REVUE
RECHERCHE
Contact   |   À propos du site
Retour
Sommaire Revue n° 19
Revue Flaubert, n° 19, 2021 | Flaubert, le Dictionnaire et les dictionnaires
Numéro dirigé par Biagio Magaudda

La Biographie Michaud, un dictionnaire au cœur de « l’encyclopédie critique en farce » flaubertienne

Stéphanie Dord-Crouslé
Chargée de recherche
CNRS, UMR 5317-IHRIM, Lyon
Voir [Résumé]

1
Dans la Préface à son Grand dictionnaire universel du XIXe siècle, Pierre Larousse opère une « revue générale des dictionnaires » qu’il divise en « trois grandes catégories : ouvrages lexicographiques, ouvrages encyclopédiques, ouvrages biographiques ». La Biographie universelle, ancienne et moderne[1] composée sous la direction de Louis-Gabriel Michaud, apparaît en bonne place dans la troisième catégorie[2]. Larousse loue ses qualités : elle est l’« une des plus importantes de la première moitié de ce siècle. C’est un monument auquel ont coopéré la plupart des illustrations scientifiques et littéraires de cette période. » Elle n’est certes pas à l’abri de tout reproche : « Les articles sont généralement rédigés avec sobriété et correction, mais sans grand éclat, nous dirons même sans originalité. En un mot, la lecture en est plus instructive qu’elle n’est attachante, et on les parcourt moins pour y trouver du charme que pour y chercher des renseignements. » Enfin, en dépit de la « physionomie un peu surannée » de ce dictionnaire, la « partie bibliographique est généralement traitée avec soin », et il n’y a que « sous le rapport philosophique et politique », que Larousse trouve à redire à l’ouvrage[3].

2
Flaubert partageait certainement cet avis en grande partie élogieux : sa vie durant, il a considéré la Biographie universelle comme un ouvrage de référence, utile à consulter en toutes circonstances, que l’on ait un point précis à vérifier sur un personnage historique ou que l’on cherche plus largement à s’instruire, les biographies se prêtant – comme les encyclopédies ou les lexiques – à une lecture vagabonde. Néanmoins, pour Bouvard et Pécuchet, l’écrivain a fait de l’ouvrage dirigé par Michaud une utilisation encore plus ample : son Supplément lui a servi de source bibliographique au moment où il commençait à préparer son roman ; il y a ensuite cherché de nombreux renseignements ponctuels ; et, surtout, il l’a mis en scène dans la fiction, les deux anciens copistes de Chavignolles faisant montre de la même déférence à l’égard de la Biographie universelle que leur créateur, celui-ci n’hésitant pas, cependant, à faire assumer par l’ouvrage des informations qu’il n’y a pas toujours trouvé.

Flaubert, Bouvard, Pécuchet et la Biographie Michaud

3
Lorsqu’il est procédé, entre le 20 et le 22 mai 1880, dans la maison de Croisset, « à l’inventaire fidèle et à la description exacte des meubles, effets mobiliers, livres, titres, papiers, deniers comptants et renseignements pouvant dépendre de la succession de Mr Gustave Flaubert »[4], « quatre-vingt-trois volumes » de la « Biographie universelle » sont mentionnés au nombre des ouvrages rangés dans la grande bibliothèque du cabinet de travail. C’est le père de l’écrivain, Achille-Cléophas, chirurgien lettré et éminente figure de praticien philosophe, qui a commencé à acquérir les volumes, vraisemblablement au rythme de leur parution et peut-être par souscription. En effet, l’inventaire après décès de ses biens[5] établi entre le 11 avril et le 23 mai 1846 relevait déjà la présence, au n° 33 de la rue de Lecat à Rouen, de « cinquante-deux volumes » de la Biographie universelle (soit la totalité de l’ouvrage hors Supplément), localisés « dans le cabinet de M. Flaubert éclairé par une croisée sur la rue et par deux croisées sur le jardin ». L’acquisition du Supplément[6], postérieure au décès du chirurgien, semble donc être le fait du romancier.

4
Même si, dans les deux inventaires, le nom de l’éditeur et principal artisan de l’entreprise n’est pas explicitement mentionné, il est certain qu’il s’agit bien, dans les deux cas, de l’œuvre dont Michaud a été la cheville ouvrière. Mais le nombre de volumes annoncé lors de la dernière succession surprend : le notaire s’est-il trompé dans son calcul, puisqu’il n’indique que 83 volumes sur les 85 que comporte l’ouvrage complet ? Deux volumes étaient-ils conservés dans une autre pièce où ils n’auraient pas été identifiés ? ou bien avaient-ils été prêtés ? On ne le saura sans doute jamais puisque, contrairement à une part non négligeable des livres répertoriés dans l’inventaire, ces volumes n’ont pas été préservés par la nièce de Flaubert, Caroline. Ils ne font donc pas partie de la bibliothèque de l’écrivain telle qu’elle est aujourd’hui conservée, après bien des vicissitudes, dans une pièce dédiée, à la mairie de Canteleu. On peut néanmoins remarquer qu’aucune note ou référence trouvée jusqu’ici dans les dossiers documentaires de Bouvard et Pécuchet n’appartient aux tomes 84 et 85. Deux volumes pourraient donc avoir été anciennement manquants[7].

5
En tous cas, Flaubert fait montre d’une grande familiarité avec l’ouvrage au début des années 1850, et plusieurs extraits de sa Correspondance illustrent à quel point la Biographie Michaud est une référence importante pour lui. Dans une lettre[8] du 16 août 1853, il indique à sa maîtresse Louise Colet qu’il est dans l’impossibilité de répondre aux questions historiques précises qu’elle lui pose à l’endroit de sa comédie, La Rançon du génie, qui met en scène le peintre Filippo Lippi. Flaubert se trouve alors en effet à Trouville, loin de son cabinet de travail et de ses outils documentaires habituels, « sans un dictionnaire biographique, même le plus élémentaire, ni aucun livre enfin qui puisse [le] mettre sur la voie ». En revanche, la jeune femme est selon lui en situation de réunir par elle-même les informations requises : « Les renseignements ne te manquent pas à Paris. Delisle peut t’en donner, ou toi-même dans la Biographie universelle ou dans Vasari (?), ce qui serait mieux, tu trouveras des renseignements suffisants. » L’ouvrage de Michaud constitue donc bien un recours à la fois aisé et généralement fiable que Flaubert recommande à des tiers, tout en convenant qu’un ouvrage spécialisé délivrerait des informations plus précises.

6
La Correspondance révèle aussi que la qualité scientifique et la fiabilité documentaire reconnues par ailleurs à la Biographie universelle peuvent être mises à mal par l’identité du rédacteur d’une notice. Ainsi, dans une lettre à Louise Colet en date du 2 juillet 1853, Flaubert raille le contenu de l’article consacré à Shakespeare parce qu’il a été composé par l’une de ses « bêtes noires » littéraires :

Je ne sais hier par quelle fantaisie, venant d’achever le Troïle et Cresside de Shakespeare, j’ai pris son article dans la Biographie universelle, quoique je susse parfaitement que je n’y trouverais rien de neuf, attente qui n’a pas été trompée. L’article est de Villemain. Il faut lire ça p[ou]r s’édifier sur la hauteur de vues littéraires du monsieur, quoiqu’il admire Shakespeare ; mais c’est là le déplorable, ces admirations-là ! Il lui préfère Sophocle & les consacrés. Sais-tu comment il parle de Ronsard ? « La diction grotesque de Ronsard »[9]  ; allez donc ! « Ô triste ! », comme dit Babinet. « Triste ! excepté la belle poésie. » Oui, mais p[ou]rquoi ces gaillards-là s’en mêlent-ils ? Que c’est beau Troïle et Cresside !

7
C’est une expérience commune : dans les ouvrages encyclopédiques, le traitement des contenus pour lesquels le lecteur se pense compétent apparaît souvent insuffisant, tandis qu’il apprend beaucoup là où il est néophyte. Il n’est donc pas étonnant que Flaubert sache d’emblée qu’il ne découvrira rien en consultant l’article « Shakespeare » de la Biographie universelle. Plus intéressant est le fait qu’il s’insurge contre la manière dont Villemain se permet de juger – pourtant favorablement – le dramaturge anglais : le romancier récuse l’échelle de valeurs sous-tendant l’appréciation de l’académicien et il lui dénie même le droit d’émettre son opinion à propos de Shakespeare. Toute validité intellectuelle est donc refusée à l’article. Il n’en reste pas moins que, fût-ce par une « fantaisie » aussi inexplicable qu’irrépressible, le premier geste de Flaubert, la lecture de Troïle et Cresside à peine terminée, a été de tendre le bras pour attraper le volume idoine de la Biographie Michaud

Et ce tropisme se trouve encore confirmé par une dernière lettre à Louise Colet, cette fois en date du 19 septembre 1852. Il ne s’agit plus là pour Flaubert de consulter la Biographie universelle alors même qu’il est intimement persuadé qu’elle ne lui apprendra rien, mais d’y puiser au contraire à la fois des informations précises – qui paraissent cette fois le satisfaire – et de quoi rêver largement :

J’ai lu ces jours derniers une belle chose, à savoir la vie de Carême le cuisinier. Je ne sais par quelle transition d’idées j’en étais venu à songer à cet illustre inventeur de sauces & j’ai pris son nom dans la Biographie universelle. C’est magnifique comme existence d’artiste enthousiaste ; elle ferait envie à plus d’un poète. Voilà de ses phrases : comme on lui disait de ménager sa santé & de travailler moins : « Le charbon nous tue, disait-il ; mais qu’importe ? Moins de jours et plus de gloire. » & dans un de ses livres où il avoue qu’il était gourmand : « ... mais je sentais si bien ma vocation que je ne me suis pas arrêté à manger. » Ce arrêté à manger est énorme dans un homme dont c’était l’art.

8
Flaubert semble donc avoir un jugement assez équilibré à propos du « monument »[10] dont Michaud a dirigé la rédaction : il lui reconnaît un caractère informatif et documentaire indéniable, fiable et valable dans tous les domaines dont il n’est pas spécialiste et pour peu qu’il ne nourrisse pas de grief particulier à l’encontre de l’auteur de la notice consultée ; enfin, il apprécie particulièrement la capacité de l’ouvrage à lui ouvrir des horizons insoupçonnés. En tous cas, pour l’écrivain, la consultation de la Biographie universelle est si naturelle qu’elle confine au geste réflexe ; elle est presque pour lui un automatisme.

9
Fidèle reflet de leur créateur en ceci, Bouvard et Pécuchet reproduisent dans la fiction le comportement de Flaubert vis-à-vis de la Biographie universelle et les attentes qu’il développe à son égard. D’ailleurs, dès que le romancier a couché dans un carnet de travail[11] ses premières idées pour son futur roman (Carnet 19, f° 29), une connexion précise a été établie entre l’ouvrage biographique et les personnages par l’intermédiaire de l’article consacré au savant minéralogiste René-Just Haüy dans le tome 66 du Supplément (p. 551-563) :

P[ou]r les Deux cloportes.
Haüy laissa par maladresse tomber un beau groupe de spath calcaire cristallisé en prismes. Un de ces prismes se brisa de manière à montrer sur sa cassure des faces non moins lisses que celles du dehors & qui présentaient l’apparence d’un cristal nouveau
ce hasard mit Haüy sur la voie des découvertes – il brisa toutes les pièces de sa collection.
Bouvard & Pécuchet l’imitent ils brisent tout, espérant trouver un système. voy[ez] biograph[ie] univers[elle] t 66. p 532[12].

