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Sommaire Revue n° 19
Revue Flaubert, n° 19, 2021 | Flaubert, le Dictionnaire et les dictionnaires
Numéro dirigé par Biagio Magaudda

L’Éducation sentimentale : les dictionnaires contre Maxime Du Camp

Éric Le Calvez
Professeur à Georgia State University (Atlanta, USA)
Voir [Résumé]

1
Flaubert achève L’Éducation sentimentale le 16 mai 1869 à « 5 heures moins 4 minutes »[1] du matin. Louis Bouilhet (son accoucheur littéraire, selon son expression[2]) étant très malade – il décédera le 18 juillet – c’est Maxime Du Camp qui, en juin 1869, se charge de la relecture du manuscrit du roman (il lit en fait celui du copiste[3], se plaignant plusieurs fois de la mauvaise qualité de la copie). Il envoie ensuite à son auteur douze pages de remarques (elles se trouvent reliées à la fin du manuscrit autographe[4], conservé à la Bibliothèque historique de la Ville de Paris sous la cote Rés. Ms 98, fos 486-497) à propos desquelles Flaubert écrit, à la fin de la liste : « 251 remarques, j’en ai envoyé promener 87 » (fo 497)[5]. Elles concernent des faits historiques[6], ou des détails réalistes[7], ainsi que des reproches à propos de la langue, du style et de la grammaire ; très souvent, Flaubert s’oppose à son ami en faisant des annotations sur ces mêmes folios. On va ici s’attarder sur les articles des dictionnaires qui aident Flaubert à se prouver qu’il a raison contre Du Camp (notamment quand ils citent les classiques). Flaubert a utilisé en particulier le Dictionnaire de l’Académie française[8], le Littré[9] ainsi que le Dictionnaire des dictionnaires[10], de manière qui n’est pas toujours exactement fidèle, on va le voir.

Flaubert a recopié sur plusieurs folios toutes les remarques de Du Camp pour lesquelles il utilise un dictionnaire afin de se justifier, sauf une, et c’est par elle que nous allons commencer (ces folios ont aussi été reliés dans la copie autographe, juste avant les remarques de Du Camp). Sur le folio 15 du manuscrit des copistes, on trouve : « En 1833, d’après l’invitation de Mr le Président », expression que Du Camp n’aime pas. Il écrit en effet : « D’après l’invitation – mets sur l’invitation – D’après est indécis et peu à sa place – d’après l’indication – d’après le cancan – sur l’ordre – sur l’injonction – La différence est notable – » (fo 486) et Flaubert réplique dans l’interligne : « Faux v. Littré Massillon) ». Si l’on consulte le Littré on peut y lire, à l’entrée « Après » : « D’après, en conséquence de, conformément à. D’après le testament. D’après l’avis du conseil. D’après son extrême bonté, je suis convaincu… D’après votre ordre », avec la citation de Massillon : « Je ne peins le monde que d’après votre cœur »[11]. Il est possible que Flaubert ait douté un moment car on peut voir sur la copie des copistes un « sur » au-dessus de la préposition après ; néanmoins il n’apportera pas de changement à son texte[12] et le « sur » est raturé.

Il y a aussi une remarque de Du Camp que Flaubert a bien recopiée mais pour laquelle il n’indique aucun dictionnaire. Pourtant, il est évident, par analogie, que c’est Littré qui l’a cautionné. Sur le manuscrit des copistes, on peut lire à propos de l’invitation des Dambreuse (juste avant l’épisode de Saint-Cloud) que Deslauriers « écrivit une acceptation à la troisième personne » (fo 117). Du Camp n’apprécie pas du tout cette acceptation : « acceptation ne veut pas dire qu’il acceptait l’invitation – c’est un mot technique et très défini dans le sens d’endosser une lettre de change » (fo 488). Dans la marge, Flaubert écrit « Faux », invoque « Pascal – Massillon » et recopie l’ensemble sur le folio 480 : « acceptation. “c’est un mot très défini dans le sens d’endosser une lettre de change.” Pascal – Massillon – ». Littré définit le terme ainsi (c’est d’ailleurs le premier sens qu’il lui donne) : « Action d’accepter », et cite donc, entre autres, Pascal : « L’acceptation que Dieu fait du sacrifice » et Massillon : « Elle [la prière] peut devenir même plus agréable au Seigneur par l’acceptation même des peines que vous y souffrez », tout en ajoutant, comme second sens possible, que « En termes de banque, acceptation d’une lettre de change, promesse de la payer à son échéance »[13]  ; c’est donc bien Flaubert – et non Du Camp – qui a raison[14].

