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Sommaire Revue n° 18
Revue Flaubert, n° 18, 2019 | Bouvard et Pécuchet et l'agriculture
Numéro dirigé par Stéphanie Dord-Crouslé et Éric Le Calvez

« Cultiver son jardin » : rêves et délires de l’engrais dans Bouvard et Pécuchet

Florence Vatan
University of Wisconsin-Madison
Voir [Résumé]

« C’est le fumier qui réjouit, réchauffe, engraisse, amollit, adoucit,
dompte et rend aises les terres lasses par trop de travail, celles qui,
de leur nature, sont froides, maigres, dures, amères, rebelles et
difficiles à cultiver, tant il est vertueux. »
Olivier de Serres, Théâtre d’agriculture et mesnage des champs, 1600
 
« On peut, à la première vue, juger de l’industrie, du degré d’intelligence
d’un cultivateur, par les soins qu’il donne à son tas de fumier. »
Jean-Baptiste Boussingault, Économie rurale, 1843-1844[1]

 

1
« Il faut cultiver notre jardin » : cette exhortation de Candide vient clore et couronner le périple mouvementé des protagonistes du conte philosophique de Voltaire. Elle exprime l’utopie bourgeoise d’une société policée, fondée sur le labeur collectif et le développement des talents particuliers. Le jardin devient l’emblème d’un espace intérieur et social que l’homme parvient à faire fructifier par son travail. Lieu idyllique et pragmatique, il se substitue à l’éden illusoire du monde aristocratique dont Candide avait été brutalement chassé au terme du premier chapitre. Cultiver son jardin devient ainsi le mot d’ordre éclairé d’un idéal de formation de soi et de transformation féconde de son environnement sous l’égide du bon sens et de la raison.

2
Dans Bouvard et Pécuchet, les héros éponymes revendiquent eux aussi l’exigence de cultiver leur jardin, dans un mouvement toutefois apparemment inverse à celui de Candide[2]. L’épisode agricole vient ouvrir, et non conclure, le roman de Flaubert. Loin d’être une culmination et un accomplissement, il entraîne une série de débâcles qui menacent l’utopie d’une communauté solidaire et florissante. En l’espace d’un chapitre, les protagonistes parviennent à se mettre à dos leurs voisins et leur personnel, et voient leur fortune fondre à vue d’œil. Leurs tentatives de domestication de la nature se soldent par de cuisantes déconvenues et cèdent la place à une quête encyclopédique qui finit par s’enliser dans la pratique machinale et aveugle de la copie sans perspective de rémunération supérieure, symbolique ou cognitive.

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À plus d’un titre, le chapitre sur l’agriculture peut être lu comme une variation littérale et grotesque de l’adage de Candide. Dans leur ferme récemment acquise, Bouvard et Pécuchet s’adonnent à des expériences dans l’espoir de transformer leur propriété en havre de fertilité et de prospérité. Aussi vouent-ils une attention marquée à ce qui paraît à l’époque comme un sésame indispensable de la réussite agricole : l’engrais[3]. La question des engrais travaille les personnages au point de donner lieu à deux épisodes phares. Le premier met en scène Pécuchet rêvant, au bord de la fosse aux composts, d’un pays de Cocagne :

Pécuchet fit creuser devant la cuisine, un large trou, et le disposa en trois compartiments, où il fabriquerait des composts qui feraient pousser un tas de choses dont les détritus amèneraient d’autres récoltes, procurant d’autres engrais, tout cela indéfiniment ; – et il rêvait au bord de la fosse, apercevant dans l’avenir, des montagnes de fruits, des débordements de fleurs, des avalanches de légumes. Mais le fumier de cheval si utile pour les couches lui manquait. Les cultivateurs n’en vendaient pas ; les aubergistes en refusèrent. Enfin, après beaucoup de recherches, malgré les instances de Bouvard, et abjurant toute pudeur, il prit le parti « d’aller lui-même au crottin »[4] !

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Le second épisode montre Bouvard atteint – comme par contagion – du « délire de l’engrais »[5] et se livrant à une fabrication effrénée de compost :

Dans la fosse aux composts furent entassés des branchages, du sang, des boyaux, des plumes, tout ce qu’il pouvait découvrir. Il employa la liqueur belge, le lisier suisse, la lessive Da-Olmi, des harengs saurs, du varech, des chiffons, fit venir du guano, tâcha d’en fabriquer – et poussant jusqu’au bout ses principes, ne tolérait pas qu’on perdît l’urine ; il supprima les lieux d’aisances. On apportait dans sa cour des cadavres d’animaux, dont il fumait ses terres. Leurs charognes dépecées parsemaient la campagne. Bouvard souriait au milieu de cette infection. Une pompe installée dans un tombereau crachait du purin sur les récoltes. À ceux qui avaient l’air dégoûté, il disait : « Mais, c’est de l’or ! c’est de l’or. » – Et il regrettait de n’avoir pas encore plus de fumiers. Heureux les pays où l’on trouve des grottes naturelles pleines d’excréments d’oiseaux[6] ! (p. 81)

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À la lumière des notes, des brouillons et du manuscrit définitif, je me propose d’examiner le rôle de la question des engrais dans Bouvard et Pécuchet en mettant à nu le savoir dont Flaubert s’inspire, l’usage qu’il fait de ces connaissances et les raisons qui l’amènent à se focaliser sur un tel sujet. Flaubert offre une lecture « à ras de terre »[7] de la conclusion de Candide tout en préservant une approche d’inspiration voltairienne par sa visée comique et par le travail de sape opéré. En effet, la question des engrais offre une illustration exemplaire du projet flaubertien d’« encyclopédie critique en farce »[8]. Par-delà le souci de documentation, Flaubert engage un dialogue critique avec ce savoir dont il révèle les incohérences et le ridicule. À travers les mésaventures de ses personnages, il tourne en dérision l’engouement de son époque pour l’engrais et ses promesses de régénération. Son regard subversif n’en laisse pas moins transparaître un intérêt réel pour le potentiel créateur de la matière décomposée. Flaubert reste en effet sensible, d’un point de vue esthétique, aux processus capables de convertir des matériaux initialement ignobles en substances fécondes. L’engrais et le compost se révèlent, à ce titre, une figure matricielle de son écriture.

I. La « science » des engrais

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Dans le dossier de 85 folios consacrés à l’agriculture, les notes concernant les engrais occupent une place importante[9]. Flaubert s’est principalement appuyé sur les ouvrages suivants : La Maison rustique du XIXe siècle de Charles-François Bailly de Merlieux (1835-1844) ; le Cours d’agriculture en six volumes du comte de Gasparin (1843-1849), notamment la neuvième partie du premier volume intitulée « Alimentation végétale (engrais, amendements, stimulants) »[10] ; Le Potager moderne (2e éd., 1867) et L’Arboriculture fruitière de Vincent Alfred Gressent (4e éd., 1869) ; Le Catéchisme d’agriculture de Frédéric Baudry et Thomas-Claude, dit Auguste Jourdier (2e éd., 1868) ; et Le Nouveau Manuel complet de la fabrication et de l’application des engrais animaux, végétaux et minéraux ou Traité théorique et pratique de la nutrition des plantes d’Eugène et Henri Landrin (1864)[11]. Quelques notes éparses sont également tirées des Tableaux de la vie rurale, ou l’Agriculture enseignée d’une manière dramatique par Antoine-François Desormeaux (1829), du Manuel des habitants de la campagne et de la bonne fermière de Mme Celnart (1834) et du Nouveau Manuel élémentaire d’agriculture, à l’usage des écoles primaires et des écoles d’agriculture de Victor Rendu (1844). Ces ouvrages antérieurs, contemporains ou postérieurs au temps du récit – situé dans les années 1840 – abordent la question des engrais sous de multiples angles en proposant un inventaire des engrais utilisés, une analyse de leur composition, des conseils de fabrication et d’application, des observations sur leur efficacité ainsi que des considérations sur leur coût et leur rentabilité. Si l’ouvrage de Gasparin s’adresse en priorité à un public expérimenté, la plupart de ces textes témoignent d’un souci de vulgarisation[12]. Le recours à des exposés simples accompagnés d’illustrations, la structure encyclopédique des volumes ou encore le format du catéchisme sous forme de questions suivies de leurs réponses permettent aux lecteurs de se repérer aisément et de se reporter aux points qui les intéressent[13].

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Que Flaubert débute sa quête encyclopédique par un chapitre sur l’agriculture n’est pas anodin. Non seulement l’agriculture continue d’occuper une place centrale dans la société de l’époque, mais les connaissances agricoles – inséparables de la question de leur application – soulèvent de manière cruciale la question du lien entre théorie et pratique, et se révèlent ainsi un champ d’étude privilégié dans un roman visant à mettre à l’épreuve les savoirs[14]. Comme à son habitude, Flaubert s’est beaucoup documenté. Il cherche à identifier ce qu’on pouvait connaître sur un sujet donné à l’époque où évoluent ses personnages. Cette connaissance passe par l’acquisition d’un lexique et de détails qui donnent une caution scientifique au récit et produisent un effet de réel : le lecteur familier de ces questions constate que Flaubert maîtrise son sujet tandis que le lecteur novice subit à dessein – à l’instar des personnages eux-mêmes – l’« effet d’opacité » créé par le vocabulaire technique[15]. Dans le cas du compost préparé par Bouvard, Flaubert mobilise le double registre du vocabulaire courant et du lexique spécialisé. Les notions ordinaires – « branchages », « sang », « boyaux », « plumes », « harengs saurs », « varech », « chiffons », « cadavres d’animaux », « charognes »[16] – permettent au lecteur peu versé dans la nomenclature des engrais d’imaginer sans peine « l’infection » provoquée. Quant au vocabulaire technique, il consiste, pour la plupart, en termes équivoques marqués par un décalage entre leurs connotations inoffensives et la nature repoussante des substances concernées. Ainsi, la « liqueur belge » désigne – sous ses connotations de spiritueux – des « urines et matières fécales renfermées dans des citernes » auxquelles on ajoute souvent des « tourteaux de graine réduits en poudre »[17]. Le « lisier suisse » – comme le relève Flaubert dans ses brouillons – correspond à un mélange d’excréments, d’urine et d’eau qu’on « op[ère] avec soin »[18]. La lessive Da-Olmi est une méthode consistant à mélanger du fumier à de la chaux éteinte et des cendres[19]. Quant au guano – qui suscite un vif engouement à l’époque en tant qu’engrais particulièrement énergique –, il se réfère aux excréments d’oiseaux marins découverts au Pérou et importés en Europe via l’Angleterre[20]. Lorsque Flaubert laisse Bouvard s’extasier sur les « pays où l’on trouve des grottes naturelles pleines d’excréments d’oiseaux » (p. 81), il s’inspire de ses notes du manuel Landrin sur la « grotte de Blanost (Saône-et-Loire) pleines [sic] de fientes d’oiseaux nocturnes »[21]. Au cours de ces lectures, Flaubert se familiarise également avec un savoir pratique qu’il transpose dans son roman. Pécuchet divise ainsi sa fosse aux composts en trois compartiments de manière à utiliser en priorité le compost le plus ancien et à séparer les « fumiers frais » des « fumiers chauds »[22].

II. Une mise à l’épreuve critique

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Outre leur valeur documentaire, les notes de lecture poursuivent une visée critique. Dans son parcours à travers les savoirs, Flaubert explore les domaines scientifiques afin d’en mettre à nu les idées reçues, les sujets de controverse, les failles et les contradictions. Les expériences agricoles de Bouvard et Pécuchet sont en effet jalonnées d’erreurs. À cette fin, Flaubert avait explicitement demandé à une connaissance, Jules Godefroy, de lui envoyer des informations sur les « fautes que peuvent commettre deux Parisiens qui veulent se livrer à l’agriculture »[23]. La plupart de ces « fautes » proviennent des maladresses, de la précipitation irréfléchie et du manque d’expertise des personnages qui font le contraire de ce que les manuels demandent ou qui mettent en pratique les consignes de manière excessive ou trop littérale : « Ils opèrent par Principes », note Flaubert[24]. En appliquant le savoir selon le postulat qu’une cause doit être invariablement suivie du même effet, ils négligent l’idiosyncrasie des sols et des végétaux ainsi que la diversité des environnements[25]. Ainsi, des fumures bénéfiques pour certains légumes se révèlent nuisibles pour d’autres : « fument également tous les légumes. égalemt, ce qui est mauvais »[26]. Si l’enfouissement des engrais est « bon dans une terre légère », il « faut au contraire qu’il soit plus près de la surface » dans « une terre forte et humide »[27]. L’enfouissement de tourteaux sans les concasser est inefficace et produit un « rendement pitoyable »[28] (p. 75). Insensible aux variations singulières, Bouvard se lance de manière abrupte dans une culture intensive sur un sol qui ne s’y prête pas. De plus, les deux compères ont acheté à bon marché une terre de si mauvaise qualité que leur bonne affaire initiale se révèle un investissement à perte[29].

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L’absence de discernement se double d’une logique désirante elle aussi aveugle : « séduits par les catalogues », Bouvard et Pécuchet cèdent à l’attrait de « noms merveilleux », ce qui les amène à faire des choix inconsidérés et à vouloir cultiver des fruits et des « légumes impossibles », inadaptés au sol et au climat[30]. Bouvard et Pécuchet ont par ailleurs une fâcheuse tendance à pécher par excès. Dès les plans et scénarios, Flaubert évoque leur « jardinage forcené »[31]. L’adverbe « trop » revient comme un leitmotiv dans les erreurs commises : les fumiers sont « enfouis trop profondément » ; ils font « trop d’arrosages sur la chicorée » et font preuve de « trop de soin »[32]. En outre, Bouvard et Pécuchet commettent l’erreur de vendre leur fourrage – dont ils n’avaient qu’une faible quantité – ce qui les prive de paille, et partant de fumier, et les oblige à « recourir à des fumiers excentriques et mauvais »[33]. L’un des symptômes récurrents de leur échec est l’odeur nauséabonde. Parmi les « fautes agricoles », Flaubert mentionne les « engrais infects qui communiquent un mauvais goût aux produits » en s’inspirant du passage de La Maison rustique consacré à la question[34]. Pécuchet a construit sa fosse aux composts trop près de la maison, ce qui crée des odeurs incommodes[35]. Quant à Bouvard, il fabrique un compost à partir de substances réputées pour leur pestilence[36].

