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Sommaire Revue n° 19
Revue Flaubert, n° 19, 2021 | Flaubert, le Dictionnaire et les dictionnaires
Numéro dirigé par Biagio Magaudda

Une sonate à quatre mains

Rosa Maria Palermo
Professeur de Littérature française, Université de Messine
Voir [Résumé]

1
Les diverses éditions du Dictionnaire des idées reçues (dorénavant Dictionnaire) qui ont paru dans ces dernières décennies, me poussent à argumenter un peu sur ce sujet, en particulier sur l’opportunité d’éditer ce texte en l’attribuant entièrement à Flaubert. L’exigence de faire connaître au public cet ouvrage si important a, en effet, amené quelques chercheurs à adopter des critères qui parfois ne respectent ni la forme ni le contenu des manuscrits.

2
Tous les critiques, en vérité, reconnaissent l’importance de la collaboration d’Edmond Laporte avec Flaubert[1], mais avec des degrés de jugement différents. D’après Lea Caminiti, à propos du manuscrit A, qu’elle considère comme le premier des trois par ordre chronologique, « les additions de Laporte s’expliquent parfaitement dans cette hypothèse : lorsque Flaubert connaît Laporte il travaille encore au ms. a et charge son nouvel ami d’y ajouter des articles, probablement dictés par lui, et d’apporter des corrections aux articles déjà existants, écrits par lui-même »[2]. C’est encore Lea Caminiti, avec Alberto Cento, qui, par ailleurs, à propos de la copie, affirme que « Laporte s’en tient religieusement aux notes de Flaubert et à ses indications (jamais il ne copie une citation qui n’ait été indiquée par le romancier) »[3]. Pour Marie Thérèse Jacquet, « le rôle de Laporte mériterait d’être reconduit à celui d’un copiste-colimateur. D’ailleurs, les interventions sur les textes transcrits par Laporte auxquelles a ensuite procédé Flaubert, suffisent à elles seules à nous garantir, au moins, une relecture par ce dernier qui, de telle sorte, reprenait à son propre compte ce materiau recueilli et mis à sa disposition par un autre, pour des raisons bien plausibles de collaboration subordonnée, matérielle et temporelle »[4].

3
Anne Herschberg Pierrot, par contre, affirme que « le travail du manuscrit [a] nous permet […] de mieux comprendre l’activité de Laporte, qui n’est pas un simple scribe. Si Flaubert est bien le premier et le dernier rédacteur du Dictionnaire des idées reçues, le manuscrit montre clairement les interventions de Laporte. Celui-ci complète le texte de Flaubert, suggère une correction en marge, ajoute de nouveaux articles […]. Les corrections des deux mains alternent et se mêlent sur le manuscrit »[5]. Du même avis sont Claude Mouchard et Jacques Neefs, qui, à propos du Second volume, poussent encore plus loin leur considération pour le rôle des collaborateurs de Flaubert : « “Recueil” qui accueille, aussi, plusieurs origines : les “collaborateurs” ont pour charge de copier des textes désignés, mais aussi de proposer ; le “Recueil” s’ouvre aux trouvailles multiples (de Duplan, de Laporte, des amis) comme pour s’ouvrir aux choix des autres, pour que se multiplient les rencontres, les hasards »[6] .

