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Sommaire Revue n° 17
Revue Flaubert, n° 17, 2018 | Flaubert sans frontières. Les traductions des œuvres de Flaubert
Ce numéro réunit les actes du colloque qui a suivi la mise en ligne de la base de données «Flaubert sans frontières»
Numéro dirigé par Florence Godeau et Yvan Leclerc

Problèmes des premières traductions de Flaubert dans la presse du XIXe siècle en Roumanie (L’Époque et Le Contemporain) – comparaison avec des éditions récentes pour Hérodias et Salammbô (chapitre VIII); aperçu général des traductions en volume

Diana Rînciog
Maître de conférences à l’Université «Pétrole-Gaz», Ploiesti, Roumanie
Voir [Résumé]

Un projet tel que « Flaubert sans frontières » est à saluer vivement. Il est l’occasion d’explorer les bibliothèques, pour remonter jusqu’aux premières traces de Flaubert traduit en Roumanie. Notre pays a été séduit au XIXe siècle par la littérature française (citons seulement Hugo, George Sand, Lamartine, etc. pour les écrivains les plus populaires chez nous). Pour ce projet, j’ai collaboré avec ma collègue de Cluj, Mme Alexandra Viorica Dulău (maȋtre de conférences à l’Université Babeș-Bolyai de Cluj), qui a travaillé sur les volumes de Flaubert traduits en roumain, tandis que j’ai cherché les textes traduits dans la presse.

Cette expérience fut stimulante et la recherche fut passionnante, car trouver les premières traductions de Gustave Flaubert dans les journaux n’était pas une chose facile, en raison du manque de références. En effet, les seules éléments qui m’ont orientée sont les volumes de Ion Hangiu, La presse roumaine du début jusqu’à aujourd’hui. Dictionnaire chronologique. 1790-2007[1] , où j’ai trouvé des indications pour les journaux contenant des traductions des textes de Flaubert, sans pourtant que soient précisés le numéro ou l’année du journal.

Cette tâche s’est avérée difficile, car il fallait chercher à l’aveugle dans les collections disponibles à la Bibliothèque Centrale Universitaire de Bucarest pour le journal quotidien Epoca[2] [L’Époque] et pour la revue littéraire Contemporanul[3] [le contemporain], mentionnés par le dictionnaire de Hangiu.

Après avoir cherché dans la collection de la revue Contemporanul, j’ai trouvé dans le numéro 5/1886, Année V, p. 405-429 la traduction du chapitre VIII de Salammbô, c’est-à-dire la lutte entre les Carthaginois et les mercenaires. Le Contemporain était une revue scientifique et littéraire dont les rédacteurs étaient G. Morţun (pour la partie littéraire) et I. Nădejde.

Pour Herodias, nous disposons d’une traduction intégrale ‒ une vraie performance ‒, le nom du traducteur restant presque anonyme, avec ses seules initiales : « V. B. A. ». Le texte est présent dans le journal L’Époque Année I (voir l’image ci-dessous), numéros 2,3, 4, 5, 6, 8, 9, 10, 11,17, 19, 20, 21, 23, 26, 28, 29 novembre.

 

 

Prenons, par exemple, la première partie du texte, qui apparaît dans le journal L’Époque et le même texte dans la traduction d’Anda Boldur ; nous citons tout d’abord le texte en français[4]  :

