Vilis Plūdonis et d’Avetiq Isahakyan. Il n’en reste pas moins que les critiques considèrent en général que le traducteur est loin d’avoir le génie du poète.
[6] En 1880, dans Tourgueneff I., Œuvres en dix volumes (Moscou, Brat’ya Salaevy) ; en 1896, à Saint-Pétersbourg, chez T. Kouzin.
[7] Ieronim Yasinskiy (1850-1931) est écrivain, journaliste, poète, critique littéraire, éditeur et traducteur russe. Il est né à Kharkіv, dans la famille d’un avocat. Il fait ses études dans les universités de Kyïv et de Saint-Pétersbourg. En 1870, il entame une carrière de journaliste, et publie des articles, souvent satiriques, dans plusieurs revues et journaux. Plus tard, il édite lui-même quelques journaux et revues. Il devient connu comme écrivain dans les années 1880. I. Yasinskiy est souvent critiqué par ses contemporains qui lui reprochent ses multiples volte-face dans ses engagements politiques, son absence de principes et son comportement conformiste vis-à-vis des pouvoirs qui changent. Ainsi, à l’arrivée des bolcheviques au pouvoir, en 1923, à l’âge de 73 ans, adhère-t-il sans autre forme de procès à leur parti. Et « tout naturellement », c’est cette année qu’il choisit de traduire en russe le poème de Friedrich Engels, Le Soir. De même, sa passion pour l’esthétisme élitiste de Gustave Flaubert laisse place subitement à une admiration sans bornes pour Émile Zola qui sait « attirer les masses populaires ». Cette versatilité explique, en partie, pourquoi, bien qu’il ait été un homme de lettres de talent, il n’a pas pu trouver une place à sa mesure et qu’il aurait méritée dans l’histoire littéraire de son pays. Il n’en reste pas moins qu’il fait partie incontestablement des personnalités qui ont contribué à la promotion et à la diffusion de la littérature étrangère en Russie. Outre les écrits de Flaubert, I. Yasinskiy a traduit en russe des œuvres de Knut Hamsun, de Frederick Marryat, de Mark Twain ; il a révisé, aussi, les traductions des œuvres d’Arthur Conan Doyle.
[8] Il n’existe que six auteurs qui ont réalisé deux (re)traductions des œuvres flaubertiennes (dont cinq dans la période qui précède l’URSS).
[9] Nous n’avons pas trouvé de renseignements sur l’identité de ce traducteur ; on peut donc supposer que nous avons affaire, ici, à un pseudonyme. Ce traducteur est parfois confondu avec un homonyme, Innokentiy Annenskiy (1855-1909), critique littéraire, traducteur et, surtout, poète, qualifié de « Mallarmé russe ». À la suite à nos recherches, nous avons pu constater que le nom d’Аn. Annenskiy se retrouvait également inscrit sur la couverture des traductions des œuvres d’Anatole France, parues en 1909 (rééditées en 1911), dans la maison d’édition où étaient parues précisément les traductions de La Légende de saint Julien l’Hospitalier et d’Hérodias.
[10] Nikolay Sobolevskiy traduit plusieurs œuvres d’écrivains français qu’il publie dans la même maison d’édition, à la même époque, c’est-à-dire, entre 1909 et 1915 ; parmi celles-ci, on signalera les œuvres d’Alfred de Musset, de Pierre Loti, d’Alphonse Daudet (Tartarin de Tarascon) et de Guy de Maupassant (Boule de suif, Le Papa de Simon, Sur l’eau, Une partie de campagne, La Maison Tellier, La Femme de Paul, En famille, Au printemps, Les Tombales). Certaines d’entre elles sont rééditées dans les années 1920, d’autres en 1935-1936. Ses traductions des œuvres de Jean Giono et d’Anatole France paraissent aussi dans les années 1930. N. Sobolevskiy traduit en russe non seulement des œuvres littéraires, mais aussi des ouvrages critiques, comme par exemple : Philosophie de l’art d’Hippolyte Taine (1912), La Russie et les Russes d’Ivan Tourgueneff (1915) et Le Socialisme en Belgique de Jules Destrée (1906).
[11] La maison d’édition « Polza » (L’Utilité) a été fondée à Moscou, en 1906, par Vladimir Antik (1882-1972). Ensuite, elle a été réorganisée en une société par actions, « La Bibliothèque universelle ». Ses objectifs étaient culturels et éducatifs. Plusieurs personnalités éminentes de la culture russe lui ont apporté leur concours : V. Bryousov, F. Sologoub, A. Tchekhov, etc. Au sein de la série principale de la maison d’édition, « La Bibliothèque universelle », on relève un grand nombre de traductions de classiques de la littérature étrangère ; celles-ci sont publiées sous la forme de volumes bon marché tirés à de nombreux exemplaires – de 1906 à 1918, les éditions publient environ 1300 numéros. En 1918, la maison d’édition a été municipalisée. Elle a édité, en tout, cinq œuvres de Gustave Flaubert : Salammbô (en 1902, 1903 et 1912), Madame Bovary (en 1914) et Trois contes (en 1908, 1910 et 1915).
[12] Cette traduction a été commandée au poète par Z. Grjebine, directeur de la maison d’édition « Chipovnik » (L’Églantier), à l’occasion de la publication des œuvres complètes de G. Flaubert éditées en 1913-1915. La mère d’A. Blok, A. Koublitskaya-Piottoukh, est chargée de traduire la correspondance de Flaubert, traduction qu’A. Blok révise. La traduction de la correspondance paraîtra (Flaubert G. Œuvres. Nouvelles traductions de la dernière édition (jubilaire), vol. VIII, Saint-Pétersbourg, Chipovnik, 1915), mais l’édition restera incomplète (trois volumes annoncés ne sont pas publiés). C’est dans cette même maison d’édition qu’A. Blok publie également ses Drames lyriques (en 1908). Ses poèmes, en revanche, seront édités toujours par Z. Grjebine, en 1920, mais cette fois-ci à Berlin.
[13] Voir Galina Modina, « Le motif des tentations dans La Tentation de saint Antoine de Flaubert », dans Mythes & Religions, mis en ligne le 19 janvier 2009 (en français). Accès :
http://flaubert.revues.org/622 (consulté le 20 juin 2016).
[14] Serguey Yakoubovitch était ce qu’on peut appeler un « mondain » qui vivait à Kyïv. Il était en vogue dans le cercle des « nouveaux romantiques » russes qui le prénommaient « l’âme des soirées kyïviennes ». Il a entretenu des liens d’amitié, notamment, avec I. Yasinskiy. Homme très cultivé et ironique, il s’est donnée le défi de traduire en russe La Tentation de saint Antoine. Cette traduction a été son seul et unique livre publié (voir Vera Domiteeva, Vroubel, Moscou, Molodaya Gvardiya, coll. « La Vie des grands hommes », 2014, 480 p. (en russe)).
[15] La révision de la traduction est effectuée par Aleksandr Chvyrov (1879-1946). Éditeur, critique littéraire et traducteur russe, il a fait ses études à l’Université de Saint-Pétersbourg. En plus de la publication en russe de La Tentation de saint Antoine, dans « Le Messager de la littérature étrangère », il publie cette traduction en volume séparé. Émigré à Paris, où il meurt, A. Chvyrov continue son activité éditoriale, en travaillant dans le journal parisien édité en russe, « Les Dernières nouvelles ». En 1907, il fait paraître un recueil, « L’Essence du christianisme », qui contient La Tentation de saint Antoine, sans indication du nom du traducteur (Saint-Pétersbourg, Société de publication de la littérature, Éditions d’A. Chvyrov, 364 p.).
[16] Boris Zaytsev (1881-1972) est un écrivain et un traducteur russe, connu surtout pour ses activités littéraires pendant son immigration en France. Il est né à Orel, dans la famille d’un ingénieur des mines, devenu par la suite directeur d’une usine. Il fait ses études secondaires à Kalouga et à Moscou. Il fréquente plusieurs établissements supérieurs (l’Institut des mines de Saint-Pétersbourg, l’École Technique ou l’Université de Moscou), mais il n’y termine jamais ses études. Car, soit il en est exclu à cause de ses activités politiques, soit il les abandonne, poussé par le désir irrépressible d’embrasser une carrière littéraire et convaincu, par conséquent, qu’il lui faut renoncer à succéder à son père dans les affaires de celui-ci. C’est à cette époque qu’il commence à écrire ses premières œuvres littéraires, et, en 1901, il s’adresse même à A. Tchekhov pour lui demander son avis sur la qualité de ce qu’il écrit. Il obtient, sans difficulté, l’approbation du maître. Les débuts littéraires de B. Zaytsev sont prometteurs : ses œuvres connaissent un réel succès ; il les publie dans plusieurs revues ; ses livres sont réédités plusieurs fois de suite. Le jeune écrivain est même accepté dans un cercle littéraire renommé, « Le Mercredi », qui rassemble, entre autres, I. Bounine, M. Gorki, L. Andreïev et, bien évidemment, A. Tchekhov. À partir de 1904, il voyage souvent ; il séjourne, par exemple, quatre ans en Italie (1907-1911). Par la suite, ressentant les premières atteintes de la pneumonie, il vit principalement à la campagne, près de Moscou. En 1922, il est élu président de la filiale moscovite de l’Union panrusse des écrivains. Malade du typhus, il déménage avec sa famille à Berlin, pour y suivre un traitement. C’est dans cette ville qu’un autre émigré, Z. Grjebine, ancien directeur des éditions « L’Églantier » et, notamment, éditeur de Flaubert, fait paraître les œuvres de B. Zaytsev en sept volumes (1922-1923). Après un court séjour en Italie, en 1923, B. Zaytsev s’installe définitivement à Paris, où il vivra pendant presqu’un demi-siècle. Il travaille dans le journal « La Pensée russe », édité dans la capitale française. Sa notoriété devient si importante que, à partir de 1947, il est élu président à vie de l’Union des écrivains russes résidant en France. Dans les années 1950, l’écrivain fait partie de la commission qui s’occupe à Paris de la nouvelle traduction de l’Ancien Testament en russe. B. Zaytsev meurt dans cette ville, le 28 janvier 1972. Ses obsèques sont célébrées à la cathédrale Saint-Alexandre-Nevsky, celle précisément où avaient été prononcés les derniers adieux adressés à I. Tourgueneff et à I. Bounine ; il est enterré dans le cimetière russe de Sainte-Geneviève-des-Bois. B. Zaytsev méritait donc bien le surnom qu’on lui avait attribué, « le dernier cygne de L’âge d’argent », car il avait survécu à tous ses contemporains.
