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Sommaire Revue n° 18
Revue Flaubert, n° 18, 2019 | Bouvard et Pécuchet et l'agriculture
Numéro dirigé par Stéphanie Dord-Crouslé et Éric Le Calvez

Flaubert à la ferme

Éric Le Calvez
Professeur à Georgia State University (Atlanta, USA)
Voir [Résumé]

1
Dans le troisième chapitre de Bouvard et Pécuchet, alors qu’ils sont en train d’étudier la chimie, à laquelle ils ne comprennent rien, comme Flaubert[1], les deux bonshommes lisent que « la terre comme élément n’existe pas », ce qui les ébahit « par-dessus tout », indique le narrateur de manière comique (p. 107). Il y a de quoi être étonné en effet : ils ont passé plusieurs années, au cours du second chapitre, à la pratiquer, cette terre, lors de leurs diverses expériences avec l’agriculture[2]  ; diverses car l’agriculture est traitée avec le jardinage et comprend la météorologie et l’arboriculture, pour finir avec l’architecture des jardins puis l’économie domestique. 

2
L’agriculture est l’un des domaines qui a nécessité pour l’auteur d’intenses recherches, une énorme documentation, que ce soit sous forme de lectures, de renseignements fournis par des tiers, comme d’habitude, et même lors d’une enquête de repérage en 1874. Comme le dit Stéphanie Dord-Crouslé, « Pour écrire, il faut connaître ce dont on parle, que cela suppose la visite effective d’une ferme-modèle à Lisors, ou la lecture attentive d’innombrables et indigestes ouvrages d’agronomie. Car de la richesse de la documentation dépend l’impartialité de l’art »[3], et ce, d’autant plus que Flaubert déclare n’y rien connaître[4].

3
Au second chapitre du roman, les deux bonshommes vont donc voir leur ferme, située à un kilomètre de distance de Chavignolles où ils ont emménagé. Leur visite est plus que décevante : tous les bâtiments nécessitent des réparations et le fermier, « Maître Gouy », déprécie les cultures, qui mangent « trop de fumier » tandis que les charrois sont « dispendieux » et que la « mauvaise herbe » empoisonne les prairies, si bien que « ce dénigrement de sa terre atténua le plaisir que Bouvard sentait à marcher dessus » (p. 68). Les deux bonshommes commencent à toucher à la terre en faisant du jardinage, et comme ils croient s’y entendre, obtenant quelques résultats positifs, ils se disent qu’ils doivent être capables de « réussir dans l’agriculture » ; ainsi « l’ambition les prit de cultiver leur ferme » (p. 70). Mais ils ne s’y mettent pas tout de suite ; ils vont d’abord visiter la ferme du comte de Faverges. C’est une longue scène de trois pages (p. 70-74) qui sert vraiment d’introduction, et même d’embrayeur à l’agriculture dans le récit. En effet cette visite est décisive pour les personnages, car la scène se conclut ainsi : « tout ce qu’ils avaient vu les enchantait. Leur décision fut prise ». C’est-à-dire, commencer l’agriculture ; et l’on sait que ce sera un échec, avec l’incendie des meules qui les rend presque ruinés avec un déficit de trente-trois mille francs (p. 84-86). 

DÉBUT DE LA GENÈSE

4
Comme c’est souvent le cas avec Bouvard et Pécuchet, la genèse est complexe, et l’on n’en présentera ici que brièvement les enjeux et les principes. Flaubert a très tôt l’idée de faire faire à ses deux bonshommes une expérimentation sur le terrain : dès le premier scénario de Rouen[5], à l’annonce de l’agriculture et déjà de son échec, « essayent de l’agriculture – essais infructueux et coûteux », il ajoute dans l’interligne : « petite ferme attenante – et ils vont étudier dans une plus gde – Majesté des gdes pièces de blé » (ms. gg10 fo 3), ce qui est confirmé par les scénarios d’ensemble : « ils essaient de l’agriculture. font leur apprentissage dans une ferme des environs. Les bons paysans » (fo 25) ; Flaubert a alors oublié de recopier l’image visuelle de la majesté des pièces de blé mais elle réapparaîtra sur le scénario suivant : « Agriculture. font leur apprentissage dans une ferme des environs. – les bons paysans », avec dans l’interligne : « poésie d’une gde culture – troupeaux, blés au soleil » (fo 34). Dans l’esprit de Flaubert, à l’origine, ce sont donc des images très positives, quoique clichées ; sur le scénario suivant il écrit d’ailleurs : « Théocrite gâté d’industrialisme » (fo 8), et sur ce même folio la scène germe avec le propriétaire et la temporalité (on ne savait pas jusqu’alors si le présent était ponctuel – c’est-à-dire scénique – ou itératif) : « comme ils ne savent pas l’Agriculture, ils vont voir une belle ferme des environs chez M. xxx gentilhomme, agronome catholique & polytechnicien. – ils le rencontrent sur ses terres. un soir ». La psychologie vient avant l’onomastique : c’est seulement trois scénarios plus tard que le nom du personnage apparaît : « Ils vont voir une belle ferme aux environs à Mr de Faverges, agronome. polytechnicien, catholique, chic anglais. le rencontrent sur ses terres, un soir » (fo 37). Après la préparation générale du récit, il reste bien entendu maintenant le plus corsé : le passage à l’écriture avec la phase de documentation. 