La citadelle de Machaerous se dressait à l’orient de la mer Morte, sur un pic de basalte ayant la forme d’un cône. Quatre vallées profondes l’entouraient, deux vers les flancs, une en face, la quatrième au-delà. Des maisons se tassaient contre sa base, dans le cercle d’un mur qui ondulait suivant les inégalités du terrain ; et, par un chemin en zigzag tailladant le rocher, la ville se reliait à la forteresse, dont les murailles étaient hautes de cent vingt coudées, avec des angles nombreux, des créneaux sur le bord, et, ça et là, des tours qui faisaient comme des fleurons à cette couronne de pierres, suspendue au-dessus de l’abîme.
Il y avait dans l’intérieur un palais orné de portiques, et couvert d’une terrasse que fermait une balustrade en bois de sycomore, où des mȃts étaient disposés pour tendre un vélarium.
Un matin, avant le jour, le Tétrarque Hérode Antipas vint s’accouder, et regarda.
Les montagnes, immédiatement sous lui, commençaient à découvrir leurs crêtes, pendant que leur masse, jusqu’au fond des abîmes, était encore dans l’ombre. Un brouillard flottait, il se déchira, et les contours de la mer Morte apparurent. L’aube, qui se levait derrière Machaerous, épandait une rougeur. Elle illumina bientôt les sables de la grève, les collines, le désert, et, plus loin, tous les monts de la Judée, inclinant leurs surfaces raboteuses et grises.
Cetăţuia Machaerous să ridică, la resăritul mărei Mórte, pe un creștet de basalt de forma unui con. Patru văi adȃnci să deschideau cruciș în jurui, doue de lături, una în faţă și cea d’a patra în spate. Casele se înghesuiau jos la póle, în brȃul unui zid care să da după valurile pămentului. Orașul, printr’o cale șerpuită tăiată în stȃncă, ducea la fortăreţă ale cărui ziduri înalte de o sută două-zeci de coţi, colţuróse, chenăruite cu zimţi, purtau din loc în loc turle care alcătuiaù ca un fel de înfloriri aceste coróne de piatră spȃnzurată pe prăpastie.
In lăuntru se afla un palat împodobit cu porticuri, coperit cu o terasă închisă într’un grilaj de lemn de sycomor, asupra căreia se înșiruiau catarguri pentru a întinde un velarium.
Acolo, întro diminéţă, spre revărsatul zorilor, tetrarcut Herod Antipas veni ; se răzimă și privi : dealurile, îndată sub el, își descopereau vîrfurile, în vreme ce trupurile lor erau înecate în umbră pȃnă ’n talpă. O céţă désă plutea ; ea se rupse, și întinsul mărei Mórte se ivi. Zorile care se aprindeaù la spatele cetăţei, împȃnzeaù o oșéţă pe cer ; poleiră de o dată nisipul ţermurilor, colnicele, pustiul, și, mai încolo, toţi munţii Iudeei, revérsȃndu-și piepturile muncite și cenușii. (1)

Le volume Trois contes a été traduit pour la première fois en Roumanie en 1906, sous la signature de M. Iftodiu) :

 

Cetatea Mahaerus se înălţa la răsărit de Marea Moartă, pe un pisc de bazalt în formă de con. Patru văi adînci o înconjurau : două pe laturi, una în faţă, iar a patra în fund, de cealaltă parte. Case multe se înghesuiau la picioarele ei în incinta unui zid ce șerpuia urmînd sinuozităţile terenului ; iar un drum în zigzag, săpat în stîncă, lega orașul de fortăreaţă, care, cu meterezele ei înalte de o sută douăzeci de picioare, susţinute de numeroși contraforţi, cu crenelurile și, din loc în loc, cu turnurile ei ca niște ornamente, părea o coroană de piatră atîrnată deasupra prăpastiei.
Înăuntru se afla un palat împodobit cu porticuri, avînd drept acoperiș o terasă încercuită cu o balustradă din lemn de sicomor, în care erau împlîntate catarge de al căror vîrf se prindea o imensă foaie de cort.
Într-o dimineaţă, înainte de ziuă, Tetrarhul Irod Antipa urcă pe terasă, se rezemă cu coatele și privi.
Munţii jos sub el începeau să-și dezvăluie crestele, în timp ce masa lor era, pînă în adîncul hăurilor, cufundată încă în beznă. Plutea o ceaţă ce prinse să se destrame și contururile Mării Moarte ieșiră la iveală. Zorile care răsăreau în spatele cetăţii Mahaerus răspîndeau o roșeaţă difuză. Curînd lumina lor se răsfrînge asupra nisipurilor de pe ţărm, asupra colinelor, asupra deșertului și, în depărtare, asupra munţilor Iudeei, care își unduiau spinările zgrunţuroase și cenușii. (2)

Dans les deux fragments publiés à une distance de 97 ans, nous remarquons certaines différences d’ordre phonétique, tout d’abord, ensuite lexicales, mais aussi de structure de la phrase. Nous avons souligné dans les deux textes ci-dessus les différences notables, qui donnent un air archaïque au premier et plus moderne, actuel, au deuxième. Par exemple, pour la phonétique on peut remarquer l’emploi du son « e » au lieu de « ă » ou « î » (« resăritul / răsăritul » – en français « lever du soleil » ; « pămentului / pămîntului » – en français « de la terre »), ou bien du diphtongue « ea » dans la variante moderne au lieu de la voyelle « e » (« céţă / ceaţă » – en français « brouillard »). D’autres fois, dans la version du XIXe siècle, il y a des omissions de voyelles / consonnes au début des mots, variantes lexicales que nous considérons à présent comme vieillies (« coperit / acoperiș » – en français « couverture/toiture », avec la précision qu’en roumain le verbe et le substantif font partie de la même famille lexicale ; « oșéţă / roșeaţă » – en français « rougeur »).