Flaubert avait déjà pris en note cet épisode dans un autre de ses carnets (Carnet 2, f° 30v°) car le processus de la découverte scientifique telle qu’elle est expérimentée par Haüy en cette occasion (inopinée puis vérifiée par réitération) avait dû lui paraître riche d’un fort potentiel comique à exploiter. C’est ce qu’il met en œuvre dans le Carnet 19, à un moment où il rêve à son futur roman, en intégrant à sa farce encyclopédique le mécanisme sur lequel repose le récit biographique sérieux : Bouvard et Pécuchet, lecteurs confiants et assidus de la Biographie universelle, du seul fait qu’ils reproduisent le caractère hasardeux du geste de Haüy, comptent bien obtenir des résultats tout aussi probants : « ils brisent tout, espérant trouver un système ». Cependant, l’expérience n’étant pas appliquée à des matériaux préalablement choisis et dont la destruction puisse produire du sens, elle ne peut conduire qu’à l’évidence risible d’un vain anéantissement multiplié. La référence au geste tout à la fois destructeur et fondateur de Haüy va longtemps perdurer dans la genèse de l’épisode minéralogique du roman[13]. Il est néanmoins peu à peu dépouillé de son origine précise : ne demeure bientôt que le fondement livresque (« ayant lu que Haüy découvrit les lois de la cristallographie ») des ravages dont les deux bonshommes sont la cause (« ils cassent toutes les pierres qu’ils trouvent »). Finalement, l’épisode est abandonné, peut-être parce qu’il aurait présenté trop de similitudes avec la peur de la fin du monde éprouvée par les personnages aux falaises d’Étretat[14], voire parce qu’il aurait redoublé les conditions d’érection du rocher trônant au milieu de leur jardin pittoresque[15].

10
Si la référence à Haüy trouvée dans la Biographie universelle finit par disparaître au cours de la genèse, plusieurs autres mentions de l’ouvrage sont toujours présentes dans le texte de la version dite définitive du roman. Elles confirment la proximité des pratiques entre l’écrivain et ses personnages, et la semblable confiance qu’ils accordent tous trois à l’ouvrage. Dans le cinquième chapitre, les deux anciens copistes se lassent des romans historiques en raison des bourdes qu’ils y découvrent. C’est en recourant à l’ouvrage de Michaud qu’ils les repèrent : « Pécuchet consultait la Biographie universelle – et il entreprit de réviser Dumas au point de vue de la science » (p. 192). Dans le chapitre de la religion (le IXe), Pécuchet use encore de cette même caution scientifique pour lever une équivoque : « se reprochant d’avoir méconnu, peut-être, des héros, il feuilleta dans la Biographie, l’histoire des martyrs les plus illustres » (p. 339). Enfin, quand, devenus pédagogues (chapitre X), Bouvard et Pécuchet cherchent des lectures adaptées à leur jeune élève Victor, ils renoncent à un roman de « miss Opie », pourtant préconisé par Mme Campan dans son traité De l’Éducation, parce qu’ils « ne découvr[ent] pas son nom dans la Biographie Michaud » (p. 381). On reviendra plus loin sur ces épisodes.

Le travail bibliographique et documentaire mené sur le Supplément (été-automne 1872)

11
Depuis que les listes bibliographiques contenues dans un carnet de travail ont été publiées par Marie-Jeanne Durry et Jean Bruneau[16] en 1962, on sait que la Biographie universelle ne surgit pas sans raison dans la fiction du dernier roman de Flaubert. Non seulement l’écrivain s’est amusé à gratifier ses personnages des méthodes et des prédilections qui ont été les siennes sa vie durant, mais il a tout particulièrement recouru à l’œuvre de Michaud pour préparer son roman encyclopédique. Dans la période dite des « grandes lectures », pour la séquence qui va du début du mois d’août au 23 octobre 1872, Flaubert indique avoir compulsé « tout le supplément de la biogr[aphie] univ[erselle] de Michaud p[our] chercher des bibliographies » (Carnet 15, f° 64v°), et pour la séquence suivante – qui s’étend du 1er au 17 novembre de la même année, il mentionne de nouveau : « biograph[ie] univ[erselle] 2 [volumes] » (f° 65). D’après ce carnet de travail, à un moment où l’écrivain se livrait aussi à la lecture d’ouvrages de médecine, chimie, éducation, métaphysique et politique, il a donc intégralement dépouillé les trente tomes du Supplément de la Biographie Michaud alors qu’il séjournait de manière quasi continue à Croisset où se trouvaient les volumes.

12
Ce travail a laissé des traces diverses dans les dossiers documentaires de Bouvard et Pécuchet, au premier chef sous la forme de 19 pages de notes de lecture, appartenant toutes au premier volume de ces dossiers[17] mais formant trois ensembles disjoints. En voici la liste[18] reclassée dans l’ordre vraisemblable de la rédaction.

 

- f° 271

A - B

=> t. 56 (A-AZ) et 57 (BA-BEN)

- f° 272

B - C

=> t. 58 (BER-BOQ), 60 (CAM-CHE) et 61 (CHI-CZ)

- f° 272v°

C - D

=> t. 61 (CHI-CZ, suite), 62 (DA-DR) et 63 (DU-FAS)

- f° 255

B

=> t. 59 (BOR-CAL)

- f° 255v°

B-C

=> t. 59 (BOR-CAL, suite)

- f° 226

G - H

=> t. 65 (GA-GOZ) et 66 (GR-HAZ)

- f° 226v°

Ø

=> t. 66 (GR-HAZ, suite)

- f° 224

H

=> t. 67 (HE-IZ) et 68 (JA-KLU)

- f° 224v°

K - L

=> t. 69 (KM-LAL)

- f° 225v°

L

=> t. 69 (KM-LAL, suite) et 70 (LAM-LAZ)

- f° 225

L

=> t. 71 (LE-LIC)

- f° 227

M

=> t. 73 (MAR-MET) et 74 (MEU-MOZ)

- f° 227v°

Ø

=> t. 74 (MEU-MOZ, suite) et 75 (MU-NY)

- f° 228v°

N

=> t. 75 (MU-NY, suite)

- f° 228

O - P

=> t. 76 (OB-PES) et 77 (PET-POZ)

- f° 229v°

P

=> t. 77 (PET-POZ, suite)

- f° 229

P - R

=> t. 77 (PET-POZ, suite), 78 (PRA-REU) et 79 (REV-ROS)

- f° 230

R

=> t. 80 (ROST-SALL) et 81 (SALM-SCRO)

- f° 230v°

S - T

=> t. 82 (SE-SQ)

 

Ces notes de lecture n’ont visiblement pas été prises en un seul mouvement continu. Trois séquences se distinguent, marquées d’abord matériellement par les différences de format du papier : les f° 271 et 272 se différencient pour cette raison de toutes les autres pages. On note aussi des chevauchements qui laissent présumer des reprises ou des retours en arrière : les f° 271, 272 et 272v° pourraient ainsi appartenir à une première phase de prise de notes qui a pour caractéristique d’avoir omis le tome 59 du Supplément et de présenter des notes de plus en plus sommaires pour les tomes 61, 62 et 63. Plus tard, Flaubert a dû reprendre son travail à partir du tome 59. Néanmoins, des feuillets pourraient aussi manquer dans la mesure où la prise de notes commence, sur le f° 271, par l’article « Aremberg », situé – dans le Supplément – seulement à la page 405 du premier volume (t. 56). De plus, en contradiction avec l’habitude de Flaubert, le feuillet « initial » ne porte aucun titre permettant d’identifier facilement l’ouvrage dépouillé ; et au moins deux articles (« Aléa » et « Alès ») appartenant aux quatre cents premières pages du volume font retour à d’autres endroits des dossiers, ce qui laisse présumer qu’ils avaient fait l’objet d’une prise en note préalable.

De même, il se pourrait qu’il y ait des pages de notes manquantes pour les lettres D, E, F et G : les articles « Desfieux » et « Dièche » dans le tome 62, « Forbin » et « François de Neufchâteau » dans le tome 64, ainsi que les articles « Gacon-Dufour », « Gamon » et « Gosse » dans le tome 65 sont en effet utilisés dans des pages récapitulatives ou directement destinées au second volume de Bouvard et Pécuchet alors même qu’ils n’ont laissé aucune trace en tant que notes de lecture. Certains fragments ont été recopiés par Laporte (par exemple un extrait de l’article « Gamon »). Mais il n’est pas impossible que Flaubert ait lui-même directement découpé certaines pages de notes pour en reclasser les fragments par collage sur des pages destinées au second volume, faisant ainsi l’économie de la fastidieuse et chronophage étape du recopiage. C’est peut-être le cas pour les citations issues des articles « Desfieux » et « Dièche », toutes deux rangées sous l’étiquette « Beauté révolutionnaire », découpées et collées sur une même page destinée au second volume (g226-3, f° 147).

13
Enfin, l’article « Gosse » semble corroborer cette présomption de lacunes dans la mesure où deux pièces de cet auteur dramatique sont présentes dans les dossiers : l’une, L’Épicière bel esprit (t. 65, p. 527), est relevée par Flaubert tout en haut d’une des pages de notes existantes (f° 226), tandis que l’autre, Les Femmes politiques (t. 65, p. 526), apparaît uniquement sur une liste récapitulative de pièces « révolutionnaires » qui, toutes, sans exception, ont préalablement fait l’objet d’une mention dans une note de lecture (voir les métadonnées du f° 269). Il est peu probable que la pièce de Gosse ait été la seule à recevoir un traitement différent. On peut donc supposer qu’elle était citée au bas d’un feuillet de notes aujourd’hui disparu[19].

14
Ces notes de lecture ont constitué pour Flaubert un véritable outil de travail. Elles ont joué le rôle de réservoir de contenus bruts (citations, faits, événements et surtout innombrables références bibliographiques), mais elles sont aussi des espaces où les prodromes de l’œuvre en gestation commencent à se dessiner : des soulignements, des croix tracées en marge et des renvois montrent que le recueil de la matière n’est qu’une première étape dans un processus de plus longue haleine.

