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Sommaire Revue n° 10
Revue Flaubert, n° 10, 2010 | Animal et animalité chez Flaubert
Numéro dirigé par Juliette Azoulai.

La sensualité mystique et le perroquet chez Flaubert

Brigitte Le Juez
Professeur de littérature comparée à Dublin City University
Voir [résumé]

1
À la mention du perroquet, c'est Un cœur simple qui vient immédiatement à l'esprit. Cependant, au cœur du bestiaire flaubertien, le perroquet tient une place intra- et intertextuelle essentielle. On le retrouve notamment dans Salammbô, La Tentation de saint Antoine, les ébauches de Madame Bovary et La légende de saint Julien l'Hospitalier. Il est aussi présent en filigrane dans d'autres récits[1]. Le perroquet semble permettre à Flaubert, de façon parfois très subtile, d'aborder les questions primordiales de son œuvre, questions d'ordre esthétique, érotique, éthique ou religieux. Ce sont là les aspects que cette étude se propose de développer, à travers en particulier la représentation féminine dans l'œuvre flaubertienne.

2
La plume est à la fois le symbole de l'oiseau (l'imaginaire flaubertien en regorge) et celui de l'écriture. Parmi les oiseaux qui imitent l'expression humaine, le plus talentueux reste le perroquet qui, de surcroît, permet à l'auteur d'ajouter sa note d'ironie, puisqu'il peut être tour à tour attirant, amusant ou ridicule. 

Son corps était vert, le bout de ses ailes rose, son front bleu, et sa gorge dorée.
Mais il avait la fatigante manie de mordre son bâton, s'arrachait les plumes, éparpillait ses ordures, répandait l'eau de sa baignoire [...].
Étrange obstination de Loulou, ne parlant plus du moment qu'on le regardait ![2]

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Cette aptitude au langage ajoutée à sa beauté exceptionnelle (quelle que soit son espèce) en fit, en tant qu'animal domestique, le compagnon du singe dans les maisons bourgeoises en particulier en Europe occidentale dès le Moyen Âge. Auparavant, bien des poètes et conteurs, orientaux en particulier, s'étaient intéressés à cette figure animale qui renvoie aux humains une image d'eux-mêmes et surtout de leurs valeurs. Au Moyen-Orient et en Inde, le perroquet était souvent le gardien de la vérité (aspect que Voltaire reprit dans Zadig). En effet, présent dans l'intimité des personnages ― et même parfois omniprésent, puisqu'il peut aisément se déplacer en entrant et sortant par les fenêtres ― il voit et entend tout, et surtout répète tout, en particulier les possibles infidélités d'épouses au foyer, raison pour laquelle il est aussi souvent présent dans les harems. Ces récits influencèrent les contes européens dès le Moyen Âge[3]. Dans certains de ces derniers, le perroquet est aussi sensible qu'intelligent et avant tout fidèle, traits qui se trouvaient déjà chez Ovide[4]. Et quand il n'est pas personnage d'un récit à part entière, le perroquet apparaît dans les illustrations du texte. Au Moyen Âge, en particulier, note Catalina Girbea : 

Dans les enluminures notre oiseau comporte presque toujours une place à part. On le reconnaît au fait qu'il est vert, mais en plus de cela il est placé à des endroits particuliers [...]. Ainsi, sur la bordure marginale de la Métaphysique d'Aristote (Ms lat. 6299, fol. 14, XIVe siècle), nous retrouvons un perroquet dans une scène de chasse, mais placé en haut, comme séparé du reste de l'image, en dessus du chasseur qui sonne du cor [...]. Enfin, dans une enluminure du ms fr. 1537 de la BN (XVe siècle), l'extrait des Chants pour le puy de Rouen, représentant le paradis, comporte un perroquet assis sur le bord d'une fontaine. Encore une fois séparé du reste des bêtes, et entretenant semble-t-il un rapport privilégié avec le locus amœnus par la proximité de la fontaine régénératrice, le papegau manifeste une compétence à part à figurer comme oiseau supérieur et comme quelque chose d'autre par rapport au groupe.
Sa figure est chargée de connotations mystiques et mystérieuses [...].
L'oiseau est non seulement un élément décoratif particulier, il est aussi dans la littérature une voix de la sagesse et de l'amour[5].