4
Les avis des éditeurs sont aussi discordants lorsqu’il s’agit de respecter les graphies des divers scripteurs : Lea Caminiti a procédé à une édition diplomatique des trois manuscrits, différenciant l’écriture de Laporte, méthode suivie par le Club de l’Honnête Homme ; tandis que Marie Thérèse Jacquet, renvoyant à l’ édition de Lea Caminiti, affirme : « Nous ne nous sommes pas fait conditionner par la distinction entre l’utilisation de l’encre ou du crayon de papier ni non plus par une dissociation entre l’écriture de Flaubert et celle de Laporte : à ce sujet fait foi, depuis 1966, l’édition diplomatique du DIR »[7]. D’autres éditeurs ont aussi assimilé la graphie de l’« Asiatique » à celle de Flaubert, comme Claudine Gothot-Mersch qui, tout en reconnaissant la contribution du collaborateur, affirme : « Nous n’avons pas cru opportun de distinguer le texte de Flaubert de celui de Laporte, étant donné que les mêmes phrases se retrouvent ici sous la plume du premier, là sous celle du second »[8]  ; ou Anne Herschberg Pierrot qui déclare : « Enfin, par souci de lisibilité, nous n’avons pas créé de sigle pour indiquer les ajouts. Pour la même raison, nous n’avons pas distingé l’écriture de Flaubert et celle de Laporte, ni transcrit l’emploi de l’encre et du crayon »[9]  ; ou, encore, Stéphanie Dord-Crouslé, dont l’édition « n’a pas tenu compte de la diversité des scripteurs »[10]. Même là où les différences graphiques sont évidentes, quelques éditeurs se passent donc des distinguo. Bien entendu, si une édition ne se veut pas diplomatique, toute liberté est permise et, d’ailleurs, les excellentes études effectuées par les chercheurs rendent le plus grand honneur à ces travaux. Je pense toutefois qu’il est un peu hasardeux de parler de Dictionnaire de Flaubert tout court, car l’on est dans le domaine des hypothèses et il me semble donc impossible d’établir a posteriori si l’écrivain aurait accepté toutes les contributions de Laporte et les aurait donc incluses dans la rédaction finale : un dilemme qui donne à penser sur l’arbitraire de quelques éditions, ce dont les chercheurs mêmes, par ailleurs, se rendent compte[11] ; mais cela n’empêche que Laporte soit doublement amoindri, par l’attribut de simple « copiste », qui en fait une sorte d’automate sans aucune initiative, et par cet oubli de sa collaboration dans les éditions, ce qui, de fait, annule son apport.

5
Or, dans les romans « finis », la contribution des collaborateurs est absorbée par le travail d’écriture définitif de Flaubert, qui s’empare de l’apport amical et l’élabore selon sa création ; il s’ensuit, dans ce cas, que l’intervention « allographe » disparaît, de sorte que seulement la recherche sur les manuscrits peut rendre compte du travail de « l’autre main ». Dans le Dictionnaire, au contraire, cet apport apparaît nettement, car le stade de texte in statu nascendi permet et même, peut-être, impose de focaliser l’attention sur les deux écritures et fait de cet ouvrage une sonate à quatre mains.

6
Je voudrais alors rappeler brièvement le rôle de Laporte, pour essayer d’établir au mieux le status de celui qui apparaît, en quelque sorte, un « co-auteur », en réévaluant les modalités de sa participation aux travaux flaubertiens du point de vue de la forme et du contenu. Pour ce qui est de la forme, le collaborateur fait parvenir ses notes à Flaubert selon différents canaux : parfois, comme je l’ai signalé ailleurs, par lettre, comme il arrive pour la note du [13-14? janvier 1877][12], dans laquelle il envoie quelques renseignements astronomiques pour Hérodias qu’il a puisés dans les œuvres de François Arago. Dans ce cas spécifique, la note épistolaire sert à Flaubert pour élaborer directement un brouillon concernant la description astronomique pour la prédiction de l’Essénien[13] (la graphie de Flaubert est en italique) :


                                28 septembre à minuit donne l’état
                                du Ciel 25 Août, an 34
  -----
à ce moment-là est
                                La Constellation de Persée arrive
                                zénith  ψ
                                au Méridien; Algol ou la tête
a diminué
                                de Méduse ayant fort peu d’éclat.
                                 (Dans la Constellation de la Baleine )
                                    ψ
                                 “Mira Ceti” a disparu totalement.
                                  ----

                                  Ces 2 étoiles sont variables
-----
                                  Nommées par Ptolémée.
& en même temps ---------
                                  La gde ourse, au N.[ord] n’a fait que paraître.
                                  ψ faits
                                  anormaux