D’abord, comme il l’indique lui-même dans le Carnet 15, Flaubert a utilisé les volumes du Supplément « pour chercher des bibliographies ». En effet, quelques bibliographies, au sens strict du terme, figurent dans les notes de lecture, comme la « Bibliographie agronomique ou dict[ionnaire] raisonné des ouvrages sur l’économie rurale » de Musset-Pathay (f° 227v°), à destination du second chapitre du roman, ou d’autres encore, à la finalité plus incertaine, comme le « Dict[ionnaire] typographique, hist[orique] & critique des livres rares, singuliers, estimés & recherchés » (mention à laquelle le mot-vedette « Bibliographie » est accolé en marge ; f° 228) mais aussi les « Stromates ou miscellanées de Jamet [qui] est un recueil où il y a de tout » (f° 224). Mais, au-delà d’ouvrages strictement constitués de listes bibliographiques, Flaubert est à la recherche de références directement accessibles : plusieurs titres, relevés dans les pages de notes, seront effectivement lus plus tard et à leur tour pris en note par le romancier. C’est par exemple le cas[20], en vue du cinquième chapitre, de deux romans historiques de Marchangy, La Gaule poétique et Tristan le voyageur (f° 227), et, pour l’épisode médical, du Traité des affections vaporeuses des deux sexes, par Pierre Pomme (f° 229v°). Parfois, la référence, bien que consultée, semble pourtant n’avoir pas été utilisée. Ainsi, Flaubert relève (f° 226), dans un article portant sur le moine bénédictin dom Gourdin, le titre d’un mémoire datant de 1771 visant à « [d]éterminer dans les principes du goût ce qui appartient à la nature & ce qui appartient à l’opinion »[21], accompagné de ses références bibliographiques précises, telles qu’elles sont indiquées par Weiss, l’auteur de l’article dans la Biographie universelle, en note de bas de page : « Précis des travaux de l’acad[émie] de Rouen, [t.] IV, [p.] 245-251 ». Or on sait par une lettre que l’écrivain a demandé à son ami Alfred Baudry de lui procurer cet article[22]. Il n’a laissé aucune trace dans les dossiers documentaires (y compris dans le dossier encore inédit intitulé « Littérature - esthétique ») ni dans les brouillons du premier volume, mais Flaubert ayant raturé la référence dans ses notes, on peut penser que la recherche a été menée à son terme. Enfin, certains titres, quoique relevés dans les notes, n’ont apparemment jamais été consultés, comme La magie blanche dévoilée, par Henri Decremps et L’homme de bonne compagnie, ou l’art de plaire dans la société, par Jean-Pierre Costard (f° 272v°). Il arrive en revanche que Flaubert ait repéré un ouvrage et en programme la lecture non pour lui-même, mais par ses personnages : ainsi, Ma chaumière par Chalumeau doit se trouver « dans leur bibliothèque » (f° 272), indique-t-il dans la marge du feuillet.

15
Certains titres relevés ont également été retravaillés : plusieurs pages de références bibliographiques présentes dans le premier volume des dossiers se révèlent être construites à partir de la relecture des notes prises sur le Supplément. Cette relecture a d’ailleurs été guidée et facilitée par les « mots-vedettes » que Flaubert avait ajoutés dans la marge de ses notes et que l’on retrouve comme titres donnés à ces hauts de page de « notes de notes ».

Il en va ainsi pour les f° 262 (« Religion. Mysticisme. Révolution »), 263 (« Philosophie. Religion »), 269 (« Théâtre révolutionnaire et Révolution ») et 270 (« Éducation »). Tous les titres mentionnés proviennent directement des notes prises sur le Supplément[23], à l’exception d’une partie de ceux présents sur le f° 263 qui a été complété grâce à la relecture de notes prises sur différents journaux (comme L’Ami de la religion et du roi ou la Gazette de France) datant de l’époque où Flaubert préparait L’Éducation sentimentale. Ces quatre « notes de notes » étaient destinées à guider Flaubert dans les champs encyclopédiques qu’il prévoyait alors de faire parcourir à ses personnages. Leurs titres sont révélateurs de leur ancienneté car ils consonnent avec les scénarios les plus anciens du roman. En particulier, le f° 269 programme de vastes lectures autour du théâtre révolutionnaire, en conformité avec un plan[24] répertoriant le « 18 Brumaire » au nombre des « crimes politiques exaltés par l’opinion publique » et invitant à se référer, pour illustrer ce jugement, au « théâtre Révolut[ionnaire] ». Cet intérêt disparaîtra complètement par la suite. Deux autres pages semblent avoir pour origine les notes prises sur le Supplément mais sont le fruit d’un travail peut-être moins ancien. Il s’agit des f° 266 et 267 qui, dans des rubriques faisant signe vers le « second volume » (« Poèmes épiques », « Classiques corrigés », « Littérature officielle »), listent des titres issus des notes prises sur le Supplément, mélangés à d’autres titres venant de la lecture des Curiosités littéraires de Ludovic Lalanne. Ces catégories mobiles sont déjà une préoccupation visible de Flaubert, on y reviendra plus bas.

En effet, l’intérêt que présentent les notes prises par le romancier sur les volumes du Supplément à la fin de l’été et au début de l’automne 1872 ne se résume pas aux références bibliographiques qu’elles rassemblent : elles mettent aussi au jour d’autres matériaux qui sont révélateurs de la manière dont Flaubert imaginait son futur roman à cette époque ancienne. Or c’est sous l’angle des excès voire de la folie que les sélections de l’écrivain paraissent être opérées. Certains des titres relevés illustrent cette tendance, comme ces insolites « Cataractes de l’imagination, déluge de la Scribomanie, Vomissement littéraire, hémorragie encyclopédique, monstre des monstres, etc. » dus à un certain Chassaignon (f° 272). Ailleurs, en mentionnant la page exacte de l’article « Dartigoÿte », Flaubert paraît signifier qu’il lui faudra certainement retourner le consulter, cet « énergumène » se distinguant par son « délire révolutionnaire » (f° 272v°). Quant à la tragédie en 5 actes, Le Tasse, par Cécile, « sa chute occasionna la folie de l’auteur qui mourut à Charenton en 1804 » (f° 272) : voilà ce qui paraît à Flaubert digne d’être noté à son sujet. Plus généralement, ce sont les auteurs d’excès en tous genres qui semblent retenir son attention : le médecin Borda qui « condamna, au feu tous ses écrits » (f° 255) ou le publiciste Bonneville qui fit montre d’une irrépressible « exaltation politique » lorsque, « lisant la lettre de Junius Brutus à Georges III […], se tournant à perdre haleine vers les quatre parties du monde, il bénit le genre humain avec le volume qu’il tenait » (f° 272). À l’excès caractérisé confinent diverses performances remarquables, par exemple en termes de « Fécondité virile » (« au 18e siècle à Lyon, Degranges meurt centenaire ayant eu de trois femmes 50 enfants », f° 272v°), de prouesses techniques (un certain Charpentier inventa « un échafaud-volant à l’aide duquel assis devant une table à écrire on peut atteindre au haut d’une bibliothèque sans se déranger – une machine p[ou]r s’arracher les dents soi-même, etc. », f° 272) ou de profonde scélératesse morale, comme l’illustre le renvoi à la longue « Liste des inventions françaises dérobées par les Anglais » (f° 224), dressée au détour de l’article « Jenner ». On relèvera aussi, à la lecture de ces notes, un goût particulier pour les faits paradoxaux (« Supériorité de la théorie sur la pratique », f° 272) et les anecdotes qui laissent songeur (comme cette « même blessure reçue à la guerre par trois générations dans la famille d’Aremberg », f° 271). Il est évident que le contenu et l’esprit de certaines notes s’accordent encore avec la mention de diverses curiosa et autres situations mises en scène dans le roman tel que nous le connaissons. Néanmoins, la facture générale de l’œuvre est quand même moins uniformément marquée au coin de l’excès et de la bizarrerie.

16
Certaines préoccupations sont pourtant sensibles dès cette époque reculée de la conception du roman et continueront à inspirer la genèse, en particulier celle du second volume. Généralement, Flaubert est arrêté par les articles du Supplément de la Biographie Michaud qui mettent en lumière une subordination quelconque de la littérature, que ce soit au profit du pouvoir en place ou d’une finalité pratique. Les productions poétiques qui célèbrent des événements concernant la famille régnante (par exemple, « Hommages poétiques sur la naissance du roi de Rome », f° 227v°) sont étiquetées : « Littérature de cour », « Adulation » ou « Littérature politique ». La « poésie didactique » fait elle aussi l’objet d’un semblable intérêt accusateur, qu’elle soit dédiée à des chats (f° 226v°), à la franc-maçonnerie (f° 229v°) ou à l’activité commerciale (f° 230). Car la littérature ne devrait pas être instrumentalisée et sa pratique ne devrait jamais être ravalée au rang d’un simple divertissement. Sont aussi particulièrement pourchassées les marques de mépris à l’égard de la science (à l’image de la morgue émanant de ce « mot de Coffinhal, à Lavoisier qui demandait un sursis de q[uel]que jour p[our] compléter une découverte utile à l’humanité : “la république n’a plus besoin de savants ni de chimistes” », f° 272) et toutes les bourdes qui émaillent les propos des gens autorisés (ainsi de l’abbé Aubert, qui, dans son discours d’inauguration au Collège royal reproche à Charlemagne « de n’avoir pas forcé ses peuples à parler la langue française », f° 271). Vénération de la littérature et respect de la science sont les principes fondamentaux de l’esthétique flaubertienne ; ils guident la prise de notes de l’écrivain qui épingle minutieusement tout ce qui y contrevient. Il s’agit pour lui de dénoncer des pratiques indignes mais aussi de rassembler des matériaux qui pourront trouver leur place dans le futur « sottisier ». En effet, en marge de plusieurs de ces citations, l’écrivain a inscrit la note de régie « copie » indiquant que ces fragments devaient (au moment où le romancier l’a ajoutée) intégrer le second volume de Bouvard et Pécuchet. Parfois, les chemises de « pages préparées » conservées dans les dossiers documentaires présentent la réalisation de cette injonction. Par exemple, dans l’article consacré à Antoine de Cournand (t. 65, p. 490-492), Flaubert a relevé (f° 272v°) ces deux vers :

Combien de bons bourgeois dans leur département,
Font de la poésie un doux délassement !

auxquels il a accolé en marge une croix de sélection, la mention « copie » et une catégorie de classement : « Littérature grotesque ». Le fragment a ensuite été recopié par Laporte sur une page préparée pour le second volume recueillie dans la chemise consacrée au style rococo (g226-7 f° 16). Mais l’étape de la copie effective n’est pas toujours présente, que la page ait disparu ou que l’écrivain, entre temps, ait changé d’avis. La configuration du roman et, en particulier, l’organisation et la portée de son second volume se sont sensiblement modifiées entre les premières lectures préparatoires et l’état d’avancement dans lequel Flaubert a laissé l’ouvrage à sa mort.

La Biographie universelle, source documentaire au long cours

17
Néanmoins, si, à la charnière de l’été et de l’automne 1872, le Supplément de la Biographie universelle a joué un rôle essentiel dans la genèse du dernier roman de Flaubert, ce ne sont pas seulement les volumes additionnels de l’ouvrage de Michaud qui ont été mis à contribution. Et le travail documentaire réalisé grâce à ce dictionnaire biographique s’est déroulé sur une période bien plus étendue. En effet, de nombreuses autres traces de la Biographie universelle sont détectables dans les carnets de l’écrivain, au-delà des références de lecture – déjà commentées – portées dans le Carnet 15 (f° 64v° et 65) et du fragment scénarique inspiré par l’article « Haüy » (Carnet 19 f° 29). Ainsi, le f° 27 du Carnet 15 présente une succession de notes prises à la lecture (dans l’ordre alphabétique) du premier tome de la Biographie Michaud :

Comparer le Coriolan de Shakespeare au Coriolan de l’abbé Abeille. 1676 [voir t. 1, p. 66]
Accurse - appelé « l’idole des Jurisconsultes » [voir t. 1, p. 131]
Adelgreiff. fanatique visionnaire du 17e siècle. s’appelait « roi des cieux, juge des vivants & des morts. » exécuté en 1636, à Koeni[g]sberg [voir t. 1, p. 218]
baguette divinatoire. Aimar Vernai. X prétendait découvrir les assassins & les voleurs. (v. biog. univ t 1er. 350.) Bletton - Pennet. Campetti [voir t. 1, p. 350]
histoire naturelle des Araignées en anglais avec 33 planches 1736 in 4. Albinus [voir t. 1, p. 435]
L’esprit des Journalistes de Hollande les plus célèbres 1777. 2 vol. in-12. Alletz.
L’Albert moderne, ou nouveaux secrets éprouvés & licites. 1768. 2 vol in-12 id. [voir t. 1, p. 592].

