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Revue Flaubert, n° 4, 2004 | Flaubert et les sciences
Numéro dirigé par Florence Vatan.

Bouvard et Pécuchet, l’exposition critique d’un paradigme médical

Norioki Sugaya
(Université Rikkyo, Tokyo)

I. Prolégomènes. Le roman comme mode d’interrogation critique

Il est toujours problématique de mettre en question le savoir scientifique d’un écrivain. Bien que la métaphore de l’artiste-savant constitue l’une des figures les plus remarquables du paysage littéraire du XIXe siècle, il est quand même indéniable que les recherches documentaires menées par un grand nombre de romanciers dits réalistes ou naturalistes se trouvent constamment orientées vers l’oeuvre d’art à réaliser. Certes, celle-ci s’appuie bien souvent sur une érudition tout à fait considérable, laquelle est vraiment un trait majeur de la mentalité littéraire du temps. Mais il n’arrive jamais à cette même érudition d’avoir une autonomie complète à l’égard de ce qu’on appelle aujourd’hui la littérarité. Après tout, il est évident qu’un romancier comme Flaubert, quoique possédé à la lettre par le démon de la documentation, n’est pas spécialiste de tel ou tel domaine des sciences.

Mais alors, pourquoi nous intéresser au thème de la médecine chez Flaubert ? Est-ce vraiment la peine d’aborder ses oeuvres romanesques de ce point de vue particulier, puisque notre romancier n’a laissé au fond aucune trace dans l’histoire des sciences médicales du XIXe siècle ? À cette question nous répondrons par l’affirmative. Bien plus, nous prétendons qu’afin de saisir toute la complexité littéraire d’un texte comme Bouvard et Pécuchet, il est indispensable de se référer au contexte historique des disciplines traitées par les deux bonshommes. La plupart des idées scientifiques intégrées dans le texte romanesque possèdent une épaisseur épistémologique non négligeable. Celle-ci, bien que peu visible aux yeux du lecteur d’aujourd’hui, n’en est pas moins en jeu, du moins virtuellement, dans les réseaux de sens textuels. Elle se retrouve, du reste, de façon beaucoup plus manifeste dans l’énorme dossier des notes de lecture prises par le romancier sur les différents domaines du savoir[1]. L’écriture romanesque de Bouvard dérive essentiellement d’une condensation de ces matériaux documentaires, comme le précisait l’auteur lui-même justement à propos de la partie médicale : les « seize pages » concernées contiennent « plus de cent volumes »[2]. Le dernier roman flaubertien, avec son accumulation de citations scientifiques, nous incite spécialement à interroger cette épaisseur épistémologique qui « s’écrit avec le texte » et « qui est lu[e] avec le texte sans être pourtant concrétisé[e], sans être littéralement exprimé[e] »[3].

Bouvard et Pécuchet, on le sait, a été conçu expressément comme « une espèce d’encyclopédie critique en farce ». Cette expression, inscrite dans une lettre à Mme Roger des Genettes, du 19 août 1872[4], souligne assez la spécificité du projet flaubertien. Au fond, l’entreprise littéraire de l’auteur de Bouvard est profondément esthétique, mais aussi et surtout critique. Cette dimension critique[5] se trouve d’ailleurs formulée clairement par l’auteur lui-même dans une autre lettre également célèbre, adressée à Mme Tennant, le 16 décembre 1879 : « Le sous-titre serait : ‘‘Du défaut de méthode dans les sciences’’. Bref, j’ai la prétention de faire une revue de toutes les idées modernes. » [6] Il ne faut pas méconnaître l’importance de cette déclaration de l’auteur, qui ne cherche point à dissimuler le sérieux de son intention déconstructrice. Son travail légendaire de documentation est en effet loin d’être heuristique au sens ordinaire du mot, n’ayant pas pour finalité de construire un système qui lui soit propre[7]. En prenant d’innombrables notes sur les différentes sciences contemporaines, Flaubert s’occupe par-dessus tout de traquer « le comique d’idées », qui peut être considéré comme l’enjeu même de son dernier roman :

Je suis perdu dans les combinaisons de mon second chapitre [= Ch. III], celui des sciences, et pour cela je reprends des notes sur la physiologie et la thérapeutique, au point de vue comique, ce qui n’est point un petit travail. Puis il faudra les faire comprendre et les rendre plastiques. Je crois qu’on n’a pas encore tenté le comique d’idées. Il est possible que je m’y noie, mais si je m’en tire, le globe terrestre ne sera pas digne de me porter[8].

Le roman encyclopédique de Flaubert possède une capacité singulière d’exposition. Bâti sur les discours scientifiques, il fait apparaître en plein jour leurs apories, leurs contradictions ou leurs ridicules, en un mot « le comique d’idées ». Bouvard et Pécuchet, machine délirante à exposer la bêtise, se présente ainsi comme une interrogation fondamentale sur les savoirs de l’époque.

II. Vitalisme et organicisme

Les historiens de la médecine remarquent souvent que dans la première moitié du XIXe siècle, le monde médical en France était profondément marqué par un antagonisme doctrinal. D’une part, le vitalisme qui avait pratiquement perdu toute actualité du point de vue scientifique continuait à séduire de nombreux esprits conservateurs. Le représentant le plus illustre de ce camp était Julien-Joseph Virey (1775-1846), dont le nom se trouve précisément parmi les lectures préparatoires de Bouvard. Les tenants de cette position rapportaient tout phénomène vital, y compris le pathologique, à l’action d’un principe immatériel et transcendant, tandis que pour le matérialisme médical qui gagnait du terrain, la vie résultait tout simplement des propriétés inhérentes à la matière organisée. Or, avant le triomphe décisif de la médecine expérimentale de Claude Bernard (1813-1878), c’est la doctrine dite de l’organicisme qui menait ce camp positif. Cette désignation, rattachée à l’origine au système médical de Léon Rostan (1790-1866), s’appliquait le plus souvent à toute théorie expliquant la vie par l’organisation. En tout cas, le camp organiciste au sens large, tout en contribuant aux progrès de la science, a éclipsé peu à peu ses adversaires restés fidèles au présupposé d’un principe intelligent de la vie.

L’incompatibilité des deux doctrines se révèle particulièrement profonde à propos de la localisation des maladies. Le vitalisme, considérant la vie comme une unité indécomposable, ne cherche jamais à isoler une altération quelconque pour expliquer l’ensemble des symptômes des maladies. Suivant la thèse organiciste, au contraire, toute maladie a pour point de départ une lésion organique définie. Cette idée, qui récuse l’existence des maladies générales, reconnaît un pouvoir d’investigation privilégié à l’anatomie pathologique, car c’est seulement avec le scalpel que l’on arrive à identifier avec certitude l’altération étiologique interne. La dissection seule, en traversant le volume opaque du corps souffrant, peut rendre visible l’origine morbide, dérobée d’ordinaire à nos regards. La médecine anatomo-pathologique, fondée par Xavier Bichat (1771-1802) et ses successeurs, repose entièrement sur cette structure paradoxale de la visibilité, structure que M. Foucault a décrite par cette belle formule : « l’invisible visible »[9]. Ayant pour but de déceler le siège primitif du processus pathologique, toujours virtuellement visible, l’autopsie organiciste est avant tout localisatrice. « Ouvrez quelques cadavres, vous verrez aussitôt disparaître l’obscurité que jamais la seule observation n’aurait pu dissiper. »[10] Voilà la devise de la nouvelle perception médicale, formulée par Bichat dès 1801 dans son Anatomie générale. La maladie, assimilée ainsi à son foyer lésionnel, se fait désormais organique. Les vitalistes pourtant ne se soumettent pas tout à fait à cette idée localisatrice, et allèguent l’existence de maladies vitales sans lésion parmi lesquelles on compte notamment les névroses et les fièvres essentielles.