7
Mais on sait bien que le procédé de la contribution d’autrui et de son exploitation de la part de Flaubert n’est pas toujours le même, comme le démontrent les milliers de manuscrits et les nombreuses études critiques à ce sujet. Au-delà des lettres, Laporte, partant des indications ou des extraits de Flaubert, prend généralement la plupart de ses notes dans des folios, souvent de vrais dossiers, sur lesquels l’écrivain travaillera ensuite à son tour. Et il y a enfin l’apport « oral » pendant les longues séances de travail attestées par la Correspondance[14]. Tout cela aboutit à un mélange / échange de renseignements, considérations, interventions, récapitulations, transferts, collages opérés à quatre mains, qui rend le parcours avant-textuel très compliqué ; ce que démontre, entre autres, Norioki Sugaya, lequel, après avoir excellemment dessiné l’iter des notes et des « notes de notes » dans le Sottisier, remarque « à quel point l’intervention d’une main autre, même si elle est strictement passive, complique le processus génétique qui se revèle alors parfois inextricable »[15].

8
Quels types de renseignements Laporte donne-t-il ? D’habitude il copie rigoureusement des textes d’après des indications données par Flaubert ; ou bien il recopie des notes prises par l’écrivain ; mais il se peut aussi qu’il copie assez librement des morceaux suivant des thématiques suggérées par l’écrivain même et parmi lesquels ce dernier choisira. Dans ce dernier cas, surtout lorsqu’il s’agit de poncifs, d’idées reçues que le collaborateur lui-même peut puiser dans ses relations quotidiennes et soumettre ensuite à l’écrivain, il me semble qu’une certaine autonomie peut lui être accordée. Et je me réfère particulièrement au Dictionnaire qui représente, par rapport aux « textes finis », une anomalie, et cela pour une double motivation : 1) ce « non fini » qui transmet in aeternum la double graphie et la quantité de solutions possibles qui s’ensuit ; 2) la typologie même de Dictionnaire, degré zéro de l’écriture qui n’est pas lié à un statut diégétique et qui donne partant plus de liberté dans la recherche des mots, n’astreignant pas le chercheur à des textes établis : on peut bien penser, alors, que toutes les entrées n’ont pas été nécessairement proposées par Flaubert et que quelques articles peuvent être le résultat d’une recherche autonome du collaborateur.

9
La structure des manuscrits, par ailleurs, montre elle-même cette formation hybride, créant des doutes même sur leur diachronie et sur leur interchangeabilité : la circulation des voix entre les manuscrits passionne et tourmente depuis toujours les chercheurs, de même que le work in progress constitué par les trois rédactions. Restant dans le domaine des hypothèses, Lea Caminiti considère qu’un « bon nombre d’articles dont le texte est identique dans les trois manuscrits pourraient avoir été copiés par Laporte, mais les corrections apportées par lui sur la copie de Flaubert et bien d’autres articles qui présentent des différences d’un manuscrit à l’autre sont sans doute dictés par Flaubert »[16]  ; et, à propos de la contemporanéité et de la circulations des manuscrits, elle ajoute : « en même temps que le ms. a, Flaubert pourrait avoir commencé le ms. b […] par rapport à b, a est une première version, d’où Flaubert extrait bien des articles qu’il porte dans b et qui ne paraîtront pas dans c, sauf 5. […] Le problème ne se pose pas pour le fichier : tout laisse supposer qu’il s’agit de la dernière rédaction du dictionnaire. […] plusieurs articles de a passent dans c en changeant de texte selon les idées reçues du moment »[17]. Et d’après Claudine Gothot-Mersch : « Un examen superficiel des trois manuscrits suffit à révéler qu’il ne s’agit pas de trois versions successives d’un même texte. Chacun d’entre eux comporte en effet une liste de mots qui lui appartient en propre ; les autres mots sont communs aux trois manuscrits ou à deux d’entre eux seulement »[18]  ; elle imagine partant l’histoire du Dictionnaire comme ceci : « Flaubert, d’abord, a travaillé seul (a). Puis il demande à Laporte sa contribution, et lui donne une série de mots à revoir. […] Laporte se met à l’ouvrage, tantôt recopiant a, tantôt découvrant de nouvelles “idées reçues” pour améliorer les articles désignés. Flaubert revoit ensuite les fiches de Laporte, revient souvent à la version de a que Laporte avait écartée, ajoute lui-même quelques fiches. En même temps, il dresse avec Laporte une liste de mots de a qui ne sont pas repris dans c »[19].