« Faits faussement reprochés »

2
Dans la rubrique des faits faussement reprochés, Flaubert a noté deux remarques de Du Camp auxquelles il associe une fois encore le Littré.

La première est relative à ce qui serait apparemment, selon Du Camp, un anachronisme (mais Du Camp n’explicite pas davantage sa remarque) : « une Dépêche en 1847 – de Saintonge ! » (fo 492) ; Flaubert avait bien écrit, après la scène du dîner offert par Cisy à la Maison d’or (et qui occasionnera la fameuse scène de duel qui a tant irrité Du Camp) : « L’excellent homme était retourné en Saintonge, sur une dépêche lui apprenant l’indisposition d’une de ses filles » (fo 333), et quand il recopie la remarque de Du Camp sur le folio 483 Flaubert note : « 334 [sic, pour 333] une dépêche en 1847 – de Saintonge v. Littré exempl » (mis pour exemples) et effectivement, quand on se reporte à Littré, on peut y lire des exemples qui font remonter l’usage des dépêches au XVIe siècle[15]  ; Flaubert n’a donc pas tort de maintenir sa phrase telle quelle (voir la version définitive p. 315).

L’autre cas est cependant un peu plus problématique. À propos des faïences, Du Camp écrit : « majoliques et faënzas c’est la même chose » (fo 491), là où Flaubert avait indiqué, sur les recherches d’Arnoux, qu’il avait voulu « faire des majoliques, des faënza, de l’Étrusque, de l’oriental » (fo 281) ; et il faut noter là encore que Flaubert semble avoir douté puisqu’il a raturé sur le manuscrit des copistes « des faënza » avant de rajouter le terme dans l’interligne, sans doute après vérification. Toutefois, s’il écrit dans les faits faussement reprochés : « 281. Majolique α faënza c’est la même chose. non. Littré » (fo 483), on constate si l’on se reporte au Littré qu’il y a bien dans le dictionnaire une entrée pour les majoliques mais aucune pour les faënza : « Nom attribué, dans le commerce de curiosités, à toutes les faïences anciennes italiennes et espagnoles. On écrit et prononce souvent maïolique », avec une notice étymologique : « Ital. majolica et majorica, de l’île de Majorque (voir sur les monnaies du XIIIe au XVIIIe siècles : rex Majoricarum), où cette faïence fut d’abord manufacturée »[16]. Les deux noms de faïences coexistent bien dans la version définitive[17], mais ce n’est donc pas Littré qui a pu justifier le maintien des faënza, quoi qu’en dise Flaubert.

« Style »

3
Toutes les autres remarques de Du Camp que Flaubert a recopiées ont été regroupées sur quatre folios (fos 479-482) intitulés « Style » ; nous allons nous y attarder maintenant, en considérant d’abord celles qu’il n’accepte pas (c’est le cas la plupart du temps) pour revenir ensuite sur celles, bien plus rares, qui le poussent à changer son texte, en particulier lorsque le dictionnaire est plutôt du côté de Du Camp.