L’opposition entre le vitalisme et l’organicisme constitue à l’époque un véritable paradigme de la pensée médicale. Ainsi, Chauffard affirme en 1846 : « L’on aboutit forcément à l’une ou à l’autre de ces suppositions, quand on veut expliquer la vie, manifester ses conditions essentielles. »[11] Ce n’est rien d’autre que ce conflit doctrinal qu’évoque, par exemple, un épisode de La Peau de chagrin de Balzac (1831). Dans la scène célèbre de la consultation médicale[12], on assiste en effet au « combat que se livrent la Spiritualité, l’Analyse et je ne sais quel Éclectisme railleur »[13]. Les noms des trois docteurs fictifs indiquent d’ailleurs clairement leurs modèles et, par là, les placent directement dans le contexte de la science contemporaine. Ainsi, Brisset renvoyant à François Joseph Victor Broussais (1772-1838), Caméristus à Joseph Claude Anthelme Récamier (1774-1852) et Maugredie à François Magendie (1783-1855), ces trois personnages romanesques incarnent les principaux systèmes médicaux du temps. De fait, le narrateur balzacien présente Brisset comme « le chef des organistes[14], le successeur des Cabanis et des Bichat, le médecin des esprits positifs et matérialistes, qui voient en l’homme un être fini, uniquement sujet aux lois de sa propre organisation ». Le vitaliste Caméristus, de son côté, voit « dans la vie humaine un principe élevé, secret, un phénomène inexplicable qui se joue des bistouris » [15]. Au sujet de la maladie de Raphaël, ces deux docteurs se livrent à une discussion fort vive mais complètement stérile, dont l’éclectique Maugredie essaie en vain de tirer une solution syncrétique[16]. Le ton du texte balzacien est ici visiblement ironique. En mettant en relief l’antagonisme qui oppose le vitalisme et l’organicisme, également insuffisants pour maîtriser la souffrance corporelle, ce passage met en scène l’aporie majeure à laquelle se heurtait la science médicale du temps de Balzac.

Si l’on examine maintenant le chapitre III de Bouvard et Pécuchet, on se rend compte que l’antagonisme en question prend ici la forme d’une dispute entre Pécuchet et Vaucorbeil. Il s’agit de l’épisode de la fièvre typhoïde du fermier Gouy. C’est Pécuchet qui soutient alors la doctrine vitaliste :

– « Mais la diète affaiblit le principe vital ! »

– « Qu’est-ce que vous me chantez avec votre principe vital ! Comment est-il ? Qui l’a vu ? »

Pécuchet s’embrouilla. (p. 121)[17]

Ce petit dialogue romanesque expose donc, d’une manière sarcastique il est vrai, un paradigme médical qui a suscité de vifs débats tout au long de la première moitié du XIXe siècle. Nous reviendrons en détail sur ce dialogue de la plus haute importance. Nous nous contenterons ici de signaler les sources de l’ironie de Vaucorbeil. Flaubert a relevé dans l’Histoire des Sciences médicales de Ch. Daremberg (1870) quelques extraits relatifs à ce « principe vital » que le médecin de Chavignolles tourne en dérision (f° 60v°)[18]. Tous ces extraits sous-tendent les propos du personnage et forment ainsi l’épaisseur épistémologique de ce passage des plus comiques :

– Le principe vital est une simple création contingente qui repose à la fois sur une croyance métaphysique & sur l’ignorance des propriétés vitales.

– Sa raison [de Barthez] pour établir l’existence du principe vital, c’est qu’on ne sait rien de certain sur le corps & sur l’esprit. – Mais que sait-il de positif sur le principe vital ?

– S’il est spirituel, où va-t-il après la mort ? S’il est matériel, quelle force le détruit ?

Flaubert s’est énormément documenté sur cet antagonisme doctrinal, qui se trouve en effet inscrit partout dans le dossier des notes médicales de Bouvard. Parmi les ouvrages consultés par notre romancier, quelques-uns s’y rapportent directement, comme l’ouvrage d’A. D. Valette intitulé De la méthode à suivre dans l’étude de l’enseignement de la clinique. Vitalisme et organicisme (1864 ; f° 78). Paul-Émile Chauffard, dans son Essai sur les doctrines médicales (1846 ; f° 82-83), examine les différences qui séparent ces deux positions concurrentes. La documentation flaubertienne comprend également plusieurs noms des représentants des deux camps adverses. Ainsi, le romancier a pris des notes sur la dernière oeuvre du vitaliste Virey, De la Physiologie dans ses rapports avec la philosophie (1844 ; f° 103-104). F.-C. Caizergues, qui a fait paraître en 1827 Des systèmes en médecine (f° 27-30), appartient à l’école vitaliste de Montpellier. Quant au camp opposé, outre De l’organicisme de F. Riche (1869 ; f° 80), Flaubert a lu quelques partisans de l’anatomie pathologique tels A. Trousseau (Clinique médicale de l’Hôtel-Dieu de Paris, 4e édition, 1873 ; f° 34-36v°), G. Andral (Cours de pathologie interne, 1836 ; f° 38-41) et notamment J. Bouillaud (Essai sur la philosophie médicale, 1836 ; f° 84-84v°), fidèle du système de Broussais. Enfin, le Dictionnaire des sciences médicales (1812-1822, 60 vol.), sur lequel le romancier a considérablement travaillé (f° 105-125v°), reflète largement l’opposition doctrinale en question. Certains articles sont dus aux médecins vitalistes, dont Virey entre autres. D’autres collaborateurs du Dictionnaire prennent position en faveur de l’organicisme : parmi eux, on trouve des noms illustres comme G. L. Bayle et R. T. H. Laennec, deux grands promoteurs de l’anatomie pathologique. En prenant des notes détaillées et considérables en matière de médecine, Flaubert a réellement exploré ce paradigme fondamental sous tous ses aspects.

Ainsi que nous l’avons signalé plus haut, le problème de la localisation organique des maladies constituait un des noyaux de cet antagonisme doctrinal. Ce sont surtout les maladies fébriles qui étaient alors « au centre même du problème », puisque, comme le fait remarquer M. Foucault, les fièvres dites essentielles[19] étaient encore largement considérées « comme des maladies sans lésion organique »[20]. Bichat lui-même les avait écartées de ses investigations : « Ôtez certains genres de fièvres et d’affections nerveuses, tout est presque alors, en pathologie, du ressort de cette science [= anatomie pathologique]. »[21] On sait que Broussais a critiqué radicalement cette idée de l’essentialité des fièvres. C’est lui qui « substituait aux fièvres essentielles des phlegmasies » (f° 124 ; Dictionnaire des sciences médicales, « Phlegmasie ») pour combattre à fond ce qu’il appelait ironiquement l’« ontologie médicale »[22]. La phlegmasie est, selon Broussais, une « maladie interne consistant dans une exaltation des propriétés vitales, en vertu de laquelle le sang est appelé dans les vaisseaux capillaires non sanguins des organes » (f° 124). Elle amène plusieurs phénomènes morbides, entre autres la chaleur fébrile. Les fièvres, au lieu d’être des maladies générales idiopathiques, deviennent ainsi des maladies locales affectant, dans un second temps, l’ensemble de l’organisme.