10
Quelle que soit la vérité, toujours est-il que, partout, la présence de Laporte apparaît, inéluctablement. On remarquera aussi que, par rapport aux dossiers du Second volume, les manuscrits du Dictionnaire présentent un parcours net : au lieu des notes, notes de notes, transferts etc… qui caractérisent ces dossiers, dans ce cas il semblerait qu’on ait affaire seulement à deux ou trois stades de la création : un premier jet de Flaubert « corrigé » par Flaubert lui-même ou Laporte, ou vice-versa ; à ces deux stades on pourrait en ajouter un troisième, représenté par les diverses marques sémantiques : croix, parenthèses, traits de liaison. Cela facilite, évidemment, la collocation diachronique des variantes, mais ne révèle pas les modalités de leur effectuation, que ce soit dictée, copie ou motu proprio.

11
Se peut-il, alors, que toutes les interventions de Laporte aient été faites sous la vision directe, si ce n’est sous la dictée de Flaubert ? Cela ne me semble pas probable, surtout lorsque les termes introduits par le collaborateur ne subissent aucune retouche de la part de l’écrivain. C’est le cas du manuscrit A, sur lequel je vais m’arrêter brièvement. La priorité même de ce manuscrit n’est pas résolue : pour Lea Caminiti, on l’a vu, il représente la première rédaction, que Laporte corrige sous la dictée de Flaubert ; du même avis est Claudine Gothot-Mersch qui, contrairement aux opinions de Louis Conard et D.-L. Demorest, d’après lesquels le manuscrit C est plus ancien que le manuscrit A[20], affirme qu’il est « infiniment probable que la ms. a, qui est de […] [la] main [de Flaubert], et qui est le seul à ne pas respecter l’ordre alphabétique, a été rédigé, ou tout au moins mis en train, bien avant les deux autres »[21]. Marie Thérèse Jacquet, par contre, décide de « publier le brouillon le plus proche de celle qui aurait dû être la rédaction définitive, c’est-à-dire le manuscrit A »[22].

12
Or, dans ce manuscrit, vingt-sept entrées sont exclusivement de la main de Laporte, ajoutées en interligne ou dans la marge, à l’encre ou au crayon, et aucune d’elles n’apparaît dans les autres manuscrits. Ce sont[23]  :

 

Cidre Gâte les dents.
Cocu Toute femme doit faire son mari cocu.
Classiques Les On est censé les connaître.
Cataplasme Doit toujours être mis avant en attendant l’arrivée du médecin.
Cercle Sujet d’exaspération pour on doit toujours faire partie d’un.
Devoirs Les exiger de la part des autres: s’en affranchir. Les autres en ont envers vous  mais on n’en a pas envers les autres eux.
Dormir (trop) épaissit le sang. (encre)
Égoïsme Se plaindre de celui des autres et ne pas s’apercevoir du sien.  
Érudition La mépriser comme étant la marque d’un esprit étroit. (encre)
Franc-tireur Plus terrible que l’ennemi.
Froid Plus sain que la chaleur.
Inquisition On a bien exagéré ses crimes. (encre)
Inondés Toujours de la Loire. (encre)
Jockey-Club Les membres sont tous des jeunes farceurs et très riches – Dire simplement « le Jockey », très-chic, donne à croire qu’on en fait partie. (encre)
Marseillais Tous gens d’esprit. (encre)
Mathématiques Dessèchent le cœur. (encre)
Notaires Maintenant ne pas s’y fier. (encre)
Nations (réunir ici tous les peuples). (encre)
Pratique Supérieure à la théorie. (encre)
Portrait Le difficile est de rendre le sourire. (encre)
Stuart (Marie) S’apitoyer sur son sort.
St Barthélemy Vieille blague. (encre)
Toilette des dames  Trouble l’imagination. (encre)
Touriste (encre)
Velours Sur les habits- Distinction & richesse. (encre)
Voyage Doit être fait rapidement. (encre)
Voitures Plus commode d’en louer que d’en posséder. De cette manière on n’a pas le tracas des domestiques ni des chevaux qui sont toujours malades. (encre)