[17] Voir Boris Zaytsev, « Flaubert à Moscou », dans Zaytsev B., Œuvres en 5 volumes, vol 6. (supplémentaire) : « Mes contemporains : Mémoires. Portraits. Récits de souvenirs », Moscou, Rousskaya kniga, 1999, p. 61-65 (en russe) ; Galina Modina, « L’Histoire de la création du drame philosophique de G. Flaubert La Tentation de Saint-Antoine », Bibliotekovedeniye, n° 3, 2009, p. 50-51 (en russe).
[18] Voir Timofey Prokopov, « Tout ce que j’écris ne respire que la Russie. Boris Zaytsev : la vie et l’œuvre », dans Zaytsev B., La Lumière d’automne. Contes et récits, Moscou, Sovetskiy pissatel, 1990, p. 6-30 (en russe).
[19] Mikhaïl Engelgardt (1861-1915) est né dans une famille de grande noblesse, originaire de Suisse, qui vivait en Russie depuis le XVe siècle. Son père, Aleksandr Engelgardt, est un agrochimiste et un combattant politique (narodnik) connu. Sa mère, Anna Engelgardt est une traductrice et l’auteure d’un grand dictionnaire russo-allemand. M. Engelgardt, pour sa part, travaille dans plusieurs maisons d’édition. De 1891-1897, il publie essentiellement des biographies de savants (celles de Darwin, de Humboldt, de Prjevalski, de Cuvier, de Copernic, de Lavoisier, de Pasteur, entre autres), mais aussi des ouvrages portant sur l’anthropologie et sur la sociologie. Comme chercheur, il s’intéresse plus particulièrement au thème de la violence dans la société (Progrès comme évolution de la violence, 1899). À l’instar de sa mère, Mikhaïl gagne sa vie grâce aux traductions qu’il effectue. L’année même de la parution de Salammbô, sa traduction du roman d’Émile Zola L’Argent voit le jour à Saint-Pétersbourg (Imprimerie des frères Panteleev, 1898). M. Engelgardt traduit principalement des œuvres de langue anglaise ; parmi les auteurs qu’il aborde, on peut citer : J. R. Kipling, Ch. Dickens, C. Doyle, F. Marryat, M. Twain et, plus particulièrement, E. A. Poe dont il traduit une quinzaine d’œuvres. Son talent de traducteur ne s’exerce pas seulement sur des œuvres littéraires, mais aussi sur des ouvrages scientifiques ou de vulgarisation scientifique. Pour donner une idée de la variété des auteurs qu’il traduit, nous pouvons mentionner les auteurs suivants : le psychiatre suisse, A.-H. Forel ; l’égyptologue allemand, G. M. Ebers ; le philosophe anglais, J. Locke ; l’initiateur italien du mouvement futuriste, F. T. Marinetti. Il traduit aussi des extraits des œuvres de J.-J. Rousseau : L’Homme, sois humain (Saint-Pétersbourg, L’École et la vie, 1912) et Émile ou De l’éducation (Saint-Pétersbourg, L’École et la vie, 1913). Il entreprend, par ailleurs, la traduction d’une encyclopédie allemande en trois volumes, L’Homme et la femme, parue à Saint-Pétersbourg, en 1911.
[20] Zinoviy Grjebine (1877-1929) est éditeur, mais aussi dessinateur-caricaturiste et graphiste russe. Il est né près de Kharkiv, où il a fréquenté l’École des Beaux-Arts. Il continue sa formation artistique à Munich et à Paris. Il revient en Russie, en 1905. Il est, alors, arrêté pour avoir publié quelques revues satiriques. C’est à cette époque qu’il se rapproche de M. Gorki. En 1906, dessinateur censuré à qui on interdit de pratiquer son métier, il crée avec S. Kopelman, une maison d’édition, « L’Églantier ». Si l’on se fie aux témoignages de quelques-uns de ses contemporains, Z. Grjebine n’est en fait qu’un commerçant qui a fortune en rachetant à bon marché les droits d’auteurs d’écrivains nécessiteux. Son attitude vis-à-vis des autorités bolchéviques, soucieuses d’enrôler pour les servir les « anciens » du régime tsariste, a été plus qu’ambiguë, si ce n’est collaborationniste.
[21] Ioanna Bryousova-Rount (1876-1965) est traductrice du français ; elle est l’épouse du poète et de l’homme de lettres russe, Valeriy Bryousov (1873-1924), traducteur et traductologue également.
[22] Voir Zinaïda Venguerova, « Les archives parisiennes d’Alexandre Ouroussoff », L’Héritage littéraire, n° 3, t. 33-34, « La Littérature russe en France », 1939 (en russe). Zinaïda Venguerova (1867-1941), écrivaine, traductrice et critique russe, a été l’épouse de Nikolay Minskiy, traducteur consacré de Salammbô. Outre son article sur A. Ouroussoff, elle a écrit un article sur ses rencontres avec la fille cadette de K. Marx, Eleanor Aveling, traductrice de Madame Bovary. Elle rédige cet article, en 1933, à Paris, et l’envoie pour publication en URSS, à l’Institut Marx-Engels. Son texte, dont certains passages ont été censurés, n’a été publié qu’en 1963 (Rosina Negynski « Lettres de Zinaïda Afanasiyevna Venguerova à Sofia Grigoriyevna Balakhovskaya-Petit », Revue des études slaves, t. 67, fascicule 1, 1995, p. 187-236 (en russe)).
[23] Voir les cinq lettres de G. Flaubert, provenant des archives d’A. Ouroussoff et rachetées par l’URSS, en 1924, via « Maison Charavay », en original et en traduction russe, avec des commentaires : Mikhaïl Tolmachev, « Les lettres de Flaubert dans la collection d’autographes du prince A. I. Ouroussoff », La bibliothèque d’état de l’URSS V. I. Lénine. Le département des manuscrits. Les mémoires, Moscou, Série 21, 1959. Accès :
http://michaeltolmachev.ru/images/publikazii/pisma-flobera.pdf (consulté le 20 juin 2016). Sur A. Ouroussoff : Mikhaïl Tolmachev, « Sur l’histoire de la littérature française de la fin du XIXe siècle : Les lettres des écrivains français dans l’archive du prince A. I. Ouroussoff », dans Les Sources russes au service de l’histoire des littératures étrangères : Recueil de recherches et de matériaux sous la rédaction de l’académicien M. P. Alexéïev, Leningrad, La Science, 1980, p. 115-183 (en russe). Accès :
http://michaeltolmachev.ru/images/butylka/avtografy-francuzskih-pisatelei.pdf (consulté le 20 juin 2016).
[24] Ainsi, l’ « oukase d’Ems », prononcée en 1876, interdisait-elle la publication en ukrainien de tout texte original ou traduit, y compris les textes des partitions musicales, l’édition de livres en ukrainien, les mises en scène de pièces écrites en ukrainien, les concerts de chants ukrainiens, l’enseignement de l’ukrainien à l’école primaire, l’importation sur le territoire de l’Empire russe des livres en ukrainien sans autorisation spéciale préalable, etc.
[25] À partir de 1876, les cours à l’Université de Lemberg (Lviv), créée en 1874 par l’empereur Joseph II, sont donnés en ukrainien.
[26] Ivan Franko (1856-1916) est poète, critique et historien de la littérature, traducteur et homme politique ukrainien. Disciple de Mykhaïlo Drahomanov, il devient l’un des protagonistes du mouvement national. Il est considéré, après Taras Chevtchenko, comme la plus grande figure littéraire nationale, notamment en Ukraine occidentale.
[27] I. Franko traduit de nombreuses œuvres choisies dans des littératures étrangères très diverses. Parmi les auteurs français, il a un faible pour Victor Hugo et Émile Zola. Outre celles de Gustave Flaubert, il traduit aussi les œuvres de quelques-uns de ses contemporains, à savoir, par exemple, celles d’Alphonse Daudet, de Paul Verlaine, d’Anatole France, de Pierre Louÿs, de Jean Richepin et de Jean Moréas.
[28] Le journal pluridisciplinaire « Drouh » (L’Ami) a été créé en 1874 et édité par le cercle des étudiants de l’Université de Lviv, « La Fratrie académique » ; on relève parmi les membres du comité de direction les noms de I. Franko, M. Pavlyk et I. Beley. Les jeunes écrivains ukrainiens y publiaient leurs propres textes, mais aussi des traductions d’œuvres étrangères. Le tirage de ce journal estudiantin était relativement important (plus de 500 exemplaires). Il avait pour objectif principal d’informer les lecteurs ukrainophones sur tout ce qui se passait de nouveau dans la culture, la science et la vie politique européennes. Il a été aussi un lieu d’échanges entre les intellectuels ukrainiens provenant de différents pays. Le journal qui défendait les idées de la gauche radicale a été interdit par la censure autrichienne et fermé en 1877. Voir Bohdan Yakymovytch, « L’Activité éditoriale d’Ivan Franko : ad fontes », Visnyk Lvivs’koho ouniversytetou. Seriya Knyhoznavstvo, n° 3, 2008, p. 116-144 (en ukrainien).
[29] Ivan Franko, Œuvres en 50 volumes, Kyïv, Naükova doumka, Vol. 26 : « Les articles critiques sur la littérature (1876-1885) », 1980, p. 331 (en ukrainien).
[30] Mykhaïlo Drahomanov (1841-1895) est notamment l’auteur du célèbre discours sur l’état de la littérature en ukrainien prononcé, en 1878, à Paris, au premier Congrès littéraire (Michel Dragomanow, La littérature oukraînienne proscrite par le gouvernement russe, Lviv, 2001, 94 p. (en français). Accès :
suivre ce lien (consulté le 20 juin 2016)).
[31] Voir Volodymyr Matviïchyn, « La prose de Flaubert dans les activités d’Ivan Franko comme critique et traducteur », dans Matviïchyn V., Les liens littéraires franco-ukrainiens au XIXe – début du XXe siècle, Lviv, Vychtcha chkola, Éditions de l’Université de Lviv, 1989, p. 92-103 (en ukrainien) ; Yarema Kravets’, « La prose française dans les activités d’Ivan Franko comme traducteur et critique littéraire », Visvyk Lvivs’koho ouniversytetou. Seriya filolohitchna, n° 58, 2013, p. 241-261 (en ukrainien).