« Les maladies appelées Fièvres sont des êtres fort équivoques » (f° 116), disait en 1817 J. B. Monfalcon, auteur de l’article « Irritation » du Dictionnaire des sciences médicales. Le dossier médical de Bouvard contient bien des extraits ayant trait à cette « crise des fièvres »[23]. D’un côté, pour un vitaliste croyant à un principe prévoyant, « la fièvre est une réaction de l’organisme dont les grandes fonctions générales, calorification, assimilation, circulation, sont diversement modifiées » (f° 83 ; Chauffard). La fièvre est non une maladie locale de telle ou telle partie, mais une maladie générale affectant tout l’organisme. Suivant les partisans de la théorie des fièvres essentielles, « la maladie [= fièvre] réside essentiellement dans l’acte fébrile lui-même » (f° 83)[24], et ne peut être ramenée à aucune lésion organique. Les organicistes, de leur côté, proposent des « explications matérialistes de la fièvre » en « l’attribuant à diverses lésions » (f° 83). En effet, de plus en plus de médecins, en suivant la voie frayée par Broussais, se mettent à attaquer l’idée vitaliste de l’essence fébrile. C’est dans cet esprit que Bouillaud proclame en 1836 : « Quelque opinion qu’on ait sur les maladies dites fièvres essentielles, les succès ont été pour ceux qui ont adopté la méthode de Broussais, soit pure, soit modifiée » (f° 84 ; Flaubert souligne). Ainsi, cet ardent défenseur de la médecine organiciste déclare hautement la fin de l’ontologie fébrile : « Le temps n’est plus où, à l’autopsie des fièvres essentielles, on ne découvrait rien dans les cadavres, quand on soutenait l’essentialité des fièvres » (f° 84 ; Flaubert souligne). Aujourd’hui nous savons laquelle des deux idées a fini par l’emporter. Cela ne veut pas dire pourtant que les fièvres se soient désessentialisées[25] sans rencontrer d’obstacles. Au contraire, l’ontologie fébrile n’a disparu en réalité qu’assez tardivement, et du moins pendant une certaine période, le problème de la nature des fièvres présentait l’aspect d’une aporie au sujet de laquelle se confrontaient vivement les deux modes de pensée médicale.

III. Les systèmes médicaux aux prises avec la fièvre typhoïde

Dès le début de sa documentation médicale, le romancier avait sans aucun doute l’intention d’écrire un épisode sur une maladie quelconque. Le dossier médical de Bouvard comprend effectivement des informations précises sur plusieurs maladies comme la scarlatine, la rougeole, la fièvre jaune, ou la pleurésie. Pour toutes ces maladies, Flaubert a retenu principalement leurs causes, leurs symptômes constants, leur évolution typique et leurs traitements. Ces notes centrées sur les renseignements cliniques sont manifestement orientées vers la rédaction du texte romanesque plutôt que vers la préparation du second volume. Cette préoccupation a abouti, en tout cas, dans le roman à l’épisode de la fièvre typhoïde, que nous allons maintenant analyser en détail[26].

Mais pourquoi la typhoïde ? Notons d’abord qu’elle a été endémique « dans tous les pays occidentaux, dans les villes et les campagnes, pendant au moins trois cents ans, jusqu’au milieu du XIXe siècle »[27]. Il s’agit donc d’une maladie qui était tout à fait familière du temps des deux bonshommes (c’est-à-dire dans les années 1840). En plus, cette maladie prenait une importance particulière dans le contexte contemporain de l’opposition du vitalisme et de l’organicisme. De nos jours, l’étiologie de la fièvre typhoïde ne fait plus aucun doute. Mais avant la découverte du bacille typhique par Eberth en 1879, l’essentiel des discussions tournait autour du statut de « la lésion intestinale » qui est « le caractère spécifique de la maladie » (f° 35 ; Trousseau). Pierre Bretonneau (1778-1862) avait donné une spécificité à la typhoïde en démontrant de façon définitive l’existence d’altérations de l’intestin grêle. Restait pourtant le problème de savoir si cette lésion organique constituait l’origine même de la maladie ou si elle ne faisait que résulter du dispositif plus général qu’est la fièvre typhoïde. Les savants de l’époque n’étaient pas capables de trancher la question, ainsi qu’en témoigne cette citation tirée des Leçons de pathologie expérimentale de Cl. Bernard (1872) : « Les ulcérations intestinales, qui coïncident avec la fièvre typhoïde, sont considérées par quelques médecins comme la cause et par d’autres comme la conséquence de la maladie » (f° 74). Pour l’auteur de Bouvard et Pécuchet, c’est bien entendu cette divergence d’opinions qui confère à la typhoïde un double intérêt romanesque et épistémologique.

La documentation de Flaubert sur la fièvre typhoïde porte principalement sur trois problèmes. En premier lieu, le romancier s’intéresse aux symptômes de la maladie. Cette collecte de signes cliniques se fait évidemment en vue d’une description romanesque du corps souffrant. En second lieu, le problème du statut de la lésion spécifique, dont nous venons d’indiquer l’extrême importance épistémologique, ne manque pas de retenir l’attention de Flaubert. Les auteurs médicaux consultés montrent un désaccord profond à ce sujet. Et dans le roman encyclopédique, une dispute « sur la nature des fièvres » (p. 121) renverra à cette contradiction du savoir. En dernier lieu, le traitement de l’affection constitue un autre centre d’intérêt. Une question surtout s’impose comme particulièrement importante, celle de savoir s’il faut nourrir ou non le malade. En fait, cette question se révèle difficile à résoudre, étant donné que l’alimentation, dans la fièvre typhoïde, s’accompagne nécessairement d’un risque de perforation intestinale.

a. Description des symptômes

Examinons maintenant de plus près la documentation flaubertienne autour de ces trois points. Pour ce qui concerne la documentation clinique, nous nous bornerons à souligner l’exactitude scientifique de la description de la fièvre typhoïde affectant le fermier Gouy :

–Taches lenticulaires sur la poitrine, douleurs aux articulations, ventre ballonné, langue rouge, c’étaient tous les symptômes de la dothiénentérie. (p. 120-121)

Cette courte énumération de symptômes n’a rien d’imaginaire. En effet, A. Tardieu, dont le livre a fourni au romancier un très riche tableau clinique de la fièvre typhoïde, mentionne tous ces détails descriptifs : « la langue rouge sur les bords et à la pointe » ; « le ventre est ballonné » ; « du 7e au 9e jour. sur l’abdomen, sur la poitrine, des taches lenticulaires rosées, disparaissant sous la pression, non coniques » ; « quelquefois grandes douleurs aux articulations » (f° 37). Les taches lenticulaires, qui caractérisent la maladie sur le plan symptomatique, sont évoquées également par d’autres auteurs comme Trousseau (f° 35) et Andral (f° 38). Enfin, signalons que la « somnolence » dont parle aussi Tardieu comme un symptôme constant de la typhoïde (f° 37) joue un rôle dans la situation romanesque :