5
Avant même d’avoir fini la rédaction du premier chapitre (ce qui sera le cas le 12 octobre 1874), Flaubert écrit à son ami Edmond Laporte le 8 octobre : « il faut à toute force que j’aille voir la ferme de Lisors »[6] (et il convient de souligner l’importance de l’expression « à toute force ») qui est une « ferme modèle »[7]. Comme le rappelle Stella Mangiapane[8], la notion de ferme modèle apparaît au XIXe siècle afin de diffuser le progrès agricole, qu’il s’agisse des constructions ou des pratiques ; Flaubert lui attribue d’ailleurs une majuscule en la soulignant dans une lettre à Léonie Brainne : « Demain à huit heures du matin, je prends le chemin de fer pour aller visiter une Ferme modèle »[9]. Quoi qu’il en soit, il pense ne pas devoir y passer plus de trois heures[10]  ; en effet, elle est facile d’accès, située à seulement quelques minutes de la gare, rue de l’Église, non loin de la petite rivière qui prend sa source dans la forêt de Lyons, nommée le Fouillebroc. Le 17 octobre, Flaubert part donc avec Laporte visiter la ferme de Lisors, dans l’Eure, canton de Lyons-la-forêt. On va dès lors assister à un curieux effet de modélisation avec mise en abyme. Une ferme, qui dans la réalité doit servir de modèle au progrès agricole, va servir de modèle à Flaubert qui va s’en inspirer pour construire, dans la fiction cette fois, la ferme du comte de Faverges qui va elle-même servir de modèle aux deux bonshommes pour leur propre ferme : c’est infini !

6
Mais pourquoi la ferme modèle de Lisors, en particulier, et non pas, par exemple, celle de Grignon, située à deux pas de Paris (rappelons que Flaubert doit alors se rendre à Paris à cause de la représentation du Sexe faible de Louis Bouilhet) ? Cette ferme modèle est vantée par Bailly de Merlieux dans sa Maison rustique du XIXe siècle[11], ouvrage que Flaubert a amplement utilisé, même pour construire la ferme de Faverges – il a aussi utilisé le Catéchisme d’agriculture de Baudry et Jourdier (Stella Mangiapane l’a démontré dans son article déjà cité). Flaubert a peut-être été stimulé par un compte rendu positif sur la ferme de Lisors publié dans le Nouvelliste de Rouen le 23 mars 1874 ; il le connaissait sans doute puisqu’il lisait ce quotidien conservateur et était proche de son directeur, Charles Lapierre. Quoi qu’il en soit, cette ferme était fort célèbre : le comte de Valon prononce à son propos un discours élogieux de cinq pages paru dans le Recueil des travaux de la société libre d’agriculture, sciences, arts et belles-lettres de l’Eure en mai 1876[12] et M. Piquemot y publie aussi un « Rapport de la commission chargée de visiter la ferme de Lisors », rapport de douze pages tout à fait élogieux également[13]  ; mais comme ces deux textes se situent en dehors de notre genèse, Flaubert finissant de travailler sa ferme vers la mi-novembre 1874, il convient de les laisser de côté. 

Quand il fait un voyage de repérage, comme c’est le cas pour la ferme de Lisors, Flaubert prend des notes dans un carnet emporté pour l’occasion. Le Carnet 18 bis contient sur le folio 9 verso des notes relatives à la ferme et Pierre-Marc de Biasi, dans son édition des Carnets de travail, suppose qu’il s’agit des notes du repérage en question, prises le 17 octobre, ce qui est vraisemblable[14]. Il est cependant fort possible d’en douter. Tout d’abord, les notes ne s’étendent que sur quelques lignes alors que Flaubert écrit beaucoup plus quand il est en repérage, même quand il connaît le lieu (ce qui n’est pas le cas ici), comme lors de ses repérages parisiens ; ensuite, l’écriture ne ressemble pas du tout à l’écriture chaotique de Flaubert quand il prend des notes sur place : il suffit de regarder à ces deux égards les folios qu’il a utilisés lors du repérage sur le boulevard Bourdon, pour la description initiale du roman[15]. Il est vrai aussi qu’une quarantaine de pages du carnet ont été arrachées, et qu’elles pourraient contenir la suite du repérage, mais aucune page n’est arrachée autour du folio 9 verso, ce qui est troublant. Heureusement, tous les carnets de Flaubert qui se trouvent conservés à la Bibliothèque historique de la Ville de Paris ont été numérisés et mis en ligne au printemps 2016 sur la base Gallica de la Bibliothèque nationale de France, ce qui facilite énormément la recherche. Voici le folio en question avec sa transcription diplomatique en regard[16]  :


 

(BHVP, « Source gallica.bnf.fr / Bibliothèque nationale de France »)

 

7
Il est clair qu’il s’agit bien de brèves notes de lecture prises très rapidement, elles sont d’ailleurs peu détaillées et ne comportent aucune ponctuation ou presque. Flaubert semble isoler « turbine » et « eau » du reste des notes (sur le fac-similé on peut d’ailleurs très bien voir que les deux termes n’ont pas été écrits au même moment), avec un trait démarcatif, puis il choisit quatre lieux : la « vacherie », la « grange » et deux laiteries parallèles, l’une pour l’été et l’autre pour l’hiver. 