13
Les considérations des chercheurs butent, à mon avis, contre la particularité de ces lemmes qui représentent une sorte d’a solo : en effet, il est probable, possible, mais il n’est pas sûr que tous ces articles aient été faits sous la dictée de Flaubert, ou copiés de ses notes ou qu’ils aient obtenu son approbation : si pour les voix « à quatre mains », en effet, l’intervention de Flaubert est évidente, les vingt-sept mots-vedettes ajoutés et nullement modifiés ne nous donnent aucune garantie d’une volonté quelconque de l’écrivain : ces mots peuvent bien avoir été trouvés par l’« Asiatique », qui se proposait de les lui soumettre. Alors, étaient-ils destinés à rester dans le Dictionnaire ? Tous ou en partie ? Viennent-ils tous d’une proposition de Flaubert ? En effet, revenant à la chronologie, quelle que soit l’origine de ces termes, on peut proposer deux solutions : si le manuscrit A est le premier, Flaubert a décidé de ne pas le considérer ou bien il l’a gardé comme une sorte de réserve dans laquelle, toutefois, il n’a pas puisé ; si le manuscrit A est le dernier, il se peut aussi que Laporte ait « proposé » ces articles et que l’écrivain n’ait même pas eu le temps de les prendre en considération. On sait que la relation amicale entre Flaubert et « Valère » s’interrompt vers l’automne 1879[24] et que, dans le temps qui lui reste, l’écrivain est totalement absorbé par les deux derniers chapitres de Bouvard et Pécuchet : comme l’atteste à plusieurs reprises la Correspondance[25], dans ces derniers mois Flaubert est obsédé par l’exigence de finir le premier volume, tandis que le second, qui nécessite encore de six mois de travail, est remis à plus tard ; il est tellement éreinté de fatigue qu’il décide, à un certain moment, de prendre un secrétaire : « si je veux paraître en 1881, il faudra que je prenne pendant quelque temps un secrétaire. Je ne m’en tirerai pas autrement »[26].

14
Quant au Dictionnaire, on sait que la dernière mention directe le concernant est du 7 avril 1879, à Edma Roger des Genettes: « Sans compter le Dictionnaire des idées reçues, entièrement fait, et qui doit être placé dans le second volume » (Corr., V, p. 599) ; mais on sait aussi que l’affirmation « entièrement fait » suscite quelques perplexités, car « les trois états du texte connus (Ms g 227 et 228) restent en attente d’une mise au net définitive » (ibid., note 5). Après la rupture avec Laporte, donc, le Dictionnaire n’est plus cité dans la Correspondance et les manuscrits, par ailleurs, ne démontrent aucune intervention d’un autre scripteur, qui pourrait bien être le nouveau secrétaire[27]  ; il est alors possible que, à partir de la brouille et jusqu’à sa mort, Flaubert, pris par d’autres exigences, ait laissé le Dictionnaire dans le statu quo ante.

15
Il nous reste, donc, une sorte de travail hybride où la contribution de Laporte apparaît importante et qui nous laisse dans le domaine des hypothèses, car il ne permet pas de comprendre quelle aurait été la rédaction finale. Il nous reste surtout, quelle que puisse être la solution, un lourd héritage, une condamnation à ces affres du « non fini » qui hantèrent Flaubert pendant toute sa vie[28].

