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Revue Flaubert, n° 4, 2004 | Flaubert et les sciences
Numéro dirigé par Florence Vatan.

Flaubert et les sciences

Florence Vatan
(Université de Syracuse, New York)

Avant-propos : Du désir de savoir à l'art de (faire) rêver


« À propos d'un mot ou d'une idée, je fais des recherches, je me livre à des divagations, j'entre dans des rêveries infinies. »[1]

 

I

« Combien je regrette souvent de n'être pas un savant, et comme j'envie ces calmes existences passées à étudier des pattes de mouche, des étoiles ou des fleurs! »[2] Flaubert a voué tout au long de sa carrière littéraire un intérêt continu pour le savoir scientifique. Il compte parmi les auteurs les plus érudits de son époque, notamment dans le domaine de la médecine, de l'histoire et de l'histoire des religions. L'histoire et l'histoire naturelle sont à ses yeux les « muses de l'âge moderne »[3]. Dans son roman inachevé Bouvard et Pécuchet, le désir de savoir devient à la fois ressort et principe structurant du récit tout en faisant l'objet d'une troublante mise en abyme. Ce roman porte à son comble une soif de connaissances à l'œuvre dès Madame Bovary : « Il faudrait tout connaître pour écrire »[4]. La littérature s'élabore dans un rapport intime et conflictuel aux savoirs qu'elle s'incorpore en les subvertissant.

L'écrivain moderne, Flaubert en est convaincu, n'a pas le droit à l'ignorance. Il doit écrire en connaissance de cause ou du moins, lorsque la certitude est impossible, aboutir par induction à des « généralités probables »[5]. Flaubert s'inscrit explicitement dans la lignée prestigieuse de Homère et de Rabelais dont les livres sont des « encyclopédies de leur époque » : « Ils savaient tout, ces bonnes gens-là »[6]. Dans la seconde moitié du XIXe siècle, une telle ambition relève du tour de force, quand elle ne frise pas l'anachronisme. L'écrivain se voit confronté à une masse de connaissances qui se développent à un rythme exponentiel et prennent un tour de plus en plus spécialisé. En outre, si la figure de l'érudit aux connaissances encyclopédiques se perpétue - Flaubert en compte quelques brillants représentants parmi ses amis (Maury et Taine par exemple) -, elle tend à se situer en porte à faux avec l'évolution du savoir scientifique qui privilégie peu à peu la figure de l'expert.

La science intéresse Flaubert par sa valeur documentaire, sa rigueur intellectuelle, ainsi que ses méthodes d'observation et d'exposition. Elle ouvre des horizons inexplorés tout en permettant d'étudier de manière impartiale le monde environnant. Flaubert, émerveillé (et parfois écrasé) par l'immensité des choses à découvrir[7], voit dans la science le moyen de se défaire des « verres de couleur » de la religion et de la philosophie pour porter un regard détaché et lucide sur les êtres, les choses et les événements[8]. La littérature doit se faire « exposante » et non « discutante »[9], montrer ce qui est sans se préoccuper des causes ni des arrière-plans métaphysiques.

L'immense travail documentaire accompli par Flaubert, ses lectures, son goût de l'observation et sa quête obsessive du détail font partie intégrante de l'œuvre à venir qu'ils orientent et informent[10]. Flaubert ne cherche pas à faire étalage de sa science. Le savoir flaubertien, remarquablement discret, n'a ni le ton déclamatoire du savoir balzacien ni l'ambition doctrinale des thèses de Zola sur le roman expérimental. Dans son œuvre, y compris Bouvard et Pécuchet, le savoir avance masqué : l'odyssée des deux aventuriers de la connaissance ne laisse affleurer qu'un pan infime des lectures effectives de Flaubert. Qui d'autre avant lui aurait pu se vanter d'avoir « lu 1500 volumes pour en écrire un » et d'avoir écrit, dans son chapitre sur la médecine, « 16 pages qui contiendront plus de 100 volumes » ?[11] La surface du texte imprimé ouvre sur une enfilade vertigineuse de livres ; les lectures dispersées font l'objet d'un processus de condensation destiné à extraire la quintessence du savoir contemporain et des idées reçues.

Dès Madame Bovary, Flaubert caresse l'idéal d'une prose « bourrée de choses [...] sans qu'on les aperçoive »[12]. Le savoir sera d'autant plus efficace qu'il sera invisible. Le recours à la science participe ainsi d'une esthétique du retrait et de l'effacement où l'artiste, en illusionniste accompli, « laisse » son univers parler de lui-même. Impassibilité, impartialité, ces piliers de l'esthétique flaubertienne mêlent l'ambition démiurgique à l'humilité du savant. La science, en raison de son potentiel exploratoire, est à la fois signe de puissance et école de modestie ; elle engage l'homme dans un processus de découvertes infinies : « Plus les télescopes seront parfaits et plus les étoiles seront nombreuses »[13].

Par delà sa fonction de modèle, la science vaut également comme antidote et arme polémique contre l'obscurantisme sous toutes ses formes, artistique, religieux et politique. Qu'il s'agisse de la célébration romantique du moi, de l'autosatisfaction bourgeoise, du culte du progrès ou de la complaisance neurasthénique, l'homme du XIXe siècle souffre d'« autolâtrie » : l'importance démesurée qu'il accorde à sa personne et à son pouvoir de connaître le fait verser dans la présomption et le dogmatisme[14]. En proie à un finalisme naïf, il continue de se croire au centre de l'univers : « “Le soleil est fait pour éclairer la terre.” On en est encore là »[15].

En se réclamant de la science, Flaubert vise à s'affranchir de cette polarisation excessive sur le moi tout en dénonçant l'idéal de plénitude subjective. Le roman qui n'a été jusqu'à présent que « l'exposition de la personnalité de l'auteur » doit devenir « scientifique et impersonnel » et arriver « à la précision de résultat d'une science exacte »[16]. L'aura prestigieuse du savoir scientifique confère à l'œuvre autorité et légitimité. Elle permet à Flaubert de s'inscrire en rupture avec la littérature sentimentale et le romantisme qu'il dénigre, au nom d'une esthétique « virile », comme féminins, efféminés et pathologiques[17].