UN ARTICLE DÉCISIF

8
Puisqu’on ne possède aucune autre note de lecture concernant Lisors (il n’y en a aucune trace par exemple dans les dossiers de Bouvard et Pécuchet), il faut faire des recherches supplémentaires. Il s’agit en fait d’un article d’Eugène Marchand, intitulé « La ferme de Lisors » et paru en quatre livraisons en février 1874 dans le Journal d’agriculture pratique, de jardinage et d’économie domestique[17]. Flaubert a pu y lire qu’un avocat-général à Rouen, Achille Pouyer, est devenu propriétaire de la ferme de Lisors en 1868 avec l’intention d’en faire un modèle pour exciter l’émulation ; il a commencé par faire des recherches sur les dernières inventions techniques mais n’a pas pu commencer les transformations avant 1871, à cause de la guerre franco-prussienne (il a même été arrêté par les Prussiens !). En tout cas la ferme devient vite célèbre car Pouyer reçoit le 14 septembre 1873 une médaille d’or de la Société d’agriculture de l’Eure en l’honneur des travaux d’aménagement qu’il vient de terminer. Cela a certainement attiré l’attention de Flaubert, qui se trouvait alors au milieu de ses premières grandes lectures documentaires dont faisait partie l’agriculture, et ce d’autant plus que Pouyer était un ami d’Ernest Commanville[18]  ; il est fort probable que Commanville a conseillé à l’écrivain d’aller visiter la ferme de Pouyer, et il est même possible qu’il ait arrangé un rendez-vous entre les deux hommes. 

9
Flaubert ne suit pas, dans sa prise de notes minimale, l’ordre des informations que contient l’article d’Eugène Marchand, et l’on est en droit de se demander pourquoi. En étudiant cet article, voici ce que l’on peut remarquer. Ce qui fait la force de la ferme de Lisors, selon Marchand, c’est que Pouyer a obtenu l’autorisation de détourner le Fouillebroc et de construire des terrassements pour faire arriver l’eau jusqu’à une turbine, ce qui a permis à ce « mince ruisseau »[19], selon Marchand (p. 191), de passer d’un débit de vingt-cinq litres par seconde à un débit de « cinquante litres par seconde ». Marchand déclare que c’est « une telle réussite qu’on peut évaluer maintenant à cinquante litres le débit d’eau dans la turbine, et à quatre chevaux vapeur la force que ce mince filet d’eau développe » (p. 195), et qualifie aussi la turbine de « bijou de précision » (p. 194) qui permet dans le domaine un « luxe de distribution d’eau » (p. 195). Il élabore ensuite ainsi : « Si les Anglais disent : Time is money… on peut exprimer une pensée analogue en disant que l’eau, partout, et surtout dans une ferme, c’est de l’argent » (ibid.). Turbine et eau (le terme eau est du reste souligné par Marchand) : ce sont les deux facteurs principaux sans lesquels la ferme de Lisors n’aurait jamais pu devenir une ferme modèle, et ce sont donc les premiers éléments que Flaubert note dans son carnet, avant même de parler des bâtiments de la ferme.

10
La partie suivante de la ferme que choisit Flaubert sur le folio 9 verso, c’est la vacherie, qu’il qualifie de « hollendaise », avec une faute d’orthographe et sans explication ; Marchand indique que « c’est le système hollandais qui a été adopté » (p. 226) et ajoute qu’elle est vraiment « magnifique », et « peut recevoir 45 vaches et plus de 20 veaux » (ibid.).

11
Ensuite, dans le carnet de Flaubert vient la grange. Il note : « toiture arceaux de maçonnerie charpente » et là, il est intéressant de le souligner, il se trompe, car justement Marchand indique qu’elle est « sans charpente », c’est de plus ce qui fait son originalité. Voici ce qu’il en dit : 

La grange est sans charpente. Au lieu des fermes ordinaires en bois, on a construit des arceaux en maçonnerie qui portent le toit et laissent l’espace libre d’un bout à l’autre du bâtiment. Par ce moyen la circulation est sans obstacles, et il en résulte une notable diminution de main-d’œuvre pour le tassement de la récolte et le service de la machine à battre. Cette grange est construite en maçonnerie de briques et de cailloux (p. 197). 

12
Excepté la charpente, le reste est correct dans le carnet mais moins détaillé que dans l’article ; il est clair que pour ces premières notes, Flaubert ne s’intéresse pas à tous les détails et surtout pas au résultat ou à la finalité de la construction. 