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Par-delà les maladresses dues aux personnages, Flaubert s’intéresse également aux erreurs liées à l’état des savoirs. Jules Godefroy signale explicitement que les Parisiens de Flaubert sont voués à se tromper en raison de l’état insuffisant des connaissances : « L’agriculture a fait depuis quelques années d’immenses progrès ; mais elle n’est encore qu’une science d’observations, presque d’empirisme »[37]. Godefroy déplore ainsi la « tendance à procéder par hasard, à l’aveuglette », faute d’une maîtrise approfondie de la composition et du mode d’action des engrais. Dès les années 1840, Gasparin dresse un constat similaire : « jusqu’à présent on a agi un peu au hasard » et les fumiers actuels ressemblent à la « thériaque » des anciens, où « on entassait une foule de médicaments divers […] espérant qu’il s’en trouverait quelqu’un qui conviendrait à la maladie, et que les organes malades sauraient bien y choisir » (t. 1, p. 506). Il importe désormais de faire un « choix judicieux » (ibid.) des substances considérées. Entre le temps du récit et les ouvrages plus tardifs consultés par Flaubert, des avancées ont été faites sur la composition des engrais et leurs pouvoirs respectifs, notamment en ce qui concerne le rôle déterminant des phosphates et des sels minéraux[38]. Godefroy souligne dans son mémo à Flaubert que « la théorie des engrais complets était parfaitement ignorée de 1830 à 1840 » ; si le rôle de l’azote est bien connu dans les années 1840, celui d’autres substances tout aussi fondamentales l’est beaucoup moins : les engrais utilisés à l’époque « ne renferment pas tous les éléments nécessaires à la vie des plantes » et manquent « d’acide phosphorique et de potasse »[39]. En conséquence, les deux personnages « patauge[nt] agréablement » bien qu’ils emploient « les meilleurs engrais, recommandés de leur temps » : la « chimie agricole est encore ignorée »[40]. Ainsi, lorsque Bouvard et Pécuchet, lassés du jardinage, attribuent leurs déboires à leur mauvaise connaissance de la chimie, leur remarque est justifiée d’un point de vue épistémologique[41].

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Flaubert traque ce savoir précaire en en relevant les incohérences. Il note ainsi des déclarations contradictoires sur les effets de l’urine dans le manuel Landrin : « Urine : attendre qu’elle ait fermenté. autrement elle brûlerait les plantes (p 130) » ; « Arguments et faits pour prouver que l’urine fraîche n’est pas nuisible. (p. 164) »[42]. Les tensions entre théorie et pratique suscitent également son intérêt ainsi que le poids de l’atavisme dans le rejet des méthodes nouvelles. Expérimentateurs intrépides, Bouvard et Pécuchet se heurtent à la résistance de leurs fermiers qui refusent de modifier leurs habitudes : « ils se sont fait des paysans des ennemis à cause des améliorations qu’ils ont voulu introduire. ils ont froissé des routines, blessé des idées recues » ; « ils ont contrarié toutes les habitudes, froissé toutes les routines, ils paieront cela plutard [sic] »[43]. Comme l’imagine Godefroy, « les ouvriers abandonn[e]nt la ferme plutôt que de se soumettre au progrès »[44]. La perspective de « remplacer les bras de l’homme par des engins mécaniques » suscite « un tollé d’objurgations ! » : « Eh ben il ne manque plus que cela, on veut donc nous couper les bras – Voyez-vous ces bourgeois, ils veulent retirer le pain de la bouche de l’ouvrier ! etc. […] et on met le feu à la machine »[45]. À cet égard, les aventures des deux compères sont également des miroirs réfléchissants de la bêtise ambiante au sens où l’inertie de la routine se ferme par principe à toute innovation.

III. Un potentiel grotesque virtuellement illimité

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Conformément au projet d’une « encyclopédie critique en farce », la visée critique de Flaubert se double d’une ambition comique et d’une quête d’effets grotesques. L’un des ressorts fondamentaux du grotesque est le renversement carnavalesque du haut et du bas, du beau et du laid, du noble et de l’ignoble. Le grotesque passe par l’affirmation du corps au détriment de l’esprit et par la plongée dans ce que Flaubert nomme les « animalités de l’homme »[46]. En tant que célébration de l’outrance, du difforme et du monstrueux, il rompt avec les formes policées de l’esthétique classique pour mettre en avant ce qui relève de la scatologie et de la sexualité[47]. Flaubert, épris de la Blague, des facéties du Garçon et du comique rabelaisien, pouvait difficilement résister à l’attrait d’un sujet comme le compost, le fumier et les engrais[48].

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Le grotesque participe d’une logique de l’excès et de la surenchère marquée par la tentation du remplissage. Cette propension est manifeste dans la conception du jardin de Bouvard et Pécuchet, lequel – en dépit de leurs efforts – reste à l’état de « jardin fouillis » critiqué par Gressent[49]. De même, le compost – produit composite par définition – devient emblématique d’une prolifération chaotique où l’éclectisme atteint des proportions extravagantes[50]. En effet, tout se passe comme si Bouvard transformait les nomenclatures et relevés encyclopédiques des traités de l’époque en amas incohérent où se rejoignent pêle-mêle divers types et diverses variantes régionales d’engrais. Il prend le contrepied de l’ordre et de la propreté recommandés par Gressent : « Rien de plus ignoble que de voir des tas de fumiers et des débris de toutes sortes dans un jardin »[51]. Le fatras du compost subvertit tout idéal de maîtrise raisonnée de la nature. Il reflète également les lectures boulimiques et compulsives des personnages ainsi que leur soif d’accumulation, laquelle se traduit par un désir d’engrais exotiques et inacessibles.

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Le grotesque repose par ailleurs sur l’effet de contraste. Il est lié notamment au décalage entre la bassesse du sujet et la nature éthérée ou exaltée des expériences qu’il inspire. Ainsi, dans ses brouillons, Flaubert recourt à la rhétorique et à l’imagerie du sublime : Pécuchet rêve au bord de la fosse aux composts « comme un poète au bord des mers »[52]. Le romancier accentue l’alliance de sublime et de grotesque en représentant le personnage « roulant les yeux & les narrines [sic] ouvertes » et rêvant de « cataclysmes de légumes »[53]. Un autre brouillon met en scène Bouvard souriant « au milieu du charnier comme un vainqueur sur un champ de bataille »[54]. Son exclamation « mais c’est de l’or ! c’est de l’or » le rapproche de la figure de Midas, capable de transformer tout ce qu'il touche en or. L’euphorie du personnage souriant « au milieu de cette infection » (p. 81) est d’autant plus comique qu’elle tranche avec le malaise de l’entourage. Flaubert avait initialement prévu de pousser la charge grotesque encore plus loin en imaginant une rivalité mimétique entre les deux personnages qui se seraient dérobé mutuellement du fumier[55]. Le manuscrit final renonce à cette lutte rivale pour privilégier un effet de miroir où les deux protagonistes sont chacun gagnés selon leur tempérament – rêveur pour Pécuchet et sanguin pour Bouvard – par la lubie et la « rage » du compost[56].

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Outre le grotesque lié aux personnages et aux situations, Flaubert traque également la présence du grotesque dans le discours savant. Il est ainsi sensible au comique de la nomenclature lorsque celle-ci porte sur des matières ignobles, comme le signale son observation tirée du manuel Landrin : « Une classification des fientes est à décider. – Au mot de guano on pourra substituer celui d’ornitolithe »[57]. Le parcours à travers le discours savant vise à en débusquer la pédanterie et la bêtise, que ce soit dans les styles, les modes d’énonciation et les postures. Ainsi, la rubrique « style agricole » prévue pour le second volume consiste à rassembler les « perles » de ce discours d’autant plus enclin à la préciosité, la boursouflure, la périphrase, l’euphémisme et la litote que le sujet abordé est bas et trivial. C’est ainsi que Gressent, dans Le Potager moderne, décrit la « fosse à engrais liquides » comme « l’âme de la fabrication des composts »[58]. De même que la nature infecte de certains engrais est gommée par une terminologie aseptisée (« la liqueur belge », le « lisier suisse »), le style agricole opère une spiritualisation de l’immonde ou donne lieu à des comparaisons incongrues que Flaubert relève méthodiquement. Landrin décrit le guano comme « “la pierre fondamentale sur laquelle repose tout l’édifice social du Pérou” (p. 138) »[59]. Gasparin, quant à lui, s’exclame à propos de Jauffret, inventeur d’un engrais de renom : « “C’était en Provence que devait naître Jauffret, l’apôtre et le martyr des engrais !” p. 604 »[60]. Non seulement Flaubert ajoute en note « Belle phrase ! », il adresse également à son collaborateur Laporte l’injonction suivante : « Devait me semble gigantesque. Analysez “devait !” »[61]. Flaubert se moque par ailleurs des « phrases poncives » d’auteurs comme Desormeaux qui se croient spirituels : il consigne ainsi une longue citation des Tableaux de la vie rurale où le narrateur déplore, avec une emphase comique, l’absence de cochons dans une ferme en esquissant une comparaison avec le massacre des Innocents[62].

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Par-delà les idiosyncrasies stylistiques, le grotesque inhérent au savoir agricole porte sur des postures rhétoriques et idéologiques fort éloignées de la « raison » scientifique. La plupart des auteurs consultés par Flaubert se sentent investis d’une mission éducative, voire civilisatrice, visant à lutter contre l’obscurantisme des campagnes en faisant rayonner les lumières de la science. Le souci pédagogique, comme on l’a vu, se manifeste dans le format des textes publiés : « catéchisme », relevés encyclopédiques ou bien saynettes et dialogues assortis d’illustrations. Il est également à l’œuvre dans la multiplication des cours populaires et des ouvrages de vulgarisation[63]. L’objectif est de réformer le monde paysan grâce à des intercesseurs tels l’instituteur ou le curé. Ainsi, Gressent assigne aux instituteurs la « mission […] d’éclairer [le père de famille], de lui apprendre à faire de l’engrais et de la culture raisonnée » ; il faut par ailleurs « inculquer les premiers principes de culture aux enfants, en leur apprenant à lire, pour avoir raison de la routine, aussi aveugle que nuisible à l’intérêt général »[64]. Le clergé est également appelé à « devenir l’intermédiaire entre les caisses d’épargne et les villageois » : « Rôle que devait prendre le clergé !  – Le clergé mis à toute sauce ! », observe Flaubert dans ses notes extraites du Cours de Gasparin[65]. Le constat vaut également pour Gressent qui « conseille aux ecclésiastiques d’enseigner à leurs ouailles le jardinage ! »[66].

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Certains ouvrages se présentent comme de quasi-évangiles en faisant de l’agriculture un sacerdoce capable de moraliser les campagnes et de promouvoir la régénération sociale, voire un nouvel élan religieux : le « but de l’auteur » est « le bien-être et la moralisation des populations rurales », observe Flaubert à propos du Potager moderne[67]. Le ton de l’ouvrage est docte et entend inculquer des valeurs qui vont au-delà du simple jardinage. En ce sens, ces traités s’apparentent aux travaux des médecins ou des hygiénistes qui outrepassent leur domaine d’expertise pour se livrer à des considérations générales sur l’homme et sur la société. Pour un auteur comme Desormeaux, par exemple, l’homme cultivant son jardin participe au plan de la Providence et à la création divine. Faire fructifier la terre revient à servir Dieu et à faire acte de dévotion religieuse : « L’agriculture est un culte perpétuel que l’espèce humaine rend au Créateur en perfectionnant son œuvre. – Ce culte a ses dogmes, ses mystères, ses fêtes, ses solennités. – Les hommes attachés aux labours et les grands cultivateurs en sont les prêtres et les pontifes »[68]. Ce savoir animé d’ambitions réformatrices ou investi d’une mission sacerdotale trouve des prolongements dans les discours sur l’engrais, lesquels offrent une variante exacerbée de cette hybris savante. De ce point de vue, la rêverie à laquelle s’abandonne Pécuchet et le « délire de l’engrais » qui s’empare de Bouvard sont à l’image d’une époque obnubilée par le pouvoir régénérateur de ces substances et prompte à faire de l’engrais une nouvelle panacée.

IV. La ruée vers l’engrais

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Comme le signale Nathalie Jas, dès les années 1820 s’organise en France une « véritable chasse à l’engrais »[69], chasse qui s’amplifie dans les décennies suivantes. L’engrais, nouvelle corne d’abondance, semble pouvoir triompher de la nature la plus récalcitrante : « Il n’existe pas de pays […] où on ne trouve de quoi faire assez de fumier pour fertiliser les terres les plus ingrates, et en retirer un abondant produit en légumes », observe Gressent[70]. L’enjeu est également géopolitique : il s’agit de développer un système de production qui puisse faire concurrence à l’Angleterre, rivaliser sur le plan scientifique avec l’Allemagne, enrichir le pays et éviter l’importation d’engrais onéreux[71]. Les tentatives de fabriquer du guano artificiel ou bien d’identifier des engrais locaux comparables – la fiente d’hirondelle, par exemple – participent de cet effort domestique, voire patriotique[72]. Flaubert prend ainsi en note une remarque de Gasparin sur le fait que l’Angleterre fait un « grand commerce » des os brisés et réduits en poudre, et qu’elle a « mis à contribution tout le nord de l’Europe et jusqu’aux débris glorieux de la bataille de Waterloo »[73]. Laisser à l’Angleterre le monopole du commerce des os, y compris ceux issus d’une défaite de sinistre mémoire, n’est-ce pas entériner sa domination ?