4
La forte présence du perroquet au Moyen Âge nous incite à en chercher des traces dans La légende saint Julien l'Hospitalier. Certains détails du conte, inspiré d'un vitrail du XIIIe siècle de la cathédrale de Rouen, rappellent par endroits les enluminures mentionnées plus haut. L'épisode où Julien est parti chasser en forêt et se croit observé par la nature autour de lui en est un des exemples les plus frappants : « çà et là, parurent entre les branches quantité de larges étincelles, comme si le firmament eût fait pleuvoir dans la forêt toutes ses étoiles. C'étaient des yeux d'animaux, des chats sauvages, des écureuils, des hiboux, des perroquets, des singes »[6]. Le vitrail original ne contient ni ces yeux étincelants (la clarté naturelle qui l'illumine y pourvoit) ni tous ces animaux. Toutefois, certaines illustrations et tableaux inspirés de la Bible, pourraient bien avoir été à l'esprit de Flaubert au moment de la rédaction du conte, par exemple l'Adam et Ève d'Albrecht Dürer (1504)[7] ― gravure dans laquelle apparaissent un cerf, un chat sauvage et un taureau qui font partie des bêtes poursuivant Julien dans la forêt. Notons qu'un perroquet y est perché sur la branche que tient Adam, branche qui n'appartient pas au pommier de la tentation, plus proche d'Ève dans la composition, mais à un arbre qui contient un panneau avec la signature et une note du peintre, aspect verbal qui rapproche le perroquet de l'artiste. Adam et Ève semblent indifférents au perroquet qui regarde dans la direction opposée, indiquant qu'ils ignorent la recommandation divine. Dans le tableau de Jan Brueghel et Pierre-Paul Rubens, Le paradis terrestre et la chute d'Adam et Ève (c. 1617) plusieurs perroquets sont juchés dans les arbres. Cette fois, ils semblent, avec les autres animaux présents, représenter le paradis qui va être perdu par le geste d'Ève tendant une pomme à Adam[8].

5
On trouve bien d'autres exemples montrant la présence du perroquet dans les illustrations de la Bible. À propos du Rassemblement des oiseaux à l'appel de l'Ange, image trouvée dans une reproduction anglo-normande du début du XIVe siècle du Livre de la Révélation, Francis Klingender fait le commentaire suivant :

Dans ce dessin exquis, l'ange apparaît, blanche silhouette à l'auréole dorée, sur fond bleu ciel, dans un cadre rouge aux coins bleus. Il se trouve face à un arbre vert pâle sur lequel et sous lequel sont rassemblés douze oiseaux, [...] le plumage coloré des oiseaux ressemblant à une parure étincelante. [...] Sous l'arbre se trouvent une cigogne, un perroquet, une bécasse et une grue...[9]

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Pour Klingender, l'artiste représente une sorte de paradis et l'aspect coloré des oiseaux donne au dessin une allure de vitrail. Nous pouvons ainsi voir le lien entre vitrail, enluminure et représentation biblique dans le texte de Flaubert, à travers la figure du perroquet. D'après Bruce Thomas Bœhrer, les couleurs de Loulou montrent que Flaubert rend hommage aux auteurs de bestiaires du Moyen Âge, au détriment de la précision zoologique[10]. Pour lui, Flaubert en fait un perroquet miraculeux et irréel, auquel les associations aux images médiévales ajoutent une touche de merveilleux ― ce qui justifierait aussi le choix du conte.

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Par ailleurs, que le perroquet soit présent à la Révélation suggère qu'il possède un savoir sacré. Or, le perroquet d'Un cœur simple semble détenteur d'un tel savoir : « Le Père, pour s'énoncer, n'avait pu choisir une colombe, puisque ces bêtes-là n'ont pas de voix, mais plutôt un des ancêtres de Loulou », songe Félicité[11]. Le bleu paradisiaque dans le Rassemblement des oiseaux à l'appel de l'Ange se retrouve dans bien des enluminures et également dans la vision finale du conte de Flaubert, « une vapeur d'azur monta dans la chambre de Félicité », annonçant l'oiseau, et le paradis : « elle crut voir, dans les cieux entrouverts, un perroquet gigantesque »[12]. Le perroquet de Félicité, tel un archange, viendrait ainsi pour l'amener auprès du Seigneur, comme dans les scènes d'Assomption. Klingender observe à ce sujet que, dans la Genèse d'une bible anglaise du début du XIVe siècle, l'enlumineur emplit le ciel au-dessus du Créateur majestueux de tout un parlement d'oiseaux dont le hibou, le paon, le geai, la pie et le perroquet. Dans ce contexte religieux, l'oiseau sert à représenter symboliquement l'élévation spirituelle et l'angélisme. L'oiseau que Félicité, mourante, imagine et qui a été annoncé par l'auteur par l'intermédiaire de la « vapeur d'azur » qu'elle hume « avec une sensualité mystique »[13], est donc bien assimilable à l'ange. Comme le rappelle Gilbert Durand,