La plupart des différences qui sautent aux yeux sont de type lexical, témoignant de l’évolution du vocabulaire durant un siècle, ce qui donne, bien sûr, un parfum historique à la traduction du journal L’Époque. Les exemples sont également soulignés dans les deux textes ; nous signalerons les plus suggestifs pour la traduction du fragment en question : la périphrase « să deschideau cruciș în jurui » / « înconjurau » (en français « entouraient »), tandis que la phrase « Casele se înghesuiau jos la póle, în brȃul unui zid care să da după valurile pămentului » devient dans la version de 1982 « Case multe se înghesuiau la picioarele ei în incinta unui zid ce șerpuia urmînd sinuozităţile terenului » (en français « Des maisons se tassaient contre sa base, dans le cercle d’un mur qui ondulait suivant les inégalités du terrain ») : nous relevons les néologismes « incinta » et « sinuozităţile » pour la traduction contemporaine – inutile de traduire les deux mots en français, car ils proviennent du français même, qui a donné beaucoup de mots analogues en roumain ! Ou bien « printr’o cale șerpuită » / « un drum în zigzag » (en français « par un chemin en zigzag »), la première traduction étant plus réussie, selon nous. Il en est de même pour « un fel de înfloriri » et « ornamente » (en français « comme des fleurons »), le premier choix semblant plutôt approximatif. Quant à l’unité de mesure, nous avons deux termes utilisés (« coţi » / « picioare », le premier étant une unité de mesure ancienne, équivalent à 0,664 m dans la région de Muntenia et 0,637 m dans la région de Moldavie, tandis que le deuxième est l’équivalent de 0,3048 m, dans le système international anglo-saxon).

Comparons également deux traductions d’une phrase du début d’Hérodias :

Il y avait dans l’intérieur un palais orné de portiques, et couvert d’une terrasse que fermait une balustrade en bois de sycomore, où des mȃts étaient disposés pour tendre un vélarium.
În lăuntru se afla un palat împodobit cu porticuri, coperit cu o terasă închisă într’un grilaj de lemn de sycomor, asupra căreia se înșiruiau catarguri pentru a întinde un velarium. (1)
Înăuntru se afla un palat împodobit cu porticuri, avînd drept acoperiș o terasă încercuită cu o balustradă din lemn de sicomor, în care erau împlîntate catarge de al căror vîrf se prindea o imensă foaie de cort. (2)

Les mots en gras représentent les différences notables de forme, qui ne changent pas pourtant le sens de la phrase. Pour vélarium, le mot du texte flaubertien, la version de 1885 (1) préfère laisser le terme tel quel, tandis que la deuxième traduction (2) donne un syntagme, « o imensă foaie de cort » ; pour ce qui est des substantifs « grilaj » ou « balustradă », la dernière est fidèle au nom utilisé par Flaubert lui-même, étant plus adéquat à l’association avec le bois, l’autre renvoyant plutôt au fer.

Pour clore cette première analyse contrastive, voyons la dernière phrase du fragment :

L’aube, qui se levait derrière Machaerous, épandait une rougeur. Elle illumina bientôt les sables de la grève, les collines, le désert, et, plus loin, tous les monts de la Judée, inclinant leurs surfaces raboteuses et grises.
Zorile care se aprindeaù la spatele cetăţei, împȃnzeaù o oșéţă pe cer ; poleiră de o dată nisipul ţermurilor, colnicele, pustiul, și, mai încolo, toţi munţii Iudeei, revérsȃndu-și piepturile muncite și cenușii. (1)

et

Curînd lumina lor se răsfrînge asupra nisipurilor de pe ţărm, asupra colinelor, asupra deșertului și, în depărtare, asupra munţilor Iudeei, care își unduiau spinările zgrunţuroase și cenușii. (2)

Avant de passer à l’autre texte, le fragment du roman Salammbô trouvé dans la presse du XIXe siècle en Roumanie, nous allons faire quelques observations globales sur la traduction du conte Hérodias.