18
Le contenu de ces notes consonne avec celui des notes prises sur le Supplément en 1872 et pourrait donc dater de la même époque. Flaubert avait-il donc pensé soumettre aussi (ou d’abord ?) le corps complet de l’ouvrage à son investigation – avant d’y renoncer ?

Mais les carnets de travail portent surtout la trace de consultations sporadiques et s’étendant vraisemblablement, au-delà même de la genèse du roman encyclopédique, sur une grande partie de l’existence de Flaubert, au gré d’intérêts changeants ou de lectures vagabondes. Ainsi, l’article « Desboulmiers » est à consulter « p[ou]r les mœurs du Palais-royal à la fin du 18e siècle (Carnet 2 f° 11) ; l’article « Poncet » donnera une autre version de l’« ambassade grotesque » dudit Poncet en Abyssinie (Carnet 19 f° 11) ; quant à l’article « Tiraqueau », il est représentatif des préoccupations qui seront celles de Bouvard et Pécuchet, sans qu’on puisse savoir dans quel but Flaubert l’avait consulté :

Tiraqueau, le jurisconsulte vanté par Rabelais
« De legibus connubialibus & de opere maritali »
on y trouve tout ce qu’il est possible de dire
p[ou]r & contre les femmes. Ménage y a puisé son
traité des femmes philosophes
De nobilitate & jure primogenitorum on y trouve
tout ce qui se peut dire de plus curieux sur chaque
profession. – (v. biog[raphie] univ[erselle]).
il eut 30 enfants & ne buvait que de l’eau. [Carnet 15 f° 61]

Le Supplément livre lui aussi des informations ponctuelles, par exemple en relation avec l’article « Hauterive » (Carnet 2 f° 31). Quant au Carnet 18, il recèle des recherches documentaires directement destinées à la rédaction du chapitre IV de Bouvard et Pécuchet. L’une traite des incertitudes entachant le déroulement de la bataille de Valmy telle qu’il est exposé dans l’article « Dumouriez » (f° 46v° et 46) ; une autre confronte diverses sources autour de grandes figures de la Révolution française dont Danton (f° 44v°). Ces recherches datent vraisemblablement de l’époque où le chapitre historique a été rédigé, entre la mi-novembre 1877 et le mois de mars 1878.

19
S’il est difficile, à l’exception du dernier cas envisagé, de dater avec précision les autres références présentes dans les carnets de travail et de déterminer leur destination exacte, d’autres configurations illustrent très clairement l’usage flaubertien de la Biographie universelle, en particulier dans le processus de documentation engagé pour les romans, pour Bouvard et Pécuchet, naturellement, mais aussi, auparavant, pour L’Éducation sentimentale : le romancier utilise le dictionnaire biographique comme une source d’information fiable au même titre que des ouvrages spécialisés. Ainsi, il a pris des notes abondantes et spécifiques sur les articles « Bentham » (g226-7 f° 220v°) et « Selves » (g226-7 f° 220). Si ces pages se trouvent aujourd’hui dans les dossiers de Bouvard et Pécuchet et ont pu être relues pour élaborer le dernier chapitre du roman, elles ont vraisemblablement été rédigées plus tôt, pour préparer les études de droit que suit Frédéric Moreau dans L’Éducation sentimentale. D’autres pages, cette fois à destination directe du roman encyclopédique, illustrent la confiance que Flaubert avait en l’ouvrage de Michaud. Quand il s’est documenté sur la phrénologie, que ses deux personnages vont pratiquer avec passion avant d’en découvrir les limites, il a pris dix pages de notes, régulièrement numérotées au recto de « Phrénologie [1] » (g226-2, f° 196) à « Phrénologie 4 » (f° 199). S’y succèdent, entre autres sources, non seulement les articles « Cerveau », « Crânioscopie » et « Organioscopie » issus du Dictionnaire des sciences médicales, mais aussi les articles « Gall » et « Spurzheim » en provenance directe de la Biographie universelle. Les notes prises sur le premier de ces deux articles occupent même l’intégralité du premier feuillet, comme le montrent les métadonnées de la transcription sur le site d’édition des dossiers documentaires.

20
Flaubert recourait aussi fréquemment à l’ouvrage de Michaud pour compléter, recouper ou vérifier les informations trouvées dans une autre source documentaire. Ainsi, en vue du chapitre IX de Bouvard et Pécuchet (chapitre consacré à la religion), l’écrivain a lu les Principes de théologie mystique de Mgr Ludovic Chaillot, volume sur lequel il a pris quatre pages de notes (g226-6, f° 239 à 240v°). Néanmoins, un examen plus précis révèle que les deux fragments qui terminent la prise de notes ne proviennent pas de l’ouvrage de Chaillot mais de l’article « Agreda (Marie de) » de la Biographie Michaud. Flaubert l’a visiblement consulté aussitôt après avoir terminé sa lecture. En effet, la figure de Marie d’Agréda et la question de son ouvrage controversé La Cité mystique occupent toute la cinquième et dernière partie des Principes de théologie mystique (les notes de Flaubert concernant cette section commencent en bas du f° 239v°). En s’appuyant sur toutes les pièces disponibles, le prélat catholique retrace l’histoire complexe de ce texte et de ses examens successifs par le Saint-Siège et diverses instances romaines. En particulier, il reprend toutes les objections qui ont été faites aux allégations de Marie d’Agréda et il termine en mentionnant le refus que le pape venait tout récemment (en 1864) d’opposer à une demande de nouvelle traduction de la Cité mystique – en raison du « décret de Clément XIV qui impose un silence éternel »[25] au sujet de cet ouvrage. Si Flaubert a tiré un grand profit des réfutations formulées par différents ecclésiastiques pour identifier les propos les plus abscons de la religieuse, il n’a pas trouvé, dans les Principes de théologie mystique, la date de publication de la traduction française initiale de l’ouvrage. C’est la Biographie Michaud (t. 1, p. 309) qui lui fournit ce renseignement bibliographique dont il prend bonne note : « La Cité mystique a été traduite par le P. Thomas Crozet, Marseille, 1696, réimprimée à Bruxelles, 1715, 3 vol. in-4, en 1717, 8 vol. in-8 » (f° 240v°). Enfin, il a trouvé aussi, dans l’article du dictionnaire, une indication qui a dû l’intéresser sinon le réjouir[26]  – sans qu’il ait apparemment cherché à en savoir plus : « Bossuet […] a relevé les indécences » de La Cité mystique !

21
Le même processus de recherche d’informations complémentaires est visible ailleurs, en particulier dans les notes[27] de lecture que Flaubert a prises sur L’Harmonie imitative de la langue française, un poème d’Augustin de Piis lu en novembre 1872. Le verso de la page de notes se termine par un paragraphe appelé en marge par la mention « Biographie » et regroupant diverses informations sur le littérateur, directement issues de l’article « Piis (Antoine-Pierre-Augustin de) » appartenant à la Biographie universelle (Supplément, t. 77, p. 205-211).

22
Enfin, dans les dossiers documentaires de Bouvard et Pécuchet, une dernière configuration illustre la fréquentation ancienne et la consultation familière par Flaubert des volumes de la Biographie Michaud : il s’agit des nombreux fragments, extraits de ses articles, qui apparaissent sur des pages préparées pour le second volume du roman. Ces fragments textuels, tous écrits de la main de Flaubert, se trouvent sur des morceaux de papier découpés et collés sur une autre page à fin de reclassement. Ils sont quasiment tous issus du corps de la Biographie, à l’exception de l’article « Byron » qui appartient au Supplément. Sans qu’on puisse avoir de certitude, ils peuvent être le fruit de trouvailles inopinées, Flaubert ayant alors consigné – sur un feuillet et dans une chemise dédiée – une erreur historique (« L’empereur romain Marcus Julius Philippus […] est l’ancêtre de Philippe I, roi de France »), une pratique inacceptable (« Dans la Préface de sa traduction d’Horace […], le P. Sanadon avoue qu’il n’a laissé que trois pièces intactes ») ou un jugement ridicule (« la diction grotesque de notre Ronsard »), découverts par hasard à l’occasion de la consultation d’un article. Mais il est aussi possible que le romancier, lorsqu’il s’est mis à préparer Bouvard et Pécuchet, ait recopié, à la suite, tous les fragments qu’il avait sélectionnés, au fil de ses anciennes lectures, d’un signe en marge dans les volumes de la Biographie Michaud. Mais la disparition de ces derniers interdit à jamais toute confrontation. En tous cas, on ne trouve qu’une seule occurrence de chacun de ces fragments textuels dans le corpus des dossiers, ce qui signifie que les citations relevées ont d’emblée été sélectionnées en vue du second volume sans passer par l’étape intermédiaire des notes de lecture. En outre, elles sont toutes accompagnées d’une catégorie de classement qui confirme cette finalité : « Beautés des comédiens » (article « Dumesnil », g226-1, f° 170), « Beautés de la noblesse » (article « Catherine (Sainte), dite de Sienne », g226-1, f° 180), « Classiques corrigés » (article « Sanadon », g226-2, f° 15), « Critique » (articles « Byron », g226-3, f° 75 ; « Hume (David) », g226-3, f° 73 ; et vraisemblablement « Shakspeare », pour le jugement sur Ronsard déjà rencontré, g226-3, f° 14), « Idées scientifiques » (article « Smith (Adam) », g226-4, f° 57), et « Histoire scientifique » (article « Hardouin (Jean) », g226-4, f° 31).

23
Reste à remarquer à propos du processus documentaire en lien avec la Biographie Michaud qu’il arrive au moins une fois à l’écrivain d’être mis en garde contre certaines allégations de l’ouvrage – sans qu’il tienne apparemment compte de l’avertissement ou du moins sans qu’il le consigne dans ses notes. En effet, les dossiers de Bouvard et Pécuchet comportent un feuillet de notes (g226-7, f° 325 et 325v°) prises sur l’ouvrage de Ludovic Lalanne, intitulé : Curiosités littéraires. Or, si le livre se réfère parfois à la Biographie universelle comme à une source fiable[28], il dénonce vivement ses insuffisances à propos de l’article « Lignac (Joseph-Adrien Le Large de) » (1819, t. 24, p. 477-478) rédigé par Tabaraud :

Enfin, pour clore dignement ce catalogue d’extravagances, mentionnons encore deux traités. L’un, Sur l’état du monde après le jugement dernier, a pour auteur Lenain, trappiste du dix-septième siècle. L’autre, qui a, pour objet de prouver la possibilité de la présence corporelle de l’homme dans plusieurs lieux, a été publié (1754, in-12) par un oratorien, Lignac. La Biographie Michaud, loin de trouver la moindre absurdité dans cet ouvrage, en a montré le but dans une phrase que nous offrons à la méditation de nos lecteurs ; car il faut la méditer avant d’arriver à la comprendre. « Cet ouvrage profond, y est-il dit, a pour objet de faire voir que si la raison toute seule peut montrer une manière suivant laquelle le mystère de la présence réelle est possible, à plus forte raison l’entendement divin doit-il avoir dans les ressources de sa sagesse et de sa fécondité une infinité d’autres moyens pour effectuer ce qui ne nous paraît impossible au premier coup d’œil que par défaut de connaissances et de lumières. » Si ce pauvre Lignac avait raison, quelle perturbation cette faculté de l’homme jetterait dans les relations sociales[29]  !