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Du Camp n’apprécie pas du tout la « consommation » que Pellerin oublie de payer[18], écrivant à propos du folio 58 du manuscrit des copistes (où la ponctuation est d’ailleurs différente) : « Consommation – ce mot revient plusieurs fois ; mets-le, tant que tu veux, dans la bouche des garçons de café ; mais toi, écrivain, ne l’emploie jamais dans ce sens-là – » (fo 487). Quand il recopie la remarque, Flaubert note : « “revient plusieurs fois”. il ne revient que 2 fois » et ajoute : « voy. Littré » (fo 480). Littré énumère les différents sens possible du terme, et celui qu’utilise Flaubert est bien correct, sans être désigné comme populaire (quatrième sens possible, le premier étant « Achèvement, accomplissement ») : « Ce qu’on a bu ou mangé dans un café. Payer, jouer la consommation. On dit aussi : Allons dans ce café, la consommation y est bonne »[19]. C’est donc là encore Flaubert qui a raison.

La remarque suivante montre bien que Flaubert tient à certaines images pour produire un effet de style. Il s’agit de la « poitrine ouverte » de Frédéric quand il sort du premier dîner chez les Arnoux et parcourt Paris la nuit, en proie à sa nouvelle émotion, à la fin du quatrième chapitre : « Il s’était arrêté au milieu du pont Neuf ; et tête nue, poitrine ouverte, il aspirait l’air » (fo 71 du manuscrit des copistes ; l’expression est maintenue dans la version définitive avec, là encore, une ponctuation différente, voir p. 103). Du Camp remarque : « Poitrine ouverte – tu as voulu dire découverte – ouverte dépasse ton but et fait une image impossible » (fo 487). Dans la marge, Flaubert note : « G. Dandin L’Avare » (qu’il rature)[20], puis indique : « Corneille Littré » et, quand il recopie cette remarque, il écrit seulement : « 71. poitrine ouverte. Littré. Corneille » (fo 480). Quand on se reporte au Littré, on peut voir qu’il y a une petite altération. L’une des définitions que donne Littré à l’entrée « Ouvert -erte » correspond bien à l’image de Flaubert (huitième sens possible) : « Dont le vêtement a été ôté » mais la citation du Cid diffère de l’image de Flaubert et est d’ailleurs bien plus impossible que la sienne (« Je vais lui présenter mon estomac ouvert »)[21], ce qui justifie sans doute son maintien.

L’adjectif « indisposée », à propos de Marthe, la fille de Mme Arnoux, déplaît également beaucoup à Du Camp, qui à propos du folio 168 du manuscrit des copistes[22], conseille Flaubert de la sorte : « ne mets pas indisposée qui est ridicule et a tant d’acceptions différentes ; si tu ne veux mettre malade, mets souffrante » (fo 489), alors que Flaubert avait déjà utilisé l’adjectif pour Mme Arnoux dans la même phrase (« car sa fille était indisposée, elle-même souffrante »). Flaubert note dans la marge : « Académie » et détaille davantage sa réponse à Du Camp sur l’un des folios des remarques copiées : « 168. indisposée. pr souffrante malade (Académie) » (fo 480), se référant à cet article du Dictionnaire de l’Académie française : « Qui a une légère incommodité, qui a quelque altération dans sa santé. Un tel est indisposé. Ils sont tous indisposés dans cette maison. Il y a huit jours que je me sens indisposé »[23]. La définition montre bien que le terme n’est pas exactement synonyme de malade et donc que Flaubert est en droit de le maintenir, tout ridicule qu’il soit aux yeux de Du Camp (et notons au passage que le dictionnaire n’indique pas d’« acceptions différentes »).

Ce même dictionnaire est invoqué pour justifier l’adjectif « rare » à propos de Mme Dambreuse lors d’une visite de Frédéric : « Elle se plaignit de ses rares visites, trouva moyen de dire quelque chose » (fo 232 du manuscrit des copistes et maintenu dans la version définitive ; voir p. 232). Du Camp déclare : « tu veux dire la rareté de ses visites ; ses rares visites signifient tout autre chose » (fo 490) et Flaubert écrit cette expression curieuse, dans la marge : « barbe rare ». Il faut se reporter au folio où les remarques de Du Camp sont copiées pour en saisir la signification : « 232. barbe rare “p. rareté de ses visites” dans le sens de barbe rare (Academ) » (fo 481), et le Dictionnaire de l’académie indique qu’une fois encore c’est Flaubert qui a raison, et l’on y retrouve d’ailleurs son expression à l’entrée « Rare » : « RARE signifie quelquefois, Clair-semé. Il a la barbe rare. À peine voit-on sur ces rochers quelques herbes rares et desséchées » (c’est d’ailleurs le premier sens du terme)[24]. Il faut de plus souligner que la répétition de la préposition de, dans l’expression proposée par Du Camp, aurait fort probablement gêné Flaubert. 

