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Sommaire Revue n° 12
Revue Flaubert, n° 12, 2012 | Gustave avant Flaubert : les années de jeunesse à l’Hôtel-Dieu de Rouen.
Numéro dirigé par Joëlle Robert.

Flaubert et le théâtre

Marshall C. Olds
Université du Nebraska, États-Unis

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Dans le monde des Lettres, même parmi les spécialistes, on n'associe jamais le nom de Gustave Flaubert à celui de dramaturge. Flaubert, c'est avant tout la puissance du réalisme romanesque, l'auteur de Madame Bovary, de L'Éducation sentimentale et de Trois contes, et puis le fidèle et généreux ami dont les lettres forment une des plus chaleureuses correspondances littéraires qui soient. Mais non un dramaturge.

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Comme la plupart des romanciers de son siècle, Flaubert croyait bien comprendre le théâtre. Cela allait presque de soi, comme on croyait bien comprendre aussi les femmes (Maupassant) ou l'argent (Balzac). Mais à la différence de ses confrères, il ne se voulait pas écrivain pour le théâtre, même en tant que romancier, comme George Sand, écrivant aussi des pièces à ses heures. Flaubert ne s'est jamais donné les allures d'un dramaturge et n'a même jamais voulu se charger personnellement, comme l'ont fait Balzac avant lui et Zola après, de l'adaptation théâtrale de certains de ses romans. N'écrire que des dialogues lui était particulièrement désagréable et rien ne semblait lui convenir mieux que de s'enfermer à Croisset pendant des années pour écrire un roman. Romancier pur et dur, dirait-on. Et cependant, toute sa vie, il s'est souvent tourné vers la composition théâtrale.

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En parcourant le sommaire des écrits de Flaubert pour le théâtre, on s'étonnera peut-être de voir qu'à partir de l'âge de quatorze ans, chaque décennie de sa vie en présente. Il y a même des projets plus anciens, mais pour lesquels il nous manque des manuscrits. Au titre de la vocation littéraire naissante, on cite souvent les lettres du petit Gustave, âgé alors de neuf ans, à Ernest Chevalier, proposant de se mettre ensemble pour écrire :

Cher Ami,
[...] Je t'en veirait de mes comédie. Si tu veux nous associers pour écrire moi, j'écrirait des comédie et toi tu écriras tes rèves, et comme il y a une dame qui vient chez papa et qui nous contes toujours des bêtises je les écrirait (1er janvier 1831).

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Mais il y a plus : la collaboration que Gustave proposait à Ernest comportait aussi la représentation de ce qu'ils composaient, car chez les Flaubert à l'Hôtel-Dieu, il y avait une salle de billard dont la grande table servait de tréteau. Ce fut le haut lieu de l'art pour Gustave et sa sœur Caroline - âgée de six ans, elle s'occupait des décors et créait des costumes en puisant dans la garde-robe de sa mère, tout en apprenant des répliques - et pour d'autres élus comme Ernest.

Mon cher ami,
[...] Le billard est resté isolé, car tu n'y es pas ; le dimanche que tu es parti m'a semblé dix fois plus long que les autres ; j'ai oublié à te dire que je m'en vais commencer une pièce, qui aura pour titre L'amant avare ; ce sera un amant avare, mais il ne veut pas faire de cadeaux à sa maîtresse et son ami l'attrape (15 janvier 1832). 

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Un mois plus tard, il lui écrit encore : 

Mon cher ami,
[...] J'ai rangé le Billard et les coulice. Il y a dans mes proverbes dramatiques plusieur pièce que nous pouvon joué. (4 février 1832).

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Et puis au même :

Mon intrépide,
Tu sais que je t'avais dit dans une de mes lettres que nous n'avions plus de spectacle mais depuis quelques jours nous avons remonté sur le Billard. J'ai près de 30 pièces et il y en a beaucoup que nous jouons [nous] deux Caroline [et moi...] J'ai fait aussi plusieurs pièces et entre autres une qui est L'Antiquaire ignorant qui se moque des antiquaires plus habiles et une autre qui est les Apprêts pour recevoir le roi, qui est farce. (31 mars 1832).

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Si le billard disparaît de la vie de Gustave, la qualité de ses liens d'amitié durera toute sa vie. Ce qui est frappant dans ces lettres d'enfance, c'est d'y voir déjà ce désir de collaboration entre amis dans le but de faire de la littérature. Cette idée a souvent plu à Flaubert : on pense à Par les champs et par les grèves, récit écrit avec Maxime du Camp après leur randonnée de 1847 en Anjou, Bretagne et Normandie. Il y a un aspect de l'œuvre de Flaubert plus composite que ne le laisse peut-être soupçonner l'image du solitaire de Croisset. Les premiers écrits pour le théâtre que nous possédons le confirment. C'est bien, comme le dit Maurice Bardèche, l'approfondissement de son amitié avec Louis Bouilhet qui encourage Flaubert à renouer avec la pratique du théâtre vers 1845 ou 1846. Rencontré au collège de Rouen, Bouilhet sera poète et surtout dramaturge. Ce lien aura une influence importante dans les deux périodes ultérieures d'activité théâtrale, en 1861-1863, à l'époque des écrits pour une féerie, et ensuite au-delà de la mort de Bouilhet, en 1869, quand Flaubert reprendra en hommage à l'ami disparu son manuscrit abandonné du Sexe faible (1872-1873).