16
À quoi aboutit cela du point de vue de quelques éditions de ces manuscrits ? D’abord, à mon avis, à une irrégularité de base, car les transcriptions et les analyses se situent dans le domaine des hypothèses ; en second lieu, au risque d’attribuer à Flaubert l’adoption de mots que, peut-être, il n’aurait pas agréé[29].

17
Quelle serait alors l’édition « juste » du Dictionnaire ? Je ne veux rien enseigner à personne ; mais mes longues années de travail sur les manuscrits flaubertiens me poussent à considérer que ce devrait être une édition strictement diplomatique, qui reproduise non seulement les différentes graphies, mais aussi le désordre alphabétique, les ratures, les signes divers, l’indication de l’écriture au crayon et à l’encre, tout cela avec le support de la nouvelle technologie, qui en facilite la vision et la diffusion ; c’est-à-dire, préférablement, une édition électronique car, comme l’affirme Stéphanie Dord-Crouslé, seule « une édition génétique électronique sera peut-être un jour en mesure de proposer une présentation des Dossiers qui n’en réduise pas fallacieusement la complexité »[30].

18
Quant au reste, je ne dirai pas que c’est littérature, mais que c’est un travail qui se fonde consciemment sur des hypothèses.

19
Et je ne conclus pas, car conclure sur l’arbitraire serait aussi arbitraire.

 

 