L’échafaud « aboli » est également décrié par Du Camp, à propos de la grande scène du dîner chez les Dambreuse (second chapitre de la troisième partie) : « Nonancourt regretta même que l’échafaud politique fût aboli », p. 454 (voir le folio 516 du manuscrit des copistes, où l’accent pour marquer le subjonctif manque), et Du Camp écrit : « 516. échafaud aboli – mets ça entre guillemets, car c’est drôle dans la bouche d’un Bourgeois ; mais sous ta plume, non, on abolit une peine, mais abolir un échafaud, c’est raide » (fo 494). Flaubert ne fait ici aucune remarque, mais sur le folio où il recopie le commentaire, il indique : « 516. echafaud aboli “abolir un echafaud, c’est raide” Littré. Racine. Rabelais » (fo 481). Selon Littré, auquel se réfère Flaubert, on abolit un « usage », des « termes », une « loi », les « actes » d’un gouvernement (entrées « Aboli » et « Abolir »), et il est notable que parmi la quantité de citations qu’il donne, Flaubert ne choisisse que deux classiques, Racine (« Ses honneurs abolis, son palais déserté / Sont autant de liens qui retiennent Junie », Britannicus) et Rabelais (« Les pierres moyennant lesquelles Deucalion et Pyrrha restituoient le genre humain aboly par le déluge », Pantagruel)[25]. Dans ce cas aussi, on peut considérer que l’échafaud est un usage qui peut être « aboli », même si Du Camp n’en croit rien, et donc accepter l’expression flaubertienne.

5
Sur le même folio, Du Camp suggère, à propos de l’expression « on souhaitait l’être des vainqueurs »[26] (voir le folio 521 de la copie des copistes) : « on souhaitait de l’être des vainqueurs » (fo 494), et Flaubert réplique dans la marge : « Académie ». Sur le folio où les remarques de Du Camp sont recopiées, on trouve : « 521. on souhaitait de l’être des vainq » et une référence au Dictionnaire de l’Académie : « Acad : “je souhaite pouvoir vous obliger” » (fo 481) ; et quand le verbe a le sens de désirer, le dictionnaire cite bien les exemples suivants, dont celui que Flaubert recopie pour lui-même : « Souhaiter ardemment. Souhaiter avec passion. Souhaiter la santé, les richesses. Souhaiter toutes sortes de prospérités à quelqu’un. Souhaiter d’avoir un emploi. Je souhaiterais pouvoir vous obliger. Nous ne souhaitons rien tant que de vous satisfaire. Il serait à souhaiter que... Vous avez été fort souhaité dans cette réunion »[27]  ; s’il y a bien des exemples où la préposition de est employée (comme pour « Souhaiter d’avoir un emploi »), on constate que dans les autres exemples elle en est absente, ce qui justifie sans doute le choix que fait Flaubert de ne pas suivre la proposition de Du Camp.

Le mot « délot » ne convient pas non plus, selon Du Camp (à propos du folio 594 du manuscrit des copistes : « l’autre portant un faux-col et des sous-pieds très tendus, avec un délot de taffetas noir à l’index » – écrit sans accent ; voir p. 510), qui conseille à Flaubert de le vérifier : « vérifie Delot, je crois le mot de pur patois » (fo 496). Même si Flaubert écrit « non » dans la marge, il le recopie sur le folio 481 et note : « delot très français de dé ». Il s’agit d’un doigtier, mais Flaubert déforme un peu le sens que lui donne Littré, car le dictionnaire souligne qu’il s’agit d’un « Terme de marine » ainsi défini : « garniture de cuir pour le petit doigt, à l’usage des calfats », tandis que son étymologie indique bien qu’il provient de  : « Diminutif de l’ancien français, deel, dé à coudre »[28].