[32] Vasyl Chtchourat (1871-1848) est un homme de lettres, poète et traducteur. Il commence à traduire, principalement, de la poésie, très tôt, alors qu’il est encore au collège. Il publie d’abord sa traduction du récit d’Octave Mirbeau Vers le bonheur (publié à Lviv, dans le journal « L’Aube »). I. Franko le distingue et devient son premier critique et maître dans le domaine de la traduction. À partir de 1889, V. Chtchourat commence à publier ses traductions dans la presse de l’Ukraine occidentale (« Le Travail », « La Bucovine », « Le Messager de la littérature et de la science »). Il connaît de nombreuses langues (l’allemand, le français, le polonais, le russe, etc.) et traduit donc en ukrainien des œuvres qui viennent d’horizons culturels et géographiques très divers. Il est donc considéré, à juste titre, comme un des traducteurs ukrainiens les plus prolifiques de la fin du XIXe-début XXe siècle. Selon les témoignages de ses contemporains, il possède une maîtrise parfaite de la langue française. D’après certains témoignages, il est éduqué par une gouvernante française et grandit pratiquement dans une situation de bilinguisme. Ensuite, il perfectionne son français à l’université de Lviv. Parmi ses traductions françaises, on peut citer celles des contes de Guy de Maupassant (L’Ordonnance, 1896 ; Clair de lune, 1894 ; L’Infirme, 1893), des poèmes d’Alphonse de Lamartine, d’Alfred Musset, d’Alfred de Vigny, de Jean-Pierre de Béranger, de Théodore de Banville, de Théophile Gautier, de Charles Baudelaire, de Charles Leconte de Lisle, de François Coppée, de Sully Prudhomme, de Paul Verlaine, de Jean Richepin, de José-Maria de Heredia, de Stéphane Mallarmé, de Henri de Régnier et de Victor Hugo. Il est également traducteur d’ouvrages philosophiques (par exemple, Les Problèmes de l’esthétique contemporaine de Jean-Marie Guyau, paru à Lviv, en 1913). Vasyl Chtchourat accompagne souvent ses traductions de textes de critique littéraire. Lors de ses études, il commence à traduire La Chanson de Roland ; il continuera à réviser et à améliorer sa traduction pendant une trentaine d’années. Il est, de fait, l’auteur de la première traduction en ukrainien de l’épopée française. Cet intérêt pour les récits « légendaires » l’incite aussi à traduire des textes bibliques et La Geste du Prince Igor, une épopée rédigée en langue ruthène.
[33] Pourtant, certains éléments biographiques montrent que le vrai auteur de la traduction d’Hérodias pourrait être l’épouse de l’historien, Mariya Hrouchevs’ka (1868-1948). À la différence de son mari qui a une expérience limitée en matière de traduction littéraire (dans sa jeunesse, il a traduit quelques poèmes), elle a traduit en ukrainien de nombreuses œuvres : plusieurs récits d’Alphonse Daudet (1899, 1912) ; des récits de François Coppée (1900, 1905) ; des textes de l’écrivain populaire Charles Foleÿ (1913) ; la nouvelle d’Émile Zola, La Mort d’Olivier Bécaille (1902) ; trois volumes de nouvelles de Guy de Maupassant : tout d’abord, Par un soir de printemps. Le Père Milon. La Veillée (1900) ; ensuite, Première neige. La Morale du XVIIIe siècle. Le Fermier (1901) ; et, enfin, un recueil de sept nouvelles, Le Horla (1902). On le voit, à l’époque de la parution d’Hérodias, la traductrice travaille intensément sur des textes d’écrivains français de la seconde moitié du XIXe siècle, période à laquelle appartiennent ceux de Gustave Flaubert. En 1903, l’année qui suit la parution de la traduction ukrainienne d’Hérodias, le couple part à Paris, où Mykhaïlo Hrouchevs’kyi donne des cours sur l’histoire de l’Ukraine-Rouss’ à L’École russe des hautes études sociales. Signalons d’autres coïncidences curieuses : c’est l’année précisément où est publiée la traduction d’Hérodias par Mykhaïlo Hrouchevs’kyi, que paraissent les traductions de sa femme, Mariya, des œuvres d’I. Tourgueneff, traducteur, quant à lui, d’Hérodias en russe. On le voit la question de l’auteur de la première traduction ukrainienne de ce conte, pour le moment, reste ouverte…
[34] La première traduction ukrainienne d’Hérodias est publiée par Volodymyr Hnatiuk (1871-1926), écrivain, traducteur, journaliste, éditeur. Il est aussi l’un des plus grands ethnographes ukrainiens. Ses maîtres ont été notamment I. Franko et M. Hrouchevs’kyi.
[35] Yarema Kravets’ (né en 1940) est un homme de lettres ukrainien, traducteur du français, chercheur en littérature et professeur à l’Université de Lviv. Sa thèse, soutenue en 1992, porte sur la réception ukrainienne de l’œuvre d’Émile Verhaeren. Il est, par ailleurs, à ce jour, l’auteur de plus de 350 articles scientifiques sur les littératures francophones et sur les liens qu’entretiennent la culture ukrainienne et les cultures francophones. Il a traduit de nombreuses œuvres d’écrivains classiques français (Voltaire, Étienne de La Boétie, La Rochefoucauld, Prosper Mérimée, etc.) et notamment 26 nouvelles de Guy de Maupassant. Mais une grande partie de ses traductions porte surtout sur des textes d’auteurs français du XXe siècle ; on peut citer, en particulier, ceux de Marcel Aymé, de Romain Rolland, de Françoise Sagan, de Michel Tournier, de Jean-Marie-Gustave Le Clézio, de Simone de Beauvoir, de François Mauriac, etc. Il traduit également des auteurs appartenant à la littérature francophone (Belgique, Canada) et des ouvrages de sciences humaines (Description d’Ukranie de Guillaume Levasseur de Beauplan, L’Imaginaire médiéval de Jacques Le Goff, Les Grecs ont-ils cru à leurs mythes ? de Paul Veyne, Le Livre noir du communisme de Stéphane Courtois et alii, etc.).
[36] Nadiya Kybaltchytch-Kozlovs’ka (1878-1914) est née dans une famille de la bourgeoisie ukrainienne appauvrie, dans le village de Yasnohorod, en Volhynie (Empire russe). Elle grandit dans un milieu d’intellectuels : sa mère, Nadiya Symonova-Kybaltchytch, qui signe du pseudonyme « Natalka Poltavka », connaît une certaine renommée littéraire à son époque ; son grand-père, Matviy Nomys (pseudonyme de Matviy Symonov), a été un folkloriste et un ethnographe reconnu ; sa marraine, Hanna Barvinok, a été une écrivaine célèbre. Au début de son activité littéraire, Nadiya Kybaltchytch écrit non seulement de poèmes, des récits, mais aussi des ouvrages pour la jeunesse. Les thèmes de son œuvre sont l’injustice et l’insécurité sociales, et notamment, celles qui touchent les enfants. Amie de L. Oukraïnka et d’I. Franko, elle entretient avec eux une correspondance suivie, dans laquelle elle expose ses idées. La jeune auteure et son mari adhèrent à l’exaltation révolutionnaire qui s’est répandue en Russie, au début du XXe siècle. Aussi le couple ne manque-t-il pas de manifester publiquement ses opinions démocratiques et révolutionnaires ; le mari et la femme sont donc arrêtés et, de 1905 à 1907, incarcérés dans une prison russe, à Kherson. Après sa libération, le couple quitte l’Empire russe et séjourne en Italie et en Autriche jusqu’en 1914. La thématique qui irrigue cette deuxième période de la création littéraire de N. Kybaltchytch est essentiellement politique et sociale (« l’homme et la révolution », « la vie des paysans », etc.). Les problèmes matériels que le couple connaît à l’étranger obligent l’écrivaine à gagner sa vie en proposant des traductions. Elle traduit majoritairement de l’italien (les œuvres d’Ada Negri, de Luciano Zuccoli, de Grazia Deledda, etc.), mais aussi du français et de l’allemand. Elle traduit non seulement des textes littéraires, mais aussi des articles de vulgarisation scientifique (les écrits de Giuseppe Mazzini, entre autres). Elle veille à ce que les textes qu’elle choisit de traduire entrent en résonance avec sa sensibilité littéraire et soient en accord avec ses opinions politiques. Ses traductions sont publiées dans les revues littéraires de l’Ukraine occidentale. On est en droit d’estimer qu’il est regrettable que la plupart de celles-ci ne soient plus rééditées de nos jours.
[37] En 1976, Madame Bovary est traduit par Alexandru Gromov (pseudonyme d’Aleksandr Gofman, 1925-2011), écrivain, essayiste, éditeur et traducteur moldave. Il est né à Izmaïl (alors en Roumanie, actuellement en Ukraine) dans une famille juive ; il fait ses études à Bucarest, au lycée « Sf. Andrei ». Lors de la seconde guerre mondiale, il se retrouve en URSS, en Russie, puis, déménage en Moldavie. Outre Madame Bovary, Alexandru Gromov a traduit des œuvres de Georges Simenon, de Stefan Zweig, d’Eliza Orzeszkowa, de Lessing, de George Wells, d’Alberto Moravia, etc. En URSS, il est surtout connu comme auteur des premiers romans moldaves de science-fiction écrits en collaboration avec le célèbre physicien d’origine polonaise, Tadeusz Malinovskiy.
[38] Pour rompre définitivement avec l’époque tzariste, Lénine et Lounatcharskiy ont même élaboré un programme de latinisation de la langue russe. Mais ce projet a été abandonné par Staline, après la mort de Lénine.
[39] Les traducteurs soviétiques les plus jeunes des œuvres littéraires de G. Flaubert en russe sont Nikolay Lyoubimov (né en 1912) et sa fille, Elena (née en 1941), auteurs respectivement des retraductions de Madame Bovary et d’Un cœur simple. Une nouvelle génération de traducteurs travaille sur les inédits flaubertiens, dans les années 1980, c’est-à-dire, vers la fin de l’URSS.