Dans le même temps, rarement un écrivain aussi féru de science aura combattu avec une telle virulence le savoir de son temps. « L'espèce d'encyclopédie critique en farce »[18] qu'est Bouvard et Pécuchet est le théâtre d'une démolition méthodique des savoirs mettant à nu, sur le mode comique, l'imposture des dogmes scientifiques et la vanité de la quête de certitude. Poursuivant leur rêve d'omniscience et de toute puissance, Bouvard et Pécuchet vont de désillusions en échecs. Les connaissances escomptées ouvrent sur des abîmes d'ignorance ; les certitudes cèdent le pas au doute ; l'intelligence et la bêtise deviennent indiscernables : « L'ouvrage que je fais pourrait avoir comme sous-titre “encyclopédie de la bêtise humaine” »[19].

L'attaque en règle de Flaubert n'est paradoxale qu'en apparence. Flaubert combat en effet la science à l'endroit précis où elle se fait argument d'autorité et nouvelle religion, là où la « rage de vouloir conclure »[20] et la quête de réponses définitives prennent le pas sur ce que devrait être l'enquête scientifique : l'exploration de l'inconnu à la faveur d'un questionnement incessant. La critique de Flaubert porte par ailleurs sur les illusions et les fantasmes que la science véhicule (foi dans le progrès, maîtrise de la nature, élévation personnelle). L'euphorie de Bouvard et Pécuchet au début de chaque nouvelle incursion dans le savoir est liée à leur plaisir d'endosser la panoplie de l'expert et de s'entourer des accessoires requis. Les deux personnages croient que l'adoption de la posture de l'homme de science suffit à rendre savant. La science renforce leur sentiment de grandeur personnelle, nourrit leurs rêves de gloire, et les rend d'autant plus désireux de provoquer et d'épater les bourgeois de Chavignolles.

Plus fondamentalement, Flaubert se livre à une revue critique de l'état du savoir au XIXe siècle et à une mise en cause radicale du pouvoir de connaître, en réponse directe au positivisme ambiant[21]. Flaubert avait prévu de donner au second volume de Bouvard et Pécuchet le sous-titre suivant : « Du défaut de méthode dans les sciences ».[22] Yvan Leclerc et Stéphanie Dord-Crouslé ont souligné l'ambiguïté de cette expression qui peut désigner à la fois les erreurs commises par ceux qui appliquent les théories scientifiques et les vices méthodologiques inhérents aux savoirs[23]. Bouvard et Pécuchet pèchent par excès de zèle et d'esprit d'imitation. Leur plongée finale dans la copie ne fait que mettre à nu sous une forme épurée la relation mimétique qu'ils entretiennent, dès leurs premières expériences, avec le savoir. Suite aux déboires que leur inflige l'épreuve de la réalité, ils se rabattent sur le mimétisme à l'état pur, de la feuille de papier à la feuille de papier, dans une mise en suspens béate du doute et du jugement.

Le panorama offert dans Bouvard et Pécuchet révèle par ailleurs combien les sciences restent pour une large part prisonnières de partis pris idéologiques, religieux et métaphysiques, et sont mêlées de superstition, d'empirisme naïf et de charlatanerie. La juxtaposition de savoirs disparates tels le jardinage, la chimie, la médecine et le magnétisme est en elle-même un geste critique. « Sciences », « savoir », « savoirs scientifiques », ces termes que nous emploierons indistinctement prennent acte du fait que les « sciences » du XIXe siècle sont pour la plupart en voie de constitution et n'ont pas défini les critères expérimentaux leur permettant de revendiquer le statut de science à part entière. Les frontières entre les différents registres de la connaissance restent poreuses.

Il faut dès lors élucider ce qui se joue à travers cette dénonciation de la science, et plus généralement, ce que cette critique nous révèle des relations entre science et littérature dans la seconde moitié du XIXe siècle. On pourrait supposer que Flaubert agit ici par purisme épistémologique, au nom d'un idéal supérieur de l'activité scientifique, libre de parti pris idéologique et vouée à la quête exclusive du vrai. La critique flaubertienne, toutefois, est trop radicale et le travail de sape trop extrême pour que le moment critique, du moins dans Bouvard et Pécuchet, puisse être dépassé et relevé par une nouvelle utopie scientifique. Flaubert procède à une mise en cause de la science et de ses ambitions, non pour frayer la voie à de nouvelles certitudes, mais pour nier la possibilité d'une certitude définitive. La copie marque pour Bouvard et Pécuchet le renoncement à la science, reléguée au rang d'entreprise chimérique à la mesure des espoirs qu'elle a pu susciter. Elle met un terme à la quête active de savoir tout en faisant figure de double inquiétant : de la réflexion à la prise de note machinale, de la découverte à la réitération du déjà-dit, de l'écrivain tournant ses phrases au bourgeois tournant ses ronds de serviette, la distance est minime.

L'enjeu de la critique flaubertienne n'est pas de promouvoir la science de l'avenir, mais de redéfinir, dans l'urgence du présent, le statut de la littérature face à l'emprise des modes de connaissance scientifiques. Le XIXe siècle, rappelle Wolf Lepenies, se caractérise par un divorce croissant entre science et littérature. Face au prestige symbolique grandissant d'une activité scientifique qui s'approprie le monopole du vrai, la littérature se voit « exclu[e] [...] du canon de la connaissance »[24] et ravalée au rang d'activité subalterne à visée purement divertissante. Flaubert, comme d'ailleurs Baudelaire, caresse le rêve d'une alliance future entre l'art et la science qui « se rejoindront au sommet après s'être séparés à la base »[25]. Son admiration pour Buffon et pour Gœthe témoigne de l'intérêt qu'il voue aux penseurs combinant les talents de l'homme de lettres à ceux du savant. Dans l'immédiat, l'important est de réhabiliter la littérature, de renverser l'image dégradée dont elle fait l'objet, d'élever le roman à une nouvelle dignité et d'inverser le rapport de force avec la science au profit de la littérature.

