REVUE
RECHERCHE
Contact   |   À propos du site
Retour
Sommaire Revue n° 19
Revue Flaubert, n° 19, 2021 | Flaubert, le Dictionnaire et les dictionnaires
Numéro dirigé par Biagio Magaudda

Le Dictionnaire des idées reçues, les dictionnaires, et Bouvard et Pécuchet

Anne Herschberg Pierrot
Université Paris 8 et Institut des Textes et Manuscrits modernes
Voir [Résumé]

1
Le Dictionnaire des idées reçues est nommé par Flaubert pour la première fois dans une lettre à Louis Bouilhet du 4 septembre 1850, comme une idée ancienne qu’ils partagent :

Tu fais bien de songer au Dictionnaire. Ce livre complètement fait et précédé d’une bonne préface où l’on indiquerait comme quoi l’ouvrage a été fait dans le but de rattacher le public à la tradition, à l’ordre, à la convention générale, et arrangée de telle manière que le lecteur ne sache pas si on se fout de lui, oui ou non, ce serait peut-être une œuvre étrange, et capable de réussir, car elle serait toute d’actualité[1].

2
D’abord pensé sous la forme d’un dictionnaire accompagné d’une préface, le projet, dont il est encore question pendant la genèse de Madame Bovary, apparaît dans les scénarios pour Bouvard et Pécuchet, à partir de 1863, comme un morceau prévu pour la « copie » de Bouvard et Pécuchet. Mais le texte reste inachevé à la mort de l’écrivain, à l’état de trois manuscrits de travail. Le manuscrit le plus abouti est publié en 1911, à la suite de l’édition Conard de Bouvard et Pécuchet, puis, en 1913, E. L. Ferrère en procure une première édition séparée. Depuis lors, la tradition éditoriale a varié dans la méthode de publication – publiant un seul manuscrit, ou la compilation des trois – et divergeant dans le classement génétique des manuscrits[2]. Mais il reste un effet de réception stable : la fortune du livre, due en grande partie à son titre, a oblitéré complètement son double statut : de manuscrit inachevé, et de « morceau » du « second volume » de Bouvard et Pécuchet.

3
J’avais il y a longtemps – c’était une partie de ma thèse – publié un ouvrage sur ce Dictionnaire des idées reçues, dont le propos était non plus de le considérer comme un réservoir de phrases détachées de la bêtise, mais de prendre au sérieux l’écriture de ce petit texte, son système formel et les jeux énonciatifs qui font sa complexité[3]. J’aimerais m’interroger aujourd’hui plus spécifiquement sur les rapports du Dictionnaire des idées reçues aux dictionnaires, et sur les liens génétiques et les parentés structurelles qui l’inscrivent profondément dans le « second volume » de Bouvard et Pécuchet.

Le Dictionnaire des idées reçues et les dictionnaires

4
Ouvrage ludique, satire des mœurs, le Dictionnaire des idées reçues s’inscrit dans un esprit d’époque, celui des caricatures du Charivari des années 1840, et de la presse des années 1870, qui raffole des anthologies de sottises et cite Le Charivari[4]. On publie aussi des sottisiers, et des manuels parodiques de la conversation, comme Flaubert en découvre en 1879[5]. C’est l’époque où le mot « cliché » désigne non plus seulement un procédé d’imprimerie, puis de photographie mais les formules toutes faites du langage, comme l’atteste pour la première fois le Grand Dictionnaire universel du XIXe siècle de Pierre Larousse en 1869, à l’article « Cliché ».

5
Utiliser la forme d’un dictionnaire pour recueillir des sottises, c’est emprunter la forme par excellence du « siècle des dictionnaires » ; c’est aussi se situer dans la tradition des dictionnaires d’auteur comme le Dictionnaire philosophique de Voltaire, sur lequel Flaubert a beaucoup travaillé, mais qui ne reprend au dictionnaire que l’ordre alphabétique (« la raison par alphabet ») et se distingue de Flaubert par la perspective frontale du polémiste. Mais le projet de Flaubert se différencie également des ouvrages alphabétiques qui visent à redresser les idées reçues, les erreurs populaires, comme celui de Salgues, Des erreurs et des préjugés répandus dans les diverses classes de la société (1810), qui dénonce des préjugés populaires. Le Dictionnaire des idées reçues est à rebours de la vocation pédagogique des encyclopédistes. Si pédagogie il y a, c’est une pédagogie par l’absurde et l’outrance.

6
Flaubert fait jouer une relation libre à la forme du dictionnaire. Il en utilise l’ordre alphabétique qui crée des associations arbitraires entre les entrées et constitue une forme ouverte, seule capable d’intégrer l’infini de la bêtise. La structure binaire des articles (entrée suivie d’un énoncé) permet de dissocier les clichés et les associations reçues. Ainsi dans le manuscrit « c » :

Criminel
Toujours « odieux ».
Critique             
Toujours « éminent »[6].

7
Nomenclature et structure syntagmatique des articles permettent de créer un effet d’idée reçue par la combinaison d’une structure verticale homogénéisant un ensemble disparate de contenus, et d’une structure horizontale associant à l’entrée une définition, ou un jugement ainsi mis en relief. Le Dictionnaire pastiche les dictionnaires de mots et les dictionnaires de choses, et Flaubert alterne librement définitions, calembours farcesques, référence aux exemples et citations. L’emploi du mot « exemple » est généralement piégé : il vient contredire ou invalider la définition qui le précède. Dans « Équitation », les exemples appuient ironiquement des définitions contradictoires en apparence :

Équitation. Bon exercice pour faire maigrir. Exemple : tous les soldats de cavalerie sont maigres.
                    ––------- pour engraisser. Exemple : tous les officiers de cavalerie ont un gros ventre.