NOTES

[1] Pour les relations entre Flaubert et Laporte, voir Lucien Andrieu, « Un ami de Flaubert : Edmond Laporte (1832-1906) », Les Amis de Flaubert, n° 49, décembre 1976, p. 20-28.
[2] Gustave Flaubert, Dictionnaire des idées reçues . Édition diplomatique des trois manuscrits de Rouen par Lea Caminiti, Liguori-Napoli, A.G. Nizet-Paris, 1966, p. 23.
[3] Gustave Flaubert, Le second volume de « Bouvard et Pécuchet », éd. d’Alberto Cento et Lea Caminiti Pennarola, Naples, Liguori, 1981, p. LXXXV.
[4] Gustave Flaubert, Le dictionnaire des idées reçues, Édition critique établie, présentée et annotée par Marie Thérèse Jacquet, Fasano-Paris, Schena-Nizet, 1990, « Biblioteca della ricerca- Testi stranieri », n° 13, p. 174.
[5] Anne Herschberg-Pierrot, Le Dictionnaire des idées reçues et Le Catalogue des idées chic, Paris, Librairie Générale Française, « Le livre de poche. Classiques », 1997, p. 40-41.
[6] Claude Mouchard et Jacques Neefs, Vers le second volume : Bouvard et Pécuchet, dans Flaubert à l’œuvre, sous la direction de Raymonde Debray-Genette, Paris, Flammarion, 1980, « Textes et Manuscrits », p. 176, note 12.
[7] Gustave Flaubert, Le dictionnaire des idées reçues, Édition critique établie, présentée et annotée par Marie Thérèse Jacquet, ouvr. cité, p. 174.
[8] Gustave Flaubert, Bouvard et Pécuchet, Édition de Claudine Gothot-Mersch, Paris, Gallimard, 1979, « Folio classique », p. 436.
[9] Anne Herschberg-Pierrot, Le Dictionnaire des idées reçues et Le Catalogue des idées chic, ouvr. cité, p. 42.
[10] Gustave Flaubert, Bouvard et Pécuchet, avec des fragments du « second volume », dont le Dictionnaire des idées reçues, éd. Stéphanie Dord-Crouslé avec un dossier critique, Paris, Flammarion, « GF », 2011, p. 408.
[11] « Nous avons essayé de présenter du Dictionnaire des idées reçues une édition aussi complète et méthodique que possible, mais nous savons qu’elle n’échappe pas […] à l’arbitraire » (Gustave Flaubert, Bouvard et Pécuchet, Édition de Claudine Gothot-Mersch, ouvr. cité, p. 437) ; et pour Stéphanie Dord-Crouslé, l’établissement du second volume « comporte aussi une part non négligeable et irréductible d’arbitraire » (Gustave Flaubert, Bouvard et Pécuchet, avec des fragments du « second volume », dont le Dictionnaire des idées reçues, éd. Stéphanie Dord-Crouslé , ouvr. cité, p. 406).
[12] Lettres à Flaubert, Testo, presentazione e note a cura di Rosa M. Palermo Di Stefano, Napoli, Edizioni Scientifiche Italiane, 1998, vol. II, p. 243. Cette note a été précédée d’une lettre datée Vendredi soir [12 janvier 1877], dans laquelle Laporte rapportait à Flaubert ce qu’il avait trouvé dans les Œuvres complètes de François Arago : « “L’étoile Alcor (le petit Poucet), située près de l’étoile Mizar de la Grande Ourse, était appelé : Saidak par les Arabes, c.-à-dire l’épreuve, parce qu’ils s’en servaient pour éprouver la perte de la vue” (Arago – T. I. p 338) Les noms arabes des constellations de Persée & de la Baleine n’existent pas. Seulement j’ai vu que l’on disait = Mira de la Baleine, de préférence à Mira Ceti, qui a le défaut de faire songer au Sperma Ceti.” » (Ibid., p. 242).
[13] Ce texte sera élaboré dans les brouillons :
Nafr. 23663 (2) fos 598r (https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/btv1b53000021/f396.image),
599r (https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/btv1b53000021/f398.image),
525r (https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/btv1b53000021/f250.image),
pour parvenir ensuite à la rédaction finale : « Depuis le commencement du mois, il étudiait le ciel avant l’aube, la constellation de Persée se trouvant au zénith. Agalah se montrait à peine, Algol brillait moins, Mira-Cœti avait disparu. »
[14] Correspondance, éd. Jean Bruneau, t. V, passim, Paris, Gallimard, coll. « Bibliothèque de la Pléiade ». Pour tous les extraits de lettres citées dans le présent travail, on se réfère à cette édition : t. I (1830-1851), 1973 ; t. II (1851-1858), 1980 ; t. III (1859-1868), 1991 ; t. IV (1869-1875), 1998 ; t. V (1876-1880), 2007, éd. Jean Bruneau et Yvan Leclerc. Dorénavant : Corr. (suivi du tome). Surtout à l’occasion de la fracture du péroné, qui handicapa Flaubert pendant janvier-février 1879, Laporte fréquenta assidûment l’écrivain et fut pour lui une aide précieuse : « N.B. Ne pas oublier que je ne peux encore écrire. C’est Laporte qui me sert de secrétaire » (lettre à Guy de Maupassant, [Croisset,] mercredi [19 février 1879], Corr., V, p. 550).