Plus exactement, c'est à la littérature de réaliser cette alliance en absorbant le savoir et en l'associant à des préoccupations esthétiques. La science, surtout dans ses versions positivistes, est par définition trop exclusive, négatrice, stigmatisatrice, et trop rongée par la « haine de la littérature »[26] pour se faire le théâtre d'un tel rapprochement. Le désir d'union dissimule un règlement de compte. « Disséquer est une vengeance »[27] : cette métaphore médicale, Flaubert la retourne contre les savoirs de son temps. Si la cible première est la bêtise universelle, Flaubert poursuit avec un acharnement particulier la bêtise scientifique. Il s'agit là d'une riposte indirecte à la condescendance dont font preuve ses amis savants (Baudry, Taine, Maury), visiblement troublés de voir un romancier s'aventurer, avec Bouvard et Pécuchet, dans un terrain qu'ils considèrent comme relevant de leur compétence exclusive[28]. La « lutte d'érudition » que Flaubert engage avec les savants de son temps vise à faire reconnaître les modes d'exploration littéraires comme égaux, voire supérieurs, aux modes d'investigation scientifiques[29]. Lutte de rivalité, conflit de territoire, quête de légitimité. La démarche flaubertienne n'est pas si éloignée des rituels guerriers que décriront les ethnologues de la première moitié du XXe siècle : il s'agit de s'assimiler la puissance de l'adversaire pour mieux le terrasser, de s'imprégner de science (et de sa bêtise) pour en sortir renforcé, et de libérer, à travers la confrontation avec cet « autre » qu'est la science, de nouvelles possibilités pour la littérature.

II

L'esprit qui a guidé la réalisation de ce quatrième numéro de la Revue Flaubert a été de créer un lieu d'exploration, de réflexion et de débat sur les relations de Flaubert aux savoirs de son temps. Sans prétendre à l'exhaustivité, les articles réunis ici permettent de prendre la mesure de l'intensité et de la complexité du rapport de Flaubert à la science. Ils posent également les jalons d'une réflexion sur les modalités du dialogue et des transferts entre science et littérature ainsi que sur les enjeux d'un tel dialogue dans le contexte du XIXe siècle. Trois types d'interrogations ont orienté notre démarche : Quel usage Flaubert fait-il du savoir scientifique et à quelles fins y recourt-il ? Comment définit-il la littérature par rapport à la science ? Que « peut » selon lui la littérature, que « sait »-elle et qu'« est »-elle ? Les auteurs se sont penchés sur des textes où le dialogue avec la science est particulièrement intense : Salammbô, La Tentation de Saint Antoine et surtout Bouvard et Pécuchet. Quatre lignes de force se dégagent de ces travaux :

1) Tout d'abord, ils rendent manifestes l'étendue et la variété des intérêts scientifiques de Flaubert : sciences naturelles, archéologie, médecine, géologie, magnétisme, religion, pédagogie. Lecteur infatigable, Flaubert se montre soucieux non seulement de couvrir un domaine, mais également de maîtriser la genèse d'un savoir ainsi que l'histoire de ses controverses (J. Jurt, N. Sugaya, Y. Arahara, A. Yamazaki). Il s'agit d'acquérir un sentiment de maîtrise par l'étude exhaustive des sources disponibles et par l'acquisition d'une vision d'ensemble suffisamment surplombante. Flaubert s'intéresse essentiellement aux savoirs de son temps, c'est-à-dire aux savoirs tels qu'ils s'inscrivent dans une doxa qu'ils contribuent à informer et dont ils partagent dans une certaine mesure les partis pris. (S. Dord-Crouslé).

2) Le second constat est que la curiosité scientifique de Flaubert obéit principalement à des motivations esthétiques (N. Sugaya, S. Dord-Crouslé). L'écrivain s'incorpore le savoir scientifique non pour chercher le « vrai » à la manière d'un scientifique, mais pour parfaire l'illusion littéraire, laquelle - si elle est poursuivie avec méthode - rejoint et concurrence la vérité scientifique[30]. La visée heuristique est secondaire. Les modèles scientifiques donnent l'impulsion à des innovations formelles (G. Séginger, J. Wulf). La prose, rappelle Flaubert, « est née d'hier »[31] : les méthodes et les règles scientifiques peuvent l'orienter vers de nouveaux possibles.

3) En troisième lieu, la science intéresse Flaubert comme terrain privilégié de la bêtise : bêtise de la présomption, de la posture d'autorité, de l'ignorance qui s'ignore, des certitudes péremptoires, du dogmatisme vain (N. Sugaya, A. Yamazuki, S. Dord-Crouslé). L'acharnement de Flaubert à débusquer la bêtise est à la hauteur de l'enthousiasme avec lequel il célèbre la persévérance des savants. Que l'encyclopédie en forme de farce culmine, comme l'a relevé Raymond Queneau, dans l'"élevage des huîtres perlières de la bêtise humaine »[32] ne doit guère nous surprendre puisque le savoir est devenu au XIXe siècle, avec la religion, un discours d'autorité et, donc, en tant que tel, un terreau d'idées reçues particulièrement fécond. Flaubert dénonce les tentations dogmatiques et se livre à une critique de fond des pouvoirs de la connaissance (S. Schiano-Bennis).

4) Enfin, Flaubert ne procède pas en homme de science (J. Jurt, N. Sugaya, S. Dord-Crouslé, B. Suvilay). La nature compulsive de ses lectures signale d'entrée de jeu que son rapport au savoir est gouverné, pour une grande part, par l'affect. Flaubert s'incorpore le savoir selon un processus qui ne mise pas exclusivement sur les pouvoirs de la raison consciente. L'acquisition passe également par l'expérience sensible. Elle suppose un rituel d'absorption et d'ingestion des connaissances, au sens presque physique du terme[33]. L'objectif n'est donc pas l'idéal positiviste d'une maîtrise rationnelle de l'univers, mais plutôt un processus magique d'assimilation.

Surtout, Flaubert fait preuve de désinvolture vis-à-vis de ses sources : la visée critique l'emporte sur le souci d'exactitude. Il n'hésite pas ainsi à gommer les nuances pour mieux faire ressortir les contradictions des théories scientifiques. La recherche du « comique d'idées »[34] ou bien le souci esthétique d'un équilibre des plans et des arguments l'incitent à gauchir les énoncés et à forcer la charge satirique (N. Sugaya, S. Dord-Crouslé).