8
De même, le mot « citer », précède rarement une phrase célèbre (« Bas-bleu », « Fromage »[7]). Il annonce plutôt un argument du type de l’exemplum rhétorique, destiné à illustrer et appuyer une affirmation : ce peut être une anecdote (« Économie »[8], « Pourpre »), un lieu célèbre (« Dôme »[9], « Écho »), un modèle reçu :

Fourmis
Bel exemple à citer. Devant un dissipateur. (manuscrit « c »).

9
Les citations sont le plus souvent précédées de « dire » (« Argent », « Banquet », « Bois » …), « ne pas manquer de dire » (« Fortune ») ou données directement (« Descartes »). Ces pages roses du futur petit Larousse, dispersées dans le Grand Dictionnaire universel de Pierre Larousse, sont des lieux communs de la conversation, qui relèvent de ce qu’on appellerait aujourd’hui parfois la « culture pop » : ils sont célèbres, ils caractérisent une époque mais on ne sait pas trop d’où on les connaît. L’hétérogénéité des contenus du Dictionnaire s’unifie si l’on pense à un dictionnaire parodique de la conversation, marqué par l’oralité de ce qu’on dit et la norme de ce qu’on doit dire pour paraître en société[10]. Dictionnaire satirique des mœurs, le Dictionnaire des idées reçues se distingue cependant du propos d’un moraliste comme Chamfort, dont la maxime n° 130 est citée en épigraphe du manuscrit « a » : « Il y a à parier que toute idée publique, toute convention reçue, est une sottise, car elle a convenu au plus grand nombre ». Il se distingue aussi des autres sottisiers – les recueils contemporains du XIXe siècle et les différents dictionnaires de la bêtise produits au XXe siècle, par la mouvance de la cible, qui n’est pas stable, et qui intègre le lecteur et l’auteur dans les locuteurs potentiels et la polyphonie du texte[11].

10
Le Dictionnaire des idées reçues intègre quelques allusions aux dictionnaires qui peuvent illustrer la gradation des tonalités satiriques et des jeux polyphoniques avec l’énonciation. Deux articles font surgir un dénigrement péremptoire des dictionnaires : les articles « Dictionnaire » (« En rire – n’est fait que pour les ignorants ») et « Dictionnaire des rimes » (« S’en servir ? honteux ! ») qui font entendre la suffisance du jugement. On trouve dans les manuscrits du Dictionnaire trois références à deux dictionnaires généraux : un dictionnaire de langue : le très sérieux Dictionnaire de l’Académie, dictionnaire du bel usage, devenu celui du bon usage, utilisé couramment par Flaubert et un dictionnaire encyclopédique : le Dictionnaire universel d’histoire et de géographie de Marie-Nicolas Bouillet. Flaubert ne cite pas l’Académie mais y renvoie, à l’article « Derby » dont voici la version (biffée) du manuscrit « a » :

Derby. Mot de courses très chic.
                                   Définition de l’Académie.

11
Le manuscrit « c » disait : « copier la définition de l’Académie ». Il s’agit, semble-t-il, d’une indication de régie pour la finalisation du Dictionnaire, mais qui pourrait figurer comme un pastiche des renvois lexicographiques, en même temps qu’une preuve de la définition donnée. L’indication permet de dater l’article de Flaubert, car le mot « Derby » n’est enregistré que dans l’édition de 1878 du Dictionnaire de l’Académie, qui le décrit comme une mode imitée de l’Angleterre et précise : « Il se dit, par imitation, en France, d’une course de chevaux qui a lieu à Chantilly, le dimanche après l’Ascension ». L’autre allusion, plus malicieuse, au Dictionnaire de l’Académie, risquée dans le manuscrit « b », se trouve à l’article « Masturbation », qui est biffé et non repris dans le manuscrit « a » : « Voy. Dict de l’Académie » se substitue à toute définition. Le renvoi lexicographique désigne le sujet comme un tabou, et se moque du puritanisme de l’Académie. Le lecteur qui ouvrirait son dictionnaire trouverait en effet dans l’édition de 1835 la définition suivante (reprise en 1878) : « Genre de pollution qui trompe le vœu de la nature, et qui a ordinairement les suites les plus funestes. » Nous sommes dans le registre de la blague. C’est aussi le ton de l’article « Bouddhisme » :

Bouddhisme. « Fausse religion de l’Inde »
                                           (définition du dict[ionnaire] Bouillet 1re édition).

12
Ce sont les éditions du Dictionnaire universel d’histoire et de géographie de M.-N. Bouillet sous le Second Empire à partir de 1855, publication « revue, corrigée et autorisée par le Saint-Siège », qui définissent le bouddhisme comme « une des fausses religions les plus répandues dans le monde » (1859). Le sujet était une plaisanterie entre Flaubert et Bouilhet, qui écrit le 4 février 1865 : « D’Ennery : fausse religion des… dindes. / (dict. de Bouilhet) [jeu sur le nom du lexicographe Bouillet] »[12]. Plaisanterie dans le Dictionnaire des idées reçues, la définition fait écho à la discussion sérieuse du chapitre IX de Bouvard et Pécuchet. Alors que Pécuchet, qui a étudié l’histoire comparée des religions, défend le bouddhisme, au grand « scandale » des notables, le curé affirme son mépris en même temps que son ignorance :

Le prêtre éclata de rire : – « Ah ! ah ! ah ! le Bouddhisme. »
Mme de Noaris leva les bras : – Le Bouddhisme ! »
– Comment, – le Bouddhisme ? répétait le comte.
– Le connaissez-vous ? » dit Pécuchet à M. Jeufroy, qui s’embrouilla[13].

13
Dans le même esprit, l’article « L’Encyclopédie », comme en écho ironique à toute l’entreprise de Bouvard et Pécuchet, affiche une attitude de supériorité à l’égard de l’ouvrage, qui est à la mesure, probablement, de sa méconnaissance :

Encyclopédie (L’). En rire de pitié, et même tonner contre comme étant un ouvrage rococo.

14
Le Dictionnaire des idées reçues s’ancre dans un réseau de correspondances profondes entre le premier et le second volume du roman.