13
Dans le carnet apparaissent enfin les laiteries parallèles. Marchand explique que « La laiterie, occupant une place très importante dans le budget de la ferme de Lisors, a été l’objet des préoccupations de M. Pouyer » (p. 251), et il détaille tous les aménagements qui y ont été faits (comme par exemple la nécessité de détruire la laiterie d’origine, qui était souterraine, donc bien trop humide et ainsi néfaste pour le lait). Un aménagement en trois pièces a été réalisé : « À Lisors, la laiterie se compose de trois pièces : la laiterie d’été, la laiterie d’hiver et la crèmerie, où se trouve la baratte » (p. 252), et Flaubert laisse pour l’instant la crèmerie de côté (elle reviendra bientôt). Il mentionne d’abord la laiterie d’été (et oublie sur le premier jet d’écrire « d’été »), qui est très haute et très vaste, et bien plus importante que la laiterie d’hiver car les vaches produisent moins de lait en hiver. Flaubert n’écrit que « robinets pr faire nappe d’eau », alors qu’il a pu lire dans l’article tous les détails conduisant à la « nappe d’eau » en question, ainsi que leur but, c’est-à-dire qu’il s’agit de rafraîchir l’air, l’été, sans produire d’odeur pour le bienfait du lait, tandis que les murs, pour lutter contre l’humidité qui pourrait découler de cette nappe constante, ont eux-mêmes été recouverts de ciment. C’est l’un des signes de la modernité et de la réussite de la ferme de Lisors : 

Disposant de l’eau à son gré, il a fait attacher au pourtour de la laiterie un tuyau en fer, ayant 0m.05 de diamètre intérieur. À ce tuyau ont été adaptés, de deux mètres en deux mètres, des tubes en cuivre percés de petits trous, presque capillaires, par lesquels, à volonté, on fait suinter l’eau. On peut ainsi entretenir sur le pavage une très mince nappe liquide dans un état d’écoulement continuel, se vaporisant par conséquent avec rapidité, et rafraîchissant l’air sans donner d’odeur […]. Les murs de la laiterie ont été eux-mêmes recouverts d’une chape du même ciment dans une hauteur de 0m.50 au-dessus du niveau du sol. (p. 252)

14
Finalement, Flaubert annote la laiterie d’hiver. Il écrit, de manière très succincte encore : « laiterie d’hiver, chauffée par un foyer extérieur », et Marchand en explique la raison, ainsi que le faible coût, autre signe de la modernité de Lisors : « La laiterie d’hiver est chauffée au moyen d’un calorifère, placé à l’extérieur, afin qu’aucune poussière ne se mêle à la crème. Cet appareil est d’un chauffage très économique » (p. 252). 

15
Notons de plus une remarque qu’a faite Marchand après sa visite, et qui a sans doute intéressé Flaubert à l’origine : « l’aménagement intérieur de la grange, de l’écurie, de la vacherie, et des laiteries a surtout attiré mon attention » (p. 197) ; l’écrivain en a retenu, lors de sa prise de notes initiale, une rapide synthèse dans le carnet[20], le folio devenant une sorte de pense-bête pour préparer la visite. 

DES CROQUIS STIMULANTS

16
Mais il y a plus. L’article d’Eugène Marchand regorge de croquis concernant la ferme de Lisors ; ainsi Flaubert a pu voir le plan général de la ferme (p. 192) : 

 

 

« Plan général de la ferme de Lisors »
(« Source gallica.bnf.fr / Bibliothèque nationale de France »)

 

17
et donc parallèlement la disposition de chacun des éléments ou bâtiments de la ferme abondamment décrits et explicités dans l’article, dont, par exemple, la fameuse turbine grâce à laquelle Lisors a acquis son statut de ferme modèle (p. 193) :

 

 

« Plan de la turbine et des transmissions »
(« Source gallica.bnf.fr / Bibliothèque nationale de France »)

 

18
ou encore la grange avec ses arceaux en maçonnerie (p. 196)[21]  :

 

 

« Coupe de la grange »
(« Source gallica.bnf.fr / Bibliothèque nationale de France »)

 

19
et même les deux laiteries, qui sont si importantes pour le bon rendement de la ferme et pour sa réputation (p. 193)[22]  :

 

 

« Plan de la partie des bâtiments de la ferme contenant le cellier,
le pressoir et la laiterie »
(« Source gallica.bnf.fr / Bibliothèque nationale de France »)

 

20
C’est ce qui explique sans aucun doute possible la raison pour laquelle Flaubert déclare à Laporte avoir besoin de ne passer que « deux ou trois heures » à la ferme (dans la lettre citée auparavant), alors que le domaine s’étend sur 150 hectares, il faut le souligner ; quand il part pour Lisors, l’écrivain est parfaitement préparé grâce à ce qu’il a lu, et très probablement annoté, puisqu’il était un maniaque de la prise de notes. Y a-t-il eu aussi prise de notes de repérage ? fort probablement ; même s’il est bien préparé, Flaubert annote toujours ce qu’il voit, ne serait-ce que pour s’en souvenir précisément grâce à un texte personnel qu’il réutilisera ; on peut donc en conclure qu’une partie des manuscrits concernant l’Agriculture a disparu des dossiers de Bouvard et Pécuchet, et peut-être que ces suppositions seront confirmées un jour par leur réapparition[23].