[40] D’autres œuvres sont publiées en 1930, en particulier les romans Salammbô, Madame Bovary, Bouvard et Pécuchet, L’Éducation sentimentale.
[41] Petrograd est l’appellation donnée à Saint-Pétersbourg, entre 1914 et 1924 ; par la suite, la ville porte le nom de Leningrad.
[42] Le Commissariat du Peuple à l’Éducation.
[43] T. A. Koukouchkina, Sur l’histoire de l’antenne de Leningrad de l’Association des traducteurs soviétiques (1924–1932). Les Instituts de culture de Leningrad entre les années 1920 et 1930 (en russe). Mis en ligne en 2011. Accès :
http://www.pushkinskijdom.ru/LinkClick.aspx?fileticket=5HtkE57-j-c%3D&tabid=10460 (consulté le 20 juin 2016). Dorénavant abrégé : Koukouchkina, 2011.
[44] Andrey (André) Levinson (1887-1933) est surtout connu en France comme critique et historien de la danse et, plus particulièrement, comme spécialiste des Ballets russes. Il est né à Saint-Pétersbourg dans la famille d’un médecin en poste dans la police. Après ses études dans un prestigieux gymnasium allemand, « Petrischule », il obtient un diplôme de la faculté d’histoire et de lettres (département de lettres romanes et germaniques), en 1912, à Saint-Pétersbourg. A. Levinson commence à publier des articles sur la littérature et les arts, alors qu’il est encore étudiant, à partir de 1908. En raison de sa nationalité juive, il ne peut intégrer l’Université de Petrograd où il rêve d’enseigner. Mais, à la suite des changements opérés par la Révolution d’octobre, en 1918, il obtient un poste de maître de conférences et devient professeur de langue et de littérature françaises dans ladite université. Cette même année, il est invité par Maxime Gorki à rejoindre les éditions « La Littérature mondiale » où il est chargé de la révision et de l’annotation des traductions de plusieurs écrivains européens (Gustave Flaubert, Honoré de Balzac, Prosper Mérimée, les frères Goncourt, Stendhal, Théophile Gaultier, Stéphane Mallarmé, Hugo von Hofmannsthal, Gabriele D’Annunzio, etc.). Pourtant, ayant pris conscience qu’il lui est impossible de vivre dans un tel régime et d’adhérer à son idéologie, il quitte la Russie, en 1919, c’est-à-dire, l’année de la parution de son édition des œuvres de Gustave Flaubert. Il s’installe à Paris, en 1921. Il maîtrise une dizaine de langues, dont l’ancien français ; il possède, en outre, de sérieuses connaissances encyclopédiques et fait montre d’une fine érudition. Tout ce bagage lui permet de trouver rapidement un travail de journaliste à Paris et il se spécialise dans la critique des spectacles de danse. En reconnaissance de la qualité de son travail, il est promu chevalier de la Légion d’honneur en 1928.
[45] C’est dans cette maison d’édition, par exemple, qu’en 1913 Maxime Gorki fait publier ses Contes.
[46] Gustave Flaubert, Madame Bovary, trad. par Aleksandra Tchebotarevskaya, Moscou, Maison d’édition des écrivains à Moscou, 1919, 305 p.
[47] Vera Mouromtseva (1881-1961) est née à Moscou, dans une famille de professeurs des universités. Son oncle a été le président du premier parlement russe. À l’instar de ses parents, elle veut aussi embrasser une carrière scientifique et entame donc des études de chimie. Vera rencontre son futur mari, Ivan Bounine, lors d’une soirée littéraire, dans l’appartement de Boris Zaytsev, un autre traducteur de Gustave Flaubert. C’est Ivan Bounine qui préconise à Vera d’abandonner sa carrière de scientifique et de se consacrer à la traduction, ce qui lui permettrait d’accompagner son époux dans ses voyages. À partir des années 1920, elle vit avec Ivan Bounine en France, principalement à Paris, où elle meurt en 1961, après avoir survécu huit ans à son mari qu’elle idolâtrait.
[48] Ivan Bounine (1870-1953) a reçu le prix Nobel de littérature, en 1933.
[49] Son manuscrit ainsi que le manuscrit de la traduction inédite de Graziella de Lamartine sont conservés dans le Musée Tourgueneff à Orel. Parmi les traductions de Vera Mouromtseva qui ont été publiées, on relève des contes de Guy de Maupassant et des œuvres d’André Chénier. Elle est également auteure d’articles-témoignages sur quelques-uns des contemporains célèbres qu’elle côtoyait dans les milieux littéraires. Sa traduction de L’Éducation sentimentale paraîtra encore une fois, mais cette fois-ci, dans la révision d’Aleksandr Gorlin, en 1929.
[50] La Nouvelle Politique Économique (1921-1928) préconisait une certaine libéralisation économique, un « capitalisme d’État ».
[51] La Russie n’a adhéré à la Convention de Berne qu’en 1995.
[52] Ainsi, en 1926, les éditions du journal moscovite « Goudok » (Le Signal) font-ils paraître Tyl Ulenspiegel dans la traduction d’Arkadiy Gornfeld, sans indiquer le nom du traducteur. En 1928, le roman reparaît, mais le texte est révisé par Ossip Mandelstam. En fait, l’auteur de la « nouvelle » variante du roman s’appuie sur deux traductions existantes, celle d’A. Gornfeld et celle de V. Karyakine. Cette publication provoque un véritable scandale dans le milieu des traducteurs de Leningrad qui accusent Ossip Mandelstam de plagiat. Le scandale est d’autant plus grand que celui-ci a l’intention de récidiver, puisque, d’après de nombreux témoignages, notamment celui de A. Kippen, il avait fait part de son désir de traduire également Madame Bovary. Le poète répond à ses détracteurs par un éclat de rire et une pirouette : « C’est moi que Flaubert a décrit dans son roman, car Madame Bovary – c’est moi ! » (art. cité, Koukouchkina, 2011).
[53] Par exemple, en 1924, 265 maisons d’édition étaient en activité à Leningrad, 527 à Moscou, et 2043 dans l’ensemble du territoire soviétique (art. cité, Koukouchkina, 2011).
[54] Art. cité, Koukouchkina, 2011.
[55] Aleksandr Gorlin (1878-1938) est écrivain, éditeur et traducteur russe. Docteur ès sciences de l’Université de Liège, il se passionne pour la littérature et la traduction. Il traduit du français quelques œuvres : Scènes de la vie de bohème d’Henri Murger, L’Atlantide de Pierre Benoit et Liluli de Romain Rolland. Il travaille (préparation des publications, révision des traductions) dans plusieurs maisons d’édition soviétiques (« Komintern », « Le Journal rouge », « Academia », « Gosizdat »). Il finira ses jours dans un camp de concentration soviétique.
[56] Gustave Flaubert, Sous les murs de Carthage (La Révolte des Mercenaires), trad. par Aleksandr Levachyov, Moscou-Leningrad, La Terre et la fabrique, coll. « La Lutte des siècles », 1924, 228 p.
[57] À partir de 1933, toutes les nouvelles retraductions de Gustave Flaubert en russe paraîtront aux Éditions nationales de la littérature (Gosoudarstvennoe izdatelstvo khoudojestvennoy literatoury, abrégé : Goslitizdat, GIKhL).
[58] Abréviations : T – traduction signée ; t – traduction d’extraits ou inachevée ; Ta – traduction anonyme ; R – retraduction ; Ra – retraduction anonyme ; r – retraduction d’extraits ou inachevée ; m – manuscrit d’une retraduction.
[59] Arkadiy Gornfeld (1867-1941) est né en Crimée, à Sébastopol, dans une famille de notaire. Après ses études au gymnasium de Simferopol, il s’inscrit à la faculté de droit de l’université de Kharkov. Il y étudie la linguistique et la littérature à la faculté de lettres, sous la direction du fameux linguiste russe, Aleksandr Potebnya. En 1891-1893, Arkadiy Gornfeld continue sa formation à l’université de Berlin. C’est de cette époque que date la publication de ses premiers articles critiques. Le jeune chercheur s’intéresse plus particulièrement aux problèmes soulevés par la psychologie artistique, au processus de création d’une œuvre d’art et aux questions de la « souffrance créatrice ». Pour A. Gornfeld, l’interprétation d’une œuvre littéraire passe nécessairement par la recherche de l’intention initiale de l’auteur, l’étude de la personnalité de l’artiste et aussi celle de l’environnement qui lui « aurait soufflé » son œuvre. Sa production critique est assez importante. De 1904 à 1916, A. Gornfeld travaille dans la revue des narodniki, « La Richesse russe », en tant que rédacteur et responsable du département de critique et de littérature. Pour sa part, il publie dans cette revue plus de 500 articles. Cela ne l’empêche pas, par ailleurs, de collaborer avec une dizaine d’autres revues. Il est également auteur de plusieurs monographies et d’articles de théorie littéraire publiés dans un grand dictionnaire encyclopédique ; il rédige aussi des notes explicatives et des préfaces (aux œuvres de Schiller, Shakespeare, Pouchkine, entre autres). Pendant toute sa vie, A. Gornfeld s’intéresse aux questions ayant trait au judaïsme et écrit plusieurs ouvrages portant sur cette thématique. Après la prise du pouvoir par les bolchevicks, l’intellectuel russe, qui est loin d’adhérer à la nouvelle idéologie, continue ses recherches dans l’esprit de l’avant-révolution, comme si de rien n’était. Cette attitude lui vaut de nombreuses critiques de la part de ses contemporains ; ainsi, par exemple, Ossip Mandelstam n’hésite-t-il pas à employer des termes très violents à son égard : « Le nombre des assassins des poètes russes et des candidats à ce statut s’est agrandi par l’ajout du nom d’Arkadiy Gornfeld. Ce d’Anthès paralytique, ce petit juif venant d’un shtetl qui prêche la moralité et les valeurs d’État, a accompli une commande du régime qui lui est complètement étranger et qu’il n’arrive pas à digérer. Périr sous les coups de Gornfeld est aussi ridicule que de succomber des suites d’un accident de bicyclette ou de la blessure occasionnée par un bec de perroquet. » Malgré les poursuites et les menaces dont il est l’objet, Arkadiy Gornfeld n’est pas arrêté. Rappelons qu’il souffre de lourds handicaps – nain, bossu, paralysé des deux jambes –, et que ceci explique peut-être cela. Il termine sa vie à Leningrad, où il meurt en 1941, à l’âge de 73 ans.