Le malade, somnolent, aperçut des visages en colère, et se mit à pleurer. (p. 122)

Un peu plus haut dans le texte, on apprend que Gouy était malade « depuis quinze jours » (p. 120). Cette précision n’est point gratuite, car les symptômes attribués au personnage sont justement ceux que doit provoquer la fièvre typhoïde à ce stade. Selon Tardieu (f° 37), l’évolution de la typhoïde comprend trois périodes distinctes. La maladie, qui « débute un matin par un mal de tête », progresse lentement « jusqu’à la fin du premier septénaire » (première période). Alors on voit paraître quelques « nouveaux signes », dont l’éruption cutanée et les douleurs articulaires. En même temps s’aggravent certains des symptômes observés depuis le début de la maladie comme la rougeur de la langue et le ventre ballonné (seconde période). Enfin, la troisième période, qui « décide du mode de terminaison », « commence à des époques très variables, généralement du 15e au 30e jour ». Il faut donc considérer que, lorsque « Pécuchet se dévoua » (p. 120) pour soigner la typhoïde de Gouy, celle-ci était vers la fin de sa seconde période[28]. Cette hypothèse correspond parfaitement à la description du corps souffrant du fermier aussi bien qu’à la suite du récit. Peu de jours après la scène de la consultation, la maladie entre dans sa dernière période et son issue se révèle plutôt heureuse :

[...] – et Gouy reprenait des forces. À présent, la guérison était certaine. (p. 123)

Ainsi, le récit romanesque de la dothiénentérie[29] est cliniquement motivé dans tous ses détails descriptifs.

 

b. Statut de l’altération organique

Depuis les recherches marquantes de Bretonneau, presque tous les médecins s’accordaient pour reconnaître que la fièvre typhoïde est « caractérisée par l’altération des follicules muqueux de l’intestin grêle » (f° 38 ; Andral). Certains auteurs, notamment les stricts organicistes, considéraient cette lésion spécifique comme le point de départ de la maladie. Ainsi, pour Bouillaud, l’éruption interne n’est pas un effet, mais « la cause de cet appareil général auquel on a donné le nom de fièvre typhoïde » (f° 84). D’autres médecins combattent cette idée localisatrice. Trousseau, par exemple, proclame que « cette entérite n’est qu’un élément de la maladie » (f° 35 ; Flaubert souligne). Ce disciple de Bretonneau, pour étayer sa thèse, cite d’ailleurs des arguments convaincants : « Quelquefois elles [= les tuméfactions] manquent. Elles sont toujours postérieures aux développements symptomatiques de la fièvre. [...] La gravité des symptômes généraux n’est pas en rapport avec l’intensité de l’éruption elle-même » (f° 35). Cependant, Bouillaud émet une idée diamétralement opposée au dernier de ces arguments : « Il est démontré que, dans un grand nombre de cas, il y a proportion entre la gravité de la maladie et celle des lésions anatomiques » (f° 84).

Dans son roman encyclopédique, Flaubert a mis en scène ce débat sur la nature de la fièvre typhoïde, et a illustré de cette façon le conflit des deux doctrines médicales antagonistes. En effet, le problème du statut de la lésion intestinale oppose le vitaliste Pécuchet à l’organiciste Vaucorbeil au chevet même du malade Gouy (p. 131). Le docteur affirme que « la fièvre typhoïde est une altération de [la] membrane folliculaire [de l’intestin] ». À quoi Pécuchet répond : « Pas toujours ! » Les deux personnages se mettent ensuite à discuter « sur la nature des fièvres » en général. Ce qui est alors en question, ce n’est rien d’autre que l’essentialité des fièvres :

Pécuchet croyait à leur essence [des fièvres]. Vaucorbeil les faisait dépendre des organes. (p. 121)

On voit bien qu’en dépit d’un ridicule incontestable, cette dispute entre un médecin de campagne et un amateur de sciences n’en expose pas moins une aporie du savoir médical du temps.

Afin de mieux saisir son épaisseur épistémologique, jetons un coup d’oeil sur la genèse de cette dispute extrêmement dense du point de vue du « comique d’idées ». Tout d’abord, on peut constater que le travail scénarique inventant l’intrigue romanesque s’amorce dès la phase de la documentation. En témoignent deux mentions marginales, consignées sans doute lors d’une relecture des notes de lecture par l’écrivain et qui nous montrent son imagination à l’oeuvre : « Cela est un argument pour les Vitalistes » (f° 35 ; Trousseau ; Flaubert souligne), et « Pécuchet cite la page » (f° 38 ; Andral). Ces mentions se rapportent toutes deux aux extraits destinés à réfuter l’interprétation organiciste de la fièvre typhoïde. La seconde indication, où l’on voit Flaubert en train de chercher un argument à l’usage de son personnage vitaliste, est orientée de manière explicite vers le roman à écrire. L’imaginaire romanesque de Bouvard découle ainsi directement des configurations épistémologiques du savoir.

Comme l’a bien montré J. Neefs, « l’imaginaire des documents » est un vaste problème de la littérature romanesque, lequel ne se limite point au roman encyclopédique de Flaubert[30]. Mais Bouvard et Pécuchet soulève ce problème avec une acuité particulière. On connaît le nombre d’ouvrages lus par son auteur : plus de mille cinq cents volumes ![31] Cette prééminence du documentaire dans le processus génétique est telle que les brouillons abondent en références explicites aux auteurs et aux ouvrages consultés. Ainsi, dans les brouillons de l’épisode de la fièvre typhoïde, on trouve les noms de Trousseau (g2253, f° 213), Tardieu (g2253, f° 318), Andral (g2253, f° 260v° et 318), Jaccoud (g2253, f° 260v°, 273v° et 318) et aussi Adelon (g2253, f° 318 ; mention d’ailleurs barrée). Ces noms propres, avec les citations qu’ils véhiculent, alimentent l’imaginaire romanesque et dirigent l’élaboration du programme narratif. Et à son tour, le texte du roman qui en résulte expose, le plus souvent ironiquement, les logiques et contradictions du savoir.

Dans le texte final, le problème particulier de l’origine de la fièvre typhoïde se trouve parfaitement mis en corrélation avec l’antagonisme général du vitalisme et de l’organicisme. Il importe donc d’examiner comment Flaubert est arrivé à mettre en place cette structure ingénieuse. Le scénario Rouen III montre clairement que le romancier a eu assez tôt l’idée de décrire l’opposition doctrinale : « systèmes différents. Animisme, organicisme. Chacun tire des arguments dans un livre de clinique[32]. » À ce stade, l’écrivain cherche encore un sujet de discussion autour duquel pourrait s’organiser une scène romanesque. Il pense d’abord à la contagion (« discussion sur la contagion » dans l’interligne), à propos de laquelle on trouve une page de notes intitulée : « De la Contagion » (f° 35bisv° ; Trousseau). Notons que ce sujet était à l’époque d’actualité, puisqu’avant la microbiologie de Pasteur, la notion de contagion donnait lieu à des interprétations divergentes. Les infectionnistes, en restreignant le sens de ce mot « au seul contact médiat ou immédiat » (f° 108v° ; Dictionnaire des sciences médicales, « Contagion ») et en refusant ainsi « ce caractère contagieux aux maladies épidémiques »[33], s’opposaient à ceux qui soutenaient des idées proches de la conception post-pasteurienne. La contagion offrait donc un cadre de discussion théorique intéressant qui aurait pu servir à l’histoire des deux bonshommes. Flaubert n’a pas tardé cependant à abandonner cette première idée, probablement parce qu’elle n’était pas propre à représenter l’opposition des deux doctrines prépondérantes.