Le Dictionnaire dans Bouvard et Pécuchet

15
Dès 1863, Flaubert conçoit Bouvard et Pécuchet comme un ensemble. Il y voit la force du livre en projet et il est aussi conscient de son caractère sulfureux. Du projet des Deux Cloportes, écrit-il aux Goncourt, « dont j’aime l’ensemble j’ai peur de me faire lapider par les populations ou déporter par le gouvernement » (6 mai 1863). Par la suite, alors qu’il reprend la rédaction de son roman, et travaille pleinement à la fabrication du « second volume », il écrit à Zola : « Ce sacré bouquin me fait vivre dans le tremblement ! Il n’aura de signification que par son ensemble » (5 octobre 1877). C’est le terme même qu’il avait employé pour présenter en 1852 à Louise Colet son projet de Dictionnaire et de préface : « Je crois que l’ensemble serait formidable comme plomb » (16 décembre 1852, à Louise Colet).

16
Les documents scénariques décrivant la Copie, prévoient, dès le Carnet 19, « d’intercaler dans la 3e partie le Dictionnaire des idées reçues » (f° 16). La structure du roman, alors prévue en trois parties, comptait le premier chapitre comme une première partie de Prologue, suivie en deuxième partie des chapitres, puis en troisième partie de la copie. La structure finale juxtapose douze chapitres en deux « volumes », les chapitres XI et XII formant le « second volume ». Le scénario du chapitre XI pour la Copie (gg 10, f° 32) précise : « Ils font le Dictionnaire des Idées Reçues et le Catalogue des idées chic ». Le Dictionnaire devait être une pièce à insérer parmi les extraits rassemblés et classés par Bouvard et Pécuchet (« specimen de tous les styles », parallèles, « Beautés »…), les morceaux inventés, les pastiches, et les morceaux poétiques du clerc de Marescot[14]. Complément du Dictionnaire, et relié avec lui, le Catalogue des idées chic énumérerait les idées à la mode, et les sujets d’« enthousiasmes populaires » (g 227, f° 59 et 2).

17
Projet liminaire, puis pièce pour la Copie, le Dictionnaire des idées reçues tisse un réseau mémoriel de correspondances et d’échos avec les chapitres du roman, et, au-delà, avec l’œuvre et la correspondance de Flaubert, que la critique s’est attachée à identifier[15] . Pour nous en tenir aux correspondances avec Bouvard et Pécuchet, les échos polyphoniques sont nombreux. Il s’établit un va-et-vient, amusé, parfois ironique, entre la mise en situation narrative, ou énonciative des idées reçues dans les chapitres et le Dictionnaire des idées reçues. L’article « Minuit » explicite la norme que transgressent Bouvard et Pécuchet à la fin du chapitre I en sortant dans le jardin : « Bien qu’il fût minuit… »). « Jujube » (« On ne sait pas avec quoi c’est fait ») rappelle au chapitre II la défiance de Bouvard et Pécuchet à l’égard du pharmacien. Plus sérieusement, le Dictionnaire des idées reçues entre dans la boucle des débats contradictoires que mènent Bouvard et Pécuchet tout au long de leur parcours des savoirs, en apportant la voix de l’opinion, qui est citée. Indice, l’article « Descartes » fait surgir l’immédiate réponse de la vulgate : « Cogito ergo sum ». Ceci nous renvoie, au chapitre VIII, à la discussion philosophique et farcesque de Pécuchet avec Bouvard, qui s’arrête d’abord sur cette réplique de Bouvard : « Ton Descartes patauge », puis sur son refus de l’idéalisme : « le fameux cogito m’embête ». Le fait que Bouvard et Pécuchet sont censés « faire » le Dictionnaire apporte une détermination supplémentaire à cette relation entre les articles et le texte narratif.
 

18
Avec le second volume, le Dictionnaire des idées reçues entretient, comme avec le premier volume, des relations intertextuelles, mais elles sont aussi plus largement interdiscursives. Les notes de lecture, qui servent à élaborer à la fois les chapitres du roman et les extraits pour la Copie, constituent une réserve pour les discours qui circulent dans Bouvard et Pécuchet, et un relais de cette circulation entre les deux volumes. Elles permettent de créer un réseau d’échos interdiscursifs entre les chapitres, les citations retenues pour la Copie, et les morceaux également prévus pour cette Copie, comme le Dictionnaire des idées reçues.

19
Cette relation d’interdiscursivité se double parfois d’une relation génétique entre les discours relevés et le Dictionnaire des idées reçues. En bas d’une note de lecture, peut jaillir l’invention d’une idée reçue. Dans le Dictionnaire des sciences médicales, Flaubert relève l’expression : « une diarrhée spontanée = bénéfice de ventre ! (Dictionnaire des idées reçues) » (g 226(7), f° 109) ; dans Réveillé-Parise, Étude de l’homme dans l’état de santé et de maladie (1845), il note : « Idée reçue. Café au lait. tout ce qu’il a de plus dangereux ». Flaubert ne retiendra pas ces idées pour le Dictionnaire, mais les méfaits du café au lait sont évoqués au chapitre III du roman, au moment où Bouvard et Pécuchet se mettent au régime[16]. En revanche, devant la note au crayon relevée sur Des erreurs populaires relatives à la médecine, de Richerand (1812) : « plique polonaise, les cheveux saignent », Flaubert ajoute à l’encre « Idée reçue », et met en forme l’article « Plique polonaise » qui figurera dans le Dictionnaire, en soulignant l’entrée à la plume, qu’il fait suivre de deux points et d’une majuscule. Le texte du Dictionnaire laisse d’ailleurs apparaître des traces de sa genèse. Le lien avec le second volume peut se lire à l’article « Haricots », dont la note de régie (« Voy. Ce qu’en dit Casanova »), renvoie aux notes de lecture sur Les Premiers pas dans l’agriculture (1866) de Casanova où Flaubert signale en marge une citation sur les haricots, qui est reprise pour la Copie sous la rubrique « Style agricole » :« Nous devons à Alexandre le Conquérant la découverte de ce précieux légume […] » (g 226(3), f° 134).