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Cet engouement pour l’engrais est motivé par l’urbanisation croissante des villes et par l’exigence de nourrir une population citadine coupée du monde rural. Les villes, rappelle Sabine Barles, sont perçues comme des « écosystèmes parasites, qui vivent au détriment des autres qu’elles contribuent à appauvrir et à détériorer »[74]. Or, l’idée se fait jour que la ville peut elle aussi contribuer à la production agricole et à la fertilisation des terres grâce au recyclage des déchets ou « excréta » urbains tels les chiffons, les os, la boue, les ordures ménagères, les vidanges, les eaux d’égout ainsi que les résidus liés à la production industrielle de suif, de colle ou de savon[75]. Il se crée ainsi un réseau d’interdépendance étroit entre ville, industrie et agriculture, l’objectif étant que la population urbaine rende aux sols des campagnes ce qu’elle leur a retiré par sa consommation intensive[76]. Des voiries sont construites à la périphérie des villes pour récupérer et stocker les vidanges qu’on laisse « confire », « mûrir » et décanter « afin de rendre leur emploi sans danger pour la santé des consommateurs »[77]. Les restes des abattoirs sont utilisés et des professions liées à la collecte des déchets se développent, notamment celle de chiffonnier qui connaît un âge d’or de 1840 à 1880[78]. Deux engrais liés aux excréta urbains connaissent un grand succès : la « poudrette » – « matière fécale humaine privée de son urine et desséchée » – et le « noir animal », « résultat des os du corps humain, ou de celui des animaux calcinés dans des vases clos et broyés ensuite »[79].

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Dans cette course aux engrais, des recettes sont brevetées sous le sceau du secret de manière à en assurer l’exclusivité commerciale. La mercantilisation du déchet – dépouillé de son statut d’immondice – le transforme en capital, voire en pactole. Objet de spéculation au sens propre comme au sens figuré, il acquiert le statut de marchandise recherchée : « en culture, l’engrais est une puissance égale à celle de l’argent en industrie », constate Gressent[80]. Qui dit potentiel économique, dit également fraude et falsification. Nombreuses sont les mises en garde contre les engrais adultérés dont l’origine et l’efficacité restent douteuses[81].

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Les études sur le pouvoir fertilisateur des déchets s’intéressent également à « l’engrais humain », considéré comme particulièrement riche et efficace, car remarquablement complet : « Pourquoi les excréments de l’homme conviennent-ils à toutes les cultures ? C’est qu’ils contiennent en abondance les principes minéraux de toutes les semences », observent les frères Landrin dans une note consignée par Flaubert[82]. Gasparin souligne l’importance de « réclamer de nouvelles expériences » sur les excréments humains[83]. L’une des références privilégiées – véritable lieu commun du discours savant – est celle des Chinois et des Japonais qui, depuis fort longtemps, collectent les excréments humains pour leurs récoltes et offrent ainsi un nouvel exemple de « sagesse » orientale[84].

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Cette quête d’engrais à partir des déchets et des excréta traduit l’idéal d’un cycle de production, de consommation et de recyclage équilibré. L’engrais, rappelle Gressent, est une manière de « ne laisse[r] rien perdre »[85] ; Mme Celnart, dans son Manuel des habitants de la campagne et de la bonne fermière, insiste sur l’importance de récupérer les rognures d’os et l’urine[86] : « Tous [les débris d’animaux] sont utiles, il n’y a rien à perdre. Les os, les noirs de raffineries, les chairs des animaux morts, le sang, les chiffons de laine, tout est bon », lit-on dans le Catéchisme d’agriculture (p. 43). L’engrais régénérateur devient l’emblème des espoirs investis dans ce cercle vertueux d’une fécondité restituant à la terre ce qu’on lui a enlevé.

V. Régénérations sociales et politiques

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Objets d’études scientifiques, les engrais inspirent également des projets de société et des utopies de régénération sociale. L’exemple le plus frappant en est la théorie du « circulus » développée par le socialiste Pierre Leroux[87]. Cette théorie repose sur le principe fondamental selon lequel « l’homme est par sa seule organisation reproducteur de subsistance »[88]. En rupture avec Malthus qui pose un décalage croissant entre l’augmentation en progression géométrique de la population et l’accroissement en progression arithmétique des subsistances, Pierre Leroux affirme que « la subsistance humaine n’est pas potentiellement rare, […] mais qu’elle est potentiellement infinie »[89]. Cette « véritable loi de la Nature », contraire à la « triste et abominable loi de Malthus »[90], conçoit la nature comme un cycle infini de « production » et de « consommation », de « nutrition » et de « sécrétion » : il appartient à l’homme de participer à ce cycle en faisant usage, notamment, de « l’engrais humain », sécrétions que Leroux nomme « le prix de la subsistance [de l’homme] »[91]. La prise de conscience simultanée de l’importance de l’engrais – « point d’agriculture sans engrais » – et du gaspillage de l’engrais humain – « l’engrais humain négligé et perdu » – a pour Leroux valeur d’« illumination »[92] et l’incite à concocter un engrais à partir de ses déjections à l’image d’Ezéchiel, lequel a fait cuire du pain avec des excréments humains[93].

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La référence biblique n’est pas anodine : Leroux célèbre la Nature comme une puissance prévoyante et sage accomplissant l’œuvre de la Providence. En sortant du circulus, l’homme contrevient à sa vocation naturelle et au plan providentiel : d’où l’accroissement des inégalités sociales et des phénomènes de paupérisation. Lors d’une promenade à Londres, Leroux déplore les risques que prennent les mendiants pour récupérer du crottin de cheval dans les rues encombrées alors qu’il leur suffirait de recycler l’engrais humain pour sortir de leur misère[94]. Contrairement à une croyance tenace entretenue entre autres par les théories du botaniste genevois Théodore de Saussure au début du XIXe siècle, les plantes ne se nourrissent pas exclusivement de plantes, mais de substances appartenant également au monde animal et minéral. Aussi les adeptes exclusifs de l’humus se méprennent-ils sur les sources réelles de fécondité de l’engrais de même qu’ils se font une représentation erronée de la terre en oubliant qu’elle se compose « des excréments des animaux et de leurs cadavres mêlés et combinés chimiquement avec les détritus des végétaux et les détritus des roches »[95].

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Comme le souligne Dana Simmons, la réflexion de Leroux participe d’une vision physiocratique situant essentiellement la richesse nationale dans l’agriculture et dans les cycles naturels, et non dans le travail : « la valeur économique », souligne-t-elle, « n’émane pas de la force, de l’exercice et du travail, mais de l’extraction et du recyclage efficaces du matériau naturel »[96]. Leroux s’inspire de cette vision physiocratique ainsi que des travaux sur l’alimentation animale de chimistes comme Jean-Baptiste Boussingault et Jean-Baptiste Dumas pour élaborer un programme politique romantique dénonçant l’exploitation capitaliste du travail rémunéré[97]. Ce programme esquisse l’utopie d’un système autarcique où rien ne se perd et où tout se perpétue dans une sorte d’équilibre homéostatique : la théorie du circulus et sa valorisation de l’engrais humain constituent ainsi une forme d’anticapitalisme à la française. Dans cette vision édénique, l’existence – en harmonie avec la Providence divine et en rupture avec l’égoïsme de l’exploitation capitaliste – est régie par un principe de solidarité fondé sur des liens réciproques dans la chaîne des êtres[98]. Au nom du « circulus », Leroux dénonce le travail, l’industrie et le commerce comme phénomènes parasites concentrant le monopole de la production entre les mains d’un petit nombre[99]. De même, l’argent est stigmatisé comme source d’aliénation et d’exploitation tandis que l’engrais constitue au contraire la vraie « Caisse d’épargne » de l’humanité[100]. Le capital corporel vient ainsi se substituer au capital financier : l’argent est remplacé par l’excrément lequel, selon Leroux, « a la plus grande de toutes les valeurs »[101].

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Ces idées de Leroux eurent une grande résonance auprès d’écrivains, notamment George Sand et surtout Victor Hugo. Comme le rappelle Jean-Pierre Lacassagne, Pierre Leroux s’était réfugié en Angleterre après le coup d’État du 2 décembre, d’abord à Londres, puis sur l’île de Jersey où il noua des relations cordiales avec Hugo avant que celles-ci ne se tendent. Hugo connaissait bien la théorie du circulus qui informe le chapitre des Misérables « La Terre appauvrie par la mer »[102]. Dans un passage saisissant, Hugo mobilise son sens de la description épique, de l’intensité dramatique et de l’apostrophe pour dénoncer le déversement en pure perte de « l’engrais humain » dans la mer. Reprenant des thèmes chers à Leroux et aux chimistes, il évoque l’exemple des Chinois et se réclame de la statistique pour quantifier les pertes provoquées par ce gaspillage tout en célébrant les immondices comme un capital méconnu, capable de rivaliser avec cette substance onéreuse importée qu’est le guano :

Paris jette par an vingt-cinq millions à l’eau. Et ceci sans métaphore. […] Au moyen de quel organe ? au moyen de son intestin. Quel est son intestin ? c’est son égout. […]
La science […] sait aujourd’hui que le plus fécondant et le plus efficace des engrais, c’est l’engrais humain. Les Chinois, disons-le à notre honte, le savaient avant nous. Pas un paysan chinois […] ne va à la ville sans rapporter, aux deux extrémités de son bambou, deux seaux pleins de ce que nous nommons immondices. Grâce à l’engrais humain, la terre en Chine est encore aussi jeune qu’au temps d’Abraham. Le froment chinois rend jusqu’à cent vingt fois la semence. Il n’est aucun guano comparable en fertilité au détritus d’une capitale. […] Si notre or est fumier, en revanche, notre fumier est or.
Que fait-on de cet or fumier ? On le balaye à l’abîme[103].

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La description de Hugo fait côtoyer l’abject et le sublime et transfigure les immondices en source de fertilité et de prospérité et en principe fondateur d’une nouvelle utopie sociale : comme chez Leroux, le recyclage des déchets et des excréta est censé résoudre les problèmes de pauvreté et de malnutrition. Hugo mobilise également les allusions bibliques en recourant à la symbolique du pain et en donnant un souffle épique, cosmique et quasi religieux à ce processus de transfiguration :

On expédie à grands frais des convois de navires afin de récolter au pôle austral la fiente des pétrels et des pingouins, et l’incalculable élément d’opulence qu’on a sous la main, on l’envoie à la mer. Tout l’engrais humain et animal que le monde perd, rendu à la terre au lieu d’être jeté à l’eau, suffirait à nourrir tout le monde.
Ces tas d’ordures du coin des bornes, ces tombereaux de boue cahotés la nuit dans les rues, ces affreux tonneaux de la voirie, ces fétides écoulements de fange souterraine que le pavé vous cache, savez-vous ce que c’est ? C’est de la prairie en fleur, c’est de l’herbe verte, c’est du serpolet et du thym et de la sauge, c’est du gibier, c’est du bétail, c’est le mugissement satisfait des grands bœufs le soir, c’est du foin parfumé, c’est du blé doré, c’est du pain sur votre table, c’est du sang chaud dans vos veines, c’est de la santé, c’est de la joie, c’est de la vie. Ainsi le veut cette création mystérieuse qui est la transformation sur la terre et la transfiguration dans le ciel.
Rendez cela au grand creuset ; votre abondance en sortira. La nutrition des plaines fait la nourriture des hommes[104].

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La description de Hugo se double d’une critique du système des égouts et d’une dénonciation de la nocivité des immondices inutilisées. Au lieu de féconder la terre, elles deviennent un foyer de contagion et d’épidémies tandis que la terre épuisée, faute d’engrais, engendre la famine par ses rendements insuffisants : « la terre appauvrie et l’eau empestée. La faim sortant du sillon et la maladie sortant du fleuve »[105]. Il s’agit ainsi d’opérer une conversion, une transsubstantiation d’un mal en bien, d’une substance toxique en principe bénéfique. Hugo s’inscrit ici dans le droit fil du discours savant, lequel appelle à valoriser ces substances abjectes et à les transformer en capital lucratif, fécond et régénérateur[106]. Le drame du paysan est qu’il ignore la richesse dont il dispose, observe par exemple Gressent : « C’est non seulement la richesse, mais encore la vie, la santé ! le paysan ne sait pas cela ; s’il le savait, il recueillerait ses purins, ramasserait les feuilles, et couperait les herbes au clair de lune ou à l’aube du jour pour acquérir davantage et augmenter le bien-être des siens »[107]. Son évocation du potentiel des engrais est proche de celle de Hugo, à défaut d’être aussi percutante : « Toutes ces choses perdues peuvent faire d’excellents engrais, et être converties en pain, en viande, en lait, en beurre, en fourrage, en fruits et en légumes »[108].

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Comme le révèlent ces diverses théories et promesses de régénération, le « délire de l’engrais » de Bouvard et Pécuchet est au diapason de l’époque. Les brouillons et la correspondance montrent que Flaubert connaissait les idées de Leroux, penseur qu’il considère – au même titre que les utopistes liés à la révolution de 1848 – comme enfoncé dans la religion et « engag[é] dans le Moyen Âge jusqu’au cou »[109]. Flaubert l’avait lu en travaillant à L’Éducation sentimentale et le relit pour le passage de Bouvard et Pécuchet où les deux compères cèdent en 1848 à l’euphorie révolutionnaire[110]. Dans La Revue indépendante, il prend en note l’exemple d’un homme possédant « un amas de fumier couvrant dix lieues carrées de terrain », homme décrit comme « un des princes de la terre aujourd’hui »[111]. Toutes proportions gardées, ce prince rappelle Bouvard goûtant un triomphe impérial sur son tas de fumier. De même, l’image de la pompe crachant du purin pourrait être un clin d’œil au « circulus » de Leroux, la pompe rendant à la terre ce que les hommes et les animaux lui ont pris.