Dans Rouen IV apparaît pour la première fois la mention des fièvres greffée sur celle de la contagion[34]. Cet ajout interlinéaire est réellement décisif en procurant à l’histoire romanesque un sujet précis de discussion susceptible de condenser l’antagonisme doctrinal. La séquence est recopiée telle quelle sur le folio suivant (Rouen V) : « discussions sur la Contagion et les Fièvres. »[35]Parallèlement, le romancier commence à développer l’idée d’une « prise de bec avec le Docteur », et ajoute dans l’interligne : « soignent le fermier ». Il s’agit sans conteste d’un embryon de l’épisode qui nous occupe. Pour l’instant, cependant, la scène de dispute est conçue indépendamment de la bataille des systèmes différents et du problème des fièvres essentielles, sans compter que la maladie du fermier n’est point encore déterminée.

C’est dans le ms g2253, f° 213 que cette lacune sera comblée. Gouy est désormais atteint d’une « fièvre typhoïde », dont le nom figure à trois reprises sur le folio comme si le romancier avait voulu, par ce geste même, ancrer cette solution dans son imaginaire[36]. En même temps, ce choix permet à Flaubert d’établir une corrélation entre les deux éléments narratifs élaborés jusque-là séparément. À partir de ce stade, la « discussion [...] sur l’essentialité des Fièvres » se trouve intégrée sans peine dans la querelle avec le Docteur. La transition n’a rien d’artificiel, le problème de l’origine de la fièvre typhoïde amenant naturellement celui de la nature des fièvres en général. Il y a plus : les brouillons confirment notre hypothèse sur la portée épistémologique de la dispute entre Pécuchet et Vaucorbeil. Dans l’avant-texte, chacun des personnages est décrit explicitement comme incarnant un système médical. Des informations comme celles-ci sont en effet plus que révélatrices : « argument spiritualiste de Pécuchet » (g2253, f° 260v° ; c’est Flaubert qui souligne) ; « Pécuchet mystique – école de M[ontpellier] » (g2253, f° 317) ; ou « le Docteur. école de Paris » (g2253, f° 317)[37]. On sait qu’au XIXe siècle, l’école de Montpellier constituait le centre du vitalisme conservateur, alors que l’esprit novateur de l’école de Paris était plutôt marqué par une tendance organiciste. Ainsi, ce ne sont pas simplement les deux personnages romanesques, mais aussi et surtout les deux systèmes opposés qui se livrent un combat au chevet du malade Gouy, dont la vie même est en quelque sorte suspendue à l’issue de cette bataille doctrinale fort cocasse.

 

c. La production de l’ambiguïté : nourrir ou ne pas nourrir, telle est la question !

Quant au traitement de la fièvre typhoïde, le problème du régime alimentaire se révèle de la première importance. À ce sujet, la logique organiciste ordonne impérativement la diète. La typhoïde étant par essence une altération de l’intestin grêle, la nourriture risque d’occasionner sa perforation. Cet accident, qui « a lieu à propos d’un mouvement brusque, d’un effort » (f° 44 ; Jaccoud), est le plus souvent mortel. La perforation intestinale, « rare avant la 3e semaine », survient parfois « dans des fièvres typhoïdes légères » (f° 44), et quelquefois même « au milieu de la convalescence » où cet accident grave se manifeste soudain par « une douleur brusque dans un point de l’abdomen suivie de tous les signes d’une péritonite aiguë » (f° 37 ; Tardieu). Rien d’étonnant donc à ce que certains médecins aient prescrit une abstinence plus ou moins rigoureuse afin d’éviter cette complication redoutable.

Toutefois, une privation prolongée de nourriture peut entraîner d’autres inconvénients non moins fâcheux. Trousseau, entre autres, remarque que l’inanition provoque à elle seule « une inflammation cérébrale et gastrique » et que par la diète, on ajoute forcément cette nouvelle altération à la maladie (f° 35). Si le malade atteint de la typhoïde montre rarement de l’appétit, c’est que « [sa] sensibilité est altérée » et qu’« il ne demande pas d’aliments » dont il a pourtant besoin au fond. Dès lors, Trousseau n’hésite point à affirmer : « Il faut les nourrir [= les dothiénentériques] malgré la fièvre pendant tout le cours de la maladie. » Il ordonne ainsi des « potages maigres, quelques cuillerées de bouillon » (f° 35), mais attend « longtemps avant de permettre des aliments solides » (f° 35v°). Ce rejet d’une « diète complète » est partagé par d’autres auteurs, dont Jaccoud qui recommande en particulier l’eau-de-vie pour « excerce[r] une stimulation plus puissante sur l’ensemble de l’organisme, notamment sur le système nerveux » (f° 44v°). Ce qui se dégage de ces assertions, ce n’est rien d’autre que la nécessité d’alimenter le malade dans la fièvre typhoïde en dépit du risque de perforation intestinale.

Dans Bouvard et Pécuchet, ce dilemme est mis en scène sous la forme d’un dialogue entre deux personnages (p. 121). Pécuchet, « se rappelant le mot de Raspail qu’en ôtant la diète on supprime la fièvre », ordonne au fermier « des bouillons, un peu de viande ». En voyant son malade en train de manger, Vaucorbeil se met en colère, « jet[te] l’assiette par la fenêtre », et qualifie cette alimentation de « véritable meurtre ». La raison qu’il cite alors pour justifier la diète est celle d’un strict organiciste :

– « Vous perforez l’intestin, puisque la fièvre typhoïde est une altération de sa membrane folliculaire. »

La nature des fièvres étant organique pour lui, il importe par-dessus tout d’« éloigne[r] tout ce qui peut surexciter ». À cette opinion matérialiste, Pécuchet oppose un argument nettement vitaliste :

– « Mais la diète affaiblit le principe vital ! »

Ce propos suscite immédiatement les sarcasmes du docteur qui met en doute l’existence même de ce principe :

– « Qu’est-ce que vous me chantez avec votre principe vital ! Comment est-il ? Qui l’a vu ? »

Enfin, Vaucorbeil invoque le manque d’appétit du malade :

– « D’ailleurs » disait le médecin « Gouy ne veut pas de nourriture. »

Le malade fit un geste d’assentiment sous son bonnet de coton.

– « N’importe ! Il en a besoin ! »

Plusieurs points sont à remarquer. D’abord, c’est le mot de Raspail qui pousse Pécuchet à donner à manger au malade. On lit effectivement au f° 64v° (Raspail) : « Je supprime la diète. Du même coup, je supprime la fièvre » (Flaubert souligne). Or, le texte de Raspail lui-même offre une proposition quelque peu différente : « Je supprime la diète, du même coup que je supprime la fièvre[38]. » Il s’agit donc d’une faute de lecture de la part du romancier qui a fait de la suppression de la diète un moyen de combattre la fièvre, alors que l’on ne procède à cette suppression qu’après avoir fait tomber la fièvre. L’inadvertance de Flaubert, en effet, fausse souvent le sens du texte originel. C’est un phénomène aujourd’hui bien connu grâce à des contributions récentes de la critique génétique. En l’occurrence, la phrase altérée, intégrée dans le texte romanesque, motive directement la décision du personnage.