20
Cela révèle un aspect important du Dictionnaire des idées reçues, qui n’apparaît pas à la simple lecture de ses affirmations de portée généralisante. Flaubert puise dans les discours qu’il collecte avec jubilation, et dont il efface l’origine et l’historicité au profit d’une opinion anonyme, désancrée de ses contextes : il lance une sottise de groupe, celle d’un groupe dont l’énonciation arrogante se développe sur fond d’ignorance. Ainsi de la définition péremptoire de la « Bible » : « Le plus ancien livre du monde » qui se trouve textuellement dans les extraits pour la Copie ou les notes de lecture. Flaubert a relevé dans La Législation primitive de Bonald sous « Idées historiques » : « Le Pentateuque Est le livre le plus ancien qui nous soit connu » (g 226(4), f° 25), nuancé dans le même dossier sous « Idées scientifiques » par Marcel de Serres : « Ancienneté du Pentateuque Tout en convenant que le Pentateuque est le plus ancien des livres que nous possédions, on doit reconnaître qu’il existe des monuments d’une plus haute antiquité » (ibid., f° 45). L’affirmation a pour corrélat les débats religieux du chapitre IX entre l’abbé Jeufroy qui prétend savoir et remplace la connaissance par l’affirmation du dogme, et Bouvard et Pécuchet qui s’appuient sur l’exégèse rationaliste. La présence insistante du discours de l’apologétique catholique dans le second volume est à la mesure de la puissance sociale et politique de la religion sous le second Empire, puis, massive, dans la période sulpicienne expiatoire de l’après 1870[17].

21
L’article biffé « Christianisme. A affranchi les esclaves » pointe de même un débat, mis en scène au chapitre IX. L’opinion est soutenue par Baguenault de Puchesse, relevée pour la Copie sous la mention « Le christianisme et l’esclavage » : « Un des plus magnifiques résultats du christianisme, c’est d’avoir aboli l’esclavage » (g 226(6), f° 184), et appuyée sur la même page par Chateaubriand dans le Génie du christianisme : « … Il est certain que personne n’a élevé la voix avec autant de courage et de force en faveur des esclaves, des petits et des pauvres, que les écrivains ecclésiastiques » (ibid.). Ces deux citations sont toutefois contredites par plusieurs pages d’extraits de Pères de l’Église, justifiant l’esclavage, et par la réfutation suivante de Guizot (cité par Boutteville), à laquelle renvoie Flaubert après Chateaubriand (« Voyez les textes contraires Boutteville ») : « On a beaucoup répété que l’abolition de l’esclavage dans le [monde] moderne était le complément du christianisme. Je crois que c’est trop dire : l’esclavage a subsisté longtemps au sein de la société chrétienne, sans qu’elle s’en soit fort étonnée, ni fort irritée », où l’esclavage est qualifié d’ « iniquité des iniquités » (ibid., f° 183)[18].

22
Plusieurs articles du Dictionnaire trouvent ainsi leur répondant dans les citations rassemblées. Mais il ne s’agit pas d’une source, au sens où l’on identifierait une « clé » du Dictionnaire, mais plutôt d’une voix représentative d’un mouvement d’opinion, ou d’une opinion qui circule. Ainsi, sur Hugo, le Dictionnaire énonce : « A eu bien tort vraiment, de s’occuper de Politique ! »[19], qui fait écho à un propos rapporté du Charivari : « À propos de la nomination de V. Hugo à l’Académie le Charivari déclare que les poètes ne peuvent rien entendre à la politique. 5 juin 1841 » (g 226(3), f° 38), comme un témoignage de ce qui se dit dans les controverses sur Hugo, parmi les jugements réunis sur lui sous « Grands hommes ».

23
L’état de chantier dans lequel est resté le second volume permet ainsi de comprendre la circulation du travail de genèse entre les différentes parties du roman, et la solidarité organique qui s’établit non seulement entre le texte des dix chapitres et les discours fragmentés du « second volume », mais entre les différentes pièces du travail de genèse.

 

24
Les parentés du Dictionnaire avec les dossiers de la Copie ne se limitent pas à la genèse des idées reçues. La forme du Dictionnaire s’apparente à celle du catalogue (Catalogue des idées chic), aux listes et nomenclatures présentes dans les dossiers (voir les « Bizarreries. Nomenclatures », g 226(1)). De même, la mise en page des notes de lecture structure la marge et le corps du texte à l’instar d’un article de dictionnaire : dans la marge figure une nomenclature (ou une catégorie pour la Copie) et l’espace du texte développe ce qu’on en dit[20]. Plus qu’une technique de prise de notes, la mise en page relève de la pensée critique qui dissocie le thème et le propos et ouvre sur un mouvement de pensée qui catégorise, et pose les analogies et les contradictions.