Ce dernier constat pourrait passer pour un truisme, s'il ne soulevait fondamentalement la question de la position énonciative de Flaubert. Quelle est la validité d'une critique dès lors qu'elle ne se soumet pas aux critères dont elle fait par ailleurs l'apologie ? Cette prise de distance vis-à-vis de l'esprit de rigueur scientifique est d'autant plus singulière que Flaubert revendique généralement une approche immanente visant à saisir de l'intérieur la « poétique insciente » d'une œuvre[35]. En restant délibérément en dehors, Flaubert risque de discréditer sa propre démarche, de se voir reprocher un usage métaphorique et biaisé du savoir ainsi que le recours à une critique facile visant principalement à mettre les rieurs de son côté.

Cette prise de liberté vis-à-vis des contraintes méthodologiques du discours scientifique signale que Flaubert refuse de placer son entreprise littéraire sous la tutelle exclusive de l'autorité scientifique. L'attitude de Bouvard et Pécuchet vis-à-vis des savoirs offre une version caricaturale de ce que pourrait être une littérature « savante » singeant les poses de l'homme de science. Flaubert rejette la soumission mimétique au savoir et l'illusion scientiste.

La position de Flaubert est symptomatique de la tension entre la revendication d'un droit de regard critique et une exigence d'autonomie vis-à-vis des standards scientifiques. Le soin que prend Flaubert à se documenter et à parer aux objections suggère qu'il est conscient du caractère problématique de sa position. Il s'agit de prendre en défaut la science sans être pris soi-même en défaut, de s'assurer que les emprunts, les allusions et les objections sont suffisamment fondés pour ne pas prêter le flanc à la critique. La littérature se fait alors un exercice de liberté contrôlée.

La littérature n'est pas une science : l'apport de Flaubert est d'avoir transformé cet énoncé teinté de condescendance dans la bouche des savants en affirmation d'un nouveau pouvoir et en revendication d'autonomie. Ce pouvoir spécifique de la littérature s'articule autour de deux axes :

1) La littérature est tout d'abord le site d'une vaste critique des savoirs (J. Jurt, N. Sugaya, S. Dord-Crouslé). C'est précisément en raison de sa position d'extériorité que l'écrivain peut opérer ce que Stéphanie Dord-Crouslé a appelé « l'exposition » des savoirs, c'est-à-dire leur « mise en lumière », leur mise à l'épreuve et leur « mise en danger »[36]. Bouvard et Pécuchet confrontent les sciences à leurs propres apories, en en mettant à nu les failles et les contradictions internes. Les échecs à répétition des deux acolytes, soucieux d'appliquer leur science fraîchement acquise, réduisent le savoir à la vacuité d'un discours faisant écran et violence à la réalité. Plus fondamentalement, le roman flaubertien explore « l'imaginaire des savoirs » et met à nu la part d'illusion et d'« affabulation » (G. Séginger) inhérente à toute entreprise de connaissance. Flaubert mobilise sa lucidité d'écrivain pour procéder à une critique de la rhétorique scientifique et en relever les conventions métaphoriques et narratives, comme en témoigne son intérêt pour les « styles professionnels » et le plaisir malveillant avec lequel il collectionne entre autres les échantillons de « style médical » et de « beautés ecclésiastiques » (S. Dord-Crouslé)[37].

2) En second lieu, la littérature oppose au scientisme réducteur une intelligence poétique du monde. Il ne s'agit pas d'une connaissance à strictement parler, mais d'un mode d'expérience et de représentation inaccessible à la pensée scientifique. C'est en ce sens que le savoir scientifique, dans l'univers flaubertien, a souvent partie liée avec le rêve et la contemplation. La science permet d'accéder - au prix il est vrai de tensions - à l'"exaltation vague »[38] qui est selon Flaubert le summum de l'art. Si Flaubert parcourt les bibliothèques avec la même ardeur qu'il se livre à des enquêtes de terrain, ce n'est pas seulement par souci du détail « chic » (comme le font ses amis les Goncourt), c'est pour porter le travail de l'imagination à sa plus haute puissance et donner corps à cet imaginaire qui « naît et se forme », selon Michel Foucault, « dans l'entre-deux des textes »[39]. L'incorporation du savoir, liée à un lent travail de sédimentation, a pour but de « rendre plastiques » les idées ; l'enjeu est de « voir » et de « faire voir » (J. Jurt)[40]. Il s'agit d'ingérer des connaissances jusqu'au moment où elles prendront vie, où elles permettront à Flaubert de basculer de la connaissance livresque à l'illusion du vécu. Le savoir ne vaut donc pas en tant que tel, mais il est appelé à être débordé dans et par l'expérience esthétique. Loin d'être une fin en soi, il est un tremplin pour « s'élever plus haut » et accéder à ce que Flaubert appelle la « Réalité »[41].

Ce n'est pas un hasard si Bouvard et Pécuchet, à l'instar de leur auteur, se révèlent des rêveurs impénitents qui se laissent « ébahir » et « émerveiller » par les livres. Leurs moments les plus intenses sont souvent ceux où, cédant à la pente de la rêverie, ils s'abandonnent à l'immédiateté sensible. Ces rares moments d'osmose avec le monde environnant les libèrent de l'aiguillon du doute et des tourments de la réflexion.

III

Les articles qui composent ce numéro suivent grosso modo l'ordre d'apparition des savoirs dans Bouvard et Pécuchet, tout en s'organisant selon des parentés thématiques et/ou méthodologiques. Les trois premiers articles abordent les prolongements esthétiques du dialogue avec la science : Gisèle Seginger et Judith Wulf explorent l'influence des sciences naturelles sur la structure narrative de Bouvard et Pécuchet et de La Tentation de saint Antoine. Dans une perspective socioculturelle, Joseph Jurt étudie la lutte de rivalité entre les champs concurrents de la littérature et de l'archéologie. Les cinq articles suivants (Norioki Sugaya, Yukiko Arahara, Atsushi Yamazaki, Stéphanie Dord-Crouslé et Bounthavy Suvilay) recourent à l'approche génétique et à la recherche des sources afin de mettre à nu, dans le détail des notes, des scénarios préliminaires et du texte achevé, les parti pris de lecture de Flaubert ainsi que ses modes d'insertion et de mise à l'épreuve du savoir. L'essai de Sandrine Schiano-Bennis explore les échos qu'il est possible d'établir entre le scepticisme flaubertien et la désillusion fin de siècle sur les pouvoirs de la connaissance.