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Quant au passage des Misérables cité plus haut, Flaubert y fait explicitement allusion dans une lettre aux frères Goncourt : « j’ai terminé Les Misérables. Avez-vous savouré la dissertation sur les engrais ? Ça doit plaire à Pelletan ! »[112]. L’expression de Bouvard « Mais, c’est de l’or ! » semble également faire écho – sur le mode grotesque – à la déclaration hugolienne : « notre fumier est or ». Par ailleurs, la rêverie de Pécuchet au bord de la fosse aux composts fait songer à la fois au circulus de Leroux, à la vision idyllique de Hugo et aux promesses de prospérité offertes par les fabricants d’engrais. Il faut noter toutefois qu’à la différence de l’idéal homéostatique préconisé par Leroux et de la paisible idylle convoquée par Hugo (« la prairie en fleur, […] le mugissement satisfait des grands bœufs le soir, […] le foin parfumé, […] le pain sur votre table »), Pécuchet imagine un foisonnement exponentiel dérégulé où l’excès et le surplus l’emportent sur tout idéal d’équilibre[113]. Les choix lexicaux envisagés par Flaubert dans ses brouillons dénotent une abondance vertigineuse : « montagnes de fruits », « cataclysmes de légumes »[114], « déluge de fleurs »[115].

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Tout se passe comme si Flaubert faisait de l’épisode des composts une caisse de résonance comique des théories de son époque tout en cherchant à faire entendre une note distincte. À cet égard, les passages des brouillons non retenus dans le manuscrit final sont révélateurs. Ainsi, Flaubert supprime la référence aux Chinois qu’il a pourtant évoquée à plusieurs reprises – « Engrais humains. Les Chinois le pétrissent avec de l’argile »[116] – comme si le ressassement de ce poncif allait trop le placer dans l’ombre de Hugo. Autre trait caractéristique : le compost de Bouvard exclut pour la plupart les substances associées à la vie urbaine ou fabriquées à la périphérie des grandes villes. La poudrette et le noir animal mentionnés dans les notes sont écartés. De même, il n’est fait aucune mention de la boue, matière urbaine par excellence[117]. Le compost de Bouvard et Pécuchet reste foncièrement campagnard tout en parodiant les recommandations des savants, notamment en ce qui concerne l’importance de recycler les os et de conserver la chair de cheval au lieu de l’exporter[118]. Ainsi, dans un passage, partiellement biffé, Flaubert signale que les deux personnages dont toutes les conversations « roul[ent] sur le fumier » se demandent combien coûterait une « cargaison d’os de bœufs » et envisagent de « faire venir des os de Thiers » et « pourquoi pas » des « os des cimetières com[me] à Waterloo »[119].

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Quant à l’engrais animal et humain, sa présence dans Bouvard et Pécuchet reste relativement inoffensive au regard de ce que préconisent les traités. Au nom du pouvoir fertilisateur de ces engrais, certains auteurs semblent prêts à braver les tabous fondamentaux : ainsi, les ossements humains fournissent des engrais de telle qualité que le désir de les recycler semble prévaloir sur l’exigence de sépulture[120]. De même, si certains auteurs prennent acte de la répugnance « naturelle » de l’homme face à ses déjections, d’autres – dont Baudry, Jourdier et Leroux – déplorent cet état de fait[121]. Flaubert, pour sa part, souligne les résistances de Pécuchet qui doit se faire violence et « abjur[er] toute pudeur » avant de se résoudre à « aller au crottin » (p. 69). De même, le dégoût continue d’exercer sa fonction d’avertisseur et de barrière protectrice lorsque Bouvard, « poussant jusqu’au bout [l]es principes » qu’il a lus dans les manuels, décide de « supprim[er] les lieux d’aisances » (p. 81). Le récit oppose l’euphorie aveugle du personnage à la répugnance de l’entourage.

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Dans sa parodie de l’engouement de son époque pour l’engrais, Flaubert ne laisse guère planer de doute sur ce qu’il pense de ces nouveaux produits miracle : les engrais – célébrés comme régénérateurs dans les domaines agricole, moral et social – échouent lamentablement dans le roman. Un brouillon esquisse un scénario où Bouvard, « ayant entendu dire que l’azote est bon, prodigue des déchets de lain[e], des engrais animaux » avec le résultat suivant : « il ne pousse que du bois »[122]. De même, la routine si vertement décriée par les apologistes des engrais et par Bouvard et Pécuchet eux-mêmes finit par l’emporter, mettant ainsi à mal les calculs humains. Ce qui est prévu n’advient pas et la nonchalance et l’ignorance se révèlent plus efficaces : « à côté d’eux, comme une ironie sanglante s’étale la prospérité de gens qui ne se donnent pas tant de peine. triomphe de la routine & du hasard ! »[123]. Le nouvel Eldorado entrevu par les deux personnages n’aboutit qu’à de médiocres résultats, comme le signale le constat laconique du narrateur : « Le colza fut chétif, l’avoine médiocre ; et le blé se vendit fort mal, à cause de son odeur » (p. 81). Quant au « fumier frais », il ne parvint qu’à faire pousser « merveilleusement » les « graines des mauvaises herbes »[124]. Ainsi, la transfiguration n’opère pas comme prévu et seule triomphe, dans ce recyclage acharné des immondices, l’odeur nauséabonde, une horrible « infection ».

VI. Transsubstantiations esthétiques et « compost » littéraire

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Il serait toutefois erroné de ne voir dans ces épisodes qu’une mise en cause grotesque du culte de l’engrais. En effet, l’idée de pouvoir convertir les déchets en or et d’opérer la transsubstantiation d’un matériau ignoble reste très proche des préoccupations esthétiques de Flaubert. Celui-ci voue une curiosité de longue date aux processus de décomposition. Il s’intéresse tout particulièrement aux travaux de son ancien professeur et ami Félix-Archimède Pouchet sur la génération spontanée. Pouchet – adversaire malheureux de Pasteur lors d’une polémique qui fit beaucoup de bruit – cherchait à démontrer la possibilité de produire un « être organisé nouveau, dénué de parents, et dont tous les éléments primordiaux ont été tirés de la matière ambiante »[125]. La génération spontanée – qu’il attribue à une force plastique – requiert « le concours de trois éléments » : « un corps solide putrescible, de l’eau et de l’air »[126]. Parmi ces trois facteurs, le corps putrescible est le plus important : « la fermentation et la putréfaction doivent être considérées comme presque indispensables à la manifestation des générations spontanées »[127].

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L’idée de pouvoir créer la vie à partir de la matière décomposée rejoint la vision flaubertienne du grand mouvement indifférencié de la vie, loin de l’attention hyperbolique accordée à l’individualité. L’homme, à ses yeux, ne vaut qu’en tant qu’il participe de ce vaste mouvement. Ce cycle vital rend la mort beaucoup moins terrifiante et réintègre l’individu dans un processus organique qui le dépasse. Aussi Flaubert se livre-t-il sur le mode de la boutade à l’observation suivante : « Il m’est doux de songer que je servirai un jour à faire croître des tulipes. Qui sait ? l’arbre au pied duquel on me mettra donnera peut-être d’excellents fruits. Je serai peut-être un engrais superbe, un guano supérieur »[128].

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Par ailleurs, les idées de Pouchet informent en filigrane l’œuvre et l’esthétique de Flaubert[129]. En affirmant, dès Madame Bovary, qu’« Yvetot donc vaut Constantinople » et que son ambition est de « bien écrire le médiocre »[130], Flaubert assigne à l’art la faculté d’opérer – à la faveur d’une transmutation esthétique – une conversion radicale des « objets de nulle valeur » et des riens de l’existence ordinaire. Il est, à cet égard, proche de Baudelaire pour qui la « sorcellerie évocatoire » de la poésie a le pouvoir de métamorphoser la boue en or – « tu m’as donné ta boue et j’en ai fait de l’or », écrit celui-ci dans un projet d’épilogue aux Fleurs du mal[131] – à cette différence près que la matière première privilégiée par Flaubert n’est pas la boue, mais le fumier.

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Le rapprochement est encore plus explicite dans une lettre à Louise Colet où Flaubert fait du compost une image de l’activité poétique :

– Et même ne pas oublier les latrines, et surtout ne pas oublier les latrines ! Il s’y élabore une chimie merveilleuse, il s’y fait des décompositions fécondantes. – Qui sait à quels sucs d’excréments nous devons le parfum des roses et la saveur des melons ? A-t-on compté tout ce qu’il faut de bassesses contemplées pour constituer une grandeur d’âme ? tout ce qu’il faut avoir avalé de miasmes écœurants, subi de chagrins, enduré de supplices, pour écrire une bonne page ? Nous sommes cela, nous autres, des vidangeurs et des jardiniers. Nous tirons des putréfactions de l’humanité des délectations pour elle-même. Nous faisons pousser des bannettes de fleurs sur ses misères étalées. Le Fait se distille dans la Forme et monte en haut, comme un pur encens de l’Esprit vers l’Éternel, l’immuable, l’absolu, l’idéal[132].

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Non seulement il se forme un continuum entre les vidanges et la floraison du jardin, mais le putride et l’écoeurant permettent la genèse du beau. Cette « chimie merveilleuse » à base de « décompositions fécondantes » opère un mouvement de distillation et d’épuration qui élève le matériau impur vers les cimes de l’idéal sans jamais toutefois en renier l’origine triviale. Alors que Théophile Gautier, dans la préface à Mademoiselle de Maupin, établit une hiérarchie et une dichotomie entre le beau et l’utile en décrétant que « tout ce qui est utile est laid » et en ajoutant que « l’endroit le plus utile d’une maison, ce sont les latrines »[133], Flaubert pose à l’origine de sa démarche esthétique cela même qui rebute les partisans de l’art pour l’art : la confrontation avec le banal, le bassement matériel, le hideux, le bête et le repoussant[134].

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Agent fertilisateur et moteur de conversions esthétiques fécondes, le compost est également emblématique de la pratique littéraire de Flaubert. La remarque vaut tout particulièrement pour Bouvard et Pécuchet, texte composite construit à partir de documents éclectiques et de morceaux épars que Flaubert assemble par « couches » successives – notes, scénarios, brouillons – et qu’il laisse mûrir, confire et décanter. L’éclectisme de sa démarche l’oblige à ne pas être regardant sur les matériaux qu’il utilise : dans son « compost » littéraire, les traités de haut vol côtoient les ouvrages édifiants, les textes de vulgarisation, les articles de presse ou les publications ineptes à l’image de la fosse aux composts de Pécuchet où sont entassés les matériaux les plus divers, y compris les débris de la statue de saint Pierre jetée par la fenêtre un jour de dispute (p. 316). C’est de cet amas de matière verbale – suscitant tour à tour le rire, la colère et le dégoût – que Flaubert distille le « comique d’idées »[135] et laisse la bêtise ambiante rayonner de ses feux équivoques. La scène finale où les deux personnages copient « tout ce qui leur tomba sous la main » (p. 400) perpétue cette logique du brassage de fragments hétéroclites soumis à un processus égalisateur de décomposition et de recomposition. Dans un clin d’œil à ce processus de recyclage, Flaubert laisse ses personnages acquérir, pour leur projet de copie, de « vieux papiers achetés au poids à la manufacture de papiers voisine » (ibid.), les papeteries étant l’une des grandes industries liées à la mise en circulation des déchets.

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D’autres rapprochements entre la méthode flaubertienne et certains préceptes mis en avant par les agronomes sont possibles : il arrive ainsi à Flaubert d’assimiler la création littéraire à un processus organique qui suppose une maturation obscure à partir de substances décomposées. De même que Girardin encourage les cultivateurs à remuer leur « tas de compost afin que toutes les parties se pénètrent et s’amalgament »[136] et à les « retourn[er] de temps en temps afin d’opérer un mélange plus intime »[137], Flaubert brasse et travaille ses notes afin de créer une prose « bourrée de choses […] sans qu’on les aperçoive »[138]. À l’instar des engrais complets qui sont aussi les plus féconds, les fragments recueillis par Flaubert visent à rendre compte d’un état global des savoirs. La question du dosage des divers ingrédients – si souvent évoquée dans les traités d’agronomie – est également centrale chez l’écrivain qui craint à plusieurs reprises de sombrer dans la stérilité par excès de lectures ou de notes. Il faut signaler également la fécondité propre du « terreau » des notes, puisque certaines références non retenues dans le chapitre de l’agriculture trouvent un usage dans des chapitres plus tardifs tissant ainsi des liens multiples entre des domaines aussi divers que l’agriculture, la géologie ou l’hygiène. Ainsi, un extrait du manuel de Landrin sur les coprolithes resurgit dans l’épisode de la géologie, lorsque Bouvard mentionne à l’abbé Jeufroy des « coprolithes, lesquels sont des excréments de bêtes, pétrifiés » (p. 134), fait que le curé s’efforce tant bien que mal de rattacher à la Providence[139]. De même, une allusion au circulus se trouve dans les notes consacrées à l’hygiène, pour évoquer le cycle allant de la substance vivante à l’excrément : « et par dessus tout, comment se fait le changement des éléments en substance vivante et celui de la substance vivante en produits excrémentiels. – ce circulus de la nutrition est vertigineux »[140].