 

Des mots écrits autrement dans la langue roumaine ancienne du XIXe siècle, mais conservant leur sens jusqu’à présent ; exemples : « de cȃt » (signifiant l’adverbe restrictif « que ») est écrit selon les normes actuelles dans un seul mot ; « cel-l’alt » pour le pronom indéfini actuel « celălalt » (« l’autre ») ; « verdi » pour l’adjectif de couleur « verzi » (en fr. « verts ») ; « într’-una » pour la forme correcte actuelle « întruna » (en fr. « toujours ») ; « l’a » pour « l-a », trait d’union à présent pour l’apostrophe (en fr. « l’a », pronom. personnel et verbe auxiliaire avoir, troisième personne du singulier) ; l’adverbe de manière « ast-fel » s’écrit à présent en un seul mot « astfel » (en fr. « ainsi ») ; « cȃte-va » par rapport à « cȃteva » (en fr. « quelques-unes »).

 

Des mots dont l’ortographe est plutôt régionale ou vétuste : « sacrificatura li se dede » ; « vroea » pour « voia » (le vb. vouloir à l’imparfait de l’indicatif, troisième personne du singulier, « voulait ») – en fr. « voulant obtenir la sacrificature » ; « vécuri » pour « veacuri » (en fr. « siècles ») ; « douï-spre-zece » pour la forme actuelle « douăsprezece » (en fr. « douze ») ; « de grab » pour « degrabă » (en fr. « plutôt ») ; « șése » par rapport à « șase » (en fr. « six ») ; « ómeni » pour « oameni » (en fr. « gens ») ; « nălţimei » pour la forma actuelle « înălţimii » (en fr. « de la hauteur ») ; « or-ce » pour « orice » (en fr. « chaque ») ; « d’odinióră » pour « de odinioară » (en fr. « jadis ») ; les verbes à l’impératif sans trait d’union qui existe à présent entre le verbe et le pronom, à la forme affirmative (« dute », « bucurăte », pour (« du-te », « bucură-te », en fr. « va », « réjouis-toi »).

 

La forme vieille de génitif : « al salei » pour « al sălii » (en fr. « de la salle »).

 

Des formes lexicales archaïques : « seu » pour l’adjectif possessif « său » (en fr. « son » – à remarquer l’homophone actuel « seu » signifiant en roumain « suif » ; l’adjectif du féminin « deșértă » par rapport à la forme « pustie » (en fr. « déserte »), le substantif « deșert » signifiant à présent « désert », l’adjectif n’étant plus utilisé ; « colan », mot signifiant « collier », venant du turc et présent dans les contes de fées.

 

Des variantes phonétiques : « numiau » pour « numeau », forme du verbe « a numi » (en fr. « nommer »), troisième personne du pluriel ; « reu » au lieu de « rău » (en fr. « méchant ») ; « tămȃe » pour la forme actuelle « tămȃie » (en fr. « encens ») ; « zȃmbia » par rapport à la forme d’aujourd’hui « zȃmbea » (en fr. « riiait ») ; « colorilor » pour « culorilor » (en fr. « couleurs) ; « pept » pour « piept » (en fr. « poitrine ») ; « pórtă » pour « poartă » (en fr. « porte ») ; « femee » pour « femeie » (en fr. « femme ») ; « trăsnet » pour « trăznet » (en fr. « tonnerre ») ; « aripe » pour « aripi » (le pluriel du nom « ailes »).

Aperçu général sur les traductions en volumes publiés en Roumanie                           

 

 

 

 

 

Flaubert a été traduit tôt en Roumanie[5], l’écrivain devenant ainsi l’un des romanciers français très connus et appréciés. Si nous étudions le cas de Madame Bovary, nous remarquons que les traductions sont vraiment nombreuses, la version la plus souvent reprise étant celle de Demostene Botez. La première version date de 1956 (La Maison d’éditions d’Ėtat pour la littérature et l’art, 357 pages ; préface de Tudor Vianu) ; ensuite, viennent 11 rééditions avec différentes études introductives, divers illlustrateurs, etc. (en 1956, 1959, 1962,1967, 1970, 1972, 1973, 1979, 1991, 1995, 2000). En 2014, paraît à La Maison d’éditions Corint une nouvelle traduction signée par Irina Mavrodin, et l’année suivante encore une autre, chez ART, réalisée par Florica Ciodaru-Courriol.