Dans les notes de Flaubert, ce paragraphe donne lieu à la seule retranscription du titre de l’ouvrage : « La possibilité de la présence corporel[le] de l’homme dans plusieurs lieux. / Lignac, oratorien 1754 in-12 » (g226-7, f° 325v°). L’écrivain ne prête aucune attention à la charge dont la Biographie Michaud fait l’objet de la part de l’éditeur des Curiosités littéraires : s’il l’approuve, il ne se donne pas la peine de le mentionner.

Du bon usage de la Biographie universelle dans la fiction

La grande proximité de Flaubert avec la Biographie Michaud et l’usage extensif que l’écrivain a fait de l’ouvrage comme source bibliographique et documentaire pour ses propres œuvres – et en particulier pour la dernière – ne sont donc plus à démontrer. Le rôle accordé au dictionnaire à l’intérieur même de la fiction encyclopédique en est l’ultime manifestation. Il pourrait même constituer une sorte d’hommage rendu par le romancier à une ressource généreuse dans laquelle il a si souvent puisé. Néanmoins, même si les contours exacts de l’utilisation documentaire de la Biographie universelle sont encore flous et ne pourront être précisément déterminés que lorsque la genèse de l’œuvre de Flaubert aura été entièrement analysée (dans la mesure où certains emprunts faits à ce dictionnaire ne sont pas explicitement indiqués par l’auteur, en particulier au stade des brouillons[30]), il semble que le romancier n’a pas toujours fait preuve d’une grande rigueur lorsqu’il a introduit l’ouvrage de Michaud dans sa fiction.

24
Par exemple, dans le chapitre X (on l’a mentionné plus haut), Bouvard et Pécuchet écartent un roman qui aurait pu convenir au jeune Victor parce qu’ils ne trouvent pas le nom de son auteur dans la Biographie universelle ainsi promue au rang d’étalon suprême : ce qui ne fait pas l’objet d’une notice ne présente aucun intérêt ou est frappé au coin du soupçon, mais, dans tous les cas, l’absence est rédhibitoire. Cependant, l’épisode mérite un examen plus attentif. En effet, pour le rédiger, Flaubert a eu recours, entre autres sources documentaires, au traité De l’Éducation par Mme Campan, référence qui est donnée dans le texte même du roman : Bouvard et Pécuchet « songèrent ensuite à fourrer dans [la] mémoire [de Victor] quelques morceaux de littérature ; et embarrassés du choix, consultèrent l’ouvrage de Mme Campan » (p. 380). L’écrivain a pris une page de notes sur le traité (g226-2, f° 180), qui font la part belle tout autant aux prescriptions qu’aux proscriptions émises par la fondatrice de l’Institution nationale de Saint-Germain. Un passage en particulier a retenu l’attention de Flaubert :

Après avoir interdit à une fille la lecture de toutes les sortes de romans, je voudrais qu’à dix-huit ans, ses principes étant consolidés, sa mère lui fît lire quelques-uns de ces tableaux où sont tracés [sic] de grandes erreurs et de grandes infortunes. La Clarisse de Richardson ; le Père et la Fille de miss Opy, sont du nombre de ces ouvrages que leur supériorité a placés parmi les livres classiques[31].

25
Les notes de Flaubert sont assez fidèles à la source comme le montre leur transcription diplomatique linéarisée :

les permettre [les lectures romanesques] à 18 ans. « la Clarisse de Richardson, le père & la fille de Miss Opy sont du nombre de ces ouvrages que leur // supériorité a placés parmi les livres classiques » (215)

26
Cependant, deux points sont à souligner. D’abord, à la suite d’Henriette Campan, Flaubert, dans ses notes puis dans ses brouillons, orthographie toujours avec un -y final le patronyme de la romancière anglaise. Jamais il ne varie, alors que l’écrivaine et son mari, peintre nettement plus connu qu’elle, sont usuellement dénommés Amelia et John Opie. Non seulement Flaubert n’a jamais corrigé cette erreur orthographique, mais sa nièce Caroline, lorsqu’elle a établi le manuscrit définitif[32] puis veillé aux premières éditions[33] de Bouvard et Pécuchet, ne l’a pas rectifiée non plus. Et il a fallu attendre le commentaire du roman par Alberto Cento[34] pour que miss Opy (re)devienne miss Opie. Si les romans précédents de Flaubert sont loin d’être exempts d’erreurs de ce type, elles sont légion dans la fiction encyclopédique. On en prendra pour seul exemple le titre donné à l’ouvrage d’Amélia Opie. Dans son traité d’éducation, Henriette Campan le cite avec exactitude : « le Père et la Fille » – suivie alors par Flaubert. En revanche, lorsqu’il introduit l’information, à partir de ses notes, dans la marge d’un brouillon en cours d’élaboration[35], l’écrivain transforme Le Père et la fille en Le Père de famille. La conjonction de plusieurs causes peuvent expliquer ce glissement d’un titre à l’autre : le déchiffrement parfois erroné par Flaubert de sa propre écriture, ses fréquentes sautes d’attention, le fait qu’il soit sujet à des accès de légère dyslexie[36], mais aussi la proximité phonique des deux formules et la conservation – en dépit de la faute – d’une thématique familiale. En tous cas, l’auteur n’est jamais revenu sur la corruption du titre, ce qui pose la question de son hypothétique correction dans les éditions critiques contemporaines[37] de Bouvard et Pécuchet.

27
Il n’en va pas de même pour l’erreur affectant le patronyme de la romancière anglaise : il est évident qu’elle doit être corrigée à l’instar de toutes les autres fautes d’orthographe commises par Flaubert. Ceci étant, dans le contexte particulier où le nom de « miss Opy » apparaît, la rectification n’est pas sans conséquence. Rappelons le passage en le citant tel qu’il a été édité dans l’édition originale référencée plus haut :

Elle [Mme Campan] recommande la scène d’Éliacin, les chœurs d’Esther, Jean-Baptiste Rousseau tout entier.
C’est un peu vieux. Quant aux romans, elle les prohibe, comme peignant le monde sous des couleurs trop favorables.
Cependant elle permet Clarisse Harlowe et le Père de famille par miss Opy. – Qui est-ce miss Opy ?
Ils ne découvrirent pas son nom dans la Biographie Michaud. Restait les contes de fées.

28
Ainsi, Bouvard et Pécuchet rejettent l’ouvrage de la romancière anglaise parce que leur « bible » ne connaît pas le nom de son auteur. En l’occurrence, il est tout à fait exact que la Biographie universelle (corps et supplément) ne consacre aucun article à une quelconque « miss Opy ». En revanche, une fois la faute d’orthographe corrigée, la censure opérée par les deux bonshommes à l’aune de l’ouvrage dirigé par Michaud n’est plus justifiée. En effet, si Amelia Opie n’a pas les honneurs d’une notice en propre, à son nom, elle est évoquée à la fin de l’article consacré à son époux, le peintre John Opie. Pour tout dire, plus que d’une évocation, on peut parler ici d’une expédition, voire d'une exécution : « Sa femme, Mme Opie, est l’auteur de plusieurs romans estimés » (t. 32, p. 21). Mais la mention existe… Après examen de la genèse du passage et en raison de la récurrence de ce type de fautes chez l’écrivain, on pense que Flaubert, induit en erreur par Mme Campan, a lui-même cherché, dans la Biographie universelle, le nom de la romancière anglaise, à une place dans l’ordre alphabétique où il ne pouvait le trouver. Concluant de bonne foi à son absence, il a reversé dans la fiction cette expérience personnelle d’échec qui lui offrait une occasion inespérée de « varier les tournures »[38] tout en réaffirmant le caractère décisif du dictionnaire de Michaud. Le but visé (illustrer l’inconséquence d’une prescription pédagogique) semble donc atteint quoique l’argument utilisé porte à faux – à l’insu de Flaubert.

La Biographie universelle, une forme-dictionnaire (trop) accueillante ?

29
Le romancier fait subir d’autres distorsions à la réalité, cette fois-ci assurément volontaires, lorsqu’il s’agit de prouver certains faits historiques dans la fiction en les plaçant sous l’égide de la Biographie universelle. Car, pour l’écrivain, la forme « dictionnaire » est accueillante par nature et donc susceptible de légitimer ou d’infirmer avec vraisemblance nombre d’assertions sujettes à caution que Flaubert a en fait vérifiées ailleurs. L’écrivain a particulièrement mis à profit cette utile faculté du dictionnaire biographique de Michaud dans un épisode du chapitre « Littérature ».

30
D’abord enthousiasmés par les romans historiques, les deux bonshommes s’en lassent bientôt à cause des nombreuses erreurs qu’ils y découvrent : « Pécuchet consultait la Biographie universelle – et il entreprit de réviser Dumas au point de vue de la science » (p. 192). D’après la formule employée, on est fondé à présumer que toutes les « bourdes » de Dumas qui vont être pointées, ainsi que celles de Scott par la suite, ont été découvertes à la lecture de l’ouvrage édité par Michaud. Or, il n’en est rien. Dans la genèse de ce passage[39], les ouvrages consultés par Pécuchet pour corriger les romans historiques « au point de vue de la science » sont plus nombreux que dans le texte final : la Biographie universelle est accompagnée « d’autres livres d’histoire ». Néanmoins, ni titre ni auteur ne sont jamais cités dans les brouillons. De plus, lorsque l’on cherche à retrouver dans la Biographie Michaud ce que Flaubert y fait découvrir à Pécuchet, on échoue, et cela pour plusieurs raisons.

31
D’abord, en ce qui concerne les romans de Walter Scott, Flaubert se sert tout simplement, pour dénoncer certaines des libertés prises par le romancier écossais avec l’histoire, des notes explicatives que ce dernier a lui-même ajoutées au texte dans l’ultime édition de ses œuvres. C’est le cas pour la mort de Louis de Bourbon dans Quentin Durward : « Le meurtre de l’évêque de Liège est avancé de quinze ans », déplore Pécuchet (p. 192-193). Or, dans l’édition du roman vraisemblablement utilisée par Flaubert[40], la scène évoquée par le personnage[41] se clôt par un appel de note qui renvoie, en fin de volume, à une note soulignant explicitement l’anachronisme :

On s’est écarté de l’histoire en assignant la date actuelle à l’assassinat de l’évêque de Liège, Louis de Bourbon. […] Ces événements se passaient en 1468, et l’évêque ne périt qu’en 1482. Dans les mois d’août et de septembre de cette année, Guillaume de La Marck, surnommé le Sanglier des Ardennes, conspira avec les Liégeois […]. L’Évêque fut amené devant ce chevalier félon, qui d’abord le frappa au visage, puis le tua de sa propre main. […]
Tel est le récit d’une scène tragique qui fit frissonner d’horreur tous les peuples contemporains. Le meurtre de l’évêque a été, dans ce roman, antidaté de quinze années, pour des motifs que le lecteur devinera facilement[42].