25
D’autre part, il s’établit une homologie forte entre les catégories prévues pour la Copie dans les scénarios ou les rubriques qui organisent les dossiers de citations (elles ne se recoupent que partiellement), et les articles du Dictionnaire des idées reçues. Ce dernier croise, dans l’aplat de la dispersion alphabétique, des catégories de classement des dossiers telles que « Imbéciles » (qui semble générique), « Exaltation du bas », ou « Grands hommes ». L’ « Exaltation du bas », à savoir l’éloge de l’opinion populaire (comme l’indiquent ces commentaires en marge d’extraits : « Le vulgaire plus savant que les savants », ou « Le bourreau de Paris plus fort qu’Ambroise Paré »[21]) a un rapport étroit avec le dossier « Grands hommes », qui réunit des jugements dénigrant les grands artistes, poètes, philosophes, savants, au profit d’artistes jugés médiocres par Flaubert comme Béranger, ou Courbet, ou de la photographie (éloge de Daguerre[22]). L’éloge de l’ignorance impliqué par l’« Exaltation du bas » a pour écho dans le Dictionnaire des articles tels que « L’Institut (Les membres de l’Institut). Les blaguer », « Savants. Les Blaguer. / Pour être savant il ne faut que de la mémoire et du travail », les bévues ou les blagues sur le non savoir, ou encore l’article « Littré » : Ricaner quand on entend son nom. / « Ce Monsieur qui dit que nous descendons des singes ! », propos qui était associé à Darwin dans le manuscrit « c »[23]. De même, l’abaissement des « grands hommes » constitue un fil conducteur à travers les articles « Racine », « Ronsard », « Voltaire », ou encore « Machiavel ». L’article « Voltaire » du Dictionnaire des idées reçues : « Science superficielle. / Célèbre par son « rictus » épouvantable » fait écho pour la première phrase, qui est aussi dans Le Catalogue des idées chic, à cette affirmation de Joseph de Maistre : « Voltaire, qui parla de tout pendant un siècle sans avoir jamais percé une surface ! », Essai sur le principe générateur [des constitutions politiques et autres institutions humaines, (g 226(3), f° 25). Le second énoncé est relevé dans les Soirées de Saint-Pétersbourg du même de Maistre : « (À propos de la statue d’Houdon) voyez ce front abject que la pudeur ne colora jamais, ces deux cratères éteints où semblent bouillonner encore la luxure et la haine ! ce rictus épouvantable… etc » (ibid., f° 28), mais il évoque aussi un vers de Rolla de Musset : « Dors-tu content Voltaire et ton hideux sourire » (f° 29), repris en partie dans la liste des « idées chic ». La liste pour Flaubert des grands hommes bafoués, développée dans les « grands hommes », déborde largement les quelques noms du Dictionnaire et du Catalogue des idées chic. Ceci n’implique en aucune manière une adhésion sans réserve de Flaubert aux idées ou aux œuvres de ces grands noms, mais pose sa hiérarchie entre les petits détracteurs et les grands esprits, la critique et les écrivains et artistes.

26
Parmi les classements pour la Copie qui sont non seulement présents dans les dossiers, mais prévus dans les scénarios, la catégorie du style[24] traverse les articles du Dictionnaire des idées reçues, tel « Ange »[25]. Le Dictionnaire universel de M.-N. Bouillet, épinglé à l’article « Bible » du Dictionnaire des idées reçues, est cité en complément sous « Style des universitaires » pour le style de l’article « Jupiter » : « Jupiter épousa Junon sa sœur, qu’il rendit mère de Vulcain, d’Hébé et de Lucine – et dont le caractère altier lui causa bien des ennuis » (g 226(3), f° 173).

27
Le dernier scénario du chapitre XI pour la Copie (gg 10, f° 67) prévoit aussi de classer les « Beautés », et de « faire l’histoire universelle en Beautés ». C’est la méthode que choisit Pécuchet au chapitre X pour enseigner l’histoire[26], et le Dictionnaire offre des échos de cette histoire en « Beautés », tels les articles « Archimède » (« Dire à son nom Eurêka. / Donnez-moi un point d’appui, et je soulèverai le monde. / Il y a encore la vis d’Archimède. Mais on n’est pas tenu de savoir en quoi elle consiste »), ou « Diogène » (« Je cherche un homme ». « Retire-toi de mon soleil ») qui relèvent des Beautés de l’histoire grecque. Le classement en « Beautés » pour la Copie, toutefois, ne sert en aucune façon un dessein pédagogique. Flaubert retourne l’admiration en éloge ironique d’inepties ou d’atrocités : telles ces « Beautés de l’histoire » qualifiant un article de presse sur le nombre de tués à la guerre en Europe de 1815 à 1864 (g 226(1), f° 189), à rattacher aux statistiques macabres des « Bizarreries, Nomenclatures »[27].

 

28
Pareillement, les scénarios prévoient, comme méthode de construction pour la Copie, des « parallèles ». Les parallèles sont un procédé classique de cet apprentissage rhétorique, devenu désuet à la fin des années 1870, et qui se trouve chassé par les réformes de 1880 de l’enseignement secondaire par l’histoire littéraire. Le Dictionnaire des idées reçues en pastiche les sujets à l’article « Parallèle » (manuscrit « c ») :

Parallèle
On ne doit choisir qu’entre les suivants :
César et Pompée
Voltaire et Rousseau
Napoléon et Charlemagne
Bayard et Mac Mahon
Goethe et Schiller
Horace et Virgile.

29
On trouve, dans le Dictionnaire des idées reçues une forme de parallèles dans les comparaisons endoxales qui substituent le jugement, l’évaluation reçue à la définition ou l’analyse (« Pourpre. Mot plus noble que rouge » ; « Prose. Plus facile à faire que les vers » ; « Corde. Plus solide que du roc »). On y rattachera la parodie des renvois lexicographiques, associant la tautologie à la contradiction[28]  :

Blondes. Plus chaudes que les brunes.
                                     Voy. Brunes.
Brunes. Plus chaudes que les Blondes[29].
                                       Voy. Blondes.

30
L’article « Rousses » se contente d’un renvoi en boucle aux mêmes articles ou à des articles absents du Dictionnaire :

Rousses. (Voy. blondes, brunes, blanches et négresses).

31
De même, « Séville » renvoie à un article « Naples » (« Voy. Naples), qui n’existe pas dans le manuscrit « a ». Dans le manuscrit « c », l’article « Naples » et l’article « Séville » étaient pourvus du même énoncé :

 

32
Naples

« Voir Naples et mourir ! » [30]

Séville
Voir Séville et mourir.
[…]
         Voyez : Naples.

33
Dans le manuscrit « a », Flaubert supprime l’article « Naples », mais y renvoie à l’article « Séville » ; d’autre part, il supprime de cet article « Voir Séville et mourir », et transfère ironiquement le stéréotype à l’article « Yvetot », dont l’énoncé, est : « Voir Yvetot et mourir » – à comprendre comme l’on veut.