[15] Norioki Sugaya, Régularités et distorsions : les transferts d’extraits dans le dossier médical de Bouvard et Pécuchet ; dans Éditer le chantier documentaire de Bouvard et Pécuchet, Messina, Andrea Lippolis Editore, 2010, p. 224.
[16] Gustave Flaubert, Le dictionnaire des idées reçues, édition Lea Caminiti, ouvr. cité, p. 15.
[17] Ibid., p. 23-24.
[18] Gustave Flaubert, Bouvard et Pécuchet, Édition de Claudine Gothot-Mersch, ouvr. cité., p. 434.
[19] , Corr., V, p. 550).
[20] « Nous venons de voir que, pour Louis Conard (et cette opinion est également celle de D.-L. Demorest, À travers les plans…, p. 130, note 1) le ms c est plus ancien que a. Nous croyons au contraire, avec Mme Caminiti (Dictionnaire des idées reçues, p. 23), que le ms a est le premier », ibid., p. 434.
[21] Gustave Flaubert, Bouvard et Pécuchet, Édition de Claudine Gothot-Mersch, ouvr. cité., p. 434.
[22] Gustave Flaubert, Le dictionnaire des idées reçues, édition de Marie Thérèse Jacquet, ouvr. cité, p. 18. Mais voir aussi : Marie Thérèse Jacquet, Les Mots de l’Absence ou du « Dictionnaire des Idées Reçues » de Flaubert, Fasano-Paris, Schena-Nizet, 1987, p. 73-75.
[23] Je respecte l’ordre alphabétique du manuscrit et je signale les mots écrits à l’encre; les autres sont, évidemment, au crayon. Les variantes dans les articles sont transcrites en italique.
[24] Comme l’atteste la lettre à Caroline datée « [Croisset, ] dimanche, 10 h[eures, 5 octobre 1879] » : « Cette histoire de Laporte m’emplit d’une telle amertume et gâte ma vie tellement que je n’ai pas eu la force de me réjouir d’un événement heureux qui m’arrive [l’indemnité annuelle de 3.000 francs] » (Corr., V, p. 715).
[25] Je rappelle, entre autres, la lettre à Edma Roger des Genettes, [Croisset,] mercredi soir, 8 [octobre 1879] : « Mais quand aurai-je fini ? Pas avant le commencement d’avril ! Puis, il me faudra encore six mois pour le second volume ! » ; et à Juliette Adam, Croisset, mardi 2 décembre 1879 : « Mes deux bonshommes ne sont pas près d’être finis ! Le premier volume sera terminé cet été, mais quand ? Et le second me demandera bien encore six mois, si toutefois je ne suis pas même fini – avant l’œuvre ! » (Corr., V, p. 756).
[26] Lettre à sa nièce Caroline, 5 h 1/2 [15 février 1880] (Corr., V, p. 831).
[27] Il devrait s’agir d’Édouard Gachot, qui affirme avoir vécu près de Flaubert et avoir dépouillé « les notes de ses tiroirs » (Corr., V, p. 831, note 1,). Mais aucune intervention du secrétaire n’apparaît dans le manuscrit A.
[28] Voir à ce sujet, entre autres : Pierre-Marc de Biasi, « Flaubert et la poétique du non-finito », dans Le Manuscrit inachevé. Écriture, création, communication, éd. Louis Hay, Éditions du CNRS, « Textes et Manuscrits », 1986, p. 45-73 ; Anne Herschberg Pierrot, « Inachèvement », Dictionnaire Gustave Flaubert, sous la diréction d’Éric Le Calvez, Paris, Classiques Garnier, 2017, p. 597.
[29] Ainsi, à propos de la volonté de Flaubert « d’élaborer la ridiculisation qu’il veut mettre en acte dans le DIR », Marie Thérèse Jacquet remarque « une élimination quasi méthodique de toutes les entrées ou textes d’entrées qui mettent en scène des conflits que l’on définirait simples, évidents, banals », et cela surtout dans les manuscrits B et C, mais aussi dans le manuscrit A. À ce propos, entre autres, elle cite « Cocu », qui appartient à la liste des vingt-sept lemmes cités, concluant : « Nous sommes en présence d’un texte non défini et nous ne saurions préjuger des choix définitifs de Flaubert ; d’autre part, certains “courts-circuitages” dans l’appréhension de son œuvre auraient certainement été aménagés par Flaubert, afin de ne pas en rendre l’interprétation si aisée » (Gustave Flaubert, Le dictionnaire des idées reçues, Édition critique établie, présentée et annotée par Marie Thérèse Jacquet, ouvr. cité, p. 37-38). Mais lorsqu’il s’agit d’un terme sur lequel Flaubert semblerait n’être nullement intervenu, je ne me sens pas de partager cette certitude.
[30] Gustave Flaubert, Bouvard et Pécuchet, avec des fragments du « second volume », dont le Dictionnaire des idées reçues, éd. Stéphanie Dord-Crouslé , ouvr. cité. p. 407.


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