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En se focalisant sur les excréments et les corps décomposés, Bouvard et Pécuchet partagent la fascination de l’époque pour une question dont on peut suivre les prolongements dans les domaines politique et littéraire ainsi que dans la vision utopique de Leroux[141]. Leur « délire de l’engrais » reflète cet engouement sur le mode comique tout en faisant ressortir le grotesque « hénaurme » et vertigineux de certaines réflexions savantes. Alors que ces personnages « pataugent agréablement » dans le savoir agricole de leur temps, Flaubert tire, pour sa propre gouverne, quelques leçons durables de l’art des engrais. En effet, l’engrais et le compost se révèlent une figure matricielle de sa démarche littéraire. Bouvard et Pécuchet, en particulier, peut être lu comme une vaste opération de recyclage, ironique et féconde. En marge de l’idéal romantique d’une création ex nihilo, Flaubert s’inscrit dans une pratique citationnelle qui transforme un matériau cognitif épars en source de comique, rêverie poétique et matière à réflexion : « décomposé » sous forme de notes et de citations, ce matériau contribue à la genèse de nouvelles configurations esthétiques. L’exploration « à ras de terre » de savoirs livresques vise à la création d’un « guano supérieur » permettant à Flaubert – en connivence avec l’adage de Candide – de cultiver lui aussi son jardin. Grâce à la « chimie merveilleuse » des « décompositions fécondantes », le romancier fait pousser ses « bannettes de fleurs » sur les « misères étalées » de l’humanité dont il recueille avec soin les « putréfactions »[142].

 

 