34
Si les parallèles et les renvois sont traités ironiquement dans le Dictionnaire, dans les scénarios pour la Copie les exemples de parallèles sont aussi inextricablement liés à la mise en valeur des contradictions : « parallèles : crimes des peuples – des rois – bienfaits de la religion, crimes de la religion » (gg 10, f° 67). Les contradictions sont bien un instrument critique des catégories et des théories, à l’œuvre dans le premier et le second volume. Dans le Dictionnaire des idées reçues, elles visent la désintégration des idées reçues. Elles peuvent intervenir, dans un même article, entre la définition et son exemple, comme :

Musique. Adoucit les mœurs.
            Ex : La Marseillaise[31] .

35
Elles peuvent porter sur la relation entre articles, comme nous l’avons vu, mais elles concernent aussi l’ensemble du livre, le lien entre les articles et le premier, ou le second volume. Ainsi parmi les opinions mises en jeu à l’article « Romans », l’éloge de la vérité des romans historiques se trouve contredit par la liste pour la Copie des « bévues historiques » des romans de Dumas (auteur explicitement nommé en exemple de l’article dans le manuscrit « c »), et la critique des erreurs de Dumas par Bouvard et Pécuchet au début du chapitre V, alors qu’une autre partie de l’article (la dévalorisation morale du genre) dialogue avec les jugements réunis sous « Haine des romans »[32].

36
Un même mouvement de mise en parallèles et en contradictions se retrouve dans l’annotation des notes de lecture, et des extraits pour la Copie par un système de renvois (« Voyez »), qui rappelle le système ironique du Dictionnaire des idées reçues avec une tonalité différente. Il y va de la preuve manifeste de l’outrance. Citant cette affirmation de Joseph de Maistre sur Molière : « S’il avait eu la moralité de Destouches n’en vaudrait-il pas mille fois mieux » (Examen de la philosophie de Bacon), Flaubert la rapproche de celle de Veuillot (« V. Veuillot », g 226(3), f° 23), dans les Libres penseurs où l’auteur traite Molière de « moineau lascif » (1848, p. 1-2). Ailleurs, Flaubert fait suivre une citation de Dumas fils refusant à Goethe l’appellation de « Grand homme » (g 226(3), f° 32) par la mention : « Voy. Barbey d’Aurevilly ». L’allusion renvoie aux articles de Barbey d’Aurevilly dans Le Constitutionnel de février-mars 1873 sur l’édition française des Œuvres complètes de Goethe, que le critique écrit avoir lu pendant le siège de Paris, déclarant : « Goethe m’obusait d’ennui ».

37
Mais le parallèle est bien souvent la mise en contradiction des opinions, un moyen de pulvériser les arrogances au cœur même des extraits. C’est alors que la dimension polyphonique de la Copie et sa mise en réseau jouent à plein. Dans le dossier « Grands hommes », on lit cette citation de Maury : « Paracelse, ce théosophe dont les idées absurdes trahissent l’extravagance » (Le Sommeil et les rêves, 1861, p. 159, g 226(3), f° 41), que Flaubert annote : « Voy. Michelet qui l’admire ». Nous sommes appelés à nous reporter au dossier « Histoire et idées scientifiques », où, sous les mentions en marge : « Contradictions historiques », « Jugements contradictoires », Flaubert écrit :

Paracelse
Voy. ce qu’en dit Daremberg, Hist. des doct. médicales, t. I, et Maury, Les Songes, et Michelet : « Il eut cela de commun avec Copernic qu’observateur pénétrant entre tous, il domina l’observation, lui donna la raison pour guide et pour maîtresse » « La Ligue » p. 49 – et p. 51-52[33].

38
De ces rapprochements par renvois, qui sont un mode de pensée flaubertien, on ne sait lesquels étaient susceptibles d’être publiés. Mais ils avaient une place toute trouvée dans les « annotations au bas des copies » que devaient pratiquer Bouvard et Pécuchet. Pour les personnages, c’était continuer sur un autre mode que dans les dix premiers chapitres du roman le constat des rapprochements et contradictions entre les auteurs. Copier permettait de passer outre aux blocages des auteurs qui se contredisent, tout en les montrant. Pour Flaubert, le grand manipulateur du second volume, le montage des citations et des condensés des auteurs est une façon vengeresse de mettre en crise les dogmes, la doxa et les paradoxes. Mais la construction polyphonique permet d’aller au-delà de l’opinion personnelle. En peut témoigner le statut de Proudhon, auteur souvent cité et malmené pour ses jugements esthétiques dans les extraits choisis pour la Copie. Dans le dossier « Grands hommes », Flaubert confronte deux jugements sur Proudhon, tous deux empreints de péjoration, mais qui se retournent aussi contre leurs auteurs et dont Flaubert laisse son lecteur évaluer la portée :

Personnification absolue de l’erreur contemporaine.
                                                          A. Nicolas, L’Art de croire, t. I, p. 96.
Voltaire bourgeois, quoique bien supérieur à Voltaire.
                                                        H. Castille, Les Hommes et les mœurs en France sous L.-Philippe, p. 255. (g 226(3), f° 37).

 

39
Dans ce dispositif des deux volumes, qui est un espace fictionnel où circulent les croyances et les hiérarchies, le Dictionnaire des idées reçues est un morceau que composent Bouvard et Pécuchet, en écho à tout ce qui se dit et s’écrit, se cite dans la presse, au XIXe siècle, à ce que l’on sait de seconde main, en écho à toutes les voix réunies dans les dossiers pour Bouvard et Pécuchet. Ce savoir reçu déborde les discours recueillis dans les dossiers vers des citations et références, des stéréotypes, des opinions de groupe, et des sujets de plaisanteries convenus qui constituent la rumeur d’une époque.