32
Flaubert n’a donc pas eu besoin d’aller chercher ailleurs que dans le roman lui-même les éléments d’une vérification historique que l’auteur lui a directement livrés en note. Ailleurs, c’est une introduction ajoutée par Scott quelques mois avant sa mort qui a fourni à Flaubert la matière des dénonciations de Pécuchet. Ainsi, en 1831, Scott admet en ouverture de Peveril du Pic :

J’aurais dû mentionner dans les précédentes éditions de ce roman que Charlotte de la Trémouille, comtesse de Derby, représentée comme catholique, était au [sic] fait une protestante française. Ma seule excuse pour avoir ainsi travesti la noble dame est dans le mot de Lucien : « Je parle d’accord avec le jeu. » L’auteur d’un ouvrage où il avoue que la fiction joue le principal rôle a la liberté d’introduire telle variation du fait actuel, que son plan l’exige ou qu’il croit propre à le faire réussir. La religion de la comtesse de Derby, durant le fameux complot papiste, me semble tomber dans cette catégorie. Si j’ai outrepassé les privilèges et les immunités d’un romancier, j’ai peur que cette infraction ne soit pas la seule ni la plus importante qu’on ait à me reprocher[43].

Cet écart assumé avec l’histoire concernant la confession de la comtesse de Derby appartenait à la liste des « bourdes » relevées par Pécuchet dans les brouillons du chapitre V : « Peveril du Pic : la Ctesse de Derby, Charlotte de la Tremouïlle était Huguenote tandis qu’il [Scott] / la représente catholique, afin de la faire tremper dans le complot / de Titus Oates » (g225-5, f° 529). Cet exemple a finalement été sacrifié mais il était sûrement directement issu de la préface auctoriale.

33
D’autres rectifications relèvent d’un traitement différent. Ainsi, en ce qui concerne la mort de Charles le Téméraire dans le roman éponyme de Scott, ni l’auteur ni le traducteur ne fournissent les informations qui permettent à Pécuchet d’affirmer que « la figure du Téméraire, quand on trouva son cadavre, n’exprimait aucune menace, puisque les loups l’avaient à demi dévorée » (p. 193). Au contraire, Scott cite longuement, dans une note de fin d’ouvrage, les Mémoires de Philippe de Comines qui, s’ils ne justifient pas son assertion (« l’air de férocité singulière qui animait ses traits pendant le combat contractait encore les traits de son visage »[44]), ne la contredisent pas non plus, mais sans évoquer pour autant un quelconque début de dévoration[45]. L’article « Charles le Téméraire » de la Biographie universelle ne peut pas non plus être la source de Pécuchet :

Son corps, couvert de sang et de boue, la tête prise dans les glaçons, ne fut retrouvé que deux jours après la bataille, et tellement défiguré qu’il resta quelque temps méconnaissable aux yeux de ses propres frères ; on le reconnut enfin à la longueur de sa barbe et de ses ongles qu’il avait laissé croître depuis la défaite de Morat, et à la cicatrice d’un coup d’épée reçu à la bataille de Montlhéri[46].

34
Flaubert a donc trouvé ailleurs l’indication selon laquelle le cadavre du Téméraire aurait été partiellement la proie des loups : vraisemblablement dans sa propre mémoire, nourrie dans son adolescence par les travaux de Barante et en particulier par l’Histoire des ducs de Bourgogne qu’il considérait alors comme « un chef d’œuvre d’histoire et de littérature »[47], et qu’il a lue avec passion. La découverte du corps du Téméraire y est évoquée en ces termes :

En dégageant cette tête de la glace où elle était prise, la peau s’enleva, les loups et les chiens avaient déjà commencé à dévorer l’autre joue ; en outre, on voyait qu’une grande blessure avait profondément fendu la tête depuis l’oreille jusqu’à la bouche.
En cet état ce corps était presque méconnaissable[48].

35
Cette évocation macabre a dû rester gravée dans la mémoire de Flaubert et il n’a vraisemblablement pas eu besoin de retourner à la source pour pointer et rectifier instantanément l’erreur du baronnet. En tous cas, on peut affirmer que la Biographie universelle n’est pour rien dans la correction des fautes historiques découvertes par Pécuchet dans les romans scottiens. Le dossier « Littérature - esthétique »[49], récemment mis au jour, le confirme. En effet, un feuillet intitulé « Walter Scott. Bévues historiques » et rédigé de la main de Flaubert comporte toutes les erreurs commises par le baronnet dans trois de ses romans (Quentin Durward, Charles le Téméraire et Peveril du Pic), telles qu’elles apparaissent dans la genèse du passage de Bouvard et Pécuchet. Or ce relevé de fautes accompagnées de leur correction ne semble pas avoir été recopié sur une source tierce. Flaubert l’a vraisemblablement composé, ouvrages en main, guidé par les annotations, les points d’exclamation et les traits en marge dont il avait dû orner ses exemplaires.

36
De même, en ce qui concerne les romans d’Alexandre Dumas, l’ouvrage de Michaud ne paraît pas être systématiquement à l’origine de l’information flaubertienne. Plusieurs pages documentaires[50] présentent des éléments dont l’écrivain s’est servi, d’une part pour rédiger l’épisode du cinquième chapitre, et d’autre part pour réunir des matériaux destinés au second volume de son roman. Les relations génétiques entre ces pages ne sont pas aisées à établir en raison de chevauchements et de manques vraisemblables. Néanmoins, le dossier « Littérature - esthétique » a mis au jour deux feuillets de notes qui viennent enrichir et éclairer la genèse de ce passage : l’un[51] comporte des notes prises sur La Reine Margot, prouvant la relecture effective par Flaubert de ce roman en vue de Bouvard et Pécuchet ; l’autre, des notes relevées sur trois tomes de L’Histoire de France par Henri Martin[52]. On savait déjà par la Correspondance que l’écrivain avait utilisé cet ouvrage. En effet, le [25 avril 1878], il écrit à Maxime Du Camp : « Peux-tu m’envoyer dans Henri Martin ce qui s’étend depuis la mort de François Ier jusqu’à l’avènement de Henri IV. / C’est p[ou]r vérifier les bêtises que je trouve dans les romans historiques sur le XVIe siècle. / Je tombe sur les bottes ! à force de lire des stupidités. »

37
Pour préparer l’épisode, l’écrivain semble donc avoir d’abord relu un certain nombre de romans dans lesquels, à la seule lumière de ses connaissances historiques personnelles, il a relevé des assertions contestables. Par exemple, dans ses notes prises sur La Reine Margot, il indique : « M[aî]tre René. les fameux gants que par ordre de Catherine, il avait préparés p[our] la Reine de / Navarre. ([p.] 226). » Dans le roman, Dumas fait alors[53] effectivement allusion à une légende à la fois rapportée et battue en brèche par la Biographie universelle : « On la crut [Jeanne d’Albret] empoisonnée avec une paire de gants qu’un Italien de la cour de Catherine de Médicis lui avait vendus, et que l’on supposait avoir été parfumés avec un mélange de poison subtil. Les gens de l’art qui ouvrirent son corps, n’y trouvèrent aucune trace de poison, et attribuèrent la véritable cause de sa mort à un abcès qui s’était formé au côté. »[54] Comme le déplore Pécuchet dans le texte dit définitif du roman : « les gants empoisonnés de Jeanne d’Albret » (p. 192) sont bien au nombre des « rengaines » dont regorgent les romans de Dumas.

38
Cependant, l’examen de la genèse du passage montre que Flaubert ne s’est pas contenté de consulter l’article de la Biographie Michaud – s’il l’a fait. Dans un brouillon apparaît en effet le nom d’un historien qui n’y est jamais cité : « Jeanne d’Albret. gants. Palma-Cayet » (g225-5, f° 528), formule elliptique développée ensuite par : « quand on sait que Palma-Cayet », puis corrigée en : « assertions qu’a démenti[es] Palma-Cayet » (g225-5, f° 529). Or, même si cette caution historique finit par disparaître au fil des réécritures, sa mention dans le cours de la genèse permet de confirmer l’utilisation par Flaubert du neuvième tome de L’Histoire de France par Henri Martin. En effet, dans les notes prises sur cet ouvrage sont consignées diverses précisions relatives à la mort de la reine de Navarre, dont l’intervention décisive de l’historien Palma-Cayet : « empoisonnement de Jeanne d’Albret, avec des gants / - nié par Palma-Cayet – qui dédie son livre à Henri IV (Chronologie / novennaire) on lui ouvrit le cœur[55] & le cerveau. elle était morte d’un apostume / aux poumons »[56]. La cause exacte du décès apparaît même, en marge d’un brouillon, sous une forme très proche de celle indiquée par Martin : « emphysème[57] aux poumons » (g225-5 f° 527).

39
Ainsi, pour des raisons propres à l’économie de son récit, Flaubert place sous l’autorité de la seule Biographie universelle des faits qu’il a en réalité vérifiés ailleurs, directement en lisant les notes dont certains auteurs accompagnent leur texte, ou dans des ouvrages de référence, comme L’Histoire de France par Henri Martin. Ces faits reçoivent donc une origine au moins partiellement fictive. Et quoique certains détails soient en complète contradiction avec la version délivrée par l’ouvrage de Michaud (comme dans le cas de la mort du Téméraire), ils auraient pu s’y trouver : la vraisemblance – en régime fictionnel – peut se substituer de manière satisfaisante à la vérité.

 

40
Au terme d’un ample parcours entre documentation et fiction – qu’on espère éclairant et que le lecteur pourrait présumer exhaustif, il reste à souligner que l’utilisation par Flaubert de la Biographie Michaud a peut-être connu d’autres développements ou d’autres régimes, et en tous cas d’autres manifestations. Mais on ne pourra s’en assurer que lorsque la genèse de toutes les œuvres aura suffisamment été analysée et surtout que d’importants dossiers de notes de lecture – aujourd’hui conservés dans des collections privées non localisées – auront été rendus accessibles aux chercheurs[58]. On pense en particulier aux dossiers « Astronomie. Histoire naturelle », « Géologie. Histoire naturelle. Faïences », « Archéologie celtique et histoire de la Gaule », et surtout aux deux dossiers intitulés : « Histoire ». Si l’on en croit le catalogue de la vente Franklin-Grout qui eut lieu en novembre 1931, l’un de ces deux dossiers, gros de 127 pages, est composé de « notes générales », mais aussi d’une « quantité d’anecdotes, [et] de remarques historiques » dont il serait étonnant qu’aucune n’ait de lien avec la Biographie universelle. Bien des choses restent donc encore à découvrir…

 

 