toute représentation psychique de l'image d'envol est inductrice à la fois d'une vertu morale et d'une élévation spirituelle. Si bien que l'on peut dire enfin que l'archétype profond de la rêverie du vol n'est pas l'oiseau animal mais l'ange, et que toute élévation est isomorphe d'une purification parce qu'essentiellement angélique[14]

8
L'apparition du perroquet dans les enluminures de textes bibliques nous amène à examiner La Tentation de saint Antoine dans cette optique également. Ainsi, quand le Sadhuzag déclare : « les perroquets, les colombes et les ibis s'abattent dans mes rameaux »[15], il est clair que le perroquet est inclus parmi les représentants divins. La colombe, comme on le sait, représente le Saint-Esprit et l'ibis, dans la mythologie égyptienne, représente Thoth, dieu de la connaissance, des arts et des sciences ; il est le scribe des dieux, ainsi les perroquets (et les colombes qu'ils remplacent parfois pour la raison évoquée par Félicité) sont-ils encore associés au Verbe divin.

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Progressivement pourtant, sa promiscuité avec l'homme va modifier ses deux qualités de pureté mystique et de sensualité chez le perroquet, évolution que l'on retrouve surtout chez Flaubert. L'oiseau va à présent répéter le langage des hommes et non plus seulement celui des Dieux. Un peu comme Julien, Antoine remarque que « sous les rameaux les plus bas, se montrent çà et là [...] les yeux brillants d'une antilope ; des perroquets sont juchés, des papillons voltigent, des lézards se traînent »[16] mais il entend « les perroquets proférer des paroles humaines »[17]. En outre, dans Salammbô, la légion des Interprètes de Giscon porte « un perroquet tatoué sur la poitrine »[18]. Et, bien sûr, comment ne pas rappeler que Loulou ne fait que répéter les trois expressions que Félicité lui a apprises et qui résument sa propre expérience : « Charmant garçon ! Serviteur, Monsieur ! Je vous salue, Marie ! »[19]. Flaubert pousse d'ailleurs plus loin la domestication du perroquet :

Comme pour la distraire, il reproduisait le tic-tac du tournebroche, l'appel aigu d'un vendeur de poisson, la scie du menuisier qui logeait en face ; et, aux coups de la sonnette, imitait Mme Aubain, ― « Félicité ! la porte ! la porte ! »[20]

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Ainsi le côté divin s'estompe-t-il pour laisser la place à une figure humanisée et charnelle, comme dans ce passage de Salammbô :

Il y avait au milieu de la terrasse un petit lit d'ivoire, couvert de peaux de lynx avec des coussins en plumes de perroquet, animal fatidique consacré aux Dieux, et dans les quatre coins s'élevaient quatre longues cassolettes remplies de nard, d'encens, de cinnamome et de myrrhe[21].

11
L'encens et la myrrhe font bien partie des parfums attribués à la Vierge Marie, mais la mention du perroquet, oiseau favori des harems, dans la même scène où un lit tient la place centrale, n'est pas gratuite. Bien que les parfums soient purs, le décor ressemble à celui d'un sérail : mysticisme et sensualité sont ainsi réunis. De même, à la fin d'Un cœur simple, on retrouve les cassolettes libérant les parfums mariaux ― « Et les encensoirs, allant à pleines volées, glissaient sur leurs chaînettes » ― que Félicité, qui s'identifie à la Vierge, aspire « avec une sensualité mystique »[22].

