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Sommaire Revue n° 19
Revue Flaubert, n° 19, 2021 | Flaubert, le Dictionnaire et les dictionnaires
Numéro dirigé par Biagio Magaudda

Avant-propos

Biagio Magaudda
Docteur de recherche en Philologie française
Chargé de cours à l’Université de Milan

1
Le dictionnaire, objet culturel par excellence, a toujours fasciné les écrivains en jouant un rôle crucial dans les belles-lettres : il décrit la culture linguistique, les normes, les occurrences, les usages. La plupart des auteurs, d’une manière ou d’une autre, possèdent chez eux ces trésors lexicaux et les exploitent intensément dans la réalisation de leurs œuvres.

2
Flaubert, lecteur acharné et infatigable, ne fait pas exception à la règle. Chez lui, la création littéraire est toujours accompagnée et soutenue par l’activité du chercheur : pour la préparation de ses romans, il se livre à des enquêtes documentaires de grande ampleur et souvent les dictionnaires, surtout ceux consacrés à des domaines particuliers du savoir humain, figurent parmi les ouvrages consultés et pris en notes.

3
Si le dictionnaire en tant que réservoir de connaissances précieuses a séduit l’écrivain normand, la forme « dictionnaire » l’a tenté aussi comme genre littéraire. En effet, le projet du Dictionnaire des idées reçues a accompagné Flaubert toute sa vie : encore sur le métier à la mort de l’écrivain, il aurait dû être placé dans le second volume de Bouvard et Pécuchet, lui aussi inachevé. Flaubert avait un objectif bien précis et sa Correspondance en témoigne à plusieurs reprises : critiquer les hypocrisies, les préjugés et les lieux communs de son époque, ironiser sur les croyances de ses contemporains.

4
Le numéro 19 de la Revue Flaubert examine le rapport de Flaubert aux différents dictionnaires qu’il a consultés et sur lesquels il a pris des notes documentaires, ou qu’il a rédigés lui-même comme Le Dictionnaire des idées reçues.

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Un premier groupe d’articles contenus dans ce numéro propose de nouvelles pistes sur ce Dictionnaire à partir des trois manuscrits conservés à la Bibliothèque municipale de Rouen sous les cotes ms g 227 (manuscrits b et a) et ms g 228 (manuscrit c)[1]. Nous donnons ici un rapide descriptif des particularités de chaque manuscrit.

6
Le ms b comprend les folios 1-19 et il est constitué d’une série de petits feuillets, écrits au recto et au verso, entièrement au crayon. Il contient environ 450 articles de la main de Flaubert et de Laporte, l’ordre alphabétique n’est pas toujours respecté à l’intérieur de chaque lettre ; il y a peu de ratures et de surcharges, ce qui permet une lecture aisée. L’article et son texte sont parfois sur la même ligne, parfois un peu décalés ; le passage d’une lettre à l’autre est marqué tantôt par un tiret comme par exemple entre les lettres A et B, tantôt par une grande ligne continue comme entre les lettres F et G ou encore directement au début d’un nouveau feuillet comme pour la lettre H. Un certain nombre de feuillets sont intégralement rayés par des croix de Saint André.

7
Le ms a comprend 40 folios (fos 20-59) avec plus de 700 entrées, dont dix sans texte, rédigés à l’encre par Flaubert avec quelques corrections et ajouts de la main de Laporte. Le mot-vedette et sa définition ne sont pas toujours sur la même ligne ; parfois l’entrée se situe à gauche un peu plus haut par rapport à son texte. On remarque en outre que la lettre est bien marquée en haut, au début de chaque feuillet, signalant d’une manière nette et claire le passage d’une lettre à l’autre. En revanche, l’ordre alphabétique à l’intérieur de chaque lettre n’est presque jamais respecté. Ce manuscrit est le plus abouti et a été composé à partir des manuscrits b et c qui ont servi comme textes de base et de brouillons[2].