En ce qui concerne Trois contes, la première traduction, par M. Iftodiu, date de 1906 (La Maison d’Ėdition La Librairie Leon Alcalay, collection « La Bibliothèque pour tous »). Il y a d’autres éditions en 1973, 1982, 2004, 2013, la traductrice la plus fréquente étant Anda Boldur, sa version datant de 1973 (illustrations de Marcela Cordescu), la deuxième de 1982 (illustrations de Val Munteanu). Une réédition récente de la version d’Anda Boldur a paru à Iaşi, chez Polirom, en 2013. Pour les élèves, nous trouvons une édition bilingue de La Légende de saint Julien l’Hospitalier (traduction Ana Coiug, illustrations Silvia Mitrea), Piteşti, La Maison d’Édition Le Parallèle 45, collection « Le Hibou », 2004, 97 pages.

Pour ce qui est de L’Éducation sentimentale, nous trouvons une première édition en 1958 (traduction signée par V. Cristian, La Maison d’État pour la littérature et l’art – ESPLA, collection « Les Classiques de la littérature universelle »). D’autres traductions sont dues à Lucia Demetrius (Bucarest, Univers, 1976, illustrations réalisées par Vasile Socoliuc ; 2e édition en 1982, la même maison d’édition, mais les illustrations sont faites par Val Munteanu).

Le roman Salammbô bénéficie d’une traduction en roumain pour la première fois en 1913, due à Ludovic Dăuş (Bucarest, Minerva), ensuite en 1967 (ELA, La Maison pour la littérature et l’art, traducteur Alexandru Hodoş, préface Vera Călin, collection « Les Classiques de la littérature universelle »), tout comme en 1973 (collection « Le Roman d’amour ») et en 1979 (Univers), éditions reprenant la traduction d’Al. Hodoş.

Si nous étudions le cas de Madame Bovary, nous remarquons que les traductions sont vraiment nombreuses, la version la plus souvent reprise étant celle de Demostene Botez. La première version date de 1956 (La Maison d’éditions d’Ėtat pour la littérature et l’art, 357 pages ; préface de Tudor Vianu) ; ensuite, viennent 11 rééditions avec différentes études introductives, divers illlustrateurs, etc. (en 1956, 1959, 1962,1967, 1970, 1972, 1973, 1979, 1991, 1995, 2000). En 2014, paraît à La Maison d’éditions Corint une nouvelle traduction signée par Irina Mavrodin, et l’année suivante encore une autre, chez ART, réalisée par Florica Ciodaru-Courriol.

En ce concerne Trois contes, la première traduction, par M. Iftodiu, date de 1906 (La Maison d’Ėdition La Librairie Leon Alcalay, collection « La Bibliothèque pour tous »). Il y a d’autres éditions en 1973, 1982, 2004, 2013, la traductrice la plus représentée étant Anda Boldur, sa version datant de 1973 (illustrations de Marcela Cordescu), la deuxième de 1982 (illustrations de Val Munteanu). Une réédition récente de la version d’Anda Boldur a paru à Iaşi, chez Polirom, en 2013. Pour les élèves, nous trouvons une édition bilingue de La Légende de saint Julien l’Hospitalier (traduction Ana Coiug, illustrations Silvia Mitrea), Piteşti, La Maison d’Édition Le Parallèle 45, collection « Le Hibou », 2004, 97 pages.

En ce qui concerne L’Éducation sentimentale, nous trouvons une première édition en 1958 (traduction signée par V. Cristian, La Maison d’État pour la littérature et l’art – ESPLA, collection « Les Classiques de la littérature universelle »). D’autres traductions sont dues à Lucia Demetrius (Bucarest, Univers, 1976, illustrations réalisées par Vasile Socoliuc ; 2e édition en 1982, la même maison d’édition, mais les illustrations sont faites par Val Munteanu).