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Le 15 avril 1852, Flaubert écrit à Louise Colet : « Pendant deux hivers de suite, à Rouen, 1847 et 1848, tous les soirs trois fois par semaine, nous faisions à nous deux Bouilhet des scénarios, travail qui assommait, mais que nous nous étions juré d'accomplir. Nous avons ainsi une douzaine, et plus, de drames, comédies, opéras-comiques, etc., écrits acte par acte, scène par scène ».

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À titre d'exemple, on peut signaler Le Pivot : histoire morale, travaillé avec Bouilhet en 1847 et 1848. Il s'agit d'un journaliste communiste et d'un substitut du ministère qui changent leurs affiliations politiques selon les différents mariages (et les diverses fortunes électorales) qu'ils tentent de réaliser. Le journaliste finit député, le magistrat journaliste et communiste. On peut reconnaître ici le thème, si cher à Flaubert, de la relativité absolue des positions politiques, qui se retrouvera dans les romans et surtout dans la comédie de mœurs électorales Le Candidat (1874).

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L'écrit pour le théâtre le plus important de cette période dite « de jeunesse », c'est-à-dire la période antérieure au commencement en 1851 de Madame Bovary, est La Tentation de saint Antoine, que Flaubert rédigea, seul cette fois, entre mai 1848 et septembre 1849. En fait, c'est la première version d'un ouvrage auquel l'auteur va revenir en 1856 et encore en 1870 pour l'achever en 1872. La Tentation subira d'importants changements au cours de ce quart de siècle ; en 1849, c'est une immense pièce en trois actes racontant une nuit de visions orchestrées par le Diable qui aimerait détourner le saint ermite de la foi. Le Satan flaubertien compte semer le doute dans la croyance d'Antoine en lui présentant un défilé des dieux de toutes les religions, ainsi que les hérésiarques, et en emportant l'anachorète dans les airs pour lui montrer la vue copernicienne de l'univers qu'apportera la science de l'avenir. Inspirée par un contact bouleversant avec le tableau de Bruegel lors d'un voyage à Gênes en 1845 et stimulé par le souvenir d'enfance du marionnettiste Albert Legrain à la foire Saint-Romain, La Tentation de saint Antoine relève d'un théâtre fantastique, où les décors changent à vue comme par magie et les personnages apparaissent et disparaissent selon la logique du rêve et aussi parce que c'est le diable qui tire les ficelles.

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Ce goût pour le théâtre fantastique va rester en Flaubert. En 1861, le grand projet de Salammbô achevé, il revient à un rêve théâtral nourri depuis longtemps, celui d'écrire une féerie. Terminée en 1863, ce sera le Château des cœurs, composé de nouveau avec Louis Bouilhet et un troisième collaborateur, Charles d'Osmoy. Ce genre insolite répondait à son sens du comique dans lequel entraient des éléments pris aux spectacles de marionnettes. Quelques années plus tard, dans L'Éducation sentimentale, Flaubert fera assister Frédéric Moreau à une vieille féerie : « [...] dans les lucarnes du paradis, le jour se découpait en petits carrés bleus, tandis que les quinquets de la rampe formaient une seule ligne de lumières jaunes. La scène représentait un marché d'esclaves à Pékin, avec clochettes, tam-tams, sultanes, bonnets pointus et calembours... » (L'Éducation sentimentale). On dirait un souvenir d'enfance.

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Le Château des cœurs, féerie en dix tableaux, est une grandiose affaire. Dans l'accomplissement de leur devoir féerique, les jeunes premiers sont transportés de décor fabuleux en décor fabuleux : ils vont chez les fées, chez les gnomes, et visitent des pays de rêve et de tentation, tel « L'Île de la Toilette » où les collines, figurant des carrés de culture différente, sont couvertes par des bandes d'étoffes, des fontaines d'eau de Cologne, des buissons représentés par des brosses, un champ de rasoirs, des arbres à miroirs, et des mouches voltigeant dans l'air se collent d'elles-mêmes sur le visage des femmes. Il y a des ballets et des chœurs. D'autres tableaux, tantôt chez les banquiers parisiens tantôt chez les bourgeois de province, visent un matérialisme plus cru, mais non moins comique où le sourire est remplacé par le rire, par exemple dans « Le Royaume du Pot-au-feu » ! En raison, par une large part, de l'extravagance coûteuse des décors qui aurait terrifié tout directeur de théâtre, la grande féerie n'a jamais vu la rampe. Elle sera publiée du vivant de Flaubert, paraissant en feuilleton dans La Vie moderne à partir du 24 janvier 1880, grâce à la persévérance de Guy de Maupassant.