PASSAGE À L'ÉCRITURE

Flaubert passe ensuite à l’aménagement du récit de l’épisode sur un scénario, en haut du folio g225(2) fo 86[24]. Notons que sur le premier jet Flaubert n’écrit que : « Ferme de », « vacherie », « grange », « laiterie d’été », « laiterie d’hiver », allant au plus pressé. Ce n’est qu’à la relecture que, tout d’abord, il attribue la ferme à son personnage, « Mr de Faverges », et insère ensuite les informations provenant du carnet : « Hollendaise » (avec sa faute d’orthographe et une majuscule) pour la vacherie, « arceaux en maçonnerie pr la toiture » pour la grange, « robinets pr faire nappe d’eau » et « chauffée par un foyer extérieur » pour la laiterie. Ensuite encore apparaît dans l’interligne la « baratte à la mécanique » ; elle provient de l’article de Marchand (p. 252), comme les « cases pour les cochons »[25] et « pour les poules »[26], avec leurs portes « s’ouvrant du dedans et du dehors »[27] (dans l’interligne aussi), dont Flaubert a pu voir les croquis et lire les explications détaillées :

 

 

« Petite porte de poulailler, ouverte »
(« Source gallica.bnf.fr / Bibliothèque nationale de France »)

 

 

« Petite porte de poulailler, fermée »
(« Source gallica.bnf.fr / Bibliothèque nationale de France »)

 

21
Il en va de même pour les « pentes pour les urines »[28] et les « charrettes »[29] (en haut du folio). On voit bien parallèlement que l’aménagement du récit va de pair avec l’utilisation d’autres notes de lecture, comme celles provenant du Département de l’Oise, à la page 289. 

22
On a dit précédemment que Flaubert avait pu lire dans l’article de Marchand la description de tous les bâtiments ; c’est le moment de revenir sur cette assertion. En fait, Marchand a oublié de décrire les trois bergeries, alors qu’il y avait trois cents moutons à Lisors[30]  ; donc on peut être certain que l’ajout concernant les « bergeries » avec leurs « petites ouvertures à ras du sol » (en haut du folio à droite) vient de la vision de Flaubert et non de sa lecture. 

23
Pour la mise en place initiale de la fiction on est donc en face d’un folio très composite : il s’agit à la fois de notes de lecture, de notes fictionnelles (comme « de Mr de Faverges » ou le fait qu’ils « rédigent une lettre pour lui demander la permission » de visiter sa ferme, en haut du folio), et enfin de notes provenant de la visite de l’auteur, comme pour les bergeries ou l’« aspect de la cour à la moderne ». 

24
Il n’est pas utile de revenir ici sur toutes les phases de la genèse, identiques à celles qui sont basées sur la documentation et qui sont visibles dans chaque roman de la maturité de Flaubert[31], avec des phénomènes d’intégration, de réécriture, d’insertion ou de rejet du document ; néanmoins il convient de relever deux des passages de l’article de Marchand qui trouvent leur répondant dans le texte de Bouvard et Pécuchet et que nous n’avons jusqu’ici que mentionnés. Le premier concerne les fameuses portes « dans les cases aux cochons », « pouvant d’elles-mêmes se fermer » chez Flaubert (p. 73) ; Marchand explique que « Une poignée centrale faisant levier […] permet de dégager de leurs mentonnets, scellés dans le mur aux extrémités des trappes, ou bien de les y engager, deux fléaux en fer qui servent à tenir ces trappes ouvertes ou fermées » (p. 227), agrémentant son texte d’un schéma. Enfin, le deuxième passage est relatif à la vacherie qui, pour Marchand, est « magnifique » (p. 226) ; il la détaille d’ailleurs sur deux pages (p. 226-227), concluant : « On ne peut donc que vanter cette installation : un seul homme suffit au service d’une telle étable, et il est permis d’affirmer que ces avantages se chiffrent, chaque année, par une somme dont le fermier apprécie fort l’importance » (p. 227). 

 

 

« Plan de la vacherie »
(« Source gallica.bnf.fr / Bibliothèque nationale de France »)

 

25
Notons en particulier la manière de nourrir les vaches : 

Au-devant de chaque animal, on a réservé un espace libre suffisant pour qu’il passe sa tête et prenne sa nourriture dans l’auge […] placée à ses pieds au-delà de cette séparation. Les vaches s’y prennent très adroitement pour introduire leurs cornes entre les barreaux ; et le système que je décris a ce double avantage que les vaches mangent paisiblement et sans attirer sous leurs pieds une partie du fourrage qui s’y trouverait perdu, comme cela arrive avec les râteliers du système ordinaire. (p. 226)

26
ainsi que la façon dont elles sont attachées : 

Chaque animal est attaché au moyen de deux chaînes se terminant par un anneau. On introduit dans ces anneaux le piquet de droite et celui de gauche, de telle façon que les anneaux glissent le long des piquets et obéissent aux mouvements de la vache quand elle se lève ou se couche. Les animaux sont ainsi maintenus des deux côtés et ne peuvent s’inquiéter entre eux. (ibid.)