Enfin, Du Camp semble ne pas savoir que « chagrin » peut bel et bien être un adjectif. À propos du folio 603 du manuscrit des copistes qui mentionne l’humeur de Dussardier après que la Vatnaz veut faire poursuivre Rosanette (« Dussardier en fut chagrin, à cause de son ami » ; voir p. 516), il note : « Crois-tu que chagrin puisse être employé à la place de triste ? je ne le pense pas » mais Flaubert réplique dans la marge une fois encore « Faux », et ajoute : « Sévigné Labruyère », sans indiquer sa source cette fois (fo 496). Il le fait cependant sur le folio où il recopie le terme, écrivant : « adj. Littré » (fo 481), et le dictionnaire définit ainsi l’adjectif chagrin : « Qui a du déplaisir, soit par une affliction actuelle, soit par une humeur habituelle », et cite en effet Sévigné (« Je voudrais qu’il ne fût point chagrin contre vous tous ») et La Bruyère (« Tel a vécu pendant toute sa vie chagrin, emporté, avare »), parmi d’autres exemples possibles[29].

Changements minimaux

Dans deux cas seulement, Flaubert accepte la remarque de Du Camp et modifie son texte. Le premier est sans aucun doute à attribuer à une erreur de grammaire. À propos du folio 147 du manuscrit des copistes, Du Camp souligne « il avait tombé » et écrit « il était tombé de la neige » (fo 488) ; il s’agit de la scène, à la fin de la première partie, dans laquelle Frédéric reçoit la lettre qui lui annonce son héritage ; il ouvre la fenêtre toute grande, n’en croyant pas ses yeux, et regarde le jardin[30]. En marge de la remarque de Du Camp, Flaubert écrit « Dict. des diction », qu’il recopie sur le folio 480 : « 147. il avait tombé. il était tombé (Dict des dict) ». Ce qui est fort curieux ici, c’est que si l’on regarde l’entrée « Tomber » du Dictionnaire des dictionnaires, parmi tous les exemples où le verbe est conjugué à un temps composé, on trouve deux phrases où il est utilisé avec l’auxiliaire avoir (« Les poëtes disent que Vulcain a tombé du ciel pendant un jour entier », « L’oiseau a tombé sur la perdrix »)[31]  ; toutefois, les exemples avec l’auxiliaire être constituent la très grande majorité, ce qui explique sans doute pourquoi Flaubert corrige la faute sur la copie des copistes.

6
Le dernier cas est un peu plus épineux. Le verbe observer, dans le sens de faire remarquer, choque Du Camp : « 529. Observa non, non – », écrit-il sans proposer cependant d’alternative (fo 495, à propos du folio 529 du manuscrit des copistes : « – “Ils aiment à rire”, observa tout haut Catherine. “C’est jeune !” »), et Flaubert écrit : « (Littré, – Dict des D. » et ajoute dans la marge, une fois encore : « Faux », qu’il encadre ; il recopie ceci sur le folio 481. Si le Dictionnaire des dictionnaires, à l’entrée « Observer », indique bien que le verbe peut signifier « Remarquer, faire attention », les exemples qu’il donne montrent qu’il n’a pas vraiment le sens que lui attribue Flaubert (« J’ai observé qu’il n’adressait la parole qu’à vous. Je vous prie d’observer, je vous fais observer […]. La cour observera, s’il lui plaît, que… Lui avez-vous fait observer que je n’y consentais pas ? »)[32], ni la même construction syntaxique. Dans le Littré, c’est la quatrième acception du verbe qui est « Remarquer, faire attention », et si le dictionnaire indique aussi : « Faire observer, faire remarquer, appeler l’attention sur », l’exemple qu’il donne (tiré de Fénelon) contient bien le verbe faire, absent chez Flaubert : « Faites-leur même observer que rien ne contribue plus à l’économie et à la propreté que de tenir chaque chose en sa place ». De plus, dans sa remarque Littré déclare : « et comme on ne dit pas : je vous considère que, je vous remarque que, de même on ne peut dire : je vous observe que. Il faut dire : je vous fais observer que »[33]. C’est sans doute ce qui motive Flaubert à corriger son texte sur la copie des copistes : il rature « observa » et lui substitue dans l’interligne : « remarqua ».