12
Il est intéressant de noter que Flaubert avait songé à intégrer le perroquet dans la trame de Madame Bovary. À la lecture des ébauches, on s'aperçoit qu'Emma devait apparaître, le lendemain du bal de la Vaubyessard, « dans un appartement tendu d'un papier bleu sur lequel se voyaient des feuillages et des perroquets perchés »[23], telle une enluminure de recueil ancien, mais surtout après avoir goûté à de nouveaux plaisirs, plaisirs qu'elle espérait renouveler[24].

13
Si Flaubert fait bon usage de la tradition littéraire et artistique à laquelle le perroquet appartient, il ne reprend pas, nous l'avons vu, son symbole religieux à la lettre. Le rôle du perroquet en matière de religion lui permet en réalité d'apporter sa touche irrévérencieuse. La plume accompagne alors l'idée de paganisme. Par exemple, quand il s'insurge sur la manière dont toutes les religions s'approprient Dieu, Flaubert s'écrie : « On s'acharne encore à le décorer d'attributs, comme les sauvages mettent des plumes sur leurs fétiches »[25]. C'est ce que devient Loulou, de retour de chez l'empailleur :

[Félicité] l'enferma dans sa chambre.
Cet endroit, où elle admettait peu de monde, avait l'air tout à la fois d'une chapelle et d'un bazar, tant il contenait d'objets religieux et de choses hétéroclites.
[...] On voyait contre les murs : des chapelets, des médailles, plusieurs bonnes Vierges, un bénitier en noix de coco; sur la commode, couverte d'un drap comme un autel, la boîte en coquillages que lui avait donnée Victor[26].

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Que Félicité rapproche son perroquet de ses « bonnes Vierges » est encore un signe des connaissances que Flaubert intègre à son œuvre. Dans le Livre d'heures pour l'usage de Rouen (fin du XVe-début du XVIe siècle)[27], on trouve une enluminure représentant une Vierge à l'enfant. L'attention de l'Enfant-Jésus y est absorbée par un perroquet vert perché sur sa main gauche. La présence du perroquet aux côtés de la Vierge remonte en fait à la peinture gothique, dont un illustre exemple est La Madone de Canon George van der Paele, de Jan van Eyck (1436)[28]. Dans ce tableau, Jésus, assis sur les genoux de Marie, semble jouer avec un perroquet vert qu'il tient entre ses mains, mais l'oiseau semble plus intéressé par un petit bouquet que tient la Vierge[29].

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Grâce à ces images, il est possible de voir dans le couple que forment la Vierge et l'Enfant celui de Félicité et Loulou dont, n'oublions pas, le corps est précisément vert. En effet, Loulou est bien plus qu'un simple oiseau de compagnie. Il devient pour la servante solitaire « presque un fils » (la rapprochant encore de la Vierge), « un amoureux » (c'est Vénus qui apparaît) :

Ils avaient des dialogues, lui, débitant à satiété les trois phrases de son répertoire, et elle, y répondant par des mots sans plus de suite, mais où son cœur s'épanchait. [...] Il escaladait ses doigts, mordillait ses lèvres, se cramponnait à son fichu ; et, comme elle penchait son front en branlant la tête, à la manière des nourrices, les grandes ailes du bonnet et les ailes de l'oiseau frémissaient ensemble[30]

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L'érotisme latent de cette scène domestique, apparemment habituelle, présente le personnage dans sa sexualité refoulée[31]. Flaubert marque ici à nouveau l'évolution de la signification du perroquet. Résultat des voyages d'explorateurs, à partir du XVIe siècle, les perroquets sont importés de tous les continents et deviennent l'animal domestique préféré des gens fortunés. Compagnon des maîtresses de maisons, il demeure associé aux femmes plus qu'aux hommes. Entre le Moyen Âge et le XIXe siècle, le perroquet devient progressivement métaphore de l'amant réel ou manquant. Que la femme puisse éprouver une jouissance avec son animal domestique est, surtout au XVIIIe siècle, au cœur de plaisanteries obscènes assez répandues chez certains auteurs. Manushag Powell rapporte même que certains médecins de l'époque, qui voient en l'abstinence un danger pour la santé, préconisent aux femmes un substitut à l'amant, un caniche ou un perroquet, vers qui diriger leurs caresses[32]. Ceci nous ramène à la citation précédente. On se souviendra que Félicité remplace Victor, son neveu (sa seule compagnie masculine), jamais revenu d'un voyage à Cuba, par Loulou, lui-même arrivé d'Amérique.