27
et, enfin, comment elles sont abreuvées : 

pour abreuver le troupeau, on a construit un réservoir en portland, à l’intérieur de la vacherie, de manière que l’eau prenne une température convenable et ne glace pas l’estomac des animaux. Quand l’heure est venue, on ouvre un robinet placé en tête de l’auge générale, qui est promptement remplie, et le troupeau tout entier est abreuvé. À l’autre extrémité, un clapet enlève dans un égout l’eau restante. » (p. 227)

28
Bref, il s’agit comme partout à Lisors de privilégier le bien-être des animaux, et cela n’a pas dû laisser Flaubert indifférent ; il fait de la vacherie (devenue chez lui une « bouverie » tandis que les vaches sont transformées en bœufs[32]) le « bijou de la ferme », et réutilise dans sa saynète de nombreux détails déjà présents chez Marchand :

Des barreaux de bois scellés perpendiculairement dans toute sa longueur la divisaient en deux sections, la première pour le bétail, la seconde pour le service. On y voyait à peine, toutes les meurtrières étant closes. Les bœufs mangeaient attachés à des chaînettes et leurs corps exhalaient une chaleur, que le plafond bas rabattait. Mais quelqu’un donna du jour. Un filet d’eau, tout à coup se répandit dans la rigole qui bordait les râteliers. Des mugissements s’élevèrent. Les cornes faisaient comme un cliquetis de bâtons. Tous les bœufs avancèrent leurs mufles entre les barreaux et buvaient lentement. (p. 73-74)

29
L’article d’Eugène Marchand, membre correspondant de la Société centrale d’agriculture, a donc été fort bénéfique pour Flaubert, à plusieurs égards. Il a tout d’abord relevé sur un folio de son carnet quelques éléments dont Marchand avait dit qu’ils l’avaient particulièrement attiré à la ferme de Lisors (sans mentionner l’écurie cependant) et, après sa brève visite, a continué à l’utiliser lors de la rédaction, en même temps que d’autres ouvrages ou revues. 

30
La genèse initiale de l’épisode de la ferme se définit donc comme un moment bien particulier où la lecture a supplanté la vision, ou, du moins, où la vision est surtout venue confirmer la lecture tout en procurant de nouveaux détails qui ne se trouvaient pas dans le document ; ce serait donc, sinon un hapax génétique, tout au moins un phénomène assez rare dans les genèses flaubertiennes.

 