NOTES

[1] Aphorismes cités par Jean-Pierre Louis Girardin dans Des fumiers considérés comme engrais (5e éd., Paris, Masson, 1847, p. X [dorénavant abrégé en Des fumiers]). Dans une lettre à Louis Bouilhet du 19 décembre 1850, Flaubert dit avoir « ri comme un fol aux fumiers considérés comme engrais » (Correspondance, éd. Jean Bruneau – et Yvan Leclerc pour le t. V – Paris, Gallimard, « Bibliothèque de la Pléiade », t. I [1973], t. II [1980], t. III [1991], t. IV [1998], t. V [2007] ; ici, t. I, p. 731 [dorénavant abrégé en Corr. suivi du tome et de la page]). Selon Jean Bruneau, Flaubert se réfère ici à un poème inédit de Bouilhet, qui serait une « charge du travail du naturaliste rouennais Pouchet sur les engrais » (ibid., p. 1126). Si Félix-Archimède Pouchet a effectivement abordé indirectement la question des engrais dans sa Zoologie classique (Paris, Roret, 1841, t. 1, p. 225) et dans ses travaux sur la génération spontanée, le titre du poème de Bouilhet semble surtout faire référence à l’ouvrage de Girardin (1803-1884), nommé professeur de chimie à Rouen en 1828. En prévision du « second volume » de Bouvard et Pécuchet, Flaubert prend en note des extraits des Leçons de chimie élémentaire, faites le dimanche à l’école municipale de Rouen (1836-1837) de Girardin comme exemples de « style scientifique » (ms. g226(3) fo 133 [voir l’édition en ligne : Les dossiers documentaires de Bouvard et Pécuchet, sous la dir. de Stéphanie Dord-Crouslé, 2012-..., http://www.dossiers-flaubert.fr/, ISSN 2495-9979. Un lien sur la cote mène directement à la page]). Quant à Olivier de Serres, il s’agit d’un auteur qui a marqué Flaubert. Lors de sa lecture de La Maison rustique, il prend en note une citation de cet auteur assortie de la remarque « Jolie page » (ms. g226(1) fo 15vo).
[2] Flaubert appréciait beaucoup Voltaire, tout particulièrement Candide : « La fin de Candide : “Cultivons notre jardin” est la plus grande leçon de morale qui existe », écrit-il à Edmond de Goncourt (22 [septembre 1874] ; Corr. IV, p. 862) ; « La griffe du lion est marquée dans cette conclusion tranquille, bête comme la vie », dit-il à Louise Colet ([24 avril 1852] ; Corr. II, p. 78). Sur l’importance de Voltaire pour Flaubert, voir Fabrice Chassot, « “La griffe du lion” : Flaubert, lecteur de Candide », dans Nicholas Cronk et Nathalie Ferrand, Les 250 ans de Candide. Lectures et relectures, Louvain, Peeters, « La République des lettres », 55, 2014, p. 271-285. Voir également Françoise Gevrey, « L’image de Voltaire dans la correspondance de Flaubert », dans Jean-Louis Cabanès, Voix de l’écrivain. Mélanges offerts à Guy Sagnes, Toulouse, PU du Mirail, 1996, p. 139-149.
[3] « L’engrais est la clé de la fertilité pour toutes les cultures, et surtout pour le potager », note Alfred Gressent (Le Potager moderne. Traité complet de la culture des légumes appropriée pour tous les climats de la France aux jardins du proprétaire, du rentier, du fermier, du petit cultivateur, de la ferme, du presbytère, des hôpitaux, des communautés et des pensions, de l’instituteur primaire, des gares et des camps, 2e éd., Paris, A. Goin, 1867, p. 67). « La base de l’agriculture, c’est l’Engrais », s’exclame Girardin (Des fumiers, p. vii). « Point d’agriculture sans engrais », affirme Pierre Leroux (article « Engrais », dans Pierre Leroux et Jean Reynaud, Encyclopédie nouvelle, Paris, Charles Gosselin, 1843, t. 4, p. 800).
[4] Gustave Flaubert, Bouvard et Pécuchet, avec des fragments du « second volume » dont le Dictionnaire des idées reçues, éd. Stéphanie Dord-Crouslé avec un dossier critique, Paris, Flammarion, « GF », 2011, p. 69 (abrégé en BP) ; le numéro de page sera dorénavant indiqué dans le corps du texte.
[5] Il faut noter que les premiers brouillons attribuent ce « délire de l’engrais plus ennivrant [sic] que le vin » (ms. gg10 fo 49 [voir l’édition en ligne : Les manuscrits de Bouvard et Pécuchet, Centre Flaubert, 2013, http://flaubert.univ-rouen.fr/bouvard_et_pecuchet/ ; un lien sur la cote mène directement à la page]) à Pécuchet, lequel accumule dans sa fosse aux composts – comme le fera plus tard Bouvard – « tout ce qu’il put trouver de plus infect » (ms. g225(2) fo 83).
[6] Bouvard et Pécuchet ne sont pas les seuls à s’intéresser aux engrais dans l’univers romanesque flaubertien. Les engrais sont évoqués à plusieurs reprises dans Madame Bovary, notamment via Homais qui fait étalage de ses compétences agricoles et chimiques devant l’aubergiste Mme Lefrançois ou bien lors de la scène des comices où M. Derozerays de la Panville, président du jury des Comices, mentionne les « tourteaux de graines oléagineuses » et l’« engrais flamand », Madame Bovary (éd. Jeanne Bem), Œuvres complètes (éd. Claudine Gothot-Mersch, avec, pour ce volume, la collaboration de Jeanne Bem, Yvan Leclerc, Guy Sagnes et Gisèle Séginger), t. III, Paris, Gallimard, « Bibliothèque de la Pléiade », 2013, p. 267-268 et p. 282 (dorénavant abrégé en OC suivi du volume et de la page). Dans L’Éducation sentimentale, un « prêtre et agronome, auteur d’un ouvrage intitulé Des engrais » fréquente le Club de l’Intelligence et se fait rapidement renvoyer « vers un cercle horticole », L’Éducation sentimentale (éd. Stéphanie Dord-Crouslé), Paris, Flammarion, « GF », 2013, p. 408.
[7] Voir Claude Mouchard, « Terre, technologie, roman : à propos du deuxième chapitre de Bouvard et Pécuchet », Littérature, no 15, 1974, p. 74 ; en ligne.
[8] Lettre à Edma Roger des Genettes, 19 août [1872] (Corr. IV, p. 559).
[9] Pour l’analyse de ce dossier et du passage de la prise de note à la fiction, voir Stella Mangiapane, « Des mots du savoir aux mots de la fiction. Le lexique de l’agriculture dans le chapitre II de Bouvard et Pécuchet », Revue Flaubert, 13 – « Les dossiers documentaires de Bouvard et Pécuchet : l’édition numérique du creuset flaubertien » (éd. Stéphanie Dord-Crouslé), 2013, en ligne. Voir également Stella Mangiapane, « Du discours spécialisé au discours romanesque : sur l’élaboration du chapitre II de Bouvard et Pécuchet », Revue Flaubert, 15 – « Bouvard et Pécuchet, roman et savoirs : l’édition électronique intégrale des manuscrits » (éd. Yvan Leclerc), 2017, en ligne.
[10] Le manuscrit final indique que Bouvard et Pécuchet consultent « les quatre volumes de La Maison rustique, se [font] expédier le Cours de Gasparin, et s’abonn[ent] à un journal d’agriculture » (p. 74). Les brouillons mentionnent d’autres ouvrages écartés par la suite : les Annales agricoles de Roville ou Mélanges d’agriculture, d’économie rurale, et de législation agricole, publié par C.-J.-A. Mathieu de Dombasle (1824-1837 ; ms. g225(2) fos 92, 93, 100vo et 134vo) ainsi que Le Bon Fermier : Aide-mémoire du cultivateur de Jean-Augustin Barral (1861 ; ibid., fos 93 et 134vo). Jean Gayon relève une légère incohérence temporelle à propos du Cours de Gasparin puisque Bouvard et Pécuchet achètent cet ouvrage à l’été 1842 alors qu’il n’a paru qu’en 1843 (« Agriculture et agronomie dans Bouvard et Pécuchet de Gustave Flaubert », Littérature, no 109, mars 1998, p. 63 ; en ligne.)
[11] Nous désignerons désormais le manuel Roret consacré aux engrais sous le nom de « manuel Landrin ». Le Carnet 15 signale que Flaubert a consulté l’ouvrage de Baudry en janvier 1873, ceux de Gressent et de Gasparin en janvier et en mars 1873, celui de Desormeaux en mars 1873, celui de Rendu en janvier 1874 et celui des frères Landrin en mai 1874 (Carnets de travail, éd. Pierre-Marc de Biasi, Paris, Balland, 1988, p. 512-514). Le carnet mentionne également la lecture de quatre volumes de La Maison rustique de septembre à novembre 1872. S’il peut s’agir – comme le suppose Pierre-Marc de Biasi – de l’ouvrage en quatre volumes de Mme de Genlis, Maison rustique pour servir à l’éducation de la jeunesse (Paris, 1810), les notes conservées dans les « Dossiers documentaires de Bouvard et Pécuchet » inclinent à penser qu’il s’agit de l’ouvrage de Bailly de Merlieux (ms. g226(1) fo 15 sq).
[12] Gasparin signale ainsi que son introduction est de fait une « leçon d’ouverture d’un cours d’études agricoles » destiné à de « jeunes propriétaires » qui ont « parcouru le cercle entier des études universitaires » et qui, pour certains d’entre eux, « se distinguent déjà dans les sciences physiques et naturelles » (Cours d’agriculture, 3e éd., Paris, Dusacq, Librairie agricole de la maison rustique, 1850, t. 1, p. 1).
[13] En règle générale, ces ouvrages regorgent de considérations matérielles et financières. Tous les aspects de l’agriculture sont abordés, de la nature des sols et des végétaux aux outils employés en passant par les engrais, les techniques d’assolement et d’amendement des sols, le personnel de maison et les règles générales d’économie domestique.
[14] Comme le rappelle Stéphanie Dord-Crouslé, le roman permet à Flaubert « d’“exposer” les savoirs » au sens où il les met « en lumière » et « en danger » (Bouvard et Pécuchet de Flaubert. Une “encyclopédie critique en farce”, Paris, Belin, « Belin-Sup Lettres », 2000, p. 5).
[15] Sur cet effet d’opacité, voir Claude Mouchard, art. cité, p. 69 et Stella Mangiapane, art. cité, 2013.
[16] Pour cette liste, Flaubert s’inspire principalement du Cours de Gasparin (t. 1, p. 519 sq.) et de La Maison rustique (t. 1, p. 85 sq.) : « Ce sont les animaux qui fournissent les engrais les plus puissants », lit-on par exemple dans La Maison rustique ; « les débris des animaux et les déjections animales offrent les plus riches agens de la fertilisation des sols » (ibid., p. 93). Flaubert s’y réfère explicitement dans un brouillon : « Engrais animaux : – sang desséché (p. 93), – vidanges, déchets de boyaux, – os concassés” (ms. g226(1) fo 15, ms. g225(2) fos 129 et 130vo). De même, le manuel Landrin loue la qualité des « chairs, tissus, graisses et os d’animaux » (p. 188) comme engrais : « le sang peut être employé avec le plus grand succès dans les composts » (p. 190).
[17] L’expression « liqueur belge » semble être un synonyme, inventé par Flaubert, d’« engrais flamand ». En effet, elle vient remplacer celle de « mixture flamande » dans un brouillon (ms. g225(2) fo 146vo). Flaubert avait initialement l’intention de mentionner « l’engrais Laîné », l’un des engrais commerciaux les plus anciens, que l’on vantait dans les brochures comme un engrais miracle (ibid., fo 132). Les tourteaux, rappelle Gasparin, désignent les résidus de végétaux « soumis à l’action de la presse pour en extraire les sucs » (Cours, t. 1, p. 572).
[18] La Maison rustique, t. 1, p. 98 (ms. g226(1) fo 15 et ms. g225(2) fo 130vo).
[19] Flaubert trouve une description de cette concoction dans La Maison rustique, description elle-même inspirée du Journal des propriétaires ruraux du Midi de la France : « Le procédé suivant de préparation et de conservation des engrais a été indiqué d’après la méthode de M. Da-Olmi. On construit, dans l’endroit le plus convenable et à proximité de la ferme, une citerne formant un carré assez spacieux pour contenir les quantités de fumier qu’on veut conserver. Sur l’une des faces, on ménage un abord facile et une ouverture suffisante pour laisser passer une charrette ; on tient habituellement cette ouverture fermée au moyen d’une écluse ou porte en bois. Dans le voisinage de la citerne, on construit un puits profond de 8 pieds et large de 3 ; c’est dans ce puits qu’on prépare une lessive d’engrais, en jetant dans ce réservoir rempli d’eau de la chaux éteinte à l’air, des cendres neuves, et ayant soin d’agiter chaque jour ce mélange avec une perche. Dès que le liquide est assez chargé des principes salins, ce que l’on connaît à sa couleur d’un blanc de lait grisâtre, et à la diminution de sa fluidité, on porte le fumier dans la citerne, on en fait un amas de l’épaisseur de 5 à 6 pieds, qu’on arrose sur toute la surface, à l’aide d’un arrosoir ordinaire, avec le liquide puisé dans le réservoir ; cela fait, on recouvre le tout avec une couche de terre assez épaisse. Les amas successifs de fumier qu’on ajoutera, seront placés, assaisonnés et couverts de terre de la même manière jusqu’au dernier, sur lequel on mettra la terre la plus compacte qu’on pourra trouver, en lui donnant une épaisseur de 5 à 6 pouces au moins. Quand on tirera le fumier de la citerne, on mettra des planches sur la charge de chaque charrette, afin d’empêcher, autant que possible, l’évaporation des principes gazeux ; et arrivé au champ, le laboureur l’enfouira sans délai » (t. 1, p. 109).
[20] Flaubert a obtenu des détails sur le guano entre autres dans une lettre du mari de sa nièce, Ernest Commanville, datant du 3 mars 1869. Commanville y évoque la ruée sur le guano en 1851 (Bulletin Flaubert, no 129, 23 février 2011, en ligne). En fait, l’enthousiasme pour cet engrais se développe dès le début des années 1840. Une mention du guano, « nouvelle espèce d’engrais », apparaît dans la revue Le Cultivateur : journal de l’industrie agricole en 1829 (p. 468-469). Mais c’est au début des années 1840 que l’exploitation de cette substance et les recherches à son sujet se développent. En 1841, les chimistes Eugène Chevreul et Anselme Payen célèbrent son fort dosage en nitrogène. De nombreuses publications y sont consacrées, dont l’article de la Revue agricole « Des essais de guano employé comme engrais » (1843), l’ouvrage de A. H. de Monnières Histoire, analyse et effets du guano du Pérou (Paris, Librairie agricole de la maison rustique, 1845) ou encore la Notice sur le guano de Neveu Deroterie (Nantes, Busseuil, 1845). La Maison rustique cite en détail la description qu’en font Humboldt et Bonpland dans leur voyage en Amérique du Sud de 1799 à 1804 (t. 1, p. 107). Si Sabrine Barles, dans L’Invention des déchets urbains. France : 1790-1970, considère que les « rares ouvrages portant […] sur l’histoire de la fertilisation des terres » accordent une importance « démesurée » au guano (Seyssel, Champ Vallon, 2005, p. 9), cette substance n’en reste pas moins une référence clé dans le discours de l’époque, référence investie d’un fort potentiel fantasmagorique et fantasmatique. Les gisements de guano sont tels que certains auteurs les font remonter à une époque antédiluvienne, entourant ainsi cette substance d’une aura mystérieuse. Lors de sa lecture du Dictionnaire des altérations et falsifications des substances alimentaires par Alphonse Chevallier (1850), Flaubert note que selon certains chimistes, il s’agit d’un « excrément fossile d’animaux antédiluviens – on y a trouvé des cadavres d’hommes et d’oiseaux momifiés » (p. 409, voir ms. g226(1) fo 8). Chevallier cite ici Girardin selon qui le guano « n’appartient pas à l’époque actuelle », mais est « un coprolite ou excrément fossile d’oiseaux antédiluviens » (p. 15). Sur l’importance du guano, voir les remarques de Dana Simmons dans « Waste Not, Want Not : Excrement and Economy in Nineteenth-Century France », Representations, no 96, Fall 2006, p. 73-74.
[21] Le manuel Landrin mentionne également la « grotte de Borutta » en Sardaigne, remplie de fientes de chauve-souris, la « caverne de Montesinos » dans la « province d’Alicante », les grottes « d’Auxelles près de Besançon, de Baume-les-Bains près de Lons-le-Saulnier » (p. 134-136 ; voir ms. g226(1) fo 31).
[22] Voir ms. g225(2) fo 83 et La Maison rustique, t. 1, p. 104-105.
[23] Le document de la main de Godefroy comprend 30 folios (ms. g226(1) fos 51 à 66) dont Flaubert s’inspire et dont il tire une synthèse dans un brouillon énumérant les « fautes » susceptibles d’être commises par ses personnages (ibid., fo 68). Jules Godefroy (1833-1899) était un exploitant agricole et agronome qui devint le compagnon, puis l’époux de Béatrix Person. Il obtint en 1857 une médaille d’argent pour un distributeur d’engrais et fonda en 1860 un établissement agricole et d’élevage sur l’île de la Réunion. Membre du jury colonial pour l’Exposition universelle de 1867, il publia de nombreux articles sur les questions agricoles et économiques dans la presse coloniale et s’intéressa notamment à la maladie de la canne à sucre. De retour en France en 1871, il s’installa à Villeneuve-le-Roi, occupa plusieurs fonctions municipales et cantonales, et fut membre de nombreux jurys de concours agricoles avant de devenir professeur départemental d’agriculture en 1883. Il continua de collaborer à L’Écho agricole et au Journal d’agriculture pratique. Sur Jules Godefroy, voir les passages que lui consacre Claude Schopp dans sa notice biographique de Louise Béatrix Martine Person. Pour une analyse de ces notes, voir la belle étude de Jean Gayon, art. cité, p. 63-72.