 

7
Quand il s’agit de style, Flaubert est donc beaucoup moins enclin à suivre les conseils de Du Camp et à se laisser imposer ses remarques ; on a d’ailleurs l’impression que ce dernier, lorsque les termes du texte de L’Éducation sentimentale ont plusieurs acceptions, décide de n’en voir qu’une seule (celle qu’il croit la bonne ou la meilleure), de manière quelque peu… étroite. Une fois l’utilisation qu’en fait Flaubert authentifiée par le dictionnaire, notamment quand elle rencontre les classiques, de manière proche ou plus lointaine (« l’estomac ouvert » de Corneille est une image bien plus osée que la « poitrine ouverte » de Flaubert), la remarque de Du Camp est rejetée, excepté dans deux rares cas. Flaubert fait donc entièrement confiance aux dictionnaires, qui sont les garants de la justesse de sa propre langue ; d’ailleurs, à la fin de la rédaction de Salammbô, n’allait-il pas jusqu’à déclarer aux frères Goncourt, le 13 septembre 1862 : « Je m’occupe présentement à enlever les et trop fréquents et quelques fautes de français. Je couche avec la Grammaire des grammaires et le dictionnaire de l’Académie surcharge mon tapis vert » ?[34] Coucher avec les dictionnaires, l’expression est comique certes, mais la métaphore témoigne bien du rapport privilégié, intime, que l’écrivain entretenait avec eux ; il leur a d’ailleurs réservé une entrée ironique dans son propre dictionnaire inachevé, Le Dictionnaire des idées reçues : « DICTIONNAIRE. En rire – n’est fait que pour les ignorants »[35].

 

 

 