NOTES

[1] Il l’avoue à sa nièce Caroline le 26 juin 1872 : « Quant à la chimie, que je comprends beaucoup moins bien [que la médecine], ou plutôt pas du tout, je l’ajourne » (Correspondance, éd. Jean Bruneau – et Yvan Leclerc pour le t. V – Paris, Gallimard, « Bibliothèque de la Pléiade », t. I (1973), t. II (1980), t. III (1991), t. IV (1998), t. V (2007) ; ici t. IV, p. 164. Correspondance sera abrégé dès maintenant en Corr., suivi du tome et de la page dans le corps du texte pour ne pas multiplier les notes. Ajourner la chimie : c’est ce que feront les deux bonshommes dans la fiction, après seulement deux pages, préférant passer à l’étude de l’anatomie (Bouvard et Pécuchet, avec des fragments du « second volume », dont le Dictionnaire des idées reçues, éd. Stéphanie Dord-Crouslé avec un dossier critique, Paris, Flammarion, « GF », 2011, p. 109. Dès maintenant nous donnerons les références entre parenthèses dans le corps du texte). 
[2] Selon Claude Mouchard, « La terre, dans Bouvard et Pécuchet, s’offre non seulement comme le support mais comme le thème même de la première station encyclopédique des “deux cloportes”. Plus généralement, la ligne horizontale du sol ne cesse de se faire percevoir, ironique, jusqu’au terme indéfini du livre » (« Terre, technologie, roman : à propos du deuxième chapitre de Bouvard et Pécuchet », Littérature, no 15, 1974, p. 65 ; en ligne). 
[3] « La face cachée de l’“impartialité” flaubertienne : le cas embarrassant de Joseph de Maistre », dans Yvan Leclerc, La Bibliothèque de Flaubert. Inventaires et critiques, Rouen, Publications de l’Université de Rouen, 2001, p. 323 ; en ligne.
[4] « C’est l’histoire de ces deux bonshommes qui copient, une espèce d’encyclopédie critique en farce. Vous devez en avoir une idée ? Pour cela, il va me falloir étudier beaucoup de choses que j’ignore : la chimie, la médecine, l’agriculture. Je suis maintenant dans la médecine » (lettre à Edma Roger des Genettes, 19 août 1874 ; Corr. IV, p. 559).
[5] Les scénarios de Bouvard et Pécuchet sont conservés à la Bibliothèque municipale de Rouen sous la cote ms. gg10, que je ne répéterai pas ici. L’orthographe et les abréviations de Flaubert sont respectées. 
[6] Corr. IV, p. 874.
[7] « Il est probable que samedi prochain j’irai avec Laporte voir la ferme modèle de Lisors » (lettre à sa nièce Caroline, 11 octobre 1874, ibid., p. 877).
[8] « De l’enquête sur le terrain à l’écriture de fiction dans les manuscrits de Bouvard et Pécuchet », dans Éric Le Calvez, Flaubert voyageur, Paris, Classiques Garnier, « Rencontres », 2019, p. 315-330. 
[9] Lettre du 15 octobre 1874, Corr. IV, p. 879.
[10] « Il me semble que la visite de Lisors ne doit pas nous demander plus de 2 ou 3 heures » (lettre à Edmond Laporte, 11 octobre 1874, ibid., p. 877).
[11] Charles-François Bailly de Merlieux, Maison rustique du XIXe siècle. Encyclopédie d’agriculture pratique… par une réunion d’agronomes et de praticiens, Paris, Au Bureau, 1835-1844, 4 vol. ; voir les pages 291-293 du premier volume.
[12] Recueil des travaux de la société libre d’agriculture, sciences, arts et belles-lettres de l’Eure, Évreux, Société libre d’agriculture, sciences, arts et belles-lettres de l’Eure, mai 1876, p. XI-XV.
[13] Ibid., p. CVII-CXVIII.
[14] Carnets de travail, éd. Pierre-Marc de Biasi, Paris, Balland, 1988, p. 803 : « Il est assez vraisemblable que ces notes aient été prises lors de la visite d’une ferme modèle, que Flaubert fit à Lisors le 7 [sic] octobre 1874 ».
[15] Carnet 18 bis, fos 14vo14 et 13vo ; ibid., p. 807-808.
[16] Ma transcription ne suit pas celle de l’édition des carnets ; l’italique indique les ajouts.
[17] Eugène Marchand, « La ferme de Lisors », Journal d’agriculture pratique, de jardinage et d’économie domestique, vol. 38, 1, février 1874. En voici les références complètes : 1- 5 février 1874, p. 191-198 ; 2- 12 février 1874, p. 225-229 ; 3- 19 février 1874, p. 251-254 ; 4- 26 février 1874, p. 293-297, en ligne. Pour ne pas alourdir le texte de notes, je donnerai dorénavant directement la référence des pages entre parenthèses. 
[18] Voir la lettre à Ernest Commanville du 8 juin 1877, alors que ce dernier se débat avec ses problèmes financiers : « votre ami Achille Pouyer a la plus grande influence sur ce Filheul qui peut vous être très utile. Et Lapierre se propose de voir Pouyer à cet effet » (Corr. V, p. 244), ainsi que celle du 11 juin : « Il [Lapierre] me paraît fonder un très grand espoir sur Filheul, et croit que l’intervention d’A[chille] Pouyer serait très bonne » (ibid., p. 246). 
[19] « Ruisseau » est aussi le terme que Flaubert utilisera lors de la rédaction, pour aboutir au texte suivant : « Le travail s’y faisait à la mécanique, au moyen d’une turbine, utilisant un ruisseau qu’on avait, exprès, détourné. Des bandelettes de cuir allaient d’un toit à l’autre, et au milieu du fumier une pompe de fer manœuvrait » (p. 73). Marchand a longuement expliqué le principe du fumier à la ferme de Lisors et de la fosse à purin (p. 228-229), sans toutefois mentionner la « pompe de fer ». 