17
Il existe effectivement de nombreuses reproductions de femmes jouant ou caressant leurs perroquets. Sur une estampe de 1640, « Femme agenouillée sur une chaise jouant avec un perroquet », un petit récit attribué à la femme confirme : « Il me cajole, il me caresse / Imitant le langage humain / Même il m'appelle sa maîtresse. »[33] La Femme au perroquet de Tiepolo (1760-1761) perpétue cette représentation avec un buste de femme coquette, le sein dévoilé, portant un bel ara dans ses bras[34]. Ce tableau, qui rappelle la Jeune Femme au perroquet de Rosalba Carriera (c. 1730)[35], renvoie aussi à la toile de Hans Baldung Grien, La Madone aux perroquets (c. 1527) dans laquelle la Vierge allaite l'enfant-Jésus, le sein découvert, et un perroquet vert sur l'épaule[36]. Flaubert se servit de cette image dans la Tentation, quand Hilarion décrit à saint Antoine : « À genoux sur le dos d'un perroquet, la déesse de la Beauté présente à l'Amour, son fils, sa mamelle ronde. »[37] Marie a laissé sa place à Vénus, à moins que les deux figures ne soient liées, comme nous l'avons déjà vu plus haut. Elles sont, en effet, aux deux extrêmes des représentations de la femme : l'une est l'amour maternel et virginal, et l'autre l'amour physique. Comme Marie ne saurait concevoir par le biais d'un rapport charnel, la conception de Jésus est en fait annoncée par le messager du commandement divin, l'archange Gabriel dont les ailes, dans certains tableaux de la tradition médiévale, peuvent être aussi colorées que celles d'un perroquet. Le perroquet est un peu le garant de la virginité, tout comme il avait été le garant de la fidélité des femmes dans les contes orientaux[38].

18
Bien que les temps changent, le perroquet au XIXe siècle continue de se retrouver sur la main, le bras ou l'épaule des femmes dans les représentations aussi bien orientalistes que réalistes ou impressionnistes des contemporains de Flaubert. Parmi les plus connues : Femme caressant un perroquet ou Odalisque au perroquet d'Eugène Delacroix (1827), La Femme au perroquet de Gustave Courbet (versions 1861 et 1866), et La Femme au perroquet d'Édouard Manet (1866).

19
L'Odalisque au perroquet de Delacroix[39] représente un décor vivement coloré où une odalisque se prélasse sur un sofa avec, à ses pieds, un perroquet dont les couleurs complètent celles de la palette du peintre. Sa main indolente pend et semble chercher l'oiseau pour le caresser. Les couleurs orientales sont accentuées par contraste entre la blancheur du nu et l'éclat des accessoires : turban, bijoux et perroquet. Cependant, la chaleur de l'ensemble n'efface pas l'ennui qui y règne. L'odalisque se trouve dans un intérieur magnifique mais elle n'a rien d'autre à faire qu'attendre le bon vouloir de son maître. Sa pose est à la fois langoureuse et léthargique. Son geste évoque sa fonction.

20
La première Femme au perroquet de Courbet (1861) caresse elle aussi rêveusement un perroquet, l'air alangui[40]. C'est une élégante bourgeoise et une femme mariée : son alliance brille à l'annulaire de la main qui caresse le perroquet. La seconde Femme au perroquet de Courbet (1866) est au contraire entièrement nue[41]. Elle est allongée lascivement sur un lit, dans un décor qui évoque l'extérieur. Sa chevelure rousse est éparpillée sur un drap déjà froissé. Son bras gauche (comme dans toutes les autres représentations que nous avons vues) est recourbé avec grâce et sur sa main un perroquet aux vives couleurs (quoique essentiellement vert ici aussi). Il a quitté son perchoir, qui se trouve sur la droite du tableau, pour la rejoindre. La robe de la jeune femme gisant négligemment près du lit, la scène évoque un désir passionnel. Courbet nous offre ainsi deux œuvres qui se complètent, l'une liée à l'exemple de Marie, l'autre à celui de Vénus.