[60] Dans le n° 11, 1895, p. 64-67. Notons, en passant, que ce retraducteur de Madame Bovary est également l’auteur d’un article critique sur l’édition de la Correspondance de G. Flaubert (« La Richesse russe », n° 6, 1916, p. 249-251).
[61] Gustave Flaubert, « Madame Bovary. Mœurs de province », trad. par Arkadiy Gornfeld, dans Flaubert G., Œuvres en quatre volumes, vol. II, Saint-Pétersbourg, G. O. Panteleev, coll. « Œuvres des écrivains étrangers choisis (vol. 51) », 1896, 284 p.
[62] Même si, en 1929, A. Lounatcharskiy quitte le Narkompros, il reste néanmoins une personnalité importante dans le pays. Devenu, en 1930, président du Comité pour la Direction des Institutions de la Scolarité et de l’Enseignement, il devient aussi membre de l’Académie des sciences. L’année suivante, il est nommé directeur de l’Institut de la Littérature, de l’Art et du Langage. Il dirige également l’Encyclopédie littéraire soviétique. L’article sur G. Flaubert, caractérisé comme « un des classiques du réalisme bourgeois », paraît dans le volume 11.
[63] Tyl Ulenspiegel qu’A. Gornfeld a traduit en 1914 sera retraduit par N. Lyoubimov, traducteur consacré de Madame Bovary.
[64] Efim Etkind, « Problèmes de la traduction littéraire », Cahiers du traducteur, n° 1, 1963, p. 27-41 (en russe).
[65] Aleksandra Tchebotarevskaya (1869-1925) est née dans la région de Koursk, dans la famille d’un avocat. Sa mère, Anastasiya Berlizeva, souffrant d’une maladie psychique, se suicide à l’âge de 29 ans. Après sa mort, en 1880, la famille déménage à Moscou. À l’âge de 10 ans, Aleksandra, l’aînée de sept enfants, est obligée de s’occuper de ses frères et sœurs qui, après le remariage de son père, se retrouvent sous la coupe d’une marâtre acariâtre. En compagnie de sa sœur Anastasiya, elle a fait ses études dans un prestigieux gymnasium de Moscou. C’est dans cet établissement que les deux sœurs apprennent à la perfection les langues étrangères (le français, l’allemand, l’anglais). Plus tard, à Paris, elles fréquentent la bibliothèque publique de la Sorbonne et assistent aux conférences données au Collège de France et à l’École des sciences humaines russe, tout en continuant à réaliser des traductions de livres français. À cette époque, Aleksandra traduit principalement des monographies scientifiques, mais aussi des œuvres littéraires, à savoir celles d’Honoré de Balzac, d’Anatole France, de Maurice Maeterlinck, de Jules Barbey d’Aurevilly, de Restif de La Bretonne, etc. Elle n’a, malheureusement, pas la chance de rencontrer un éditeur qui accepterait de publier la traduction des Travailleurs de la mer de Victor Hugo, à laquelle elle tenait tant. Son travail de traduction ne l’empêche pas de se consacrer aussi à d’autres activités dans le domaine de la culture. Ainsi publie-t-elle des articles critiques dans plusieurs revues et journaux (« La Pensée russe », « Les Nouvelles russes », « La Parole »). Elle répond, presque toujours favorablement, aux sollicitations des éditeurs et le rythme de parution de ses traductions est assez rapide. On notera que les deux sœurs se partagent les traductions de pratiquement toutes les œuvres de Guy de Maupassant. Ainsi Aleksandra Tchebotarevskaya traduit-elle aussi bien les romans de cet auteur – Une vie (1909), Mont-Oriol (1911), L’Âme étrangère (1912), L’Angélus (1912) – que ses recueils de nouvelles, comme les Contes de la bécasse, etc. Anastasiya Tchebotarevskaya, pour sa part, traduit le roman Bel-Ami (1911) et le recueil de nouvelles Mademoiselle Fifi. Le mari d’Anastasiya, Fyodor Sologoub, l’éditeur des œuvres de Guy de Maupassant, suit son exemple puisqu’il traduit le roman Fort comme la mort (1919). Une autre de ses sœurs, Olga Tchernosvitova, réalise, quant à elle, la traduction abrégée de Pierre et Jean qui paraît en 1911.
[66] Il existe une autre traductrice de Madame Bovary, Inna Zousmanovitch, mais celle-ci n’en a traduit qu’un extrait.
[67] A. V. Lavrov, « Correspondance entre V. Ivanov et A. Tchebotarevskaya », Revue annuelle du département des manuscrits de la Maison Pouchkine de 1997, Saint-Pétersbourg, Éd. Dmitriy Boulanin, 2002, p. 238-295 (en russe). Accès :
http://www.v-ivanov.it/wp-content/uploads/2011/07/ivanov_pisma_chebotarevskoj_2002_text.pdf (consulté le 20 juin 2016). Dorénavant abrégé : Lavrov, 2002.
[68] Mikhaïl Gerschenson (1869-1925) est philosophe, critique littéraire, éditeur et traducteur d’ouvrages scientifiques. Avant la révolution, il exerce ses talents de rédacteur dans les revues « La Parole scientifique » et « Le Messager de l’Europe » ; il est aussi l’éditeur de plusieurs recueils scientifique et philosophique. En 1917, il devient président de l’Union panrusse des écrivains. En 1920, il est membre du bureau du Commissariat du Peuple à l’éducation, et, à partir de 1921, il exerce les fonctions de directeur du département littéraire de l’Académie Nationale des Sciences et des Arts.
[69] Art. cité, Lavrov, 2002.
[70] Id.
[71] Id.
[72] Id.
[73] Id.
[74] Id.
[75] Id.
[76] L’œuvre de G. Flaubert est l’objet d’un autre projet de V. Ivanov qui ne verra pas le jour. Il désire, en effet, traduire Salammbô, car il considère que ce roman constitue un réel « exploit dans le domaine du style ». En 1906, il prend donc langue avec des responsables de la maison d’édition de Maxime Gorki, « Le Savoir », pour faire part de son projet. Mais il n’obtient pas de réponse positive.
[77] En fait, un sentiment intime a toujours lié les deux auteurs de la traduction. Dès 1920, Aleksandra s’occupe des affaires de Vyatcheslav Ivanov (ainsi que de ses manuscrits), en étant simultanément sa secrétaire personnelle et la gérante de sa maison à Moscou. Elle garde son « poste » après l’immigration de l’écrivain en Italie, en 1924. Quelques mois après son départ, elle met fin à ses jours.
[78] En effet, les deux sœurs, comme leur mère quelques années auparavant, se sont suicidées. D’abord, Anastasiya se jette dans l’eau d’un pont de Petrograd, et, cinq ans plus tard, Aleksandra se noie en se jetant dans un trou qu’on avait ouvert sur un fleuve gelé à Moscou. Toutes les deux, à l’instar de leur mère, souffrent d’une maladie psychique ; ainsi Aleksandra est-elle la proie de bouffées d’angoisse profonde. Elle se rapproche de Mikhaïl Gerschenson qu’elle connaît depuis l’époque où, tous les deux, donnaient des cours aux pauvres. Mais, celui-ci meurt subitement ; d’après les témoignages de ses contemporains, le 22 février 1925, Aleksandra arrive aux obsèques de son ami, et, en montrant du doigt le corps du défunt, s’écrie : « Le voici ! Il nous ouvre l’unique voie de salut pour sortir de toutes ces horreurs ! Suivons-le ! Suivons-le ! » ; puis, elle se sauve aussitôt. On essaie de la rattraper ; ses amis la cherchent pendant plusieurs heures dans les rues, dans les cours, dans les entrées des immeubles, mais, sans aucun résultat. Le soir, on la repêche dans la Moscova, mais elle meurt quelques heures plus tard.
[79] En effet, en 1919, Fyodor Sologoub demande aux autorités bolcheviques l’autorisation de quitter le pays. N’ayant pas obtenu de réponse, il refait sa demande, cette fois-ci, en s’adressant directement à Lénine. Mais A. Blok, atteint d’une maladie incurable, demande lui aussi une telle autorisation, au même moment. Les gouvernants hésitent à accorder leur assentiment, car ils ne veulent pas laisser partir deux grandes personnalités de la littérature russe. La période d’attente se prolonge pour les deux poètes. Enfin, F. Sologoub obtient l’autorisation de quitter le pays à partir du 25 septembre 1921. Mais la période d’indécision et d’attente qu’ont vécue l’écrivain et sa femme a pour effet néfaste d’aggraver la santé psychique de celle-ci. Lors d’une de ses crises, le 23 septembre 1921, Anastasiya échappe à la vigilance de Fyodor, parti lui chercher ses médicaments, et de leurs domestiques, et sort de sa maison pour se rendre chez sa sœur. Mais, non loin de chez elle, elle se jette du pont Toutchkov dans la rivière Jdanovka. Sa famille reste sans nouvelles d’elle pendant plusieurs mois. Son mari placarde même des avis de recherche, sur lesquels il promet une récompense d’un million de roubles – somme qu’il ne possède évidemment pas – pour toute personne qui fournirait des informations sur Anastasiya. Au printemps, sous la poussée de la fonte des glaces, son corps remonte à la surface de l’eau presqu’en face de sa maison. La disparition de sa femme constitue une épreuve traumatisante pour l’écrivain qui renonce, dès lors, à quitter la Russie. F. Sologoub publie ses œuvres pendant encore quelques années, mais, après 1924, elles sont interdites par la censure. En 1923-1924, il se consacre à la traduction d’œuvres littéraires, mais la plupart de celles-ci ne sont pas éditées avant sa mort, le 1er octobre 1927.
[80] Ensuite, la traduction A. Tchebotarevskaya / V. Ivanov sombrera dans l’oubli pour longtemps et ne sera rééditée qu’après 2004 (une dizaine de fois).
