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Sommaire Revue n° 12
Revue Flaubert, n° 12, 2012 | Gustave avant Flaubert : les années de jeunesse à l’Hôtel-Dieu de Rouen.
Numéro dirigé par Joëlle Robert.

À l’ombre du père

Geoffrey Wall
Université de York

1
D'après la police, le Dr Achille-Cléophas Flaubert avait les mains propres. L'enquête avait été méticuleuse, discrète, et assez coûteuse. Le 3 avril 1824, Thuillier, petit fonctionnaire à la préfecture de Rouen, fit son rapport sur Achille-Cléophas au Ministre de l'intérieur à Paris :

Le sieur Flaubert est depuis dix ans chirurgien en chef de l'Hôtel-Dieu de Rouen ; il est marié et père de famille. Ses excellentes qualités morales, et particulièrement son caractère de douceur, lui ont acquis l'estime et la considération publiques. Les opinions politiques de ce docteur sont libérales ; mais il ne s'est jamais fait connaître cherchant à les faire prévaloir ; ses discours, au contraire annoncent la sagesse et la modération, et sa conduite sous ce rapport, est telle que les personnes même qui ne partagent pas ses principes lui accordent généralement leur confiance. 

2
Le visage public d'Achille-Cléophas présentait une expression de bienveillance parfaite. Ceux qui vivaient près de lui le trouvaient plus complexe. Qu'est-ce qu'il en pensait, Gustave Flaubert ? Son père, le praticien-philosophe, possédait une grandeur qui entoura son enfance, compliqua sa jeunesse et hanta sa vie d'adulte. Être Gustave, c'était difficile. Aux yeux du monde, il n'était que le fils vaurien de ce médecin admirable. C'était trop, pour un jeune homme, d'être ainsi relégué dans l'ombre géante du père ! Cette situation créait des sentiments ambivalents, quoique le mot n'existât pas encore. Ambivalence : une confusion douloureuse et bruyante, mélange d'amour, de haine, de colère, de mépris et d'émerveillement. 

3
Écoutons les sentiments qui font surface au long de sa correspondance. En 1846, huit mois après la mort de son père, il se sentait coupable, médiocre. Il n'avait jamais été qu'une cause de déception : « Que de fois, sans le vouloir, n'ai-je pas fait pleurer mon père, lui si intelligent et si fin. » Il se montrait reconnaissant : « Notre père qui nous a acquis par son travail une aisance honnête. » En 1849, alors qu'il est en train de dépenser son héritage en Égypte, se sentant seul, le souvenir de son père le réconforte : « Ce ne fut pas pour moi, chère mère, une médiocre satisfaction en songeant que la mémoire de ce pauvre père m'était encore bonne à quelque chose et me protégeait de si loin. » En 1852, de retour chez lui, il se met à critiquer ses opérations financières : « Si mon brave homme de père avait placé autrement sa fortune, je pourrais être sinon riche, du moins dans l'aisance. » En 1853, il rend hommage à son intuition : « Que de fois ai-je entendu dire à mon père qu'il devinait des maladies sans savoir à quoi ni en vertu de quelles raisons. » Il espère l'imiter : « Le même sentiment qui lui faisait d'instinct conclure le remède, doit nous faire tomber sur le mot. » 

4
Penser à un tel père, mort ou vivant, c'était l'imaginer, le réinventer. Voici le premier portrait du père que dressait Gustave, en juillet 1839, à l'âge de dix-sept ans. C'est bien Achille-Cléophas, sous les traits du Dr Mathurin : 

Il connaissait la vie surtout, il savait à fond le cœur des hommes, et il n'y avait pas moyen d'échapper au critérium de son œil pénétrant et sagace ; quand il levait la tête, abaissait sa paupière, et vous regardait de côté en souriant, vous sentiez qu'une sonde magnétique entrait dans votre âme et en fouillait tous les recoins.

5
Fils chargé de secrets, il craignait que le regard paternel allât le découvrir, l'ouvrir jusqu'au cœur. Pour survivre, Flaubert décida de devenir quelque chose qui ressemblerait à son père. La métamorphose réussit. Avec une plume bien taillée, Gustave ferait, au figuré bien sûr, ce que faisaient les autres avec un scalpel. Sa nièce Caroline en témoigne : 

De son père, il avait reçu sa tendance à l'expérimentalisme, cette observation minutieuse des choses qui le faisait passer des temps infinis à se rendre compte du plus petit détail, et ce goût de toute connaissance qui le rendait un érudit aussi bien qu'un artiste[1]

6
Impossible de devenir ce père. Mais à force de l'incorporer, il en a finalement triomphé dans l'imaginaire.

 

 

NOTES

[1] Caroline Commanville, Souvenirs intimes, 1886. Préface à l'éd. de la Correspondance de Flaubert, Charpentier, 1887 ; reprise dans l'éd. Conard, 1926, avec un avertissement signé Caroline Franklin Grout. Mis en ligne sur le site Flaubert par Danielle Girard, 2003.


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