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Revue Flaubert, n° 2, 2002 | Œuvres de jeunesse, t. I des Œuvres complètes en Pléiade.

La formation du style indirect libre

Naoko Kasama

Il va sans dire que le style indirect libre occupe une place importante dans la construction narrative des romans flaubertiens. Cependant, presque aucune étude n'a été faite pour savoir comment le procédé s'ébauche dans les écrits de jeunesse. On admet que Flaubert l'utilise déjà avec habileté dans l'Éducation sentimentale de 1845; mais que se passe-t-il avant ? Nous allons tracer la configuration de ce style en en considérant les exemples tirés des textes suivants: Un parfum à sentir, Bibliomanie, Rage et impuissance, "Quidquid volueris", Passion et vertu, et Novembre (la dernière partie).

Contrairement à ce qu'on pourrait imaginer, l'indirect libre dans un premier temps se développe à l'aide de la forte volonté qu'a le jeune auteur d'établir une communication directe avec le lecteur. La tournure sert à engager ce dernier dans le présent de l'histoire, dans l'événement qui est là et dans la sensation qu'il suscite. Néanmoins, à mesure que l'intériorité du personnage fait le poids, l'expression d'une émotion instantanée se transforme en celle d'une pensée continue. Le procédé s'inscrit dans la durée: les événements s'intègrent dans cette continuité intérieure, aussi bien que les propos qu'ils accompagnent.

Les paroles, alors, ne sont plus à présenter une par une à l'adresse du lecteur. Elles deviennent quelque chose qui circule au sein du monde fictif, quelque chose qu'on entend, qu'on reprend. La narration est désormais le lieu où l'auteur condense ces discours à l'indirect, montrant par là les rapports entre les personnages qu'il regarde avec une certaine distance. Ce geste de reprise et de distanciation que l'on aperçoit dans les descriptions à caractère itératif de Passion et vertu se radicalise avec la dernière partie de Novembre : c'est au tour du narrateur d'entrer dans ce monde imaginé pour récapituler, littéralement, les propos du héros. Ce qui revient en même temps à mettre à l'écart le propre discours de l'auteur.

L'aventure du style indirect libre ne commence pas avec la dernière partie éminemment ironique de Novembre ni ne s'y accomplit. La problématique se forme lentement au long des œuvres de jeunesse, avant de se concrétiser en la personne du narrateur-témoin. En attendant que lui-même s'éclipse.



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