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La Femme au perroquet de Manet fut réalisée, comme le tableau de Courbet, en 1866, mais elle est plus proche du Courbet de 1861[42]. La femme se tient debout. Elle est habillée à la mode bourgeoise (son autre titre est Jeune dame en 1866), d'une longue robe de chambre rose grisâtre, sur une toile de fond également grisâtre. Elle a aussi l'air un peu triste et tient un bouquet de violettes (symbole de modestie) dans la main droite (comme la Vierge de van Eyck), pensivement posé sur son épaule, dans le creux du cou. Le violet du bouquet se retrouve dans le ruban qui retient sagement ses cheveux. Son corps est entièrement enveloppé dans son habit et deux accessoires finissent de dissimuler sa gorge : un médaillon et un monocle attaché à un cordon. Près d'elle, assis sur son perchoir, le perroquet gris se tient dans la partie droite du tableau. Les deux personnages sont ainsi, en quelque sorte, mis en parallèle. Une touche de rouge se remarque dans la queue du perroquet. Il s'agit ici d'un rouge foncé qui rappelle le roux des cheveux de la femme. Dans le coin droit en bas du tableau, au pied du perchoir, un citron à moitié épluché dégouline. Le déshabillé de la femme, comme le côté négligé du citron, reflètent un abandon, une grande lassitude qui pourraient eux-mêmes refléter une grande solitude. Le tableau est extrêmement silencieux de par le manque de mouvement, de couleurs vives et en raison de l'air absent des personnages.

22
Le perroquet représente toujours la question sexuelle féminine mais à la différence près que les artistes expriment à présent la captivité de la femme au XIXe siècle : que ce soit celle qui est claustrée chez elle, attendant le retour du mari, ou l'odalisque qui doit aussi assurer le plaisir de son maître. C'est la réalité derrière le fantasme. Ces portraits nous rappellent Emma Bovary, personnage désespérément à la poursuite de ses chimères. Dès le début du roman, Flaubert la décrit dans un ennui profond : « il la trouva debout, le front contre la fenêtre, et qui regardait dans le jardin ». Et Emma, elle aussi, porte « passé entre deux boutons de son corsage, un lorgnon d'écaille »[43]. Le passage non conservé où Emma devait apparaître dans un appartement tapissé d'un papier bleu orné de perroquets prend tout son sens au regard des tableaux accompagnant Flaubert dans sa représentation féminine.

23
Pour terminer, je mentionnerai La Femme à la perruche de Renoir (1871)[44]. C'est en effet le seul exemple où l'oiseau est féminin, et où l'idée d'identification s'ajoute à l'idée de sexualité. D'après l'historien d'art Colin B. Bailey, entre les années 1860 et 1870, les jeunes femmes richement habillées comme celle du tableau étaient perçues comme étant des femmes entretenues par la haute société, des perruches dans des cages dorées, et la signification érotique de ces deux éléments pris ensemble aurait été évident à l'époque[45]. Théodore de Banville élaborait à son tour un portrait de « Femme au Perroquet » dans l'un de ses Camées parisiens (1873), une femme déchue, peut-être une ancienne « perruche ».

24
Enfin, envisageons, comme les brouillons de Flaubert nous y encouragent[46], que Félicité meurt de psittacose, maladie des perroquets transmissible à l'homme qui se caractérise par la confusion mentale, confusion qui expliquerait partiellement la vision finale du perroquet gigantesque. Le rapprochement femme-perroquet serait ainsi complet.

 

25
Il est clair que, bien que le perroquet soit généralement évocateur d'exotisme ― Flaubert n'écrivait-il pas :« Enfants, nous désirons vivre dans le pays des perroquets et des dattes confites » ?[47], il apparaît dans la littérature et les arts en tant que représentation de diverses facettes de la perception des femmes selon les époques. Flaubert s'en sert pour exprimer sa propre inquiétude : « le puritanisme, la bégueulerie, le système du renfermé, de l'étroit, dénature et perd dans sa fleur les plus charmantes créations du bon Dieu. J'ai peur du corset moral, voilà tout »[48]. Ainsi la « sensualité mystique » s'avère-t-elle être la dénonciation d'une hypocrisie collective à l'égard des femmes.