Le roman Salammbô bénéficie d’une traduction en roumain pour la première fois en 1913, due à Ludovic Dăuş (Bucarest, Minerva), ensuite en 1967 (ELA, La Maison pour la littérature et l’art, traducteur Alexandru Hodoş, préface Vera Călin, collection « Les Classiques de la littérature universelle »), tout comme en 1973 (collection « Le Roman d’amour ») et en 1979 (Univers), éditions reprenant la traduction d’Al. Hodoş.

Quant à « l’œuvre de toute [sa] vie », La Tentation de saint Antoine (Ispitirea Sfîntului Anton), nous enregistrons une première traduction en roumain en 1926, par Al. Bogdan, parue à la Maison d’Édition Institutul de Arte Grafice « Eminescu », ensuite en 1977 (traducteur Mihai Murgu), tout comme en 1982 et 1992 (du même traducteur M. Murgu, mais les illustrateurs différents : Val Munteanu et Ioan Toma).

Il y a aussi quatre volumes d’Œuvres (Opere), parus à la Maison d’édition Univers, à Bucarest, en 1979, 1982, 1984 et 1985. Il faut y ajouter la traduction du récit de voyage Par les champs et par les grèves (Jurnale de călătorie), réalisée par Irina Mavrodin, avec des illustrations de Janos Bencsik, Bucarest, Sport-Tourisme, 1985 (la couverture représente la cathédrale de Rouen). En 1984 avait paru le même récit de voyage sous le titre Străbătînd cîmpii şi ţărmuri (Bucarest, Univers, illustrations Val Munteanu).

Le Dictionnnaire des idées reçues (Dicţionar de idei primite de-a gata) est traduit toujours par Irina Mavrodin (grande traductrice de Proust en Roumanie) en 1984 à Bucarest, La Maison d’éditions Univers (les illustrations sont signées par Val Munteanu).

Le dernier volume Bouvard et Pécuchet, accompagné du Dictionnaire des idées reçues paraît en 1997, Alfa Paidea (traduction Irina Mavrodin, illustrations Tudor Nicolau).

 

 

Études de cas sur les traductions de Madame Bovary :

Prenons la phrase :

Charles fut surpris de la blancheur de ses ongles. Ils étaient brillants, fins du bout, plus nettoyés que les ivoires de Dieppe, et taillés en amande. Sa main pourtant n’était pas belle, point assez pâle, peut-être, et un peu sèche aux phalanges ; elle était trop longue aussi, et sans molles inflexions de lignes sur les contours. Ce qu’elle avait de beau, c’étaient les yeux ; quoiqu’ils fussent bruns, ils semblaient noirs à cause des cils, et son regard arrivait franchement à vous avec une hardiesse candide. (Première partie, chapitre II)

Dans la traduction d’Irina Mavrodin, la phrase en roumain est :

Charles fu surprins de albul unghiilor ei. Erau strălucitoare, fine, mai curate decât fildeșurile de Dieppe, și având formă de migdală. Și totuși mâna ei nu era frumoasă, poate pentru că nu era destul de palidă și pentru că degetele îi erau prea subţiri ; era și prea înaltă, și trupul ei nu avea contururi și unduiri molatice. Frumoși îi erau ochii : deși căprui, păreau negri din pricina genelor, iar privirea îi era deschisă și de-o nevinovată îndrăzneală. (a)

Florica Ciodaru-Courriol traduit ainsi :

Charles fu surprins de albeaţa unghiilor ei. Erau lucioase, ascuţite la vârf, mai curăţate decât fildeșurile de Dieppe, și tăiate în formă de migdale. Mâinile ei nu erau totuși foarte frumoase, poate nu îndeajuns de palide, cu falangele cam uscate ; și erau și prea lungi, fără mlădieri molatice în linia conturului. Ce avea frumos erau ochii ; deși căprui, păreau negri datorită genelor, și te priveau drept, cu o îndrăzneală candidă. (b)

Voici une troisième traduction de ce fragment par Aurelia Ulici :

Charles fu surprins de albeaţa unghiilor ei. Erau strălucitoare, ascuţite la vârf, mai lustruite decât fildeșurile de Dieppe și tăiate în formă de migdală. Totuși, nu avea o mână frumoasă, poate nu destul de albă, și cu degetele cam uscate ; era și prea lungă, iar forma nu avea moliciune în linii. Ce avea ea frumos erau ochii : cu toate că erau căprui, păreau negri graţie genelor, iar privirea ţi se adresa direct, cu o îndrăzneală plină de candoare. (c)