La nécessité de nourrir le malade, ou le danger de perforer la membrane intestinale : ce dilemme sert à illustrer pleinement l’antagonisme doctrinal. Dans la logique proprement vitaliste, « la diète, en retirant des forces, affaiblit le Principe Vital », comme on peut lire sur un folio de brouillon (g2253, f° 321). En ce qui concerne le problème de l’appétit, nous savons que l’argument de Vaucorbeil est vicieux. Comme l’a clairement montré Trousseau (f° 35), le défaut d’appétit dans la fièvre typhoïde ne prouve rien au fond. La sensibilité du malade est si abîmée qu’il n’est plus capable de connaître ses propres besoins.

Est-ce à dire que Pécuchet ait raison en ôtant la diète ? Certes, à première vue, le résultat de son intervention semble parfaitement heureux. Gouy ne tarde pas à « repren[dre] des forces », et la guérison devient vite sûre (p. 123). Pourtant, « un tel succès » n’est pas exempt d’une certaine ambiguïté. Car le mal s’aggrave momentanément après l’alimentation, ce qui inquiète d’ailleurs énormément Pécuchet :

Gouy, le lendemain, eut une douleur dans l’abdomen. Cela pouvait tenir à l’ingestion de la nourriture ? Peut-être que Vaucorbeil ne s’était pas trompé ? Un médecin après tout doit s’y connaître ! Et des remords assaillirent Pécuchet. Il avait peur d’être homicide. (p. 123)

Ce passage, rapporté en partie au style indirect libre, suggère au lecteur une autre interprétation : Pécuchet aurait pu provoquer une perforation intestinale. Le personnage craint lui-même sérieusement cet accident grave lorsqu’il voit le fermier éprouver une douleur abdominale. Il se repent alors d’avoir nourri le malade et de s’être disputé avec le médecin. Peut-être cette crainte n’est-elle pas tout à fait sans fondement ? Et l’intervention de Pécuchet, loin d’avoir fait disparaître la fièvre typhoïde, n’a-t-elle pas plutôt gêné et retardé sa guérison ? Il est évident que cette seconde interprétation ne constitue pas la vérité exclusive du texte, mais elle est au moins aussi probable que la première. En effet, aucun indice textuel ne vient trancher l’ambiguïté en question. La pluralité sémantique du texte romanesque reste ouverte, jusqu’à la fin, à diverses lectures contradictoires.

Reportons-nous encore une fois à l’avant-texte pour saisir dans toute sa problématique cette indécidabilité du sens. Comme c’est souvent le cas chez Flaubert, celle-ci est en fait le produit d’un processus génétique complexe, et non une invention spontanée. Ici nous nous bornerons à étudier quelques folios qui sont particulièrement importants pour cette genèse.

En premier lieu, il faut remarquer que le romancier a commencé par concevoir son épisode comme une défaite du médecin de Chavignolles. Dans le scénario Rouen V où cet épisode n’était pas encore rattaché à la fièvre typhoïde, on voit apparaître l’idée d’une « discussion où le médecin est enfoncé ». Un ajout interlinéaire vient préciser de plus : « car Bouvard et Pécuchet ont raison[39]. » Plus intéressant encore est un scénario de l’épisode qui se trouve classé parmi les brouillons (g2253, f° 289). Flaubert donne là explicitement tort au docteur Vaucorbeil, encore nommé Blin à ce stade. En voici la transcription diplomatique :

La faute du Docteur Blin est vient de ce que : il a une idée préconçue

et il veut faire rentrer tous les symptômes dans le type de la maladie

qu’il a en tête. Alors il dirige ou interprète les réponses du malade

dans ce sens-là, – ne prenant que les détails confirmatifs de son

opinion, en négligeant ou [illis.] plutôt ne voyant pas les autres.

la Fièvre typhoïde. – (diète. – pernicieuse – )

Le romancier explique pour son propre compte pourquoi son personnage (Blin = Vaucorbeil) se trompe dans son diagnostic. Aveuglé par une opinion toute faite, le docteur observe très mal la maladie qu’il traite. Cependant, ce commentaire méta-textuel, consigné à un stade encore peu avancé, correspond-il véritablement au texte romanesque tel que nous le lisons aujourd’hui ? Certainement pas. Du moins, le texte final de l’épisode n’est pas aussi univoque que l’est ce commentaire avant-textuel. Aucun élément définitif n’est fourni au lecteur du roman pour donner raison à l’un ou l’autre des personnages en conflit. Il y a plus. Quelle est d’ailleurs cette « idée préconçue » qui empêche le médecin de voir clair ? Ne serait-il pas légitime de l’identifier à celle qui figure à la fin du passage cité : « diète. – pernicieuse » ? Toutefois, dans le texte final, cette idée reçue est soutenue plutôt par Pécuchet, tandis que Vaucorbeil s’obstine à maintenir la diète. Il est incontestable que ce petit fragment scénarique, qui a l’air d’une clef herméneutique, ne peut pas réduire, tant s’en faut, l’ambiguïté fondamentale du texte romanesque.

Or, qu’est-ce qui rend la guérison de Gouy aussi problématique dans le texte final du roman, sinon la douleur ressentie par le personnage le lendemain de la consultation ? C’est cette douleur abdominale qui fait naître un soupçon chez le lecteur et qui l’incite à se demander si l’ingestion de nourriture n’a pas causé cette indisposition soudaine. Sans ce détail hautement significatif, il n’hésiterait pas à donner raison à Pécuchet, ce qui abolirait complètement l’indécidabilité du texte. Dès lors, il faut examiner de près la genèse de ce détail narratif qui n’a été inventé qu’au cours de l’étape des brouillons.

Parmi les brouillons classés sous la cote g225[40], onze folios se rapportent à la conclusion de notre épisode. Cinq de ces occurrences devraient être qualifiées plutôt de scénarios développés, tandis que les six autres sont véritablement consacrées au travail de rédaction. Voici d’abord la liste chronologique des folios constituant l’avant-texte de la guérison de Gouy :

1) g2253, f° 213

2) g2253, f° 301

3) g2253, f° 294v°

4) g2253, f° 273v°

5) g2253, f° 260v°

6) g2253, f° 327

7) g2253, f° 326

8) g2253, f° 325

9) g2253, f° 324

10) g2253, f° 330v°

11) g2253, f° 336v°

À vrai dire, Flaubert ne se soucie guère de l’issue de la maladie dans les deux premières occurrences. À ce stade, on ne sait pas encore si Gouy finira par guérir ou non. Néanmoins, le second folio apporte un élément fort important, l’inquiétude de Pécuchet (ou plutôt de Bouvard et Pécuchet) après la dispute avec le docteur : « Le Docteur se fâche. – Ensuite ils ont peur » (g2253, f° 301). De quoi s’inquiètent-ils donc ? Rien n’est indiqué là-dessus sur le folio. Sur ce point, on est quand même tenté de se référer à un fragment de scénario qui se trouve inséré parmi les pages du dossier des notes sur la médecine : « Puis [ils] ont peur que les aliments solides n’aient causé des ruptures dans les endroits ulcérés de l’intestin grêle, – ce qui amènerait une péritonite » (g2267, f° 142). À coup sûr, ce petit fragment aurait été écrit bien après les premiers brouillons de notre corpus. Du reste, au ms g2253, f° 301, le fermier n’éprouve pas encore de douleur abdominale. L’invention de la crainte des deux bonshommes n’en constitue pas moins le premier embryon de l’indécidabilité textuelle.