[24] Ms. g226(1) fo 68.
[25] Ibid. « En agriculture comme en toute chose, observe Desormeaux, rien de durable ne peut se faire brusquement » (Tableaux de la vie rurale, Paris, A. Bossange, 1829, t. 1, p. 430). Gressent souligne que « la culture est une œuvre de savoir, de temps et d’expérience ; elle est aussi profitable, exécutée dans de bonnes conditions, que ruineuse quand elle est dirigée par l’ignorance, la routine et la précipitation » (Le Potager moderne, p. 36). La question du dosage adéquat se double de la nécessité d’une prise en compte des processus de décomposition et de fermentation enclenchés. Ainsi, des fermentations trop rapides dégagent une chaleur telle qu’elles sont susceptibles de provoquer des incendies, ce qui se produit avec les meules de foin de Bouvard et de Pécuchet (Landrin, p. 166 ; voir BP, p. 84).
[26] Ms. g225(2) fo 110.
[27] Ms. g226(1) fo 32.
[28] Gasparin insiste sur l’importance de pulvériser ou d’humecter les tourteaux afin de décomposer la matière huileuse qui empêche les semis de sortir : « n’étant pas cassées les parties huileuses privent le germe du contact de l’air », note Flaubert en référence directe à Gasparin (Cours, t. 1, p. 577 ; voir ms. g225(2), fo 102).
[29] Voir les remarques de Godefroy à ce sujet (ms. g226(1) fo 59).
[30] Une fois de plus, les personnages font le contraire de ce que recommande Gressent : « Le premier élément de succès en horticulture est de se renfermer dans le possible, et non de courir sans cesse après le merveilleux » ; il importe également de ne pas chercher à « collectionner » et de ne pas se laisser « sédui[re] par les descriptions des catalogues » (Le Potager moderne, t. 1, p. 102). Flaubert consigne cette idée (ms. g226(1) fo 14) et la reprend telle quelle dans ses brouillons (vol. 2, fo 220vo).
[31] Ms. gg10 fos 8, 11, 20 et 34.
[32] Ms. g225(2) fo 110 ; ms. g226(1) fo 70.
[33] Ms. g226(1) fo 68.
[34] Ms. gg10 fo 20. L’observation vaut tout particulièrement pour l’engrais flamand, lequel « donne lieu à un goût désagréable dans les produits comestibles de la culture » (La Maison rustique, t. 1, p. 97). On notera que les traités savants divergent sur ce point : selon Girardin – cité également par le manuel Landrin –, l’engrais flamand « ne communique pas [de] mauvais goût aux plantes qui s’en nourrissent » (Des fumiers, p. 48 ; Landrin, p. 244). Flaubert, dans sa stratégie de mise en échec du projet agricole de Bouvard et Pécuchet, privilégie l’option nauséabonde, et ce, à une époque hantée – selon Alain Corbin – par la crainte des miasmes et un souci croissant de désodorisation (voir Le Miasme et la Jonquille, L’odorat et l’imaginaire social XVIIIe-XIXe siècles, Paris, Aubier-Montaigne, 1982).
[35] Desormeaux lance une mise en garde sanitaire contre la trop grande proximité des composts et des fumiers qu’il dénonce comme « foyers d’infection » (p. 330).
[36] Le guano – pour n’en prendre qu’un exemple – frappe les observateurs par son « insupportable puanteur » de sorte que les autorités maritimes mettent les hommes qui transportent cette matière « en une espèce de quarantaine, leur assignant des lieux de débarquement » (Landrin, p. 142).
[37] Ms. g226(1) fo 2.
[38] Voir Jean Gayon, art. cité, p. 62.
[39] Ms. g226(1) fo 57.
[40] Ms. g226(1) fo 58 ; ms. g226(1) fo 52.
[41] Le manuel Landrin fait une vive apologie de la chimie, érigée en science de l’avenir pour le monde agricole grâce au « secours de son laboratoire, de ses analyses et de sa nomenclature » (p. 85). Selon les frères Landrin, seule une « science des engrais » permettra de rendre à la terre toute sa fertilité (p. VI). Sur l’emprise croissante des chimistes qui viennent conquérir dans les années 1840-1850 le territoire de « ceux que l’on pourrait désigner comme des “agronomes patriciens” », voir Nathalie Jas, Au carrefour de la chimie et de l’agriculture : les sciences agronomiques en France et en Allemagne, 1840-1914, Paris, Éditions des archives contemporaines, 2001, p. 44-53. Le chimiste au rayonnement le plus grand en France et à l’étranger est Jean-Baptiste Boussingault dont les travaux sur les engrais azotés et les minéraux contribuent à alimenter la « querelle de l’azote » qui oppose Liebig aux Anglais Lawes et Gilbert entre 1843 et 1855 (Jas, p. 39). Fermier et agronome, Jean-Baptiste Boussingault (1801-1887) effectua un long voyage d’exploration en Amérique du Sud avec le soutien d’Alexander von Humboldt de 1822 à 1832, et publia en 1843 L’Économie rurale considérée dans ses rapports avec la chimie, la physique et la météorologie, ouvrage en deux volumes qui fournit entre autres des conseils pour maximiser les récoltes et minimiser le coût de l’alimentation animale. On notera également son opuscule, La Fosse à fumier (Paris, Béchet jeune, 1858), tiré d’une leçon professée au Conservatoire impérial des arts et métiers.
[42] Ms. g226(1) fo 31.
[43]  Ms. gg10 fo 9 ; ms. gg10 fo 11. Les traités savants se plaignent fréquemment de l’inertie du monde paysan. Ainsi, Baudry et Jourdier publient leur ouvrage afin de « sortir de l’ornière dans laquelle la routine retient encore l’agriculture française » (Catéchisme d’agriculture, p. 2) : « la crainte de la science est une erreur qui entretient l’esprit de routine si funeste à l’agriculture » (ibid., p. 4). Gressent, dans une observation consignée par Flaubert, définit les « hommes purement pratiques » comme des hommes « ne sachant rien et ne voulant pas en apprendre davantage » (Le Potager moderne, t. 1, p. 343 ; ms. g226(1) fo 14vo). Le discours du conseiller Lieuvain lors des comices dans Madame Bovary va dans le même sens, ce qui souligne la nature convenue de l’argument : « Continuez ! persévérez ! n’écoutez ni les suggestions de la routine, ni les conseils trop hâtifs d’un empirisme téméraire ! Appliquez-vous surtout à l’amélioration du sol, aux bons engrais, au développement des races chevalines, bovines, ovines et porcines ! » (OC III, p. 280).
[44] Ms. g226(1) fo 61.
[45] Ms. g226(1) fo 62.
[46] Lettre à Louise Colet, [16 janvier 1852] (Corr. II, p. 30).
[47] Voir Winfried Menninghaus, On Disgust. The Theory and History of a Strong Sensation, trad. Howard Eiland and Joel Golb, New York, State University of New York Press, 2003, p. 122. Voir également Wolfgang Kayser, « Versuch einer Wesensbestimmung des Grotesken », dans Otto F. Best, Das Groteske in der Dichtung, Darmstadt, Wissenschaftliche Buchgesellschaft, 1980, p. 40-49.
[48] Flaubert a exploité très tôt le potentiel comique d’un tel sujet. Dans Madame Bovary, le fumier sert d’instrument de déflation grotesque lors de la scène des comices où Rodolphe entreprend de séduire Emma. L’interjection « Fumiers » (OC III, p. 281), lancée lors de la remise des prix par M. Derozerays de la Panville, intervient au moment précis où Rodolphe roucoule ses promesses d’amour éternel à Emma : sous le vernis du romantisme feint perce ainsi la trivialité d’un désir à l’état brut.
[49] Voir Le Potager moderne, t. 1, p. 20 sq. Flaubert prend en note cette notion : « Jardin fouillis, description (p. 22) » (ms. g226(1) fo 14).
[50] Les composts sont des « mélanges d’engrais formés de substances de diverses natures, placées par couches les uns sur les autres » (La Maison rustique, t. 1, p. 108).
[51] Le Potager moderne, t. 1, p. 45.
[52] Ms. g225(2) fo 86vo. « Un poëte méditant “au bord des mers” n’est pas plus sublime », note Flaubert dans un scénario (ms. gg10 fo 49).
[53] Ms. g225(2) fo 86vo.
[54] Ms. g225(2) fo 132. Il est intéressant de noter qu’Antoine (de Roville), dans son article de La Maison rustique sur les récoltes, utilise une image similaire à propos du moissonneur : « Je comparerais volontiers le cultivateur au moment de la moisson, à un général d’armée au moment d’une bataille ! » (p. 300). De fait, Flaubert n’est pas loin de suggérer qu’avec son compost, Bouvard fait lui aussi une « moisson », certes particulière. Cette citation d’Antoine de Roville figure parmi les spécimens de « style agricole » avec, en marge, la notation « grande pensée » (ms. g226(3) fo 134).
[55] « rivalité d’engrais avec Pécuchet. s’en volent mutuellemt » (ms. g225(2) fo 129).
[56] Ms. gg10 fo 37.
[57] Ms. g226(1) fo 31 ; et Landrin, p. 136.
[58] Le Potager moderne, p. 71 ; voir ms. g226(1) fo 14 (souligné par Flaubert), et dans cette livraison l'article de Stéphanie Dord-Crouslé : « Le sottisier agricole de Bouvard et Pécuchet (Flaubert) ».
[59] Ms. g226(1) fo 31 (souligné par Flaubert).
[60] Ms. g226(1) fo 21. Le point d’exclamation est de Flaubert. L’engrais Jauffret, lit-on dans le Catéchisme d’agriculture, est « un compost dans lequel entrent toutes les mauvaises herbes, les ronces, les broussailles, les feuilles, les déchets de toute espèce qu’on peut se procurer : on les met en tas et on y détermine la fermentation au moyen d’une sorte de lessive ou de […] levain, […] où il entre principalement des urines et des matières fécales délayées, de la suie, du plâtre, de la chaux, des cendres et du jus de fumier. Chacun peut en faire soi-même ; et avec ce compost, il n’y a pas une ordure, pas une balayure de la ferme, pas une mauvaise herbe des champs qui soit perdue » (p. 48). Girardin souligne lui aussi que cet engrais permet de « convertir en fumier une foule de mauvaises plantes, plus ou moins ligneuses, qu’on néglige habituellement et d’utiliser toutes les matières organiques qui restent sans emploi dans les fermes » (Des fumiers, p. 136). Jauffret, poursuit-il, « est mort dans la misère, victime de son dévouement agricole » (ibid., p. 137), ce qui expliquerait l’envolée lyrique de Gasparin sur son statut d’apôtre et de martyr.
[61] Ms. g226(1) fo 21 (souligné par Flaubert).
[62] Ms. gg10 fo 50. « Ma surprise s’élève jusqu’à l’indignation lorsque j’aborde dans un château où il y a, etc. une douzaine de maîtres et un nombre égal de gens de livrée, et pas un cochon ! – [...] Lorsque j’aperçois dans une basse-cour des légumes, des racines, des fruits qui pourrissent sur un fumier sans aucune utilité mon cœur bat, ma tête s’échauffe et ma langue se délie – que de vies sont éteintes en germes etc. » (ms. g226(1) fo 33vo). Le « etc. » de Flaubert fait référence au passage suivant : « que de générations sont étouffées ! combien de jambons, de lards, d’axonges, de petits-salés sont perdus ! combien de saucissons de Bologne, de cervelas de Lyon, de hures de Troyes, d’andouilles de Picardie et de pieds à la Sainte-Ménéhould sont ici perdus ! c’est là le massacre des innocents » (t. 2, p. 41-42).
[63] Félix-Archimède Pouchet, par exemple, donnait des cours publics et gratuits de botanique au Jardin des plantes de Rouen et des cours de zoologie agricole à l’École d’agriculture et d’économie rurale de Rouen. Il avait pour collègue Girardin dont l’ouvrage de référence sur les fumiers était directement tiré de ses cours à l’École d’agriculture. Cet ouvrage était distribué aux propriétaires, cultivateurs et ouvriers agricoles méritants lors des comices agricoles du département de la Seine-Inférieure (Des fumiers, p. v-vi).
[64] Respectivement p. 69 et 103. Ces citations sont consignées par Flaubert (ms. g226(1) fo 14).
[65] Ms. g226(1) fo 20vo.
[66] Ibid.
[67] Le Potager moderne, Préface, p. 9 ; voir ms. g226(1) fo 14. Dans l’ébauche « Le Rêve et la vie », le personnage « Sens Commun » conseille au héros Anir « de se livrer aux Engrais, aux herbages, à la moralisation des classes pauvres » (« Le Rêve et la vie », dans Marshall C. Olds, Au pays des perroquets. Féerie théâtrale et narration chez Flaubert, Amsterdam-Atlanta, Rodopi, « Faux-Titre », 2001, p. 230).
[68] Ms. g226(1) fo 33 ; voir t. 1, p. 7.
[69] Nathalie Jas, op. cit., p. 59.
[70] Le Potager moderne, p. 88.
[71] Girardin encourage les paysans français à mettre leur agriculture « au niveau de l’agriculture perfectionnée de certaines parties de la Flandre, de l’Angleterre et de l’Allemagne » (Des fumiers, p. II).
[72] Le manuel Landrin, par exemple, affirme que « sous le rapport de l’azote, la fiente d’hirondelle [est] au-dessus du meilleur guano du Pérou » (Landrin, p. 132 ; voir ms. g226(1) fo 31). Sur cette rivalité avec l’Angleterre, voir Dana Simmons, art. cité, p. 74. Voir également Sabine Barles, op. cit., p. 18. Dans un brouillon, Flaubert imagine que Bouvard « pense même à établir une Fabrique scientifique d’engrais » (ms. gg10 fo 50). Selon Landrin (p. 144), l’idée de fabriquer du guano artificiel est vouée à l’échec : « Les guanos artificiels n’ont pas réussi. (p. 44) » (voir ms. g226(1) fo 31).
[73] Gasparin, Cours, t. 1, p. 525 ; ms. g226(1) fo 21.
[74] Sabrine Barles, op. cit., p. 5.
[75] Si Gressent – dans une observation consignée par Flaubert – compare le paysan à « l’abeille de notre beau pays de France » tandis que « le citadin en est le frelon » (p. 234 ; ms. g226(1) fo 14vo), le frelon urbain devient désormais abeille au sens où il peut contribuer à la richesse du pays. Pierre Leroux rapproche ainsi les excréments de sécrétions tels que le lait et le miel en faisant valoir leur pouvoir nourrissant et fécondant (Aux États de Jersey, sur un moyen de quintupler, pour ne pas dire plus, la production agricole du pays, London, Universal Library, 1853, p. 92).
[76] La formation des auteurs du Manuel Roret consacré aux engrais est révélatrice de ce nouveau circuit d’échange entre ville et campagne, industrie et agriculture. Eugène Landrin est un ancien contrôleur des voiries de Paris tandis que son frère, Henri Landrin, est un ingénieur civil et industriel. Pour la deuxième édition du Manuel, ils s’adjoignent les services d’un ingénieur agronome, Albert Larbalétrier, professeur à l’école d’agriculture du Pas-de-Calais : « Quoi de plus symbolique que cette association de trois professions aussi diverses ? », observe Sabine Barles (op. cit., p. 259).
[77] Ibid., p. 67.
[78] Sur l’importance du chiffonnage, voir ibid., p. 24-65.
[79] Landrin, p. 150 et p. 176. Si la poudrette a l’avantage d’être relativement inodore et plus aisément transportable que les vidanges liquides, sa fabrication reste en revanche une source continue d’odeurs pestilentielles. La Maison rustique mentionne parmi les « graves inconvéniens » de la poudrette « les émanations les plus infectes jusqu’à près d’une lieue de distance » (t. 1, p. 98). L’ouvrage reprend un argument, développé également par Girardin, selon lequel le processus de dessication est une « opération monstrueuse » et le « nec plus ultra du gaspillage », car il « détruit, en pure perte pour l’agriculture, la majeure partie des substances organiques qui auraient pu concourir à la nutrition des plantes » (Des fumiers, p. 131-132). Les frères Landrin sont eux aussi très critiques vis-à-vis de cet engrais qu’ils qualifient d’« industrie condamnable à tous les points de vue » et de « monstruosité économique et sociale » en raison notamment des « miasmes pestilentiels » et des déperditions que sa fabrication entraîne, véritable « gaspillage agricole et industriel organisé » (p. 240-242) : « La manière dont on traite la poudrette est barbare, absurde », note Flaubert (ms. g226(1) fo 32). Le « noir animalisé », en revanche, reçoit les éloges de Gasparin (t. 1, p. 540) et de La Maison rustique (t. 1, p. 101).
[80] Le Potager moderne, p. 67. « Hier encore matière immonde », le guano est « aujourd’hui étonnante cause d’incalculables richesses », notent les frères Landrin (p. 138). Charles Barroilhet, importateur pionnier de guano en Europe, est l’un des premiers à avoir « pensé que le vil excrément pouvait être converti en or le plus pur » (ibid., p. 142).
[81] Voir, par exemple, Landrin, p. 286 sq, Baudry, p. 43 sq et La Maison rustique, t. 1, p. 102. Nathalie Jas signale que dès la fin des années 20, un contrôle des engrais s’amorce en raison de fraudes. Le premier « bureau de vérification des engrais » est créé en 1837 (op. cit., p. 60).
[82] Ms. g226(1) fo 32.
[83] Cours, t. 1, p. 535 ; voir ms. g226(1) fo 21.
[84] Voici, par exemple ce que rapporte Girardin : « Les voyageurs racontent qu’en Chine, où l’agriculture accomplit des merveilles, il n’est pas de barbier qui ne recueille précieusement, dans l’intérêt du jardinage, les cheveux et toute l’eau de savon de sa boutique. Les lois du pays défendent de jeter les excréments humains, et il y a dans chaque maison, ainsi que le long des chemins, des réservoirs construits avec beaucoup de soin, des petits vases disposés pour les recueillir au profit de la culture. Les vieillards, les femmes et les enfants s’occupent à délayer et à déposer cet engrais près des plantes, en doses convenables » (Des fumiers, p. 154).