Dans « Forme romanesque et savoir. Bouvard et Pécuchet et les sciences naturelles », Gisèle Séginger examine comment Flaubert, en marge de la pensée organiciste du XIXe siècle, recourt à un modèle scientifiquement dépassé (celui de la classification linnéenne) pour inventer un mode d'exposition inédit. Ce mode d'exposition opérant par contiguïté, glissements et déplacements se substitue à la logique temporelle du récit. Les « tableaux » du roman s'enchaînant à la faveur d'événements contingents mettent à mal le « fil » narratif fondé sur le postulat métaphysique d'un temps linéaire, rationnel et orienté. Bouvard et Pécuchet sont dans un perpétuel porte-à-faux vis-à-vis du savoir qu'ils malmènent à force de vouloir y puiser ce qu'il ne peut leur offrir : des certitudes inébranlables. La trame narrative déjoue leur désir d'absolu et le voue à l'échec : leur quête de totalité les incite à fragmenter et à déconstruire le savoir. Dans un renoncement ultime au sens, à l'ordre et à la métaphysique, le second volume laisse la voie libre à l'activité machinale et quasi extatique de la copie. La classification devient simple collection ; les deux copistes découvrent le pouvoir poétique de la bêtise sous le signe d'une esthétique de la « déliaison ».

Dans La Tentation de saint Antoine, en revanche, souligne Judith Wulf dans « Les Sciences naturelles dans La Tentation de saint Antoine : entre esthétique et épistémologie », Flaubert prend ses distances vis-à-vis du modèle de classement linnéen et de son arrière-plan métaphysique (la révélation de l'ordre divin) pour mettre au point une écriture du vivant selon un « continuum de variation », écriture impliquant une redéfinition des relations entre le sujet et l'objet. Plus qu'une reprise de théories constituées, le texte flaubertien porte la trace de débats épistémologiques dont il se fait l'écho, jusque dans sa forme. Les questions que soulève Flaubert sont analogues à celles que rencontrent les savants de l'époque : comment concilier l'intuition du continu et la nécessité d'une classification ? Comment penser le monstrueux et la notion corrélative d'espèce ? Comment « formaliser l'indistinct et le dynamique » ? Plus généralement, le texte de Flaubert interroge le mode de constitution du savoir en abordant la question du lien entre science et croyance, et le problème du statut du sujet connaissant. Sur ces questions, Flaubert subit l'influence du naturaliste Félix-Archimède Pouchet dont les œuvres mêlent l'observation scientifique et le lyrisme. Il adopte dans La Tentation de saint Antoine une position énonciative marquée par le refus de réifier le vivant et le désir de s'unir par la contemplation à la matière.

L'analyse que propose Joseph Jurt dans « Flaubert : littérature et archéologie », porte sur la controverse publique qui opposa en 1862 et 1863 Gustave Flaubert à l'archéologue Guillaume Frœhner à propos de l'usage de l'archéologie dans Salammbô. Sur la base des analyses de Luhmann, Bourdieu et Lepenies, Joseph Jurt interprète le conflit avec Frœhner comme un exemple paradigmatique de la lutte de rivalité entre science et littérature dans la seconde moitié du XIXe siècle. Frœhner vise à remettre Flaubert à sa place en lui reprochant de s'aventurer dans un domaine qui ne relève pas de son expertise. Il met en cause la valeur littéraire de Salammbô au nom d'une vision normative du roman comme représentation idéalisée de ce qui est « beau et aimable ». Flaubert, pour sa part, tourne en dérision cette tendance à faire de l'archéologie une chasse gardée. Il se place sur le terrain de la science pour répondre aux objections de Frœhner tout en faisant valoir l'ampleur de son travail documentaire. Son but est d'affirmer la singularité et la supériorité de la littérature, capable de redonner vie à une civilisation oubliée.

La rivalité, également à l'œuvre dans Bouvard et Pécuchet, incite Flaubert à traquer dans ses lectures les bêtises scientifiques et les contradictions susceptibles d'alimenter son « comique d'idées ». C'est ainsi que Norioki Sugaya, dans « Bouvard et Pécuchet, l'exposition critique d'un paradigme médical », démontre comment à partir de l'épisode de la fièvre typhoïde de Gouy, Flaubert met en scène un conflit doctrinal entre le vitalisme (défendu ardemment par Pécuchet) et l'organicisme (défendu tout aussi ardemment par le médecin Vaucorbeil qui met en jeu ici sa légitimité de médecin). Flaubert a accumulé une documentation considérable sur la question, documentation qui donne à l'épisode son « épaisseur épistémologique » et sa précision clinique. Le savoir nourrit l'imaginaire romanesque tout en faisant l'objet d'une mise en question. L'étude des scénarios révèle que Flaubert donne délibérément un tour indécidable à cet épisode sans trancher en faveur de l'une ou l'autre de ces doctrines. Flaubert restitue ainsi à ces énoncés dogmatiques antagonistes leur caractère problématique, spéculatif et flottant.

L'antagonisme doctrinal est également au cœur de l'épisode de la géologie, comme en témoigne l'analyse de Yukiko Arahara dans « Pour une lecture épistémologique de la géologie dans Bouvard et Pécuchet, ou la géologie entre science et religion ». Dans sa mise en scène fidèle des théories de l'époque, Flaubert fait parcourir à ses personnages les différentes étapes du débat géologique tel qu'il se formulait dans la première moitié du XIXe siècle. L'épisode reconstitue l'histoire des controverses géologiques (neptunisme vs. plutonisme ; catastrophisme vs. uniformitarisme). Après une phase initiale d'adhésion au catastrophisme de Cuvier et à sa justification « scientifique » du déluge biblique, les deux apprentis géologues embrassent la thèse « uniformitariste » d'une évolution lente et continue de la terre, déterminée par l'action du magma. Il s'agit là d'une coupure épistémologique fondamentale puisque la géologie s'affranchit du récit biblique qu'elle contribuait jusque-là à légitimer. Cette science, proche de la religion du fait qu'elle tente - comme cette dernière - d'acquérir un savoir des origines, renonce à son substrat religieux pour se consacrer à la seule étude des phénomènes observables.