 

40
Texte-mémoire du XIXe siècle à travers la mention de l’opinion populaire, texte d’actualité des années 1870 et texte de souvenirs, autobiographiques et générationnels, le Dictionnaire des idées reçues est un texte paradoxal, à la fois détaché de tout contexte, lu comme tel dans sa réception et pourtant très ancré dans la doxa de son temps. La farce y est inséparable de la pensée, le rire de la colère[34], et d’un projet de vengeance réactualisé depuis trente ans, où l’opinion des majorités est vocalisée pour être mise en crise. L’une des forces stylistiques de ce Dictionnaire est alors d’effacer son historicité – l’historicité de sa genèse, de ses références, de sa construction – mimant par là-même l’aspect détaché d’évidence naturelle de la doxa. Constitué dans le temps en plusieurs vagues – des années Bovary aux années 1870-1880, il concerne une époque qui va du Romantisme et de la Monarchie de Juillet à l’Empire et à la Troisième république, mais qui est perçue à partir du temps de sa rédaction. Flaubert s’attache à rayer ce qui est trop daté en 1880, pour aller vers une structure formelle intemporelle, que chaque lecteur peut actualiser avec les références de son époque. La force de ce Dictionnaire est ainsi de créer une structure de fabrication de l’idée reçue, et un effet de généralisation qui lui assure une autonomie : ceci peut expliquer la façon dont il a pu être édité et lu hors du lien à Bouvard et Pécuchet. Flaubert a ainsi créé un modèle satirique à succès, imité jusqu’à nos jours.

41
Pourtant, nous avons essayé de le montrer, le Dictionnaire des idées reçues s’inscrit bien aussi dans un dispositif argumentaire fondé sur le montage, notamment le montage contradictoire des « témoignages à faux », relevant d’un mode de pensée critique contre la pensée péremptoire, qui traverse la fabrique du « second volume ». Ou comme il est écrit dans le manuscrit « c », de manière emblématique, à l’article « Catholicisme » :

Catholicisme
Son influence favorable sur les arts.
Donner des témoignages à faux.

42
Cette dimension argumentative qui donne les preuves de l’outrance, par l’exemple, montre la démesure du péremptoire par les preuves a contrario, rejoint la façon dont Flaubert en 1852 formulait son projet de « préface » du Dictionnaire des idées reçues :

Cette apologie de la canaillerie humaine sur toutes ses faces, ironique et hurlante d’un bout à l’autre, pleine de citations, de preuves (qui prouveraient le contraire) et de textes effrayants (ce serait facile), est dans le but, dirais-je, d’en finir une fois pour toutes avec les excentricités, quelles qu’elles soient. Je rentrerais par là dans l’idée démocratique moderne d’égalité, dans le mot de Fourier que les grands hommes deviendront inutiles ; et c’est dans ce but, dirais-je, que ce livre est fait[35].

43
Transposée à l’œuvre que Flaubert écrit à partir de 1874, cette description prend une portée neuve quand on la mesure au « second volume » dont le Dictionnaire des idées reçues devait être une partie intégrante, un « second volume » qui ferait se retourner le lecteur vers ce « premier volume » qu’il viendrait de lire.

 