26
Flaubert a inséré dans ses récits tout ce qu'il a pu observer, lire et admirer durant sa vie et ses voyages concernant le perroquet, et notamment la fascination collective qu'il continuait d'inspirer. C'est Un cœur simple, naturellement, qui en est le plus représentatif. Toutefois, il est intéressant de voir que tous les aspects du perroquet de Félicité étaient déjà présents dans son œuvre, et que Loulou en est, en quelque sorte, le bouquet final.

NOTES

[1] Dans les notes de voyage par exemple, en Bretagne ou en Egypte. Voir Œuvres complètes de Gustave Flaubert, volume 10, Par les champs et par les grèves ; Voyages et carnets de voyages 1, Club de l'Honnête Homme, 1973, p. 167, p. 456 et p. 491.
[2] Gustave Flaubert, Un cœur simple, in Trois Contes, GF-Flammarion, 1986, p. 67-68.
[3] Par exemple, datant de la fin du XIVe-début XVe siècle, Le Conte du Papegau (Paris, Champion, 2004).
[4] À travers le perroquet, en l'occurrence mort, de Corinna dans Amores (II, 6). À propos des perroquets dans la littérature latine, voir l'article d'Albert Foulon, « Variations sur le perroquet dans la littérature latine », Schedae, Prépublications de l'Université de Caen Basse-Normandie, Fascicule 1 2009, p. 47-54 :
http://www.unicaen.fr/services/puc/ecrire/preprints/preprint0042009.pdf
disponible au 30 septembre 2010.
[5] Catalina Girbea, « Le dragon et le perroquet : bref aperçu sur les origines possibles des deux animaux emblématiques du Roi Arthur », Analele Universitatii Bucuresti, 2006, p. 9-11. Catalina Girbea se réfère ici au livre de M.-H. Tesnière, Bestiaire médiéval. Enluminures, Bibliothèque Nationale de France, 2005, fig. 60, fig. 84 et fig.9.
[6] Op. cit., p. 98, je souligne.
[7] Le tableau Adam et Ève est disponible à l'adresse suivante :
http://www.wga.hu/frames-e.html?/html/d/durer/2/13/2/042.html
[30 septembre 2010]. Les notes de voyage confirment que Flaubert connaissait l'œuvre de Dürer.
[8] Le tableau Le Paradis terrestre et la chute d'Adam et Ève est disponible à l'adresse suivante :
http://www.getty.edu/art/exhibitions/rubens_brueghel/homepage.html
(cliquez sur Garden of Eden) [30 septembre 2010]. D'autres tableaux de Rubens intègrent le perroquet à des scènes traitant soit de la chute, soit de la sainte famille.
[9] Francis Klingender, Animals in Art and Thought to the end of the Middle Ages, Routledge & Kegan Paul, London, 1971, p. 405, je traduis et souligne.
[10] Bruce Thomas Bœhrer, Parrot Culture: Our 2,500-Year-Long Fascination with the World's Most Talkative Bird, Philadelphia, University of Pennsylvania Press, 2004, p. 105.
[11] Trois Contes, op. cit., p. 73.
[12] Ibid., p. 78.
[13] Ibid.
[14] Gilbert Durand, Les Structures anthropologiques de l'imaginaire. Introduction à l'archétypologie générale, Bordas, Collection Études, 1969, p. 148.
[15] Gustave Flaubert, La Tentation de saint Antoine, Gallimard, 1983, p. 231.
[16] Ibid., p. 130, je souligne.
[17] Ibid., p. 235.
[18] Gustave Flaubert, Salammbô, GF-Flammarion, 2001, p. 122.
[19] Op. cit., p. 68.
[20] Ibid., p. 70.
[21] Op. cit., p. 103, je souligne.
[22] Op. cit., p. 78.
[23] Gabrielle Leleu, Madame Bovary, ébauches et fragments inédits, vol. I, Louis Conard Librairie-Éditeur, 1936, p. 235 (je souligne).
[24] On songe également aux peintures mogholes qui commencèrent à être collectionnées en Europe dès la première moitié du XVIIe siècle et qui influencèrent les peintres européens. Rembrandt, grand collectionneur de miniatures indiennes et mogholes en particulier, en reproduisit plusieurs. Pour un exemple de Femme au perroquet, voir