Qu'il s'agisse de sciences reconnues comme la médecine et la géologie ou de pseudo-sciences comme le magnétisme, Flaubert procède avec le même scrupule et la même rigueur dans son examen et son exposition des différentes doctrines. L'article d'Atsushi Yamazaki « L'inscription d'un débat séculaire : le magnétisme dans Bouvard et Pécuchet » met à nu les enjeux théoriques de l'épisode opposant Bouvard et Pécuchet, fervents adeptes du magnétisme, au médecin Vaucorbeil, représentant de la médecine officielle. L'épisode met en scène des séances de magnétisme tout en y inscrivant les débats théoriques de l'époque. Bouvard et Pécuchet se révèlent partisans du « psycho-fluidisme » de Puységur dont ils éliminent la visée philanthropique. Alors qu'il croient en l'existence d'un fluide et en l'importance de la volonté, Vaucorbeil attribue les phénomènes de magnétisme et le somnambulisme artificiel au jeu de l'imagination et à l'action de causes physiologiques. La position de Vaucorbeil offre ainsi une synthèse du rapport de Bailly de 1783 contre le magnétisme et des travaux plus tardifs de Braid et de Maury sur l'hypnotisme et le somnambulisme. L'intérêt que voue Flaubert aux phénomènes de suggestion est lié au projet même de Bouvard et Pécuchet (dont les deux héros évoluent pour ainsi dire dans un état de suggestion chronique) et à sa réflexion sur les multiples formes de mimétisme social, dont la circulation des idées reçues.

La quête des antagonismes, des failles et des contradictions est manifeste dès les notes de lecture. Dans « Flaubert et la “religion moderne”. À partir du dossier “Religion” de Bouvard et Pécuchet », Stéphanie Dord-Crouslé examine comment les notes de Flaubert - à la fois très documentées sur certains auteurs et lacunaires sur d'autres -, visent à alimenter les expériences des deux personnages (connaissant tour à tour des phases de transports mystiques et d'agnosticisme) ainsi que leurs controverses. Le dossier révèle que Flaubert s'intéresse principalement au discours religieux moderne et à sa charge idéologique. Le tableau qu'il en dresse consiste à opposer les penseurs « orthodoxes » aux « libres penseurs » en gommant au sein de chaque catégorie les nuances susceptibles de troubler la pureté de cette dichotomie. Les « orthodoxes » suscitent tout particulièrement sa verve critique puisque Flaubert en recense minutieusement les arguments polémiques, les erreurs et les travers rhétoriques. Dans cette vision partielle et partiale du discours religieux, le souci d'objectivité est absent : la simplification historique et idéologique à laquelle procède Flaubert est motivée par des considérations esthétiques et par le désir de se constituer un « concentré d'idées reçues ».

Bounthavy Suvilay, pour sa part, dans « Bouvard et Pécuchet : de l'enfant sauvage au dégénéré », analyse comment Flaubert laisse transparaître, dans son chapitre sur l'éducation, son adhésion aux théories de la dégénérescence. Ce chapitre peut être lu non seulement comme une critique du rousseauisme, mais également à la lumière des travaux du médecin Itard sur l'enfant sauvage et des théories de la dégénérescence. L'éducation ratée de Victor et de Victorine consacre le triomphe de l'hérédité. Si Flaubert, fidèle en cela aux théories médicales de l'époque, ne croit pas que l'éducation puisse modifier la nature profonde de l'individu, il tourne en dérision le caractère obsessionnel avec lequel les médecins se penchent sur la question sexuelle. Le personnage fictif de Victor réunit les trois figures qui constituent - selon Michel Foucault - le domaine de l'« anomalie » : le monstre humain, l'individu à corriger et l'enfant masturbateur.

Dans « Portée et postérité épistémologiques de Bouvard et Pécuchet à la fin du XIXe siècle. Le trouble de la connaissance », Sandrine Schianno-Bennis nous invite à explorer les résonances du scepticisme flaubertien dans la France de la fin du siècle. Le roman posthume de Flaubert annonce le regard désabusé que les scientifiques et les écrivains du tournant du siècle jetteront sur la science. À la confiance aveugle dans le progrès et les pouvoirs de la connaissance succède une ère de désenchantement face à un univers ouvert, indéterminé et contingent que l'esprit humain appréhende avec des moyens limités. Dans leur quête éperdue de certitude, Bouvard et Pécuchet mettent à nu la fragilité des savoirs, les failles des systèmes et l'arbitraire des catégories de la connaissance, autant de leitmotive orchestrés par les auteurs et les savants de la fin du siècle.

IV

Dans ses autoportraits et ses signatures épistolaires, Flaubert ne recourt que rarement à l'image du savant. Les comparaisons qu'il prise sont celles du forçat, du brahme, du moine, du gladiateur, de l'ermite, du saltimbanque, de l'indien d'Amérique, du sauvage, de l'homme de Cro-Magnon (voire de Néanderthal), de l'ours, de l'« huître rêveuse »[42]. Flaubert décline ainsi sur différents tons le thème de la sauvagerie, de la solitude et de l'effort douloureux : il est d'un autre monde. Ces divers qualificatifs visent à promouvoir une représentation sacrificielle de la littérature exigeant de ses adeptes un renoncement à la vie au nom d'un culte intransigeant de l'art. L'Art, lieu d'une mise en question impitoyable des croyances scientifiques, exige pour son propre compte une foi et une dévotion absolues.

C'est pour ébranler ce culte du sacerdoce littéraire que Pierre Michon, dans son essai « Corps de bois », nous propose de « sauver » la vie de Flaubert. Flaubert ne serait pas ce bourreau de travail en proie aux affres du style, poussant laborieusement, comme ses deux héros, le rocher de Sisyphe des lectures et de l'écriture. Imaginons plutôt qu'il nous a menti,

 

« qu'il n'a jamais fait le moine ni le forçat, [...] qu'il n'a rien fait de ses dix doigts la plupart du temps à Croisset, qu'il a joui de la Seine, du vent dans les peupliers, de sa petite nièce mangeant des confitures, des grandes vaches dans les champs, mugistuque boum, de grandes femmes de temps en temps, de la débauche qu'est la lecture, de la luxure qu'est le savoir ; qu'il a joyeusement cueilli des tilleuls pour faire de la tisane, joyeusement fait défiler dans sa tête des nomenclatures phéniciennes ; et que ça et là, de chic, pour marquer le temps, pour épater les Parisiens, pour donner du travail à ses flagorneurs dans Paris, il soit tout de même monté dans son cagibi et y ait écrit quelques phrases parfaites qui lui venaient tout naturellement »[43].