NOTES

[1] Titre complet : Biographie universelle, ancienne et moderne, ou Histoire par ordre alphabétique, de la vie publique et privée de tous les hommes qui se sont fait remarquer par leurs écrits, leurs actions, leurs talents, leurs vertus ou leurs crimes, ouvrage entièrement neuf rédigé par une Société de gens de lettres et de savants, édité par Louis-Gabriel Michaud, Paris, Michaud Frères, 1811-1828, 52 vol. in-8°. La « Partie mythologique » (vol. 53 à 55) a paru de 1832 à 1833, et le Supplément (vol. 56 à 85) de 1834 à 1862, soit 85 volumes au total. Tous les articles qui ont été identifiés comme ayant donné lieu à une prise de notes de la part de Flaubert sont directement accessibles dans la bibliothèque du site Les dossiers documentaires de Bouvard et Pécuchet, édition intégrale balisée en XML-TEI accompagnée d’un outil de production de « seconds volumes » possibles, sous la dir. de Stéphanie Dord-Crouslé, 2012-..., http://www.dossiers-flaubert.fr, ISSN 2495-9979. On accède à la fiche de la Biographie universelle en cliquant sur ce lien, puis sur le bouton « Afficher… » dans la rubrique « Arborescence » (la rapidité de l’affichage dépend de la qualité de la connexion). Pour mémoire, la logique éditoriale du site est exposée ici : Stéphanie Dord-Crouslé, Emmanuelle Morlock-Gerstenkorn et Raphaël Tournoy, « Nouveaux objets éditoriaux. Le site d’édition des dossiers documentaires de Bouvard et Pécuchet (Flaubert) » ; Les Cahiers du Numérique, n° 3-4/2011 « Empreintes de l’hypertexte. Rétrospective et évolution », sous la dir. de Caroline Angé, Paris, Lavoisier, 2012, p. 123-145 (librement disponible en ligne sur CAIRN).
[2] Pierre Larousse, Grand dictionnaire universel du XIXe siècle, Paris, Administration du grand dictionnaire universel, 1866, t. Ier, p. XLVIII-L.
[3] En effet, Larousse dénonce avec force un « zèle excessif pour les idées monarchiques et religieuses » caractéristique d’une « réaction aveugle contre le XVIIIe siècle et la Révolution » : « Tout ce qui concerne la Révolution est dans le sentiment qui dominait à cette époque : négation du droit, altération des faits, diffamation des hommes. Toute la philosophie de cette grande histoire se résumait alors, comme on le sait, dans cette théorie étrange qui faisait considérer l’ensemble de ces événements prodigieux comme une longue saturnale, une série de brigandages, et les acteurs comme de purs scélérats » (ibid.). Voir, plus loin, ce qui concerne Lignac.
[4] Voir l’inventaire après décès des biens de Gustave Flaubert, transcrit par Matthieu Desportes, en ligne sur le site du centre Flaubert de l’université Rouen-Normandie,
https://flaubert.univ-rouen.fr/.
[5] Voir l’inventaire après décès des biens d’Achille Cléophas Flaubert, transcrit par Hubert Hangard et vérifié par Claude Bouhier et Daniel Fauvel, en ligne sur le site des Amis de Flaubert et de Maupassant,
https://www.amis-flaubert-maupassant.fr/.
[6] En ouverture du 52e et dernier volume de la Biographie universelle, Michaud annonce l’ajout d’un Supplément au corps de l’ouvrage. Il explique les moyens mis en œuvre et les buts fixés à la poursuite de cette publication : « Depuis que les premiers volumes sont publiés, de grands événements ont rendu notre siècle un des plus féconds pour l’histoire ; enfin, une foule d’hommes célèbres en cessant de vivre sont tombés dans le domaine de la Biographie, lorsqu’il n’était plus temps de les y faire entrer : c’est une lacune à remplir. Occupé de cette pensée, dès le commencement, l’éditeur n’a pas cessé de recueillir des matériaux, et déjà ils sont classés et élaborés pour la plus grande partie. Mais ce Supplément si nécessaire, si positivement promis, est d’une trop grande importance pour qu’on ne lui donne pas les mêmes soins qu’au reste de l’ouvrage. Consacré surtout à l’histoire contemporaine, il doit être écrit avec toute l’exactitude, toute la franchise et le courage que l’on peut attendre d’écrivains indépendants. Fidèles à leur épigraphe, les auteurs de la Biographie universelle n’oublieront pas que si l’on doit des égards aux vivants, on ne doit aux morts que la vérité. / L’histoire contemporaine ne sera pas le seul but de ce Supplément ; on doit y insérer aussi des notices sur tous les personnages de quelque importance qui ont échappé aux premières recherches, et que l’on a découverts lorsqu’il n’était plus temps de les placer à leur ordre alphabétique. On y donnera également toutes celles que l’on découvrira plus tard, ou qui seront signalées par le zèle et l’obligeance des lecteurs. […] / Ce Supplément, ou Complément, qui sera aussi un Errata, donnera une nouvelle authenticité à toutes les pages du texte ; et les assertions ou les faits qu’on n’y aura pas rectifiés ou démentis devront par ce moyen être regardés comme à-peu-près incontestables et sans réplique. C’est ainsi qu’un ouvrage, que déjà l’on cite comme une autorité, qu’un ouvrage qui déjà est considéré comme indispensable pour tous les hommes qui cultivent les arts, les sciences et les lettres, acquerra un nouveau degré de certitude et d’authenticité ; enfin c’est ainsi que les auteurs de la Biographie universelle auront élevé un monument aussi utile que durable » (« Avis sur la publication de ce dernier volume », t. 52, 1828, p. X-XI).
[7] Alors que Balzac lui a consacré un article enthousiaste (voir Brigitte Grente-Mera, « Balzac et le mythe. À propos du “Supplément mythologique” de la “Biographie Michaud” », L’Année balzacienne, 2001/1 (n° 2), p. 169-183. DOI : 10.3917/balz.002.0169. URL :
https://www.cairn.info/revue-l-annee-balzacienne-2001-1-page-169.htm),
aucune note ou référence actuellement connue ne prouve non plus l’utilisation par Flaubert de la Partie mythologique, ou Histoire, par ordre alphabétique, des personnages des temps héroïques et des divinités grecques, italiques, égyptiennes, hindoues, japonaises, scandinaves, celtes, mexicaines, etc. (t. 53 à 55), y compris pour la documentation des Tentations, de Salammbô ou d’Hérodias. D’après l’éditeur, « si la mythologie doit être distinguée de l’histoire, il n’en faut pas conclure qu’elle ne puisse, traitée séparément, marcher à sa suite. Nous croyons au contraire qu’elle en est un appendice nécessaire, surtout en la considérant sous un point de vue plus élevé qu’on ne l’a fait jusqu’à nos jours » (« Avertissement », t. 53, 1832, p. I).
[8] La Correspondance de Flaubert est citée d’après l’édition électronique procurée par Yvan Leclerc et Danielle Girard, Centre Flaubert, 2017-…, https://flaubert.univ-rouen.fr/correspondance/edition/.
[9] Cette citation apparaît dans les dossiers documentaires de Bouvard et Pécuchet sur une page destinée au second volume du roman.
[10] Voir le début de l’« Avis de l’éditeur et principal rédacteur » : « Enfin nous touchons au terme de nos travaux ; et, après un demi-siècle de labeurs sans relâche, il nous sera peut-être aussi permis de dire : Exegi monumentum » (t. 77, 1845, np).
[11] Les carnets de travail sont conservés à la Bibliothèque historique de la Ville de Paris et sont disponibles en ligne sur Gallica. Nous proposons nos propres transcriptions des pages auxquelles un lien renvoie.
[12] Ici, vraisemblable lapsus de Flaubert : « 532 » mis pour « 552 ».
[13] On renvoie par ce lien aux Manuscrits de Bouvard et Pécuchet. Édition électronique du manuscrit intégral de Bouvard et Pécuchet, premier volume, Centre Flaubert, 2013,
http://flaubert.univ-rouen.fr/bouvard_et_pecuchet.
[14] Bouvard et Pécuchet, avec des fragments du « second volume » dont le Dictionnaire des idées reçues, éd. établie et annotée par Stéphanie Dord-Crouslé avec un dossier critique, Paris, Flammarion, « GF » 1464, 2011, p. 141-144. On renverra dorénavant directement aux pages de cette édition.
[15] « Ils avaient été sur les rives de l’Orne, choisir des granits, les avaient cassés, numérotés, rapportés eux-mêmes dans une charrette, puis avaient joint les morceaux avec du ciment, en les accumulant les uns par-dessus les autres ; et au milieu du gazon se dressait un rocher, pareil à une gigantesque pomme de terre » (p. 93).
[16] Marie-Jeanne Durry et Jean Bruneau, « Lectures de Flaubert et de Bouvard et Pécuchet (liste inédite) », Rivista di Letterature moderne e comparate, vol. 15, fasc. 1, mars 1962, p. 5-45.
[17] Dans la mesure où l’investigation présente concernera essentiellement ce premier volume des dossiers documentaires (ms g226-1), les folios cités sans autre précision de cote dans cet article y renverront.
[18] La première colonne du tableau indique la cote du folio assortie d’un lien vers l’image et sa transcription sur le site d’édition des dossiers. La seconde colonne reprend les lettres alphabétiques inscrites par Flaubert en tête de ses pages tandis que le signe de l’ensemble vide (Ø) manifeste l’absence de toute indication. Enfin, la troisième colonne récapitule les tomes du Supplément dans lesquels l’écrivain a relevé ses notes. Cliquer sur la flèche qui ouvre chaque champ permet d’accéder directement à la page du site (« Métadonnées ») où l’ensemble des références bibliographiques exactes sont listées.
[19] Sur le site d’édition des dossiers documentaires de Bouvard et Pécuchet, on peut parcourir ces pages de notes de lecture dans leur continuité restituée (hors lacunes) en suivant ces liens : ici, pour la transcription diplomatique, et , pour la transcription normalisée.