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La mort en 1869 de son très cher ami Louis Bouilhet fut l'occasion pour Flaubert de se remettre dans le monde du théâtre. Il assiste aux représentations d'une pièce de son ami, alors en répétitions au théâtre de l'Odéon. En 1872-1873, il reprendra en hommage à cet ami son manuscrit abandonné du Sexe Faible dans l'intention de faire jouer la pièce achevée. Malheureusement, puisque le dossier manuscrit nous manque, il est impossible de dire quelle part de l'œuvre revient à Flaubert. Comédie de mœurs de la bonne bourgeoisie, elle met en scène un jeune homme qui voit disparaître les possibilités d'un bel héritage et se trouve obligé de travailler. Les hommes de la pièce sont menés par le bout du nez par les femmes qui arrangent tout. Il va sans dire que le sexe faible du titre, ce sont les hommes.

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La dernière pièce de la vie théâtrale de Flaubert fut écrite rapidement, en quelques mois seulement, à la suite du Sexe Faible, afin de retenir l'attention de Carvalho, le directeur du Théâtre du Vaudeville. Flaubert s'est tourné vers un sujet qu'il avait toujours jugé bon pour la comédie, la candidature politique, sujet qu'il avait déjà abordé dans un scénario de jeunesse, rédigé avec Bouilhet, Le Pivot. Ainsi est né Le Candidat, seule pièce de Flaubert jouée de son vivant et seule pièce achevée qui fût écrite par lui seul.

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Le Candidat met en scène le provincial Rousselin, banquier richissime comme son père avant lui, dont la fortune est guettée par tout le monde, que ce soit pour lui vendre des chevaux ou pour épouser sa fille. Il a la faiblesse de vouloir plaire à tout le monde, car Rousselin a le désir de se faire élire député. Mais une question importante se pose : dans quel parti se présenter ? Celui des conservateurs ? C'est bien possible, dit-il au comte de Bouvigny. Celui des libéraux ? Ils sont nombreux ; c'est bien tentant : « Messieurs ! non, citoyens ! Mes principes sont les vôtres ! » Vient une troisième délégation : ce sont non seulement des républicains, lui dit-on, mais des socialistes ! « Des socialistes ! » s'écrie le comte. « Je n'y vois pas de mal, dit Rousselin... Il y a plusieurs manières d'envisager... ». Ayant acheté les dirigeants de tous les partis, Rousselin finit par remporter le scrutin.

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Carvalho a accepté de faire jouer la pièce au Vaudeville. Les comédiens ont été engagés, et Flaubert s'est lancé dans les préparatifs, assistant à toutes les répétitions. Que ce soit auprès des critiques comme du public, la réception fut plus que décevante. Le Candidat a été un véritable four, et Flaubert a dû le retirer après quatre représentations seulement.

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« La pièce est fausse et commune, [...] écrivait Paul de Saint-Victor dans le Moniteur Universel du 16 mars 1847, elle montre des marionnettes et non des figures. » Une partie de la difficulté est sans doute liée à la nature même d'une pièce de vaudeville dans laquelle le sens doit être véhiculé par les seules répliques. Écrire de cette manière n'était pas dans les habitudes de Flaubert pour qui le dialogue avait une tout autre fonction. Ainsi dira-t-il à George Sand : « Ces petites phrases courtes, ce pétillement continu m'irrite à la manière de l'eau de Seltz qui d'abord fait plaisir, et qui ne tarde pas à vous sembler de l'eau pourrie » (30 octobre 1873).

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La conception du théâtre qu'avait Gustave Flaubert n'était certes pas celle de son époque ; on n'avait pas encore l'exemple d'un Alfred Jarry pour frayer le chemin avec ses personnages clownesques. La preuve : Le Candidat a dû attendre les XXe siècles pour trouver ses amateurs, des représentations et des lectures dramatiques. Mais le théâtre était en grande partie pour Flaubert un divertissement très personnel. C'était une manière privilégiée d'être avec ses intimes, de se retrouver avec eux autour du langage et de la création, où chacun avait sa part. En considérant la vie qui allait être la sienne, il est émouvant de relire ces premières lettres à Ernest Chevalier où Gustave exprime le souhait que cet ami vienne auprès de lui afin que le Billard s'anime de visions théâtrales. Aussi est-il à propos de remarquer que le dernier mot de l'ultime collaboration théâtrale de la vie de Flaubert, la livraison finale du Château des cœurs, est datée du 8 mai, le jour même du décès de Flaubert à Croisset.



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