NOTES

[1] Correspondance, éd. Jean Bruneau (et Yvan Leclerc pour le t. V), Paris, Gallimard, « Bibliothèque de la Pléiade », t. I (1973), t. II (1980), t. III (1991), t. IV (1998), t. V (2007) ; Correspondance sera dès maintenant abrégé en Corr. Ici, Corr. IV, p. 45 (lettre à Jules Duplan). Pour l’édition de L’Éducation sentimentale utilisée dans cet article, voir Gustave Flaubert, L’Éducation sentimentale (éd. Stéphanie Dord-Crouslé), Paris, Flammarion, « GF », 2013 ; toutes les références renvoient à cette édition.
[2] « En perdant mon pauvre Bouilhet, j’ai perdu mon accoucheur, celui qui voyait dans ma pensée plus clairement que moi-même » (Corr. IV, p. 153).
[3] Conservé à la Bibliothèque historique de la Ville de Paris sous la cote Rés. Ms 99 (je n’en répéterai plus désormais la cote complète), en ligne sur le site de Gallica.
[4] Également en ligne sur le site de Gallica.
[5] Ces remarques ont été publiées par Michael Wetherill sous le titre : « Le dernier stade de la composition de L’Éducation sentimentale », Zeitschrift für französische Sprache und Literatur, 78, 1968, p. 229-251. Voir à ce propos mon article « Maxime Du Camp et la genèse de L’Éducation sentimentale », dans Thierry Poyet, Maxime Du Camp polygraphe, Paris, Classiques Garnier, Lettres modernes Minard, « Minores 19-20 », volume 1, 2019, p. 103-116.
[6] Pour lesquels souvent Flaubert se corrige, notamment quand Du Camp lui indique un anachronisme. Ainsi en va-t-il pour les cris de « Vive l’Empereur ! » (fo 476 du manuscrit des copistes), à propos duquel Du Camp lui dit : « Non, pas vive l’Empereur mais vive Napoléon (vers la fin de mai) – on chantait sur l’air des Lampions : nous l’aurons – Puis on criait : vive Barbès, vive Napoléon » (fo 494 ; dans la version définitive, on trouve : « On criait de temps en temps : “Vive Napoléon ! vive Barbès ! à bas Marie” », p. 424). De même, quand Du Camp déclare : « tu confonds le 14 juillet 1789 et le 25 juin 1848 – on prenait non pas la Bastille [voir fo 504 du manuscrit des copistes] mais le faubourg St-Antoine, ce qui n’est pas, du tout, la même chose » (fo 494), Flaubert obtempère : « Enfin, à dix heures, au moment où le canon grondait pour prendre le faubourg Saint-Antoine, Frédéric arriva chez Dussardier » (p. 445). Parfois cependant, sûr de lui, il refuse de modifier son texte. Ainsi, quand Du Camp souligne ce qu’il croit être une erreur historique à propos des journées de février 1848 : « Pas de bonnets rouges » (fo 493), Flaubert écrit dans la marge : « si j’en ai vu » (et il maintient le détail : « Des hommes des faubourgs passaient, armés de fusils, de vieux sabres, quelques-uns portant des bonnets rouges », p. 380). De même, à propos des « roulements lointains » qu’entend Rosanette et qui demeurent dans la version définitive (« Vers une heure, elle fut réveillée par des roulements lointains », p. 382), Du Camp remarque : « Si tu veux dire qu’on s’est battu la nuit […] il n’y eut plus un coup de fusil tiré […] le 24 au Palais Royal » (fo 493), et dans la marge Flaubert note : « Faux ». Autre erreur historique, selon Du Camp, « Pas de municipaux ; c’était une compagnie du 14e de ligne » (fo 493), et Flaubert refuse de corriger son texte, ajoutant dans l’interligne : « v. mes notes ».
[7] Ainsi, quand Du Camp invoque le réalisme, voire le réalisme historique, Flaubert a plutôt tendance à se plier aux demandes de corrections, comme pour les cantharides (« Ce sont les cétoines et non les cantharides qui s’abattent sur les rosiers », fo 488 ; voir la version définitive à propos de Louise Roque : « Elle vivait seule, dans son jardin, se balançait à l’escarpolette, courait après les papillons, puis tout à coup s’arrêtait à contempler les cétoines s’abattant sur les rosiers », p. 156) ou la Sainte-Chapelle (« à cette époque la Ste chapelle était invisible du Pont neuf, car la flèche n’avait pas été reconstruite », fo 490 ; Flaubert avait écrit sur le folio 224 : « tandis que, par-derrière, à droite, les tours de Notre-Dame, avec la Sainte-Chapelle, se profilaient en noir sur le ciel bleu », et il supprimera « avec la Sainte-Chapelle » – voir la version définitive p. 226), ou encore les peaux de tigre dans la scène du bal chez les Dambreuse (« retire les peaux de tigre, on ne les laisse pas les jours de bal, et il y en a déjà chez les Arnoux », fo 490 ; Flaubert avait écrit sur le folio 233 : « des touffes de camélias montaient dans les cheminées, on trébuchait sur des peaux de tigre, et une musique légère vibrait, au loin, comme un bourdonnement d’abeilles », et supprime sur la copie des copistes « on trébuchait sur des peaux de tigre » – voir la version définitive p. 234).