 

Débauche de la lecture, luxure du savoir : Flaubert s'y est adonné comme nul autre. La science - dont il a contribué à désamorcer la pompe et l'esprit de sérieux - lui permet d'entrer dans des « rêveries infinies » jusqu'à atteindre le « grand bleu de la poésie »[44].

Bien qu'il se soit cousu le masque de la pure littérature « à pleine figure, sans anesthésie », Flaubert, nous rappelle Pierre Michon, ne s'est jamais départi de sa « grosse moustache de clown »[45]. La sacralisation de la science et de la littérature est emportée dans le tourbillon de la « blague » universelle dont on ne sait s'il vaut mieux en rire, en pleurer ou méditer dessus.

http://flaubert.univ-rouen.fr/revue/revue4

Florence Vatan
Maître de conférences (Assistant Professor) à l'Université de Syracuse dans l'État de New York, Florence Vatan s'intéresse aux relations entre littérature et science en France et en Allemagne dans la seconde moitié du XIXe siècle et dans la première moitié du XXe siècle. Germaniste de formation, elle est l'auteur de Robert Musil et la question anthropologique (PUF, 2000). Elle travaille actuellement à un manuscrit examinant l'esthétique de Flaubert et de Baudelaire à la lumière des conceptions médicales de leur époque. Elle a publié des articles sur Baudelaire, Flaubert, Musil, Wolfgang Kœhler, Erich Vœgelin, Max Weber et le mouvement Dada. Elle a traduit, en collaboration avec Véronika von Schenk, Manfred Frank et Hans Georg Gadamer en français.