[81] La sœur d’Alexandra, Anastasiya se marie avec F. Sologoub en 1907. Peu avant, Anastasiya Tchebotarevskaya participe à la rédaction d’un dictionnaire autobiographique des écrivains. En effet, elle a proposé à plusieurs personnalités qui connaissaient un certain succès d’édition, en 1880-1905, de rédiger leurs propres biographies. Parmi eux, il y avait F. Sologoub, mais aussi A. Lounatcharskiy, A. Blok, etc. ; soit 91 personnes en tout. Le dictionnaire ne voit pas le jour, mais elle a l’idée de proposer les textes recueillis au directeur de la partie « Littérature » du grand dictionnaire encyclopédique russe. Ainsi, est-elle à l’origine de la première autobiographie d’A. Lounatcharskiy, et c’est à cette occasion qu’elle fait la connaissance de son futur mari. Au fur et à mesure, elle devient l’agent littéraire de F. Sologoub : elle lui organise des tournées à travers la Russie et aussi à l’étranger, où il donne des conférences sur l’art. Leur maison devient un des centres incontournable de la vie littéraire de Saint-Pétersbourg. Après leur mariage, la rumeur court que F. Sologoub signe de son nom les textes écrits par sa femme. Vers 1917, les articles de F. Sologoub publiés dans la presse se révèlent plus qu’antibolcheviques, alors que la famille Tchebotarevskie professe des idées révolutionnaires – sous le régime tsariste, un frère d’Anastasiya et d’Aleksandra a été exécuté, l’autre a été déporté –, et qu’elle a des relations étroites, par ses liens parentaux, avec A. Lounatcharskiy. Aussi Anastasiya s’empresse-t-elle de « réconcilier » l’écrivain avec les hommes qui arrivent au pouvoir, car elle a peur que son mari soit fusillé. Néanmoins, pour survivre lors des années difficiles qui suivent la révolution, F. Sologoub préfère vendre ses objets personnels que participer aux activités de ses pairs dont il ne partage pas l’idéologie.
[82] Inna Moïseevna Zousmanovitch a traduit, également, du français le roman de Camille Lemonnier Allali (Moscou, Ogonyok, 1930, tirage 45 000 ex.), la nouvelle de Jean Giono Ivan Ivanovitch Kossiakoff (1935), Le Crime des justes d’André Chamson, etc. ; elle traduisait aussi de l’allemand. Ses contemporains rapportent qu’elle était l’amie « téléphonique » d’Anna Akhmatova.
[83] Aleksandr Morgoulis (1898-1938) est né à Rostov-sur-le-Don. En 1921, il sort diplômé de la faculté de droit de l’université de Don. Après la fin de ses études, il travaille dans une agence télégraphique située dans le Caucase ; par la suite, il devient employé d’État dans la République Soviétique Perse. Il épouse, à cette époque, Iza Khantsine, pianiste et maître de conférences au Grand Conservatoire de Leningrad. En 1927, il rejoint sa femme à Leningrad. En plus de Madame Bovary, A. Morgoulis a signé les traductions en russe de grands romans classiques de la littérature française, à savoir : Les Trois Mousquetaires d’Alexandre Dumas (1929), Le Père Goriot d’Honoré de Balzac, Notre-Dame de Paris de Victor Hugo et des textes de François Rabelais.
[84] Vladimir Enicherlov, « “Le vieux Morgoulis…” et ses poèmes », Notre héritage, n° 5, 2013 (en russe). Accès :
http://www.nasledie-rus.ru/podshivka/10511.php (consulté le 20 juin 2016).
[85] Rappelons que par cette politique le pouvoir soviétique tentait de convaincre la population qu’il n’avait pas pour objectif de « russifier » l’Ukraine, qu’il protégeait sa langue et que son maintien dans l’URSS ne s’opposait pas à son identité – cette « bienveillance » ne durera pas, Staline mettra rapidement fin à ce simulacre qu’il considérait comme dangereux et susceptible d’aviver les désirs d’indépendance de l’Ukraine. En effet, dans les années 1920, la langue ukrainienne n’était pas nécessairement la langue véhiculaire d’un grand nombre d’Ukrainiens qui, disséminés dans de nombreux pays, avaient dû s’adapter en apprenant et en utilisant en priorité la langue de « leur » pays, au risque d’« oublier » leur langue maternelle. Les autorités soviétiques, pour les raisons évoquées plus haut, font donc la promotion de la langue ukrainienne et même l’imposent par la force, en menaçant parfois de répressions les éventuels récalcitrants. Mais, dès 1930, pratiquement tous les représentants des élites intellectuelles ukrainiennes sont exterminés ou déportés dans les camps. Et, en 1932-1933, la population ukrainienne connaît une des plus grandes tragédies de son histoire, l’Holodomor, la grande famine artificielle, orchestrée par le pouvoir bolchevique, qui décime entre 6 à 10 millions d’Ukrainiens. L’ukrainisation n’a donc pas fait long feu.
[86] La tradition sourcière a pour objectif le transfert exact de la forme du texte de départ (parfois, il s’agit de la traduction à la lettre), et la tradition cibliste s'adapte au mieux à la langue et à la culture du récepteur, tout en restant fidèle à l'original.
[87] Maksym Ryls’kyi (1895-1964) est homme de lettres, poète et traducteur de plusieurs littératures (française, anglaise, allemande, russe, polonaise, géorgiennes, etc.). Parmi ses traductions du français en ukrainien, citons : Le Roi s’amuse (1926) et Hernani (1926) de Victor Hugo, 35 contes de Guy de Maupassant (1927-1930), Tristan et Iseut d’après Joseph Bédier (1928), Le Cid de Pierre Corneille (1931), Le Misanthrope de Molière (1931), L’Art poétique de Nicolas Boileau (1931), Phèdre de Jean Racine (1931), Colas Brugnon de Romain Rolland (1935), La Pucelle d’Orléans de Voltaire (1937), Cyrano de Bergerac d’Edmond Rostand (1947), etc.
[88] Borys Kozlovs’kyi a déjà collaboré avec Maksym Ryls’kyi sur la traduction des contes de Guy de Maupassant (recueils Contes de la bécasse, La Maison Tellier, Le Horla, Yvette, Contes du jour et de la nuit, Mademoiselle Fifi, La Petite Roque, Miss Harriet, Clair de lune, Les Sœurs Rondoli, Toine), parus en 1928, dans la même maison d’édition, « Knyhospilka ». Borys Kozlovs’kyi est aussi le dernier traducteur du roman Une vie, publié pour la première fois en ukrainien en 1927.
[89] Gustave Flaubert, Madame Bovary, Moscou, Emes, 1938, 424 p. (en yiddish). La révision de la traduction est effectuée par M. Rosenblum.
[90] Gustave Flaubert, Madame Bovary, trad. par Vahe Mikaelian, Erevan, Éditions d’État, 1937, 354 p. (en arménien). Le volume est illustré par un célèbre peintre arménien, Grigor Vahramian.
[91] Il s’agit de la traduction d’un extrait du roman : Gustave Flaubert, Les scènes de Carthage, Minsk, 1934 (en biélorusse).
[92] Anatoliy Lounatcharskiy, « Préface », dans Flaubert G., Œuvres choisies, vol. I., Moscou-Leningrad, Les Éditions d’état, 1928, p. XIX-XXXI.
[93] Ironie du sort : le premier volume du projet d’édition de l’intégrale de Flaubert sort l’année même où son concepteur, Anatoliy Lounatcharskiy, décède, en France.
[94] Sur la promotion de la littérature française en URSS par Anatoliy Lounatcharskiy, voir Galyna Dranenko, « Réception de Guy de Maupassant en URSS : étude des instances préfacielles », Bulletin Flaubert-Maupassant, n° 26, 2011, p. 53-56.
[95] Mark Eykhengolts (1889-1953), né à Krementchoug, fait ses études à l’Université de Moscou, à la faculté des lettres romanes et germaniques. Par la suite, il y enseigne la poétique et l’histoire de la littérature et du théâtre de l’Europe occidentale. Docteur habilité, il est aussi professeur dans d’autres établissements supérieurs. Il rédige les préfaces et les commentaires des œuvres d’Honoré de Balzac, de Gustave Flaubert, de Guy de Maupassant et d’Émile Zola. Il est notamment auteur d’une monographie, Le Laboratoire de la création de Zola (1940).
[96] Dans les archives d’État de la Russie, est conservé un tapuscrit des traductions inédites des œuvres de jeunesse de G. Flaubert effectuées, en 1939, par Nataliya Kasatkina (1902-1985), M. Stolyarov, I. Tsypina, entre autres.
[97] Lettre d’A. Lounatcharskiy à M. Eykhengolts, de Kislovodsk, datée du 26 juin 1929 : « Cher camarade, […] je soutiens entièrement votre désir d’abandonner la traduction vieillie de Tourgueneff, et je pense que nos compétences sont assez suffisantes pour que cette décision soit acceptée par les éditions d’État, et je la défendrai avec insistance, en refusant toute réunion et toute discussion à ce sujet » (Accès :
http://lunacharsky.newgod.su/lib/neizdannye-materialy/gosudarstvennoe-izdatelstvo (consulté le 20 juin 2016)).
[98] Dans les archives russes est conservé le tapuscrit d’une traduction inédite de 1929.
[99] Maksimilian Volochin (1877-1932), poète, peintre, traducteur et critique littéraire russe, est né à Kyïv, dans la famille d’un juriste. Après des études de droit à l’Université de Moscou qu’il ne termine pas à la suite des poursuites politiques dont il est l’objet, il part pour Paris (en 1901) où il vit plusieurs années ; il n’effectue plus que de courts séjours en Russie. Il joue un rôle de médiateur entre les cultures russe et française, en publiant des articles sur les artistes français dans la presse russe. Parmi ses connaissances parisiennes, il y a la fleur des intellectuels français : Henri de Régnier, Octave Mirbeau, Guillaume Apollinaire, Anatole France, entre autres. Il fait partie du cercle des poètes symbolistes russes ; en 1903 il commence à publier ses poèmes. Après 1917, il s’installe définitivement à Koktebel, en Crimée, où il meurt en 1932. Durant les dix dernières années de sa vie, il connaît une profonde dépression tant il est accablé par le sort qui est réservé dans le nouvel État bolchevique à ses amis (poursuites judiciaires, persécutions, répressions, pauvreté, mort). Aussi dans sa maison de Koktebel, s’efforce-t-il d’accueillir au mieux les poètes russes qui fuient les exactions du nouveau régime.