[8] Sixième édition, Paris, Firmin Didot Frères, 1835 ; tome I (A-H) et tome II (I-Z).
[9] Émile Littré, Dictionnaire de la langue française, Paris, Librairie Hachette ; tome I (1863), première partie (A-C), tome I (1863), seconde partie (D-H), tome II (1869), première partie (I-P) ; la seconde partie du tome II ne paraît qu’en 1872, Flaubert n’a donc pu l’utiliser pour ses vérifications du texte de L’Éducation sentimentale. Flaubert connaissait personnellement l’auteur ; voir par exemple Corr. III, p. 735 et Corr. IV, p. 314.
[10] Dictionnaire des dictionnaires, ou vocabulaire universel et complet de la langue française, Maestricht, F. Bury-Lefebvre, 1838, tome I (A-F), tome II (G-Z). Ce dictionnaire reproduit celui de l’Académie et son Supplément, en y ajoutant de nombreuses entrées.
[11] Tome I, première partie, p. 180.
[12] Il s’agit, au début du second chapitre, de l’historique du père de Charles Deslauriers : « En 1833, d’après l’invitation de M. le président, le capitaine vendit son étude » (p. 56).
[13] Tome I, première partie, p. 28.
[14] Et, bien entendu, la phrase est inchangée dans la version définitive : « Et le clerc écrivit une acceptation, à la troisième personne » (p. 138) ; on sait que Mme Dambreuse enverra à Frédéric « un billet bordé de noir », dans lequel elle lui annonce « la perte d’un oncle », ce qui permettra à Frédéric d’aller à Saint-Cloud pour la fête de Mme Arnoux (p. 139).
[15] Tome I, seconde partie, p. 1065.
[16] Tome I, seconde partie, p. 398. Rappelons de plus que Flaubert s’était longuement documenté sur les faïences et qu’il avait pris de nombreuses notes sur les majoliques ; voir à ce propos mon article « George Sand et la genèse de L’Éducation sentimentale », dans Thierry Poyet, Lectures de la correspondance Flaubert-Sand. Des vérités de raison et de sentiment, Clermont-Ferrand, Presses Universitaires Blaise-Pascal, CeLis, Cahier 22, 2013, p. 208-211.
[17] « Après avoir cherché le rouge de cuivre des Chinois, il avait voulu faire des majoliques, des faënza, de l’étrusque, de l’oriental, tenté enfin quelques-uns des perfectionnements réalisés plus tard » (p. 277).
[18] Et qui est maintenue dans la version définitive, après une frasque que lui a faite Arnoux : « Et le peintre sortit furieux, sans parler, bien entendu, de sa consommation » (p. 95).
[19] Tome I, première partie, p. 755.
[20] Il n’y a du reste de « poitrine ouverte » ni dans George Dandin ni dans L’Avare.
[21] Tome II, première partie, p. 886.
[22] Il faut noter que Flaubert avait tout d’abord écrit « malade », qu’il a raturé et a préféré lui substituer « indisposée ». L’adjectif « indisposée » est maintenu dans la version définitive (voir p. 180).
[23] Tome II, p. 28.
[24] Tome II, p. 569.
[25] Tome I, première partie, p. 14
[26] Il s’agit du second chapitre de la troisième partie : « En effet, avoir combattu l’émeute, c’était avoir défendu la République. Le résultat, bien que favorable, la consolidait ; et maintenant qu’on était débarrassé des vaincus, on souhaitait l’être des vainqueurs » (p. 458).
[27] Tome II, p. 765.
[28] Tome I, seconde partie, p. 1039.
[29] Tome I, première partie, p. 537.
[30] Voir la version définitive où l’auxiliaire a bien été transformé : « Il était tombé de la neige ; les toits étaient blancs ; – et même il reconnut dans la cour un baquet à lessive, qui l’avait fait trébucher la veille au soir » (p. 160).
[31] Tome II, p. 1130.
[32] Tome II, p. 557.
[33] Tome II, première partie, p. 784.
[34] Corr. III, p. 247. Dans une note de son édition, Jean Bruneau indique que « Ch.-P. Girault-Duvivier (1765-1832) avait publié en 1811 la Grammaire des grammaires, ou Analyse raisonnée des meilleurs traités sur la grammaire française (ouvrage réédité en 1842 par A. Lemaire) » (Corr. III, p. 1196).
[35] Le Dictionnaire des idées reçues suivi du Catalogue des idées chic (éd. Anne Herschberg Pierrot), Paris, Le Livre de Poche, « Classiques de Poche », 1997, p. 69.


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