[20] Sur les pages de notes, tous ces titres sont recouverts de croisillons : ce type de rature spécifique paraît signifier que l’ouvrage a été exploité par Flaubert. Si l’Essai sur le beau du P. André (f° 226v°) ne présente pas ces croisillons alors qu’il a été lu et pris en note, cela s’explique vraisemblablement par le fait que l’écrivain a retrouvé ce titre dans d’autres circonstances et qu’il l’a lu beaucoup plus tardivement (en 1878).
[21] Il s’agit d’une dissertation littéraire qui répond au sujet proposé par l’Académie en 1770 : « déterminer dans les principes du goût ce qui appartient à la nature, et ce qui appartient à l’opinion, pour en conclure jusqu’à quel point un homme de génie doit s’accommoder au goût de son siècle et de sa nation » (Précis analytique des travaux de l’Académie de Rouen, t. IV, p. 242-243). Cette collection fait partie de la bibliothèque d’Homais dans les brouillons de Madame Bovary (Les manuscrits de Madame Bovary, Centre Flaubert, 2009, https://www.bovary.fr ; ici : g223-2 f° 65).
[22] Outre l’article de Gourdin, la lettre sollicite aussi deux œuvres de Licquet que Flaubert a découvertes, au moins pour l’une d’entre elles, dans le Supplément de la Biographie Michaud (f° 225) mais qui ont, quant à elles, été lues, prises en note et utilisées, en vue du premier volume du roman, pour la biographie du duc d’Angoulême, et recyclées, dans le second volume, sous la rubrique « Littérature politique, poésie » (g226-7 f° 21).
[23] Les correspondances se lisent clairement lorsqu’on consulte la vue dédiée aux métadonnées bibliographiques sur le site d’édition des dossiers : en cliquant sur une citation à laquelle est accolée la mention « 2 occurrences », on peut vérifier que le même fragment se trouve à la fois dans une note de lecture et dans une « note de notes », et localiser ces deux occurrences dans le corpus.
[24] Ms gg10 f° 43v°. Son intérêt pour le théâtre révolutionnaire était alors tellement vif que Flaubert a relevé deux fois le titre d’une même pièce (La Réunion du dix août, ou l’Inauguration de la République française), à la consultation de la notice de chacun de ses deux auteurs : Bouquier (f° 255) et Moline (f° 227).
[25] Principes de théologie mystique, Paris, L. Hervé, 1866, p. 382.
[26] Sur les rapports de Flaubert et de Bossuet, voir Stéphanie Dord-Crouslé : « Le Bossuet de Flaubert ou la dialectique de l’aigle et de l’oie », Revue Bossuet, 2015, n° 6 - Réceptions de Bossuet au XIXe siècle, p. 85-102 [disponible sur le site des Classiques Garnier et sur HAL-SHS].
[27] Ces notes (f° 52 et 52v°) font partie du dossier « Littérature - esthétique » qui sera bientôt consultable sur le site d’édition des dossiers documentaires de Bouvard et Pécuchet. Pour la composition et l’histoire de ce dossier aujourd’hui conservé à la BnF sous la cote NAF 28825, voir Stéphanie Dord-Crouslé : « Un dossier flaubertien mal connu : les notes pour le chapitre “Littérature” de Bouvard et Pécuchet », Histoires littéraires, n° 24, 2005, p. 119-135 [disponible sur HAL-SHS].
[28] Par exemple, un article de Ginguené portant sur le littérateur vénitien du XVIIIe siècle Gaspard Gozzi (Biographie universelle, t. 18, 1817, p. 225-230) est longuement cité et dûment référencé à propos d’un ordre littéraire burlesque (Curiosités littéraires, Paris, Paulin, 1845, p. 377-379).
[29] Ibid., p. 224-225.
[30] On a eu l’occasion de le montrer pour le passage concernant le saint-simonisme dans le chapitre « Politique ». Voir Stéphanie Dord-Crouslé : « Saint-Simon, Bouvard et Pécuchet : représentation d’une idéologie » ; Études saint-simoniennes, sous la dir. de Philippe Régnier, Lyon, Presses universitaires de Lyon, 2002, p. 177-195 [disponible sur HAL-SHS] ; et Stéphanie Dord-Crouslé : « “Donner comme vraies des indications bibliographiques fausses” : construction concertée et glissements incontrôlés dans Bouvard et Pécuchet », Revue Flaubert, n° 15, 2017 | Bouvard et Pécuchet, roman et savoirs : l’édition électronique intégrale des manuscrits. Colloque de Rouen, 7-9 mars 2013. Numéro réuni par Yvan Leclerc,
https://flaubert.univ-rouen.fr/revue/article.php?id=209.
[31] Henriette Campan, De l’Éducation, suivi des Conseils aux jeunes filles, d’un théâtre pour les jeunes personnes et de quelques essais de morale, ouvrage mis en ordre et publié avec une introduction par M. F. Barrière, Paris, Baudouin frères, 1824, t. I, p. 214-215.
[32] Manuscrit définitif, g224, f° 281.
[33] Voir l’édition préoriginale : La Nouvelle Revue, avril 1881, p. 159 ; l’édition originale : Paris, Lemerre, 1881, p. 378 ; et les deux premières éditions du roman dans le cadre des Œuvres complètes : Paris, Quantin, 1885, t. 7, p. 392, et Paris, Conard, 1910, t. 1, p. 375.
[34] Commentaire de « Bouvard et Pécuchet », Napoli, Liguori, 1973, p. 117-118.
[35] Brouillons, g225-9, f° 1175.
[36] Voir l’aspect caractéristique de certains lapsus relevés dans les dossiers documentaires de Bouvard et Pécuchet.
[37] Pierre-Marc de Biasi a corrigé (Bouvard et Pécuchet, Paris, Librairie générale française, « Le livre de poche classique », 1999, p. 398) ; je me suis abstenue (p. 380).
[38] « Le difficile dans un sujet pareil c’est de varier les tournures », écrit Flaubert à sa nièce Caroline, le [15 octobre 1874] alors qu’il commence la rédaction de Bouvard et Pécuchet.
[39] La genèse rédactionnelle du passage est accessible sur le site Les manuscrits de Bouvard et Pécuchet.
[40] La bibliothèque patrimoniale de Flaubert conservée à Canteleu comporte une édition en 32 volumes des Œuvres de Walter Scott, traduites de l’anglais par Auguste-Jean-Baptiste Defauconpret, Paris, Furne, 1830-1832. Néanmoins, l’écrivain ne s’est vraisemblablement pas servi de cette édition pour préparer l’épisode des romans historiques dans la mesure où les faits relevés font tous partie d’un paratexte qui n’y figure pas.
[41] Quentin Durward, dans les Œuvres de Walter Scott, traduction de Defauconpret, avec les préfaces, introductions et notes de la dernière édition d’Édimbourg, et des notes nouvelles par M. Amédée Pichot, Paris, Furne, Gosselin et Perrotin, 1835, t. 15, p. 303.
[42] Ibid., p. 505.
[43] Peveril du Pic, op. cit., t. 14, p. 4.
[44] Charles le Téméraire, op. cit., t. 23, p. 507.
[45] « Un monsieur Claude de Bausmont, capitaine du château de Dier-en-Loraine [sic], tua le duc de Bourgogne. Voyant son armée en déroute, il monta un cheval très agile, et s’efforçant de traverser une petite rivière à la nage pour se sauver, son cheval tomba et le renversa sous lui : le duc cria mercy à ce gentilhomme qui estoit à sa poursuite, mais lui étant sourd et ne l’entendant pas, le tua et le dépouilla sur-le-champ, sans savoir qui il étoit, et le laissa nu dans un fossé où son corps fut trouvé le lendemain après la bataille, lequel le duc de Loraine (à son éternel honneur), fit enterrer avec une grande pompe dans l’église de Saint-George [sic] à Nancy, lui-même et toute sa noblesse assistant en grand deuil aux funérailles » (ibid., « Notes », p. 520).
[46] Biographie universelle, t. 8, p. 137. On va voir plus loin que Flaubert s’est servi de L’Histoire de France par Henri Martin dans son travail de vérification historique. Précisons donc d’emblée que lui non plus ne mentionne l’intervention d’aucun loup : « […] on trouva, à demi enfoncé dans la vase glacée du ruisseau qui forme cet étang, un cadavre dépouillé et mutilé, qui avait la tête fendue de l’oreille à la bouche, et le tronc et les cuisses traversés de grands coups de lance : ce corps fut reconnu pour celui de Charles le Téméraire » (Histoire de France depuis les temps les plus reculés jusqu’en 1789, 4e éd., Paris, Furne, 1856, t. VII, p. 116).
[47] Lettre à Ernest Chevalier du 12 juillet 1835.
[48] Histoire des ducs de Bourgogne, 7e éd., Paris, Le Normant, Garnier frères, 1854, t. X, p. 434.
[49] À propos de ce dossier, voir la note 26. Il s’agit ici du f° 79 dont la transcription sera bientôt accessible sur le site d’édition des dossiers documentaires de Bouvard et Pécuchet.
[50] Voir en particulier g226-4, f° 3 et 3v°, g226-8, f° 22 et 22v° et Carnet 6, f° 94. Pour le lien vers la genèse rédactionnelle du passage, voir la note 38.
[51] À propos de ce dossier, voir la note 26. Il s’agit ici des f° 61 et 61v°.
[52] Ibid., f° 77 et 77v°.
[53] « Et Catherine accompagna ces derniers mots d’un soupir qui fit frissonner René, car il lui rappelait les fameux gants que, par ordre de Catherine, il avait préparés pour la reine de Navarre » (La Reine Margot, Nouvelle éd., Paris, M. Lévy frères, 1860, t. 1, p. 226).
[54] Article « Jeanne d’Albret », Biographie universelle, t. 21, p. 491.
[55] Ici, vraisemblable lapsus de Flaubert : « cœur » mis pour « corps ».
[56] Voir le f° 77v° à paraître. Le texte originel de Henri Martin se présente ainsi : « À la douleur des huguenots se mêlèrent des soupçons sinistres : autour du lit de mort de la reine de Navarre, on parlait de poison ; l’on accusait la reine mère ; on rappelait l’assassinat du prince de Condé, la fin mystérieuse de d’Andelot, […]. Depuis, les historiens huguenots ont imputé le crime prétendu au parfumeur italien de la reine mère, qui aurait vendu à Jeanne des gants et d’autres objets imprégnés d’un venin subtil. Ils affirment, et de Thou, après eux, qu’on ouvrit le corps de Jeanne pour dissiper les soupçons, mais qu’on se garda bien de toucher au cerveau, où “étoit le mal”, l’empoisonnement s’étant opéré par l’odorat. […] Néanmoins, un autre historien, Palma-Cayet, qui avait été sous-précepteur du prince de Navarre et qui dédie son livre [en note : « Palma-Cayet, Chronologie novennaire, p. 91 »] à ce prince, devenu le roi Henri IV, nie l’empoisonnement avec des détails tellement précis, qu’on ne peut guère repousser son témoignage : il assure que le chirurgien de la feue reine lui ouvrit non-seulement le corps, mais le cerveau, en présence de son médecin et de plusieurs officiers de sa maison, lesquels vivaient encore au moment où lui Cayet écrivait ; qu’il fut constaté que la reine était morte d’un “apostume aux poumons”. Les historiens même qui parlent de poison reconnaissent l’existence de la maladie de poitrine » (Histoire de France depuis les temps les plus reculés jusqu’en 1789, op. cit., 1857, t. IX, p. 297-298). Pour préparer l’épisode des romans historiques, Flaubert a aussi lu ou relu le volume des Études philosophiques de Balzac intitulé Sur Catherine de Médicis. Dans ses notes (voir le f° 68 à paraître), il relève l’affirmation de Balzac selon laquelle René, le parfumeur florentin, « fut accusé d’avoir empoisonné Jeanne d’Albret, mère de Henri IV, laquelle fut ensevelie sans que sa tête eût été ouverte malgré l’ordre formel de Charles IX, dit un contemporain » (Sur Catherine de Médicis, Œuvres complètes, Paris, Michel Lévy frères, 1864, t. 37, p. 269). Flaubert ajoute à la suite ce commentaire : « Palma-Cayet dit le contraire. »
[57] Pour le fils et le frère d’un médecin, « emphysème » est un synonyme courant du terme « apostume » employé par Palma-Cayet (voir la note précédente).
[58] Voir Stéphanie Dord-Crouslé : « La “BP-sphère”. Inventaire raisonné des pièces du dossier de genèse de Bouvard et Pécuchet » ; Bouvard et Pécuchet : archives et interprétation (actes du colloque de Paris, 21-23 mars 2013), sous la dir. d’Anne Herschberg Pierrot et Jacques Neefs, Nantes, Éditions nouvelles Cécile Defaut, 2014, p. 25-46. L’ensemble des dossiers et des documents appartenant à la genèse du dernier roman de Flaubert ont été référencés et décrits. Voir Stéphanie Dord-Crouslé : « Le dossier de genèse de Bouvard et Pécuchet », comportant un « Inventaire des pièces du dossier de genèse », des reconstitutions conjecturales des listes de titres pris en note dans les dossiers « Archéologie celtique et histoire de la Gaule », « Astronomie et Histoire naturelle », « Géologie, Histoire naturelle et Faïences » et « Histoire », et la liste des titres pris en note dans le dossier « Littérature – Esthétique », en ligne sur le site du Centre Flaubert de l’université de Rouen, mai 2013 [travail mis à jour en avril 2019].


Mentions légales