NOTES

[1] G. Flaubert, Correspondance, édition en cinq volumes établie par Jean Bruneau puis Yvan Leclerc, Paris, Gallimard, « Bibliothèque de la Pléiade », 1973, t. I, p. 678-679. Les références à la correspondance de Flaubert renvoient à cette édition.
[2] Les trois manuscrits du Dictionnaire, conservés à la Bibliothèque municipale de Rouen, sont publiés en ligne sur le site des dossiers de Bouvard et Pécuchet, établi sous la direction de Stéphanie Dord-Crouslé (http://www.dossiers-flaubert.fr). Des deux principaux manuscrits, le manuscrit g 227 (ff ° 1, 20-58), écrit au recto, de la main de Flaubert avec des corrections d’Edmond Laporte (manuscrit « a » selon le classement de Lea Caminiti dans son édition de 1966), a d’abord été pris comme référence par les premières éditions (1911, 1913). C’est de nouveau le cas depuis l’édition critique de Marie-Thérèse Jacquet (Schena-Nizet, 1990), qui a démontré que ce manuscrit de Flaubert, rédigé à partir des deux autres, était le plus abouti. Dans son édition diplomatique des trois manuscrits (Ligori-Nizet,1966), Lea Caminiti avait considéré le fichier de l’écriture lissée de Laporte, avec des corrections et ajouts de Flaubert (ms g 228, dit manuscrit « c »), comme le plus récent : mais ce manuscrit est un artefact de la bibliothèque, qui a collé au recto et au verso de grandes feuilles les fiches de ce fichier de travail, originairement mobile. Le troisième manuscrit (g 227, f° 3-19 v°), dit manuscrit « b » est un petit memento écrit recto-verso des deux écritures de Flaubert et de Laporte. Il reste que les trois manuscrits sont des états de travail.
[3] Le Dictionnaire des idées reçues de Flaubert, Presses universitaires du Septentrion, 1988.
[4] Voir sous « Esprit des petits journaux », les extraits de L’Illustration de 1873, ms g 226-1, f° 80. Voir Bouvard et Pécuchet, édition établie par Anne Herschberg Pierrot et Jacques Neefs, dans Gustave Flaubert, Œuvres complètes, Paris, Gallimard, « Bibliothèque de la Pléiade », t. V, 2021, p. 619-621 (désormais OC, t. V). Les dossiers de Bouvard et Pécuchet sont conservés à la Bibliothèque de Rouen sous la cote g 226 (1-8), et sont édités en ligne sur le site de Lyon cité à la note 2.
[5] Voir la lettre du 8 juillet 1879 à Laporte, qui fait référence à Quatrelles, Le Parfait causeur…, et Eugène Vivier, Très peu de ce que l’on entend tous les jours, parus en 1879. Sur ces sottisiers voir Le Dictionnaire des idées reçues de Flaubert, p. 57-73 et 131 (liste de sottisiers). Voir ici-même l'article de Denis Saint-Amand sur les paradies de dictionnaires.
[6] Nous citons le Dictionnaire des idées reçues d’après les manuscrits. Sans précision, il s’agit du manuscrit « a ».
[7] « Fromage. Citer l’aphorisme de Brillat-Savarin, “un dîner sans fromage est une belle à qui il manque un œil” ».
[8] « Citer l’anecdote de Laffitte ramassant une épingle. »
[9] « En citer deux, celui des Invalides et celui de Saint-Pierre de Rome. »
[10] Voir la lettre du 16 décembre 1852 présentant le futur dictionnaire : « On y trouverait donc, par ordre alphabétique, sur tous les sujets possibles, tout ce qu’il faut dire en société pour être un homme convenable et aimable. »
[11] Voir A. Herschberg Pierrot, Le Dictionnaire des idées reçues de Flaubert ; « Dictionnaire et fiction : le Dictionnaire des idées reçues de Flaubert », Lexique, 12-13, Presses Universitaires du Septentrion, p. 345-355, 1995 ; « La réinterprétation des idées reçues flaubertiennes au XXe siècle », dans Sont-ils bons ? Sont-ils méchants ? Usages des stéréotypes. Textes réunis et présentés par Christian Garaud, Champion, 2001, p. 51-60 (sur les sottisiers au XXe siècle).
[12] Louis Bouilhet, Lettres à Gustave Flaubert, éd. Maria Luisa Cappello, CNRS Éditions, 1996, p. 533.
[13] Bouvard et Pécuchet, OC, t. V, p. 571.
[14] Voir le dernier scénario pour la copie, ms gg 10, f° 67, et le f° 68 qui détaille les morceaux inventés et pastiches.
[15] Voir notamment Lea Caminiti, « Les idées reçues dans l’œuvre de Flaubert », édition diplomatique du Dictionnaire des idées reçues, 1966, p. 208-327.
[16] OC, t. V, p. 409.
[17] Le 29 juin 1873, 150 parlementaires se rendent à un pèlerinage d’expiation collective à Paray-le-Monial. Flaubert a retenu pour la Copie le cantique « Sauvez la France », sous la rubrique « Catholiques » (g 2262, f° 2-2v°).
[18] Voir A. Herschberg Pierrot, « Le christianisme et l’esclavage : effets de voix dans Bouvard et Pécuchet », Revue Flaubert n° 13, 2013. URL :
https://flaubert.univ-rouen.fr/revue/article.php?id=114
[19] « À propos de la nomination de V. Hugo à l’Académie le Charivari déclare que les poètes ne peuvent rien entendre à la politique. 5 juin 1841 », cité pour la Copie (g 226(3), f° 38).
[20] Voir A. Herschberg Pierrot, « La marge des notes », dans Leçons d’écriture. Ce que disent les manuscrits, Textes réunis par Almuth Grésillon et Michael Werner, Minard, 1985, p. 69-78.
[21] Ms g 226(1), f° 98. L’ « Exaltation du bas » est à la fois le titre d’une partie du dossier g 226(1) et c’est une catégorie de classement marginal des extraits à travers les différents dossiers.
[22] L’affirmation : « Daguerre est plus grand aux yeux du penseur que Michel-Ange et Raphaël » (226(3), f° 18).a pour correspondant l’éloge du « Daguerréotype » dans le Dictionnaire des idées reçues : « Remplacera la peinture ».
[23] OC, t. V, p. 1229. On trouve dans les notes de Flaubert sur La Foi devant la science moderne de Mgr de Ségur (1867) cette « plaisanterie ecclésiastique » : « un certain Lamarck, un certain Pascal Grousset, un certain Darwin » (226(6), f° 221). « Peu importe que beaucoup de paysans sachent lire et n’écoutent plus leur curé, écrivait Flaubert à George Sand le 20 avril 1871, mais il importe infiniment que beaucoup d’hommes, comme Renan ou Littré, puissent vivre, et soient écoutés. Notre salut n’est, maintenant, que dans une aristocratie légitime, j’entends par là une majorité qui se composera d’autres choses que de chiffres. »
[24] Représentée en particulier par les « spécimens de tous les styles » en g 226(3).
[25] Mot par excellence de la phraséologie romantique, repris avec distance dans Madame Bovary.
[26] Voir Bouvard et Pécuchet, OC, t. V, p. 582. L’enseignement de l’histoire par ses « Beautés » est une méthode préconisée par certains pédagogues au XIXe siècle, hostiles à la méthode chronologique. On publie de petits manuels de « Beautés » par histoire nationale.
[27] Les « Beautés » constituent des ensembles du dossier g 226(1) (divisés en Beautés révolutionnaires, Beautés des gens de lettres, du parti de l’ordre, du peuple, de la religion, des souverains), et forment une catégorie de classement marginal des extraits.
[28] Voir à ce sujet Le Dictionnaire des idées reçues de Flaubert, op. cit., et Yvan Leclerc, La Spirale et le monument, SEDES-CDU, 1988, p. 84-92.
[29]  Léon et Homais partagent l’idée, Madame Bovary, Le Livre de Poche « Classiques », éd. de Jacques Neefs, nouvelle édition, 2019, p. 405, et n. 2.
[30] Autre renvoi, plus « neutre » : celui de l’article « Odalisque » dont l’énoncé est « Voy. Bayadère ».
[31] Au chapitre X, l’argument endoxal est repris par Pécuchet pour enseigner la musique à Victor : « Mais sa brutalité les effrayait. La musique adoucissant les mœurs, Pécuchet imagina de lui apprendre le solfège », OC, t. V, p. 591.
[32] Dossier « Histoire et idées scientifiques », g 226(4), f° 3-3 v°, OC, t. V, p. 921-922.
[33] « La Ligue et Henri IV », Histoire de France au XVIe siècle, t. X, 1856.
[34] Voir Jacques Neefs, « Colères de Flaubert », dans Jean-Pierre Martin, Colères d’écrivains, Éd. Cécile Defaut, 2009, p. 141-164.
[35] Corr., II, p. 208-209.


Mentions légales