8
Le ms c comprend les folios 1ro-26vo. On y trouve plus de 540 fiches collées sur 26 feuillets, écrits recto-verso en grande partie par Laporte et souvent retravaillés par Flaubert. Le texte est situé plus bas que le mot vedette, il n’y a aucune séparation entre les lettres ; les articles sont placés les uns après les autres sans aucune démarcation.

9
Léa Caminiti avec son édition diplomatique des trois manuscrits (1966)[3], Marie Thérèse Jacquet avec son édition critique du ms a sans les articles rayés (1990)[4] et Anne Herschberg Pierrot (1997)[5] avec une édition du ms a « revue sur l’original, qui propose au lecteur le texte en travail, dans ses hésitations, ses repentirs, ses possibles »[6], ont donné de remarquables contributions à ce sujet. En outre, elles nous ont permis de mieux comprendre l’œuvre et d’éclaircir la question liée au statut et à la datation des manuscrits.

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Diverses éditions de Bouvard et Pécuchet comprennent le Dictionnaire des idées reçues comme celle de Stéphanie Dord-Crouslé[7] qui a publié le manuscrit a et les deux feuillets du recueil g 227 (f. 59 et f. 2) du Catalogue des idées chic. Certains éditeurs comme Claudine Gothot-Mersh[8] ont compilé artificiellement les trois versions concurrentes du Dictionnaire en proposant le texte du manuscrit c, complété par les entrées des manuscrits a et b, un choix peut-être arbitraire qui semble s’éloigner du projet de Flaubert.

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Quoi qu’il en soit, nous ne saurons jamais comment Flaubert, toujours imprévisible dans la relecture et la correction de ses manuscrits (les nombreuses ratures en témoignent !) aurait organisé son travail dans la version finale du Dictionnaire. Il s’agit de trois versions dont il faut tenir compte dans nos analyses, tout en prenant bien sûr comme point de départ le manuscrit a reconnu désormais comme le dernier et le plus complet.

12
Quatre auteurs poursuivent l’étude de cette œuvre inachevée de Flaubert. Ils proposent de nouvelles pistes et fournissent des informations d’un grand intérêt.

 

13
Dans son article « Le Dictionnaire des idées reçues, les dictionnaires, et Bouvard et Pécuchet », Anne Herschberg Pierrot étudie les relations du Dictionnaire des idées reçues avec les autres dictionnaires. Elle montre, au-delà de la mode des abécédaires de la bêtise, dictionnaires de la conversation ou sottisiers contemporains, la spécificité de ce dictionnaire d’auteur dans sa relation à la fois aux genres lexicographiques (dictionnaires de langue, dictionnaires encyclopédiques) ou à d’autres dictionnaires d’auteur, comme le Dictionnaire philosophique de Voltaire. Elle s’interroge aussi, dans le détail des trois manuscrits du Dictionnaire, sur les quelques références explicites ou implicites qui sont faites à des dictionnaires (dictionnaires de langue, encyclopédiques ou dictionnaires d’auteur), et sur leur portée interprétative. Elle étudie enfin les rapports complexes et continus qui relient cet inventaire ouvert de la bêtise à la Copie et à l’ensemble du roman. 

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Dans « Le voisinage du Dictionnaire des idées reçues », Denis Saint-Amand se penche spécifiquement sur un ensemble de productions antérieures au projet flaubertien (Le Grand Dictionnaire des précieuses d’Antoine Baudeau, 1660, et le Dictionnaire critique, pittoresque et sentencieux de Louis-Antoine Carracioli, 1768), contemporaines de celui-ci (les manuels de parole bourgeoise que sont Le Parfait Causeur d’Ernest Lépine – publié sous le pseudonyme de Quatrelles, 1879 – et Très peu de ce que l’on entend tous les jours d’Eugène Vivier, 1879) ou légèrement postérieures (le Dictionnaire des lieux communs de la conversation de Lucien Rigaud, 1881 et le Sottisier d’Arsène Arüss, 1886) pour observer que le projet de Flaubert, tout singulier qu’il soit, n’en dialogue pas moins avec un ensemble de discours qui partagent certains de ses procédés et des enjeux qui le portent.