Quelques observations issues de cette analyse contrastive : la première traduction préfère la forme définie de l’adjectif « alb », devenu ainsi substantif nom de couleur (blanc), tandis que les deux autres utilisent la forme « albeaţa », nom dérivé, plus abstrait. Entre « având fomă de migdală » et « tăiate în fomă de migdală », nous trouvons plus fidèle la deuxième traduction, d’ailleurs fidèle au texte d’origine :« taillés en amande ». Quant aux doigts, les adjectifs utilisés pour traduire « sèche » sont « subţiri » ou « uscate », le second plus plastique, on pourrait dire, mais en roumain « falange » a une connotation plutôt scientifique, en tout cas ce n’est pas un mot qui s’utilise de façon usuelle. En ce qui concerne l’idée « elle était trop longue aussi, et sans molles inflexions de lignes sur les contours », nous relevons une erreur de traduction, pour la version (b), car il s’agit du corps d’Emma, pas de ses mains ! La troisième traduction est plus proche de l’idée de Flaubert, mais mal exprimée en roumain, car « prea lungă » donne au portrait un air péjoratif, un peu ridicule. La première traduction (a) est fluide, harmonieuse du point de vue du vocabulaire, de la syntaxe et de l’idée en même temps : « era și prea înaltă, și trupul ei nu avea contururi și unduiri molatice. » En roumain, maintenir le mot « lignes » est un choix moins adéquat, car les mots « unduiri », « mlădieri » font partie du vocabulaire archaïque. Le syntagme « à cause des cils » est traduit différemment à chaque fois, mais la traduction (c) nous semble la meilleure.

Conclusion

Les traductions de Gustave Flaubert en Roumanie, aussi nombreuses que bien faites, renforcent une fois de plus l’idée que la littérature française est aimée et connue dans notre pays de notable tradition francophone et francophile. Ces traductions auraient peut-être enchanté l’écrivain lui-même et elles incitent à la lecture (et la re-lecture) non seulement les spécialistes, mais aussi les générations de lecteurs de tous les âges, passionnés de la bonne littérature, c’est-à-dire la vraie.

NOTES

[1] Ion Hangiu, Presa romȃnească de la începuturi pînă în prezent. Dicţionar cronologic. 1790-2007I, vol. I-IV, București, editura Comunicare.ro, 2008.
[2] L’Époque est un journal roumain, publié pour la première fois le 16 novembre 1885 à Bucarest sous l’impulsion de Nicolae Filipescu ; son directeur politique était Grigore Păucescu et son rédacteur en chef Barbu Ștefănescu Delavrancea. C’était le journal officiel du Parti Conservateur.  Il y a eu une première série jusqu’au 14 juin 1889; quand il fusionne avec le journal La Roumanie libre, étant remplacé par la publication Le Constitutionnel. Il reprend le titre initial pour une courte période (2 novembre 1895-22 novembre 1916), en fusionnant le 24 juin 1907 avec le journal Le Patriote. Pendant quelques mois temps paraît la troisième série à Iași (18 septembre 1918-1er décembre 1918). Ensuite le journal revient à Bucarest le 2 décembrie 1918 et paraît jusqu’au 19 août 1923. La dernière période va du 5 février 1929 au 15 juillet 1938, comme journal officiel du Parti Conservateur.  L’Époque est devenu tout de suite le journal politique le plus lu, une publication de grande verve, la rédaction étant dévastée à la suite de l’attentat du 4 septembre 1886, contre l’homme politique I.C. Brătianu, provoquant un grand scandale.
https://ro.wikipedia.org/wiki/Epoca (le 25 avril 2016).
[3] Le Contemporain est une revue scientifique et littéraire publiée à Iași entre juillet 1881 et mai 1891, par les efforts de Ioan Nădejde et Vasile G. Morțun. Les rédacteurs de la revue ont été Sofia Nădejde, Gheorghe Nădejde, Theodor Dimitrie Speranția.
https://ro.wikipedia.org/wiki/Contemporanul (le 25 avril 2016).
[4] G. Flaubert, Trois contes, Paris, Librio, 2009.
[5] Nous présentons aussi une sélection suggestive pour les couvertures des différents volumes de Flaubert traduits en Roumanie (source: domaine libre, internet).


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