Dès la troisième occurrence, la guérison est indiquée comme issue de la maladie : « Ils ont peur d’être homicide[s] – Mais Gouy se guérit » (g2253, f° 294v°). Il est surtout remarquable que cette fin heureuse soit d’abord attribuée à l’intervention de Bouvard et Pécuchet : « Ils lui donnent à manger et le guérissent. » C’est donc la nourriture qui a vaincu la fièvre typhoïde de Gouy. Toutefois, la notation est barrée par le romancier lui-même. Cette rature est de toute première importance, parce qu’elle déclenche bel et bien la production de l’ambiguïté sémantique. Une fois la clef herméneutique explicite éliminée, le texte romanesque devient susceptible de plusieurs lectures concurrentes.

En fait, ce phénomène de la problématisation du récit est propre, non seulement à la genèse du roman encyclopédique, mais à celle de toutes les oeuvres de la maturité de Flaubert. Dans ses divers articles, Pierre-Marc de Biasi a mis l’accent sur cet aspect capital de l’avant-texte flaubertien[41]. En analysant notamment les manuscrits de La Légende de saint Julien l’Hospitalier, ce critique a montré d’une façon lumineuse que l’indécidabilité sémantique du texte final est le plus souvent le produit d’un travail soigneux de l’écriture. Le processus génétique chez Flaubert, tel qu’il a été décrit par P.-M. de Biasi, comprend normalement deux phases distinctes : à une première phase d’amplification où l’écrivain s’emploie à saturer la diégèse succède une seconde phase de réduction qui installe des vides interstitiels à différents endroits stratégiques du texte. Le récit, motivé d’abord dans tous ses détails, devient par la suite de plus en plus problématique en se débarrassant progressivement des médiations narratives que sont les mobiles des actions des personnages ou les causalités existant entre les séquences. Ce travail conscient de démotivation aboutit presque invariablement à un texte suffisamment ambigu pour se prêter au « jeu des interprétations » : « Ce qui, dans le sens du récit, paraissait clair au milieu de rédaction, [...] ce qui était trop clair, trop proche d’une conclusion possible sur le sens du récit, Flaubert travaille à le rendre indécidable. »[42]Dorénavant, il appartient au seul lecteur de combler les blancs aménagés exprès par le romancier et d’imaginer des transitions qui font défaut à la surface textuelle. Aucun indice ne vient plus alors mettre fin à cette quête sémantique.

Or, dans le cas de la guérison de Gouy, l’ellipse de la médiation narrative ne suffit pas entièrement à produire un effet d’indécidabilité. La suppression pure et simple de la causalité explicite (« et le guérissent. ») et l’invention de l’inquiétude de Pécuchet n’empêchent point le lecteur des brouillons qui suivent de continuer à donner tort au médecin de Chavignolles. Car, après tout, le rétablissement du fermier semble signifier le succès de Pécuchet. Il manque en effet encore une pièce pour achever le processus de problématisation déjà amorcé.

Cette pièce décisive ne sera apportée qu’assez tardivement. C’est au ms g2253, f° 325 (huitième occurrence) que l’on voit apparaître pour la première fois la douleur abdominale du fermier : « Le surlendemain Gouy éprouva une douleur aiguë dans l’abdomen. comme une était-ce un commencement [de] péritonite ? qui se déclare ? – et Pécuchet passa des nuits pleines d’angoisses. – Il avait peur d’être homicide. » Quelques différences de détails (comme le « surlendemain » au lieu du « lendemain ») séparent encore ce brouillon de la version finale. L’état du folio, extrêmement chargé de ratures et d’ajouts jusqu’à donner parfois l’impression d’illisibilité, témoigne sans conteste des hésitations de l’écrivain. Néanmoins, on constate que tous les éléments constitutifs de l’indécidabilité en question sont maintenant en place. L’indisposition passagère de Gouy motive désormais concrètement l’angoisse de Pécuchet qui pouvait paraître jusque-là exagérée. C’est cette douleur abdominale qui éveille un soupçon chez le lecteur en l’invitant à remettre en cause le sens de la guérison finale. En somme, l’essentiel de l’écriture problématique est acquis à cette étape. Après ce folio charnière, en effet, la rédaction change manifestement de sens, et Flaubert s’emploie plutôt aux questions de style et de textualisation. L’inquiétude de Pécuchet sera reformulée au style indirect libre. La description de la convalescence de Gouy, qui était assez détaillée au début, sera condensée dans le texte final en une seule notation (« et Gouy reprenait des forces »). En dépit de ces modifications non négligeables, l’effet d’indécidable demeure en jeu.

 

L’interaction du narratif et du savoir reste toujours à élucider. Avec Bouvard et Pécuchet au moins, on ne peut pas contourner ce problème subtil. Un des apports de la critique génétique pour la compréhension de cette oeuvre si étrange consiste précisément à avoir montré l’importance de l’épistémologique dans la genèse du romanesque. L’univers fictif de l’« encyclopédie critique en farce » ne se construit pas indépendamment de sa dimension documentaire. Au contraire, l’aventure des deux bonshommes a été façonnée à partir des cadres et des articulations que présente chaque discipline des sciences. « La matière de pensée devient rythme narratif, le texte offre une dramatisation comique des raisonnements [...]. »[43] L’imaginaire de la fiction s’édifie ainsi sur les figures du savoir qui se dessinent parmi les innombrables documents parcourus.

Mais les rapports de l’instance narrative et de l’instance épistémologique sont en fait plus complexes. Tout au long de cette étude, nous n’avons cessé d’insister sur la portée critique que possède l’exposition littéraire des sciences dans Bouvard. L’exploration érudite de Flaubert, loin de s’absorber sans résidu dans la dimension esthétique, vise à nouer un rapport expressément critique avec les divers champs de savoirs. La fiction met en scène la pluralité contradictoire des énoncés scientifiques qui manifestent chacun une prétention exclusive à la vérité et à l’autorité. La complexité de la représentation romanesque se trouve ainsi dotée d’une forte puissance ironique, laquelle permet au roman encyclopédique de mettre en cause le savoir rationnel du XIXe siècle.

Annexe : transcription des folios de notes sur la fièvre typhoïde

Notre transcription diplomatique respecte la disposition originale du manuscrit ainsi que l’orthographe et la ponctuation fantaisistes de Flaubert. En revanche, les accents sont restitués pour assurer la lisibilité du texte. Les sigles diacritiques adoptés sont les suivants :

barré : ratures.

italique : ajouts. Les ajouts interlinéaires sont mis en caractères plus petits, et sont rapprochés de la ligne sur laquelle ils viennent se greffer.

/barré/italique : surcharges. Entre les barres figurent les lettres surchargées et à droite, en italique, celles qui surchargent.

[.....] : interventions du transcripteur.

[illis.] : mots illisibles.

*.....* : lectures conjecturales.