[20] Il a donc oublié l’écurie, ou décidé de la laisser de côté, alors qu’il aurait eu encore de la place pour remplir le folio. Elle sera aussi absente du texte du roman, les chevaux n’y seront vus qu’au travail : « on jetait des bottes vivement dans une longue charrette, attelée de trois chevaux » (p. 71) ; « Un cheval que l’on conduisait à la main traînait un large coffre monté sur trois roues » (p. 72). Voici ce que déclare Marchand à propos de l’écurie : « Dans l’écurie, comme dans tous les bâtiments, d’ailleurs, on a installé des trappes, avec échelles en fer, pour atteindre les fourrages. On évite ainsi d’employer à l’extérieur, pour monter dans les greniers, des échelles mobiles qui dégradent les murailles, et de jeter ces fourrages sur le sol de la cour où ils ramassent la boue et des graviers qui rebutent les animaux. De plus, les hommes sont à couvert. On a adossé à l’écurie une sellerie, avec une fenêtre pour éclairer la table du bourrelier, et l’on a installé un plancher d’entresol sur lequel sont placés les lits des charretiers, qui voient par de larges baies ce qui se passe autour des chevaux » (p. 198).
[21] Voir Bouvard et Pécuchet, p. 73 : « La grange était voûtée comme une cathédrale avec des arceaux de briques reposant sur des murs de pierre ».
[22] Ibid. : « La laiterie spécialement les émerveilla. Des robinets dans les coins fournissaient assez d’eau pour inonder les dalles ; et en entrant, une fraîcheur vous surprenait. Des jarres brunes, alignées sur des claires-voies étaient pleines de lait jusqu’aux bords. Des terrines moins profondes contenaient de la crème. Les pains de beurre se suivaient, pareils aux tronçons d’une colonne de cuivre, et de la mousse débordait les seaux de fer-blanc, qu’on venait de poser par terre. » Il est clair que le contenu de la laiterie provient de ce que Flaubert a vu lors de sa visite, ainsi que l’impression de fraîcheur, qu’il a dû lui-même ressentir. 
[23] J’ai déjà fait des remarques similaires à propos du dossier concernant les faïences, notes utilisées pour L’Éducation sentimentale et déplacées dans les dossiers de Bouvard et Pécuchet (ms. g226(1) fos 137 et suivants, consultables en ligne : Les dossiers documentaires de Bouvard et Pécuchet, sous la dir. de Stéphanie Dord-Crouslé, 2012-..., ISSN 2495-9979 ; ici le fo 137) ; elles traitent de la fabrication, non de l’histoire des faïences ou de leur classification alors que Flaubert a bien annoté de tels ouvrages. Voir Éric Le Calvez, Genèses flaubertiennes, Amsterdam-New York, Rodopi, « Faux Titre », 2009, p. 282 (voir aussi la reconstitution conjecturale du contenu du dossier « Géologie. Histoire naturelle. Faïences » par Stéphanie Dord-Crouslé).
[24] Stella Mangiapane qualifie ce folio de « plan » dans son article déjà cité ; il est en fait à la limite du plan et du scénario ponctuel puisque les éléments narratifs et descriptifs s’y ébauchent. Tous les scénarios ponctuels et brouillons du roman sont également conservés à la Bibliothèque municipale de Rouen sous la cote ms. g225 (9 volumes) et sont consultables en ligne : Les manuscrits de Bouvard et Pécuchet, Centre Flaubert.
[25] « Il y a huit cases pour les porcs : leurs dimensions sont de 2m50 sur 2m84 » (p. 227).
[26] « À Lisors, on élève tout à la fois des poules, des dindes, des oies et des canards. Les poulaillers y sont donc partagés en quatre cases fort bien aménagées, car l’on a eu soin de construire, en maçonnerie de plâtre et de briques, des niches de dimensions spéciales, dans chacune d’elles, pour recevoir les produits de la ponte et assurer un lieu tranquille aux couveuses » (ibid.).
[27] Voir p. 227-228.
[28] « Le purin seul […] se répand dans le parc aux fumiers, dont les pentes convergent vers une fosse destinée à recevoir les eaux noires » (p. 228). 
[29] Sous la forme des « charretiers » (p. 198).
[30] Les bergeries ne sont mentionnées qu’à propos de l’eau dans l’article de Marchand : « Il y a de l’eau dans l’étable, de l’eau à l’écurie et près de la boulangerie ; de l’eau dans chacune des trois bergeries ; de l’eau dans la cour des porcheries pour alimenter une mare pavée et bordée de grès, où les porcs se baignent » (p. 196). 
[31] Voir le chapitre « Documents et intertextes » dans Éric Le Calvez, La Production du descriptif. Exogenèse et endogenèse de L’Éducation sentimentale, Amsterdam-New York, Rodopi, « Faux-Titre », 2002, p. 177- 220.
[32] C’est sur un scénario ponctuel que la transformation commence à s’opérer (ms. g225(2) fo 87) ; dès le premier jet Flaubert écrit : « Vacherie hollandaise – les bœufs à l’engrais – on leur donne à boire », peut-être parce qu’il a décidé de représenter des vaches en train de ruminer dans un ajout en haut du folio : « 3 gdes masures plantées de pommiers – vaches ruminant étalant leurs pies » (voir le texte du roman : « Le régisseur aida Bouvard et Pécuchet à franchir un échalier, et ils traversèrent deux masures, où des vaches ruminaient sous les pommiers », p. 73). Flaubert réécrit ensuite plus bas la séquence concernant la vacherie : « Vacherie hollandaise. les bœufs à l’engrais. – on leur donne à boire toutes les cornes entre les barreaux ». Sur le premier brouillon, où s’ébauche la rédaction au milieu de séquences scénariques (ms. g225(2) fo 91vo), Flaubert écrit tout d’abord « Vacherie hollandaise », qu’il rature et remplace par « L’étable », et le texte est rédigé de la sorte un peu plus bas : « Mais le bijou de la ferme, le chef d’œuvre de Mr le cte c’était la bouverie ». La vacherie a donc disparu, peut-être parce que Flaubert souhaite alors se distinguer de son modèle ou encore associer implicitement « Bouvard » au motif bovin de la « bouverie », leurs sonorités se ressemblant ; cette transformation est cependant problématique si l’on se rappelle qu’en parlant de Faverges, au début du chapitre, Flaubert avait écrit qu’on en « citait les vacheries » (p. 67).


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