[100] En effet, il rédige la traduction de ce conte flaubertien, alors qu’il est déjà très malade. Dans sa biographie, M. Volochin écrit : « 1930. Fin de l’hiver. La traduction de Flaubert est terminée dans les bons délais » (Accès :
http://lingua.russianplanet.ru/library/mvoloshin/mv_kanva.htm (consulté le 20 juin 2016)). Le poète a déjà traduit précédemment quelques textes français, en particulier ceux d’Émile Verhaeren, de José Maria de Heredia, de Paul Claudel et d’Henri de Régnier. Sa traduction de La Légende de saint Julien l’Hospitalier sera rééditée une fois, en 1956, également dans une édition en plusieurs volumes.
[101] Nous ne savons pas grand-chose sur P. S. Neyman, sinon qu’il a traduit des œuvres de Jules Vallès (Le Bachelier Géant, 1929 ; L’Enfance, 1936). Sa traduction d’Un cœur simple a été récemment rééditée en 2012 à Saint-Pétersbourg chez « Azbouka-Attikous ».
[102] Sa traduction est rééditée constamment en Russie (en 2000, 2003, 2004, 2011, etc.).
[103] Voir la liste des victimes de la terreur politique en URSS (Accès :
http://lists.memo.ru/index18.htm (consulté le 20 juin 2016)).
[104] Nikolay Minskiy (1855-1937), de son vrai nom Nikolay Vilenkine, est poète, dramaturge, philosophe, journaliste et traducteur. Il est né dans le village de Gloubokoe, dans la province de Vilna (aujourd’hui la région de Vitebsk), dans une famille juive peu aisée. Son vrai nom provient de Vilna (l’actuel Vilnius), et son pseudonyme est créé à partir du nom d’une autre ville de l’Empire russe, Minsk. C’est au gymnasium de Minsk qu’il fait ses études secondaires ; il les continue à l’Université de Saint-Pétersbourg, à la faculté de droit, où il soutient son doctorat en 1879. Cependant, plus tard, il ne se consacrera en aucune manière à une carrière de juriste.
[105] Parmi les traductions effectuées par N. Minskiy, on peut relever non seulement celles des poèmes de Paul Verlaine, de P. B. Shelley, de Georges Byron, de D. G. Rossetti ; mais aussi celle de l’Iliade d’Homère (1896) ; celle de trois pièces de Molière (L’Impromptu de Versailles, Monsieur de Pourceaugnac et La Comtesse d’Escarbagnas) ; celle de deux pièces de Shakespeare, Henri IV (avec sa dernière épouse Z. Venguerova, 1902) et Antoine et Cléopâtre (avec O. Tchyoumina, 1904) ; ainsi que celle d’une dizaine d’œuvres de M. Maeterlinck (avec son autre femme, L. Vilkina). En 1915, à Petrograd, N. Minskiy édite les Œuvres complètes de M. Maeterlinck.
[106] Dmitriy Ousov (1896-1943) est né à Moscou dans la famille d’un professeur à l’Université de Moscou. En 1918, il termine ses études à ladite université, muni d’un diplôme de la faculté d’histoire et de lettres. Ensuite, il entame une carrière d’enseignant à l’université de Moscou et à l’Institut pédagogique d’Astrakhan, où il donne des cours sur la littérature de l’Europe occidentale. En 1923, Dmitriy Ousov travaille à l’Académie Nationale des Beaux-Arts, et, en 1927, anime des cours de traduction littéraire de l’allemand au Département de la science. La même année, il est lauréat du premier prix pour la traduction du premier chapitre de L’Art poétique de Nicolas Boileau. Il traduit également du français Germinal d’Émile Zola (édité en 1935, 1936, 1937), des poèmes de François Villon, d’Émile Verhaeren, de José Maria de Heredia, de Stéphane Mallarmé, etc. Il traduit aussi bien de l’allemand en russe (Eichendorff, Rilke, Stefan George, entre autres) que du russe en allemand (il débute, en 1914, avec la publication de la traduction du poème de V. Bryousov, Le Poignard).
[107] Une autre histoire de la traduction de L’Éducation sentimentale est liée à l’expérience carcérale. Son traducteur ukrainien, Dmytro Palamartchouk (1914-1998), lors de la Seconde guerre mondiale, combat dans l’armée rouge, puis rejoint l’Armée insurrectionnelle ukrainienne. Arrêté par les soviétiques, il est envoyé dans un camp du Goulag et condamné à travailler dans une mine (1948-1954). C’est dans ce camp concentrationnaire soviétique que D. Palamartchouk fait la connaissance de Hryhoriy Kotchour, préfacier de la première traduction ukrainienne de Madame Bovary ; c’est, aussi, là-bas qu’il commence à s’adonner à la traduction. À cet égard, il nous faut mentionner, parce que le fait est révélateur d’une époque, le stratagème qu’il emploie pour faire passer en Ukraine sa traduction des 50 sonnets de Shakespeare : il les regroupe dans un volume dont le « faux » titre – Brève histoire du parti bolchevique – se révèle un viatique efficace pour déjouer la vigilance et la curiosité de ses gardiens, qui, subjugués, s’arrêtent à la couverture. Une fois libéré des camps, le traducteur continue son activité. Ses traductions commencent à être publiées à partir de 1958. Celles du français, mais aussi celles de l’anglais, de l’allemand, du polonais, du russe, entre autres, composent un ensemble de textes volumineux et varié. En effet, D. Palamartchouk a traduit en ukrainien tous les sonnets de Shakespeare, les poèmes de Byron, de Pétrarque, d’Adam Mickiewicz, de Heinrich Heine, de José-Maria de Heredia, de Charles Baudelaire, de Charles Leconte de Lisle, etc. Les œuvres en prose traduites par D. Palamartchouk sont moins nombreuses, mais, elles aussi, forment une liste assez impressionnante : L’Île du docteur Moreau et La Guerre des mondes de H. G. Wells ; Splendeurs et misères des courtisanes, Les Illusions perdues (avec V. Chovkoun), Étude de femme, Une double famille et La Vieille fille d’Honoré de Balzac ; Vingt mille lieues sous les mers de J. Verne ; Les Chemins de la mer et Le Nœud de vipères de F. Mauriac ; Les Dieux ont soif d’Anatole France, etc. La place qu’occupe le traducteur dans l’espace littéraire ukrainophone est aussi importante que celle de ses amis et collègues, M. Loukach et H. Kotchour. Ensemble, ils forment un trio qui donne ses lettres de noblesse à la traduction ukrainienne. Certes, ils sont réunis par la même posture traductive, mais, en ce qui concerne la traduction des œuvres flaubertienne, D. Palamartchouk se démarque de ses deux confrères. En effet, il traduit en ukrainien deux romans flaubertiens, à savoir Salammbô (1973) et L’Éducation sentimentale (1987), et il révise la traduction du conte Hérodias (traduit par Y. Kravets’, 1987). D. Palamartchouk, qui traduit trois textes de G. Flaubert et non pas un seul comme ses pairs, représente donc une exception dans l’histoire de la traduction des principales œuvres flaubertiennes en ukrainien.
[108] Andrey Fyodorov (1906–1997) est né à Saint-Pétersbourg, dans une famille bourgeoise. En 1929, il est diplômé de l’Institut de l’histoire des arts. Pendant la guerre, ses connaissances en allemand sont utilisées par les soviétiques pour communiquer avec les nazis. En 1959, il soutient une thèse intitulée Introduction à la théorie de la traduction, dont le contenu essentiel avait été développé dans une monographie déjà parue 1953. A. Fyodorov introduit le concept de « ressemblance fonctionnelle » dans la traduction d’une œuvre littéraire. En tout, il est l’auteur d’une centaine d’articles et d’une dizaine d’ouvrages scientifiques sur la traductologie. Après la guerre, il travaille comme professeur des universités à Leningrad ; il édite aussi les recueils de poètes russes et traduit, principalement du français. En particulier les œuvres de Guy de Maupassant, de Jean-Baptiste Molière, de Charles Perrault, de Denis Diderot, d’Alfred de Musset, d’Anatole France, de Marcel Proust, et les récits français d’Aleksey Tolstoï. Directeur du département de philologie allemande à l’Université de Leningrad, il a fait aussi des traductions de l’allemand (œuvres de Heine, de Goethe, de Kleist, d’Hoffmann, de Mann, entre autres).
[109] L’homonymie des noms crée parfois des confusions ; ainsi Isay est-il parfois pris pour Ossip (cette erreur est présente sur quelques éditions des traductions dans les années 1950).
[110] Isay Mandelchtam (1885-1954) est né en 1885, à Kyïv. Après des études d’ingénieur à la faculté technique de Liège, il travaille dans une usine de construction de bateaux à Mykolaïv. En 1910, il s’installe à Saint-Pétersbourg, où il occupe un poste d’ingénieur dans une entreprise qui produit de l’électricité. Cette même année, il publie ses premières traductions de poèmes de Detlev von Liliencron dans « Le Messager de l’Europe ». En 1917, il publie la première traduction en russe du célèbre poème de Henri Heine, Disputation. L’année suivante, malgré son incarcération de quatre mois (comme oncle d’un criminel politique), paraît sa traduction du livre d’Anatole France, Les Opinions de Jérôme Coignard. Tout en continuant à travailler comme ingénieur, dans les années 1920-1930, Isay Mandelchtam traduit des dizaines d’ouvrages littéraires : par exemple, du français, Manon Lescaut de Abbé Prévost, la trilogie Les Hommes de bonne volonté de Jules Romains, Une fille d’Ève d’Honoré de Balzac, Marthe, histoire d’une fille de Joris-Karl Huysmans, les poèmes de Charles Baudelaire et de Paul Verlaine. Il est aussi l’auteur d’autres traductions de l’allemand et de l’anglais (œuvres de Johann Wolfgang von Goethe, de Bernhard Kellermann, de Stefan Zweig, d’Arthur Schnitzler, d’Arthur Conan Doyle, etc.). Il traduit aussi quelques pièces de Shakespeare : Le Marchand de Venise, Périclès, prince de Tyr (les deux en 1936) et Jules César (en 1941), Henri VI (manuscrit retrouvé en 2006). Ses traductions des textes du dramaturge anglais, réalisées en prison et dans les camps de concentration soviétiques auxquels il était assigné, n’ont pas été, en fait, publiées.