http://upload.wikimedia.org/wikipedia/commons/0/0f/Indischer_Maler_um_1580_001.jpg
[30 septembre 2010].
[25] Lettre du 18 décembre 1859, probablement à Mme Roger des Genettes.
[26] Op. cit., p. 72
[27] Un exemplaire se trouve dans le fonds de la bibliothèque Bodléienne de l'université d'Oxford.
[28] Le tableau La Madone de Canon George van der Paele, de Jan van Eyck est disponible à l'adresse suivante :
http://www.wga.hu/frames-e.html?/html/e/eyck_van/jan/21paele/21paele.html
[30 septembre 2010].
[29] Ajoutons à cela que saint Jérôme, qui apparaît dans certains tableaux accompagné d'un perroquet, est le grand défenseur de la virginité de Marie. Voir Brigitte Le Juez, Le Papegai et le papelard dans « Un cœur simple » de Gustave Flaubert, Amsterdam, Rodopi, 1999, p. 43-46.
[30] Op. cit., p. 70.
[31] Scène qui n'est pas sans rappeler celle des paons dans Bouvard et Pécuchet.
[32] Voir Manushag N. Powell, « Parroting and the Periodical: Women's Speech, Haywood's Parrot, and Its Antecedents ». Tulsa Studies in Women's Literature, Volume 27, Number 1, Spring 2008, p. 63-91.
[33] Cette estampe est disponible à l'adresse suivante :
http://gallica.bnf.fr/ark:/12148/btv1b8403594s.r=femme+au+perroquet.langEN
[30 septembre 2010].
[34] La Femme au perroquet de Tiepolo est disponible à l'adresse suivante :
http://www.wga.hu/frames-e.html?/html/t/tiepolo/gianbatt/7_1760s/09parrot.html
[30 septembre 2010].
[35] La Jeune femme au perroquet de Carriera est disponible à l'adresse suivante :
http://www.artic.edu/aic/collections/artwork/103887
[30 septembre 2010].
[36] La Madone aux perroquets de Baldung est disponible à l'adresse suivante : http://2.bp.blogspot.com/_lJ77rqODcOA/S8XrkEEiYKI/AAAAAAAAE8I/0auzKoEgVf0/s1600/madone+au+perroquet.jpg
[30 septembre 2010].
[37] Op. cit., p. 165.
[38] Dans un tableau intitulé Vénus et Psyché (1864), Courbet reprend une scène des Amours d'Ovide dans laquelle une lampe dissimulée par Psyché révèle le visage de son visiteur nocturne (Éros). C'est Vénus qui est surprise dans la fable, et c'est elle également que Courbet représente, renversant ainsi la situation, en train de brandir au-dessus de Psyché nue et endormie un cacatoès (un perroquet blanc) tel une lampe. Il est intéressant de noter que Courbet associe le perroquet à la vérité, comme le faisaient les contes orientaux.
[39] L'Odalisque au perroquet de Delacroix est disponible à l'adresse suivante :
http://commons.wikimedia.org/wiki/File:Delacroix,_Eug%C3%A8ne_Ferdinand_Victor_-_Woman_with_a_Parrot_-_1827.jpg
[30 septembre 2010].
[41] La seconde Femme au perroquet de Courbet est disponible à l'adresse suivante :
http://commons.wikimedia.org/wiki/File:1866_Gustave_Courbet_-_Woman_with_a_Parrot.jpg
[30 septembre 2010].
[42] La Femme au perroquet de Manet est disponible à l'adresse suivante :
http://www.impressionism-art.org/img714.htm?sessionid=b9f6f25178d5f1eeb6b838c1290be06e
[30 septembre 2010].
[43] Op. cit., p. 40
[44] La Femme à la perruche de Renoir est disponible à l'adresse suivante :
http://commons.wikimedia.org/wiki/File:Renoir_woman_with_a_parrot_1871.jpg
[30 septembre 2010].
[45] Colin B. Bailey, « Woman with a Parrot » in Thannhauser: The Thannhauser Collection of the Guggenheim Museum, sous la direction de Matthew Drutt,New York, Guggenheim Museum, 2001, p. 207.
[46] Voir Philippe Bonnefis, « Exposition d'un perroquet », Revue des Sciences Humaines, Lille III, 1981-1, p. 59-78.
[47] Lettre du 11 décembre 1846 à Louise Colet.
[48] Lettre du 5 janvier 1850 à sa mère.


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