[85] Le Potager moderne, p. 86.
[86] « Rognures d’os – ne pas les perdre. (p. 16) / Urine humaine – id. ne pas la perdre », note Flaubert lors de sa lecture de l’ouvrage (ms. g226(1) fo 30). Gressent est également un ardent défenseur de l’engrais liquide (p. 71 sq) ainsi que Girardin (Des fumiers, p. 35-36).
[87] Comme le signale Jean-Pierre Lacassagne, Pierre Leroux a eu l’idée de cette théorie en 1834, l’a approfondie à partir de 1840, expérimentée dans son exploitation agricole de Boussac dans la Creuse de 1844 à 1848, puis exposée dans plusieurs ouvrages, dont Malthus et les économistes (1849) ainsi qu’à la tribune de l’Assemblée nationale en juin 1848 (« Victor Hugo, Pierre Leroux et le circulus », Bulletin de la faculté des lettres de Strasbourg, 48e année, no 7, 1970, p. 389-390).
[88] Pierre Leroux, Malthus et les économistes, ou y aura-t-il toujours des pauvres ?, Boussac, Imprimerie de Pierre Leroux, 1848, p. 216.
[89] Aux États de Jersey, op. cit., p. 9. Pour une analyse détaillée de ce texte que Leroux rédigea en 1853 lors de son exil à Jersey, voir Ceri Crossley, « Pierre Leroux and the Circulus : Soil, Socialism and Salvation in Nineteenth-Century France », dans Louise Lyle et David McCallam, Histoires de la Terre : Earth Sciences and French Culture 1740-1949, Amsterdam-New York, Rodopi, « Faux-Titre », 2008, p. 105-118.
[90] Ibid.
[91] Ibid, p. 11.
[92] Ibid., p. 15.
[93] Pour le détail de cette concoction, voir ibid., p. 114, ainsi que Lacassagne, art. cité, p. 390.
[94] « Ville stupide […] où les hommes estiment les déjections des chevaux, et jettent les leurs dans la Tamise ! » (Aux États de Jersey, op. cit., p. 111). Leroux va jusqu’à suggérer que l’insurrection de juin 1848 aurait pu être évitée si sa théorie du circulus avait été prise en compte : « Car enfin quelle fut la cause de cette insurrection ? Ne l’a-t-on pas nommée l’insurrection de la faim ? C’est donc la misère qui l’a produite. Et d’où vient […] la misère permanente […] sinon de la violation de quelque loi naturelle ? » (ibid., p. 32).
[95] Ibid., p. 23.
[96] Dana Simmons, art. cité, p. 74.
[97] Il faut noter que Leroux ainsi que Dumas et Boussingault se démarquent des physiocrates du siècle précédent par leur vif intérêt pour l’industrie et ses opérations de recyclage. Dana Simmons souligne qu’à la différence du chimiste allemand Liebig, « les travaux que Boussingault effectua sur l’alimentation animale entre 1839 et 1850 écartent des variables telles que la force, l’énergie et le mouvement au profit de l’absorption passive » (ibid., p. 76) : « Pour Boussingault, conserver, c’est produire » (ibid., p. 79). Jean-Baptiste Dumas (1800-1884), auteur de l’ouvrage en huit volumes Traité de chimie appliquée aux arts (1828-1846) et titulaire de chaires à la Sorbonne, à l’École Polytechnique et à l’École de médecine, a développé une conception de la nature comme cycle et recyclage perpétuels, les plantes fournissant des matériaux organiques que les animaux utilisent et décomposent. Il déplore ainsi la perte des excréments et de l’urine et encourage leur collecte. Comme Leroux, il investit les excréta d’une grande valeur et les érige en instrument de lutte contre la pauvreté et la malnutrition. Leroux reste toutefois critique vis-à-vis des chimistes à qui il reproche de perdre de vue les corrélations entre les divers règnes naturels à force de se focaliser sur des éléments isolés. De même, il leur reproche de manipuler le sol artificiellement et de vouloir ainsi « se passer de la Nature » (Aux États de Jersey, op. cit., p. 99).
[98] La terre, note Leroux en citant un extrait de son ouvrage Malthus et les économistes, « est pour l’homme ce Jardin dont parlaient toutes les anciennes théologies, ce Paradis, cet Éden, où sa subsistance, complètement assurée par la bonté du Créateur, serait restée éternellement ce qu’elle avait été créée sans la faute du genre humain » (op. cit., p. 86).
[99] Ibid., p. 187.
[100] Pierre Leroux, « Engrais », dans Encyclopédie nouvelle, op. cit., p. 808. La critique de Leroux des puissances de l’argent, observe Dana Simmons, n’est pas exempte d’accents antisémites (art. cité, p. 90).
[101] Aux États de Jersey, op. cit., p. 137.
[102] Hugo s’inspire également des thèses du réformateur Edwin Chadwick qui voulait transporter les déchets urbains à la campagne afin de les utiliser comme engrais et nourrir ainsi en retour une population urbaine de plus en plus nombreuse. Voir Anne O’Neil-Henry, « Hugo’s Guano : Sustainable Sewage in Les Misérables », Nineteenth-Century Contexts, vol. 38, no 5, 2016, p. 333.
[103] Victor Hugo, Les Misérables (éd. Marius-François Guyard), Paris, Garnier Frères, 1957, t. II, p. 505-506. Dans son article « Engrais », Pierre Leroux évoque les égouts d’une grande ville, « canaux souterrains vastes et multipliés », lesquels « entraîneront dans le fleuve qui les versera inutilement dans la mer, toutes les immondices que produit le mouvement des hommes réunis » (op. cit., p. 808).
[104] Ibid., p. 506. L’évocation de Hugo semble directement inspirée du texte de Leroux. Dans Aux États de Jersey, celui-ci reproche aux habitants de l’île de déverser dans la mer « toutes les matières excrémentielles de la ville ». La mer, observe-t-il, emporte « ce qu’elle a ainsi reçu de vous comme un poison dont vous vous débarrassez dans son sein, tandis que […] c’est votre richesse même que vous lui avez jetée » (op. cit., p. 45). « Messieurs, vos vaisseaux vont chercher du guano au Brésil et sur des plages plus lointaines encore ; mais vous jetez chaque jour dans la mer plus d’ammoniaque que vos vaisseaux n’en rapportent par année sous forme de guano » (ibid.). Girardin déplore également que la France n’imite pas « les bonnes pratiques des pays qui savent utiliser les prodigieux effets de l’engrais humain. […] Pourquoi, lorsque partout on manque de fumier d’animaux, négliger l’engrais le plus actif peut-être et qui coûte si peu à recueillir et à conserver ? Déplorable insouciance qui fait crier misère au sein de l’abondance ! » (op. cit., p. 48-49). Comme le signale Anne O’Neil-Henry, Hugo ne se contente pas de reproduire les idées de ses contemporains. Il en fait un élément moteur de son texte qui opère une transfiguration stylistique du déchet en principe fécond, notamment dans le paragraphe où l’immondice donne naissance à une idylle champêtre (art. cité, p. 337).
[105] Op. cit., p. 506-507. Cette critique rejoint celle de Louis-Sébastien Mercier dont le Tableau de Paris (1781-1788) dénonce les immondices comme source de contamination. Dans son évocation de la voirie de Montfaucon et du traitement des vidanges liquides à Paris, Leroux déplore « cet immense foyer d’infection » et le versement dans la Seine d’« un véritable fleuve de ce qui aurait pu nourrir la population, et de ce qui ne servait qu’à empoisonner l’eau après avoir empoisonné l’air » (Aux États de Jersey, op. cit., p. 17). À la différence de Hugo et Leroux, toutefois, Mercier ne voit que la toxicité des immondices et ignore leur pouvoir fécondant (Anne O’Neil-Henry, art. cité, p. 339).
[106] « Laisse[r] couler le purin » est une cause de typhus et d’épidémie, souligne Gressent (Le Potager moderne, p. 68 [voir ms. g226(1) fo 14]). Une observation du Catéchisme d’agriculture va dans le même sens : « On doit blâmer […] les cultivateurs qui laissent perdre leurs purins dans les ruisseaux du village, et dans les mares qu’ils infectent. C’est comme s’ils faisaient un trou à leur poche pour perdre leur argent » (p. 46). « Il faut toujours se rappeler », affirme Girardin, que « L’ENGRAIS EST DE L’ARGENT MONNAYÉ » (Des fumiers, p. 116).
[107] Le Potager moderne, p. 68-69.
[108] Ibid., p. 68.
[109] Lettre à Edma Roger des Genettes, [été 1864], Corr. III, p. 401.
[110] Dans Bouvard et Pécuchet, les idées de Leroux sont incarnées par Gorgu qui souhaite « casser les élections » (ms. g225(6) fo 623vo). Dans L’Éducation sentimentale et dans Bouvard et Pécuchet, Flaubert se moque également des visées évangélisatrices de Leroux qui souhaite forcer les citoyens par la loi « à entendre un orateur » à des fins moralisatrices (BP, p. 245). Par ailleurs, la critique de Malthus fait partie des idées reçues recensées par Flaubert dans son Dictionnaire : « Malthus     Ne pas l’avoir lu, mais le regarder comme un scélérat et “l’infâme Malthus” » (Le Dictionnaire des idées reçues, éd. Anne Herschberg Pierrot, Paris, Le Livre de poche, 1997, p. 103).
[111] Ms. g226(7) fo 211. Il s’agit d’un extrait de l’article « De la politique sociale et religieuse qui convient à notre époque », publié en 1841 dans la première livraison de La Revue indépendante.
[112] Lettre à Edmond et Jules de Goncourt, [12 juillet 1862], Corr. III, p. 230. Flaubert, au demeurant, ne goûte guère cet ouvrage de Hugo, livre « fait pour la crapule catholico-socialiste, pour toute la vermine philosophico-évangélique » (lettre à Edma Roger des Genettes, [juillet ? 1862], ibid., p. 236).
[113] Notons que tout à son enthousiasme pour sa nouvelle méthode, Leroux envisage la possibilité de faire pousser des pastèques, des melons, des ananas et de magnifiques fleurs sur l’île de Jersey (Aux États de Jersey, op. cit., p. 52-56). Pécuchet radicalise ainsi une vision d’abondance présente chez Leroux. Des deux personnages, il est le plus enclin à soutenir les utopistes indignés par la « hideur du monde » et soucieux de « ne plus croupir dans l’égoïsme ! » (p. 246).
[114] Ms. g225(2) fo 86vo.
[115] Ms. g225(2) fo 83.
[116] Ms. gg10 fo 50 ; ms. g226(1) fo 35. Flaubert, dans ses brouillons, est obnubilé par la manipulation de l’immonde : « pétrir la merde avec de l’argile comme les chinois » ; « trituration des composts » (ms. g226(2) fo 130vo).
[117] La boue, rappelle Sabine Barles, « n’est pas seulement de la terre mêlée d’eau, mais une matière complexe à laquelle seule la ville peut donner naissance, une matière première urbaine […]. C’est une émanation de la voie publique que le trafic décuple, un sous-produit des activités riveraines, artisanales ou domestiques puisque dans la plupart des villes françaises règne, jusqu’à la fin du XIXe siècle, le “tout-à-la rue” ; elle comporte ainsi les ordures et les eaux ménagères » (op. cit., p. 89).
[118] Voir ms. g226(1) fo 21. Gasparin, par exemple, déplore que la chair de cheval soit « expédiée aux colonies » alors qu’elle ferait beaucoup mieux d’être mise à profit par les cultivateurs français (Cours, t. 1, p. 519). Un passage biffé des brouillons signale que Flaubert songeait à mentionner des « montagnes de chevaux morts » qui empestaient les voisins et qui étaient destinés à nourrir les poules de Bouvard à peu de frais (ms. g225(2) fo 135). Le manuscrit final abandonne la référence à l’alimentation des poules, ce qui donne un tour encore plus déréglé à l’accumulation des charognes.
[119] Ms. g225(2) fo 132.
[120] Gasparin, comme on l’a vu, mentionne le commerce des os de la bataille de Waterloo. On notera que dans Madame Bovary, le fossoyeur tire parti de cette manne fertile en se livrant à la culture des tubercules directement dans le cimetière : « “Vous vous nourrissez des morts, Lestiboudois !” lui dit enfin, un jour, M. le curé » (op. cit., p. 213).
[121] « Il est essentiel que chacun s’applique à vaincre ses répugnances [vis-à-vis de l’engrais humain] et à en tirer parti », lit-on dans le Catéchisme d’agriculture (p. 39). « Prenez un paysan, note Leroux, […] il ne laisse pas perdre le fumier de ses troupeaux, mais il n’a aucun soin de ses excréments. Considère-t-il donc son corps comme si supérieur à celui des animaux ? » (Aux États de Jersey, op. cit., p. 104).
[122] Ms. g225(2) fo 150vo.
[123] Ms. gg10 fo 37.
[124] Ms. g225(2) fo 101.
[125] Félix-Archimède Pouchet, Hétérogénie, ou Traité de la génération spontanée basé sur de nouvelles expériences, Paris, Baillière, 1859. Pour une étude détaillée de sa vie et de son œuvre, voir Maryline Coquidé-Cantor, Pouchet, savant et vulgarisateur. Musée et fécondité, Nice, Z’éditions, 1994. Voir également de la même, « Félix-Archimède Pouchet, professeur de sciences naturelles de Flaubert », Flaubert. Revue critique et génétique, 13, « Flaubert, les sciences de la nature et de la vie » (éd. Gisèle Séginger), 2015, en ligne ; Bénédicte Percheron, « Flaubert, les naturalistes rouennais et les théories biologiques de 1865 à 1880 », ibid., en ligne.
[126] Hétérogénie, op. cit., p. 138.
[127] Ibid., p. 352. Flaubert soutint cette théorie avec enthousiasme en prenant parti en faveur de Pouchet contre ses adversaires qu’il qualifia d’« imposteurs ou [de] crétins », et décréta que la théorie de la génération spontanée était un « monument inattaquable » : « Laissez crier ; on se cassera les dents contre votre vérité qui est la vérité » (Lettre à Félix-Archimède Pouchet, 9 janvier [1864], Corr. III, p. 370-371). Sur la controverse entre Pouchet et Pasteur et son arrière-plan idéologique, voir Bruno Latour, « Pasteur et Pouchet : hétérogénèse de l’histoire des sciences », dans Michel Serres, Éléments d’histoire des sciences, Paris, Bordas, 1989, p. 423-445.
[128] Lettre à Louise Colet, [26 août 1846], Corr. I, p. 315.
[129] Sur cette influence notamment dans Salammbô, La Tentation de saint Antoine (1874) et Bouvard et Pécuchet, voir Agnès Bouvier, « “Au fracas de la foudre, les animaux intelligents s’éveillèrent”. De la “Genèse” de Salammbô à la théorie de la génération spontanée », Flaubert. Revue critique et génétique, 5, « Flaubert en Amérique » (éd. Agnès Bouvier), 2011, en ligne. Voir également Gisèle Séginger, « Louis Bouilhet et Flaubert. L’invention d’une nouvelle poésie scientifique », dans Muriel Louâpre, Hugues Marchal et Michel Pierssens, La Poésie scientifique, de la gloire au déclin, ouvrage électronique mis en ligne en janvier 2014 sur le site Épistémocritique, p. 361-377 ; et Florence Vatan, « Le vivant, l’informe et le dégoût : Baudelaire, Flaubert et l’art de la (dé)composition », Flaubert. Revue critique et génétique, 13, « Flaubert, les sciences de la nature et de la vie » (éd. Gisèle Séginger), 2015, en ligne. Dans les brouillons de Bouvard et Pécuchet, Flaubert laisse ses personnages s’intéresser à l’ovulation, domaine où Pouchet s’est particulièrement distingué : « Mais leur plus gde surprise fut pr l’ovulation ... ni l’un ni l’autre n’avait soupçonné l/L’ovulation. Comment ! les femmes pondent » (Ms. g225(3) fo 254).
[130] Lettre à Louise Colet, [25 juin 1853], Corr. II, p. 362 ; à la même, [12 septembre 1853], ibid., p. 429.
[131] Charles Baudelaire, Œuvres complètes (éd. Claude Pichois), Paris, Gallimard, « Bibliothèque de la Pléiade », 1975, t. 1, p. 192.
[132] Lettre à Louise Colet, [23 décembre 1853], Corr. II, p. 485.
[133] Théophile Gautier, « Préface », Mademoiselle de Maupin, dans Romans, contes et nouvelles (éd. Pierre Laubriet), Paris, Gallimard, « Bibliothèque de la Pléiade », t. I, 2002, p. 230.
[134] Voir, sur ce point, les remarques éclairantes de Sylvie Triaire dans « Pureté de Flaubert ? Art pur, compost et purin », dans Didier Alexandre et Thierry Roger, Puretés et impuretés de la littérature (1860-1940), Paris, Classiques Garnier, 2015, p. 230 sq.
[135] Lettre à Edma Roger des Genettes, 2 [avril 1877], Corr. V, p. 214.
[136] Des fumiers, p. 127.
[137] Ibid., p. 129.
[138] Lettre à Louise Colet, [30 septembre 1853], Corr. II, p. 446.
[139] « Les coprolithes (κοπρος fiente λιϑος pierre) sont riches en chaux phosphatée. Leur forme qui justifie le nom de pierres d’escargot, les distingue de suite » (ms. g226(1) fo 31vo). Ces notes de Flaubert s’inspirent du manuel Landrin (p. 184-185).
[140] Ms. g225(3) fo 254.
[141] On notera que ces questions sont redevenues d'une singulière actualité. Dans un souci d’alternative écologique, la ville de Lyon utilise dorénavant les boues pour produire du biogaz. De même, comme le signale un article du New York Times daté du 26 janvier 2019, un projet de loi dans l’État de Washington prévoit d’autoriser la transformation des restes humains en compost, processus qui a reçu le nom de « recomposition ».
[142] Toutes ces expressions proviennent de la lettre à Louise Colet citée précédemment (Corr. II, p. 485).

Les recherches pour cet article ont bénéficié du soutien du VCGRE (Office of the Vice Chancellor for Research and Graduate Education) et du Holtz Center for Science & Technology Studies de l'Université du Wisconsin à Madison.


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