Contact : fvatan@syr.edu

Notes

[1] Lettre à Maurice Schlésinger, 18 décembre 1859, Gustave Flaubert, Correspondance, t. III, édition établie, présentée et annotée par Jean Bruneau, Paris, Gallimard, Bibl. de la Pléiade, 1991, p. 68 (abréviation C, suivie du tome en chiffres romains et de la page).
[2] Lettre à Mademoiselle Leroyer de Chantepie, 1er mars 1858 (C, II, p. 799).
[3] Lettre à Mademoiselle Leroyer de Chantepie, 23 octobre 1863 (C, III, p. 352).
[4] Lettre à Louise Colet, 7 avril 1854 (C, II, p. 544). Flaubert réitérera (à plus forte raison) cette observation à propos de Bouvard et Pécuchet : « Il faudrait tout savoir pour ce chien de livre-là. » Lettre à Ivan Tourgueneff, 1er juin 1874 (C, IV, p. 801).
[5] Lettre à Flavie Vasse de Saint-Ouen, 27 décembre 1864 (C, III, p. 418).
[6] Lettre à Louise Colet, 7 avril 1854 (C, II, pp. 544-545).
[7] Il suffit de songer par exemple à l'effet que produisaient sur lui les expositions universelles : « J'ai été deux fois à l'Exposition, écrit-il à George Sand ; cela est écrasant. Il y a des choses splendides et extra-curieuses » Lettre du 6 mai 1867 (C, III, p. 635).
[8] Lettre à Mademoiselle Leroyer de Chantepie, 12 décembre 1857 (C, II, p. 786).
[9] Lettre à Louise Colet, 6 avril 1853 (C, II, p. 298).
[10] Dans le cas de Bouvard et Pécuchet, souligne Jacques Neefs, « le moment de la “documentation” cesse d'être un préalable à l'œuvre pour devenir la dimension d'interrogation interne de l'œuvre, pour constituer l'objet même de sa visée et pour lui donner jusqu'à sa forme ». Jacques Neefs, « L'Imaginaire des documents », in Romans d'archives, textes réunis et présentés par Raymonde Debray-Genette et Jacques Neefs, Lille, Presses Universitaires de Lille, 1987, p. 179.
[11] Lettre à Madame Roger des Genettes, 24 janvier 1880, Correspondance, in Oeuvres complètes, t. 16, Paris, Club de l'Honnête Homme, 1975, pp. 299-300. Lettre à Madame Roger des Genettes, 12 juillet 1877, ibid., vol. 15, p. 580. (abréviation CHH, suivie du tome et de la page).
[12] Lettre à Louise Colet, 30 septembre 1853 (C, II, p. 446). Madame Bovary, écrit-il ailleurs, « est une œuvre surtout de critique, ou plutôt d'anatomie. Le lecteur ne s'apercevra pas (je l'espère) de tout le travail psychologique caché sous la forme, mais il en ressentira l'effet. » Lettre à Louise Colet, 2 janvier 1854 (C, II, p. 497).
[13] Lettre à Mademoiselle Leroyer de Chantepie, 6 juin 1857 (C, II, p. 731).
[14] « C'est une chose curieuse », souligne le romancier, « comme l'humanité, à mesure qu'elle se fait autolâtre, devient stupide. » Lettre à Louise Colet, 26 mai 1853 (C, II, p. 334).
[15] Lettre à Mademoiselle Leroyer de Chantepie, 12 décembre 1857 (C, II, p. 786).
[16] Lettre à George Sand, 15 décembre 1866 (C, III, p. 578). Lettre à Louise Colet, 22 juillet 1853 (C, II, p. 387).
[17] Sur le conflit entre la littérature dite « réaliste » et la littérature sentimentale, et les préjugés sexistes qu'il véhicule, voir Margaret Cohen, The Sentimental Education of the Novel, Princeton, Princeton University Press, 1999. Flaubert mène en partie cette lutte contre lui-même, « vieux fossile du romantisme », et contre son penchant au lyrisme. Lettre à Ivan Tourgueneff, 21 août 1871 (C, IV, 366).
[18] Lettre à Madame Roger des Genettes, 19 août 1872 (C, IV, p. 559).
[19] Lettre à Raoul-Duval, mi-février 1879 (CHH, 16, p. 150).          
[20] Lettre à Mademoiselle Leroyer de Chantepie, 23 octobre 1863 (C, III, p. 353).
[21] « Sur le canevas du cours positiviste, remarque Yvan Leclerc, Flaubert brode ce qu'il faudrait appeler un cours de négativisme philosophique. » Yvan Leclerc, La Spirale et le monument. Essai sur Bouvard et Pécuchet de Flaubert, Paris, Sedes, 1988, p. 69.
[22] Lettre à Madame Tennant, 16 décembre 1879 (CHH, 16, p. 284).
[23] Yvan Leclerc, op. cit., p. 78. Stéphanie Dord-Crouslé, Bouvard et Pécuchet de Flaubert. Une « encyclopédie critique en farce », Paris, Belin, 2000, pp. 63 sq.
[24] Wolf Lepenies, Between Literature and Science : the Rise of Sociology, Cambridge , Cambridge University Press, 1992, p. 3.
[25] « Plus il ira, plus l'art sera scientifique, de même que la science deviendra artistique. Tous deux se rejoindront au sommet après s'être séparés à la base. Aucune pensée humaine ne peut prévoir, maintenant, à quels éblouissants soleils psychiques écloreront les œuvres de l'avenir. » Lettre à Louise Colet, 24 avril 1852, (C, II, p. 76).
[26] Lettre à Guy de Maupassant, avril 1880 (CHH, 16, p. 351).
[27] Lettre à George Sand, 18 décembre 1867 (C, III, p. 711).
[28] Taine multiplie ainsi les réserves vis-à-vis de Bouvard et Pécuchet. Flaubert, selon lui, « s'enfonce dans une impasse » en voulant « tire[r] la littérature hors de son domaine ». Cité par Bruna Donatelli, Flaubert e Taine. Luoghi e tempi di un dialogo. Roma, Nuova Arnica Editrice, 1998, p. 79.
[29] Bouvard et Pécuchet, présentation par Stéphanie Dord-Crouslé, Paris, Garnier Flammarion, 1999, p. 326. Ce terme que Flaubert utilise à propos de la controverse entre Pécuchet et l'abbé Jeufroy sur la religion, caractérise d'une manière générale le rapport de Flaubert aux savoirs. Voir sur ce point Anne Herschberg Pierrot, Claude Mouchard et Jacques Neefs, « Les Bibliothèques de Flaubert », in Bibliothèques d'écrivains, sous la direction de Paolo d'Iorio et de Daniel Ferrer, Paris, CNRS Editions, 2001, p. 122.
[30] Le triomphe que Flaubert pense emporter sur son ami Baudry à propos du détail de botanique le confirme dans la certitude que la littérature peut - avec ses moyens propres - accéder au vrai : « Et j'avais raison parce que l'esthétique est le Vrai, et qu'à un certain degré intellectuel (quand on a de la méthode) on ne se trompe pas. La réalité ne se plie point à l'idéal, mais le confirme. » Lettre à sa nièce Caroline, 2 mai 1880 (CHH, 16, 354).
[31] Lettre à Louise Colet, 24 avril 1852 (C, II, p. 79).
[32] Raymond Queneau, « Bouvard et Pécuchet, de Gustave Flaubert », in Bâtons, chiffres et lettres, Paris, Gallimard, 1965, p. 116.
[33] Les figures de l'absorption et de son corrélat, le vomissement, sont fréquentes chez ce « boulimique du savoir » (Yvan Leclerc, op. cit., p. 138). Flaubert « avale » les livres pour en écrire un où il « vomir[a] sur [s]es contemporains le dégoût qu'ils [lui] inspirent. ». Lettre à Edma Roger des Genettes, 5 octobre 1872 (C, IV, pp. 583-584). Cf. Yvan Leclerc, op. cit., pp. 146-147. Voir également Anne Herschberg-Pierrot et Jacques Neefs, « Bouvard et Pécuchet. La crise des savoirs », in L'Invention du XIXe siècle, Paris, Klincksieck, 1999, p. 340, ainsi que Jacques Neefs, « L'Imaginaire des documents », op. cit.
[34] Lettre à Madame Roger des Genettes, 2 avril 1877 (CHH, t. 15, p. 552).
[35] Lettre à George Sand, 2 février 1869 (C, IV, p. 15).
[36] Stéphanie Dord-Crouslé, op. cit., p. 5.
[37] Lettre à Louis Bouillet, 5 octobre 1860 (C, III, p. 118).
[38] Lettre à Edma Roger des Genettes, fin novembre 1864 (C, III, p. 416). L'osmose entre connaissance scientifique et création esthétique reste difficile à réaliser, ne serait-ce que parce que la science et la littérature obéissent à des contraintes différentes : l'explicitation méthodique des sources et des étapes d'un raisonnement dans le cas d'une démonstration scientifique ; l'art de la suggestion pour la littérature.
[39] Michel Foucault, « La Bibliothèque fantastique », in Travail de Flaubert, Paris, Seuil, 1983, p. 106.
[40] Lettre à Madame Roger des Genettes, 2 avril 1877 (CHH, 15, p. 552). « J'accumule notes sur notes, livres sur livres, car je ne me sens pas en train. Je ne vois pas nettement mon objectif, écrit Flaubert à propos de Salammbô. Pour qu'un livre “sue” la vérité, il faut être bourré de son sujet jusque par dessus les oreilles. Alors la couleur vient naturellement comme un résultat fatal et comme une floraison de l'idée même. » Lettre à Ernest Feydeau, 6 août 1857 (C, II, p. 752).
[41] Lettre à Léon Hennique, 2-3 février 1880 (CHH, 16, p. 310). « Carthage ne va pas trop mal, bien que lentement, écrit-il à Ernest Feydeau. Mais au moins, je vois, maintenant. Il me semble que je vais atteindre à la Réalité. » Lettre du 12 novembre 1859 (C, III, p. 55).
[42] Lettre à Ernest Chevalier, 12 août 1846 (C, I, p. 293).
[43] Pierre Michon, « Corps de bois », in Corps du roi, Paris, Verdier, 2002, p. 44.
[44] Lettre à Maurice Schlésinger, 18 décembre 1859 (C, III, p. 68). Lettre à Louise Colet, 27 mars 1853 (C, II, p. 288). Voir Pierre-Marc de Biasi, « La Recherche et les rêves », in Gustave Flaubert, Carnets de travail, Paris, Balland, 1988, pp. 11-13.
[45] Pierre Michon, op. cit., p. 26, p. 21.