[111] Mariya Vakhtyorova-Petrovskaya (1900-1990) a publié plusieurs traductions et révisions des traductions du français. Citons : Les Misérables de Victor Hugo, Robespierre de Romain Rolland, L’Enfance de Paul Vaillant-Couturier, mais aussi des œuvres de Jules Verne, d’Anatole France, d’Alphonse Daudet, de Germaine de Staël, et surtout des œuvres de Guy de Maupassant (le recueil de nouvelles « La Main gauche », entre autres) parues dans les éditions dirigées toujours par Nikolay Lyoubimov.
[112] Elle sera rééditée encore une fois en URSS en 1984 (dans Flaubert G., Œuvres en trois volumes, Moscou, Littérature de fiction), et cinq fois en Russie (entre 2003 et 2012).
[113] Fyodor Petrovskiy (1890-1978) a traduit en russe, entre autres, les œuvres de Cicéron, de Lucrèce, Sénèque, Plaute, etc.
[114] Mikhaïl Petrovskiy (1887-1937) est critique littéraire et traducteur. Il fait ses études à l’Université de Moscou, puis y enseigne au département de littérature étrangère. Il est auteur de plusieurs articles critiques (sur l’œuvre de Maupassant, en particulier) et théoriques sur la littérature. Parmi ses traductions, on peut citer celle de Maître Puce d’Hoffmann (1929) et celle de Manon Lescaut de l’Abbé Prévost (en collaboration avec Mariya Vakhtyorova, 1932).
[115] Aleksandr Romm (1898-1943) est un homme de lettres, poète et traducteur russe qui, dans sa jeunesse, a été un membre actif d’un cercle linguistique, où il côtoyait M. Bakhtine et R. Jakobson. A. Romm tisse des liens d’amitié avec Boris Gornoung (traducteur russe d’œuvres d’Émile Zola et de Guy de Maupassant), et avec son frère, Lev Gornoung (traducteur des œuvres de Pierre Corneille et de Jean Racine). Les trois amis collaborent à des revues littéraires manuscrites qu’ils éditent ensemble (« Hermès », « Hyperboréen », « Mnémosyne »). Après 1928, cédant à la pression politique qui le contraint, A. Romm est obligé d’abandonner son activité littéraire propre et se consacre donc entièrement et exclusivement à la traduction. Au regard de la somme de travail qu’il a mené dans ce domaine, il n’est pas étonnant qu’il ait été considéré comme un des traducteurs les plus prolifiques de l’URSS d’avant-guerre. Il est vrai qu’on lui demande, expressément, souvent, d’exécuter des commandes d’État qui lui enjoignent d’entreprendre des traductions en russe d’œuvres écrites dans les langues nationales des républiques colonisées par l’URSS ; nous citerons pour mémoire : l’ukrainien (les poèmes de T. Chevtchenko), le biélorusse (les œuvres d’Y. Koupala), le hongrois (les œuvres de S. Petőfi, H. Antal), etc. En plus de Madame Bovary, il a traduit des romans d’Émile Zola, des poèmes de François Villon, de Charles Baudelaire, d’André Chénier, de Charles Moréas, de Louis Aragon ; il a aussi traduit de l’anglais des œuvres de H. G. Wells, de l’allemand des poèmes de Goethe, de Heine, de Lichtenstein. Inversement, il a traduit du russe en français des poèmes d’A. Blok. Il est vrai que ses traductions « françaises » ne sont presque pas publiées, celle du roman de Gustave Flaubert est une heureuse exception.
[116] Boris Griftsov (1885-1950) traduit les œuvres de Marcel Proust, d’Honoré de Balzac, de Romain Rolland. Il écrit aussi une Théorie du roman (1927). Spécialiste pansoviétique d’Honoré Balzac, il consacre à ce dernier une monographie, Comment travaillait Balzac, parue en 1958.
[117] Parmi ces retraductions, on relèvera : Le Bourgeois gentilhomme de Molière (en 1953, après B. Yarkho), Bel-Ami de Guy de Maupassant (en 1956, après An. Tchebotarevskaya), Tartarin de Tarascon d’Alphonse Daudet (en 1957, après N. Sobolevskiy), L’Oiseau bleu de Maurice Maeterlinck (en 1958, après N. Minskiy), Gargantua et Pantagruel de François Rabelais (en 1961, après V. Pyast), Tyl Ulenspiegel de Charles de Coster (en 1961, après A. Gornfeld), À la recherche du temps perdu de Marcel Proust (à partir de 1973, après B. Griftsov, A. Fyodorov et A. Frankovskiy), Le Rouge et le noir de Stendhal (en 1987, après S. Bobrov, M. Bogoslovskaya, mais aussi An. Tchebotarevskaya), etc. De plus, N. Lyoubimov retraduit de l’italien Le Décaméron de Boccace ; de l’espagnol Don Quichotte et Persilès et Sigismonde de Miguel de Cervantès.
[118] Leonid Vinogradov, « Boris Lyoubimov : Tout ce que j’ai, ce sont le Dieu, les prières du père Georges et la grande littérature russe », L’Orthodoxie et le monde, 12 novembre 2012 (en russe). Accès :
http://www.pravmir.ru/nikolay-lyubimov-u-menja-est-gospod-i-velikaja-literatura/#ixzz3bRkZpew7 (consulté le 20 juin 2016).
[119] Il existe, en fait, une exception, celle de l’édition, en 1959, de la traduction d’Ivan Tourgueneff du conte Hérodias dans le recueil « La Nouvelle française du XIXe siècle » (Moscou, Éditions d’État de la littérature).
[120] Voir Antoine Berman, Pour une critique des traductions : John Donne, Paris, Gallimard, 1995, 278 p.
[121] Mykola Loukach (1919-1988) choisit la carrière de traducteur très tôt. Il est vrai que, dès son enfance, il manifeste un vif intérêt pour les langues. D’abord, il étudie l’allemand à l’école secondaire, et commence à composer et à traduire de la poésie. À cette époque, il édite même une revue manuscrite qui contient des traductions effectuées par ses camarades de lycée. Les premières langues qu’il apprend en autodidacte sont non seulement le français et l’esperanto, mais aussi le yiddish et le romani, aidé en cela par la richesse et la diversité du milieu multiculturel où il grandit. Ensuite, M. Loukach étudie et approfondit sa connaissance de la langue française à l’Institut pédagogique de Kharkiv ; c’est dans ce même établissement qu’il débute sa carrière d’enseignant de français (1947). Même s’il ne trouve pas d’emploi de traducteur littéraire, il reste passionné par la traduction et entreprend, donc, de traduire, « pour lui-même » et dans l’espoir d’être publié un jour, plusieurs textes. Enfin, au début des années 1950, ses premières traductions commencent à être publiées, traductions qui suscitent aussitôt des critiques fort positives. La première commande que M. Loukach reçoit d’un éditeur soviétique porte sur la traduction du premier roman de la trilogie d’André Stil, Le Premier choc ; cela a lieu en 1952, l’année même où le prix Staline est décerné à l’œuvre de cet écrivain communiste français. L’année suivante, paraissent ses traductions des poèmes de Victor Hugo. L’héritage qu’a laissé ce traducteur est considérable et très divers – il maîtrise pas moins d’une vingtaine de langues différentes. Il a notamment traduit en ukrainien treize auteurs français, parmi lesquels, outre Gustave Flaubert, on relève les noms suivants, pour ne citer que les plus connus : Molière, Charles Perrault, Beaumarchais, Voltaire, Honoré de Balzac, Jules Verne, Anatole France, Louis Aragon, etc.
[122] On qualifie ainsi la « subculture » qui s’est développée dans les années 1960 et qui a rompu avec la culture ukrainienne officielle de l’époque soviétique. Après la période de « ruines » de 1930-1950, les jeunes intellectuels n’hésitent pas à franchir le pas du non-conformisme et à s’opposer à la culture dominante. Les représentants de la génération des soixantièmes, interdits de publication, organisent donc des lectures littéraires, des expositions hors des circuits autorisés, des soirées consacrées à la mémoire des artistes victimes de la répression soviétique ; ils mettent en scène aussi des pièces censurées ; ils lancent des pétitions exigeant le respect des droits de l’homme ; ils militent pour la protection de la culture et de la langue ukrainiennes, etc.
[123] C’est aussi la raison de la retraduction d’Un cœur simple. Son auteur, Mykhaïlo Haïdaï (né en 1931) est un folkloriste et slaviste ukrainien. Il est le fils de Mykhaïlo Haïdaï – le fils et le père portent le même nom – (1878-1965), chef d’orchestre et chef de chœur d’une chorale, musicologue et compositeur ukrainien. Celui-ci est aussi un folkloriste qui recueille et enregistre, à partir de 1914, les chants populaires anciens dans les villages de sa région. En tout, il enregistre et décrit scientifiquement plus de 5 000 chants (ukrainiens, juifs, grecs, arméniens, balkars, tatars, etc.). Travaillant dans différents organismes soviétiques de recherche en ethnographie, il étudie plus particulièrement les origines communes de la polyphonie du chant en Europe. En 1947, il crée une chorale de chants religieux qui acquiert une grande notoriété en URSS. Plusieurs personnalités viennent tout exprès à Kyïv pour écouter la « Chorale de Haïdaï ». Parmi eux, on trouve Nikolay Lyoubimov, dont la fille a retraduit Un cœur simple. Mykhaïlo Haïdaï (fils) fait ses études à l’Université de Kyïv, puis, enseigne l’ukrainien dans un lycée professionnel. Avant de devenir, comme son père, chercheur en ethnographie, il travaille dans des éditions de littérature de jeunesse, comme directeur de rédaction du département de littérature étrangère (en 1957-1959). Après 1959, l’année de la parution de sa traduction du conte flaubertien, il entre comme chercheur spécialisé dans l’étude des folklores slaves à l’Institut d’histoire des arts, du folklore et d’ethnologie de l’Académie nationale des sciences de l’Ukraine. Cet établissement porte le nom de Maksym Ryls’kyi, l’un des traducteurs de Salammbô. La retraduction ukrainienne d’Un cœur simple réalisée par Mykhaïlo Haïdaï (fils) est tirée à presque 300 000 exemplaires.
[124] Paul Ricœur, Sur la traduction, Paris, Bayard, 2004, p. 39.
[125] Pierre Bourdieu, Les Règles de l’art, Paris, Seuil, 1992, 480 p.


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