15
Dans « Une sonate à quatre mains », Rosa Maria Palermo analyse le rôle de Laporte dans le travail de Flaubert, en particulier dans le Dictionnaire des idées reçues, pour essayer d’établir au mieux le rôle de ce « co-auteur ». Si dans les romans achevés de Flaubert, la contribution de Laporte est absorbée par le travail de l’écriture flaubertienne, de sorte que seule la consultation des brouillons permet de la mettre en évidence, dans le Dictionnaire des idées reçues, au contraire, cet apport apparaît nettement, car ce texte qui est toujours in statu nascendi permet de distinguer les deux écritures et fait de cet ouvrage « une sonate à quatre mains ».

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Enfin, dans « Musique de la notice : le style flaubertien aux prises avec le dictionnaire. Approche d’une comparaison Flaubert-Wagner », Pierre Fleury fait dialoguer d’une manière tout à fait originale et inédite Flaubert et Wagner, tous deux auteurs d’un catalogue parodique de poncifs, l’un dans l’ordre de la langue, l’autre dans l’ordre de la musique : le Dictionnaire des idées reçues, et l’air de David au début des Maîtres chanteurs de Nuremberg.

 

17
Un deuxième groupe d’articles de ce numéro examine l’usage que Flaubert fait des dictionnaires. La bibliothèque de l’écrivain est bien pourvue en dictionnaires concernant les différents domaines des connaissances humaines et répondant à des exigences bien précises de documentation. Le site du Centre Flaubert de Rouen, dirigé par Yvan Leclerc, a reconstitué la bibliothèque de Flaubert et donne aux chercheurs la possibilité de consulter la liste des ouvrages possédés par l’écrivain[9]. Pour Bouvard et Pécuchet, il est possible de consulter la bibliothèque de Flaubert et celle des personnages du roman sur le site des dossiers documentaires, dirigé par Stéphanie Dord-Crouslé[10].

18
Pour la rédaction de son dernier roman, Flaubert consulte divers dictionnaires, par exemple Le Dictionnaire général de la politique de Maurice Block, Le Dictionnaire philosophique de Voltaire et Le Dictionnaire des Sciences médicales. Comment ces dictionnaires sont-ils exploités ? Quelles sont les modalités de la prise de notes par l’écrivain ? Quel rôle les informations recueillies jouent-elles dans la genèse des œuvres ? Quatre auteurs ont abordé cette question en apportant des éléments nouveaux et novateurs dans leurs contributions.

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Dans « La Biographie Michaud, un dictionnaire au cœur de ‟l’encyclopédie critique en farce flaubertienne” », Stéphanie Dord-Crouslé examine les traces que la lecture de cet ouvrage encyclopédique a laissées dans la genèse du roman posthume de Flaubert, tant pour le premier que pour le second volume, resté à l’état de chantier documentaire. L’écrivain considérait la Biographie universelle comme un ouvrage de référence, un précieux réservoir d’informations à consulter en toutes circonstances, soit pour vérifier un point particulier sur un personnage historique, soit tout simplement pour assouvir sa soif de connaissance. Stéphanie Dord-Crouslé montre que, pour Bouvard et Pécuchet, Flaubert a fait une utilisation intensive et extensive de la Biographie Michaud et de son Supplément. Il y a trouvé de nombreux renseignements ponctuels, des références bibliographiques ainsi que des curiosa qui figureront dans son roman.

20
Dans « L’Éducation sentimentale et les dictionnaires contre Maxime Du Camp », Éric Le Calvez se penche sur les 12 pages de remarques (elles se trouvent reliées à la fin du manuscrit autographe, conservé à la Bibliothèque historique de la Ville de Paris sous la cote Ms Rés 98, fos 486-497) que Maxime Du Camp envoie à Flaubert après la lecture du manuscrit final de L’Éducation sentimentale. Elles portent sur des faits historiques ou autres, et certaines sont des reproches concernant le style et la grammaire ; et très souvent Flaubert a annoté ces remarques montrant qu’il n’était pas d’accord avec son ami. Éric Le Calvez s’attarde sur les articles des dictionnaires qui aident Flaubert à prouver qu’il a raison contre Du Camp.

21
Dans « Flaubert et les fraudes alimentaires : l’utilisation du Dictionnaire des altérations et falsifications des substances alimentaires d’Alphonse Chevallier », Biagio Magaudda analyse les caractéristiques d’un groupe de manuscrits, conservés à la Bibliothèque municipale de Rouen sous la cote g 226, vol. 1, fos 7ro-9vo et qui auront une importance indéniable dans l’élaboration du dernier roman de Flaubert, en particulier du chapitre II. Il s’agit des notes prises à partir d’un dictionnaire en deux volumes, paru dans les années 1850 et traitant des falsifications et des fraudes alimentaires : le Dictionnaire des altérations et falsifications des substances alimentaires d’Alphonse Chevallier, emprunté par l’écrivain à la Bibliothèque nationale du 24 février au 3 mars 1873.

22
Atsushi Yamasaki, enfin, dans « ‟Mais nous allons tomber dans l’abîme effrayant du scepticisme” : Relire l’épisode philosophique de Bouvard et Pécuchet à la lumière du Dictionnaire des sciences philosophiques » effectue une lecture parallèle de Bouvard et Pécuchet et du Dictionnaire des sciences philosophiques (Paris, L. Hachette, 1844-1852, 6 vol). Flaubert n’a pas consulté ce fameux dictionnaire pour son dernier roman, Bouvard et Pécuchet non plus. Mais on a toutes les raisons de lire le roman à la lumière du Dictionnaire des sciences philosophiques qui sert de référence privilégiée pour saisir la portée critique du récit des études philosophiques de Bouvard et Pécuchet.

23
Une bibliographie indicative clôt le volume. Elle rassemble les sources qui ont été jugées essentielles pour le traitement du thème de ce numéro.

 

 

NOTES

[1] Léa Caminiti a proposé la dénomination « Ms a, Ms b, Ms c » dans son édition du dictionnaire : G. Flaubert, Dictionnaire des idées reçues. Édition diplomatique des trois manuscrits de Rouen par Léa Caminiti, Liguori et Nizet, Napoli 1966. Aujourd’hui les trois manuscrits sont disponibles en ligne : g 227, f°1-19, manuscrit B ; g 227, f°20-59, manuscrit A ; g 228, f°1-26, manuscrit C.
[2] Voir l’étude critique de Marie Thérèse Jacquet qui a décrit d’une manière claire et approfondie le statut du manuscrit a, jugé le plus abouti et le plus récent, ainsi que sa relation avec les manuscrits b et c : G. Flaubert, Le Dictionnaire des idées reçues, édition critique établie et présentée par Marie Thérèse Jacquet, Schena et Nizet, Fasano 1990. M. T. Jacquet a décrit de façon incontestable le processus de migration des articles des manuscrits b et c vers le manuscrit a.
[3] L. Caminiti, op. cit.
[4] Marie Thérèse Jacquet, op. cit.
[5] Gustave Flaubert, Le Dictionnaire des idées reçues et Le Catalogue des idées chic. Texte établi, présenté et annoté par Anne Herschberg Pierrot, Paris, Le livre de poche classique, 1997.
[6] Ibid., p. 41.
[7] Gustave Flaubert. Bouvard et Pécuchet, avec des fragments du « second volume » dont le Dictionnaire des idées reçues, édition de Stéphanie Dord-Crouslé, Paris, GF Flammarion, 2008.
[8] G. Flaubert, Bouvard et Pécuchet, édition de Claudine Gothot Mersh, Paris, Gallimard, Folio, 1979.


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