Enfin, voici la liste des folios transcrits avec les références médicale correspondantes :

f° 35-35v° : A. Trousseau, Clinique médicale de l’Hôtel-Dieu de Paris, quatrième édition publiée par les soins de M. Michel Peter, J.-B. Baillière et fils, 1873 [1ère édition, 1861-62], 1861-62, 3 vol.

f° 37-37v° : Ambroise Tardieu, Manuel de pathologie et de clinique médicales, troisième édition revue, corrigée, augmentée, Germer Baillière, 1866 [1848].

f° 38 : G. Andral, Cours de pathologie interne, professé à la Faculté de médecine de Paris, recueilli et rédigé par Amédée Latour, De Just Rouvier et E. Lebouvier, 1836, 3 vol.

f° 44-44v° : S. Jaccoud, Traité de pathologie interne, Adrien Delahaye, 1869-1871, 2 vol.

f° 83 : Paul-Émile Chauffard, Essai sur les doctrines médicales, suivi de quelques considérations sur les fièvres, J.-B. Baillière, 1846. (La seconde moitié du folio se rapportent à F. Riche, De l’organicisme, Adrien Delahaye, 1869.)

f° 84 : J. Bouillaud, Essai sur la philosophie médicale et sur les généralités de la clinique médicale, précédé d’un résumé philosophique des principaux progrès de la médecine, et suivi d’un parallèle des résultats de la formule des saignées coup sur coup avec ceux de l’ancienne méthode, dans le traitement des phlegmasies aiguës, De Just Rouvier et E. Le Bouvier, 1836.

http://flaubert.univ-rouen.fr/revue/revue4

 

Norioki SUGAYA

Maître de conférences à l’Université Rikkyo (Tokyo), Norioki Sugaya s’intéresse aux rapports entre littérature et médecine au XIXe siècle. Il a soutenu en 1999 une thèse de doctorat à l’Université Paris 8 sur Les sciences médicales dans « Bouvard et Pécuchet » de Gustave Flaubert. Il a publié plusieurs articles sur Flaubert, notamment « La mort de Charles » (Flaubert. Tentations d’une écriture, Université de Tokyo, 2001) et « La bibliothèque romantique d’Emma condamnée par la bibliothèque médicale de Bouvard et Pécuchet » (La Bibliothèque de Flaubert, Publications de l’Université de Rouen, 2001).

Contact: noriokis@rikkyo.ne.jp

Notes


[1] La Bibliothèque municipale de Rouen conserve sous la cote ms g226 les huit volumes de « recueils de documents divers rassemblés par Flaubert pour la préparation de Bouvard et Pécuchet ».

[2] Lettre à Madame Roger des Genettes, 12 juillet 1877 ; OEuvres complètes, Club de l’Honnête Homme, t. 15, 1975, p. 580.

[3] Claude Duchet, « Sociocritique et génétique », Genesis, 6, 1994, p. 116-117. Il s’agit, en fait, de la définition que Cl. Duchet donne de la notion de ‘‘co-texte’’ : « Le co-texte est tout ce qui tient au texte, fait corps avec lui, ce qui vient avec lui. »

[4] Correspondance, Édition présentée, établie et annotée par Jean Bruneau, Gallimard, « Bibliothèque de la Pléiade », t. IV, 1998, p. 559.

[5] Le philosophe Gilles Deleuze est l’un des premiers à avoir mis l’accent sur l’enjeu critique du roman flaubertien : « Il n’y a pas lieu de se demander si Bouvard et Pécuchet sont eux-mêmes bêtes ou non. Ce n’est pas du tout la question. Le projet de Flaubert est encyclopédique et ‘‘critique’’, non pas psychologique » (Différence et répétition, Presses Universitaires de France, 1969, p. 353). En ce qui concerne les modalités de fonctionnement de cette critique des savoirs dans Bouvard, voir Yvan Leclerc, La Spirale et le monument, SEDES, « Présences critiques », 1988, p. 77-92.

[6] OEuvres complètes, op.cit., t. 16, 1975, p. 284.

[7] C’est, par exemple, le cas de Zola qui, en lisant vers la fin de 1868 le Traité philosophique et physiologique de l’hérédité naturelle (1847-1850) de Prosper Lucas, a aussitôt fait de ce concept biologique la base de sa propre vision du monde. Pour l’auteur des Rougon-Macquart, la double loi de l’hérédité et de l’innéité a été un vrai système philosophique, qui a d’ailleurs servi, au niveau esthétique, de principe organisateur pour son grand cycle de romans.

[8] Lettre à Madame Roger des Genettes, 2 avril 1877 ; OEuvres complètes, op. cit., t. 15, p. 552. Le fait que la lettre citée ait été écrite pendant la rédaction du chapitre médical nous semble tout à fait significatif. Assurément, la médecine pose le problème du « comique d’idées » avec une acuité particulière et, par là, prend une place privilégiée dans ce roman encyclopédique.

[9]Michel Foucault, Naissance de la clinique, 2e édition, Presses Universitaires de France, « Quadrige », 1990. Il s’agit du titre du chapitre IX, qui traite de l’expérience anatomo-pathologique.

[10] Xavier Bichat, Recherches physiologiques sur la vie et la mort et Autres textes, Présentation et notes par André Pichot, Flammarion, « GF », 1994, p. 269.

[11] Paul-Émile Chauffard, Essai sur les doctrines médicales, suivi de quelques considérations sur les fièvres, J.-B. Baillière, 1846, p. 22.

[12] Balzac, La Peau de chagrin, La Comédie humaine, Édition publiée sous la direction de Pierre-Georges Castex, Gallimard, « Bibliothèque de la Pléiade », t. X, 1979, p. 256-263.

[13] Ibid., p. 257.

[14] Le terme d’organiciste ne s’impose qu’assez tard avec la publication de la deuxième édition de l’Exposition des principes de l’organicisme de Rostan (1846). Avant, on utilisait également les termes d’organicien et d’organiste. Voir à ce sujet Jean-François Braunstein, Broussais et le matérialisme, Méridiens Klincksieck, « Philosophie », 1986, p. 245.

[15] La Peau de chagrin, op. cit., p. 257.

[16] Comme le précise le texte balzacien, c’est dans un but lucratif que ces trois sommités médicales improvisent une ordonnance syncrétique s’inspirant de systèmes contradictoires : « ― Le malade est monomane, eh ! bien, d’accord, s’écria-t-il [= Maugredie], mais il a deux cent mille livres de rente, ces monomanes-là sont fort rares, et nous leur devons au moins un avis » (La Peau de chagrin, op. cit., p. 262).

[17] Les citations du texte de Bouvard et Pécuchet renvoient à l’édition de Stéphanie Dord-Crouslé, Flammarion, « GF », 1999.

[18] Une partie importante du ms g2267 est consacrée en bloc aux notes de lecture sur la médecine (f° 24-158). Pour intégrer les citations du dossier médical de Bouvard dans le texte de notre propre étude, nous donnons seulement les numéros des folios avec les noms des auteurs médicaux concernés.

[19] Pour nous, la notion de fièvre se résume à l’élévation anormale de la chaleur interne. Mais jusqu’au milieu du XIXe siècle, elle était associée à une autre notion, celle des fièvres, qui désignait les diverses espèces de fièvres essentielles.

[20] M. Foucault, op. cit., p. 182.

[21] X. Bichat, Anatomie générale, op. cit., p. 268.

[22] « Par ontologie médicale, nous entendons des êtres, entités ou essences factices, sortes de conceptions abstraites ou abstractions qui ne peuvent être réduites en faits appréciables par les sens, ou démontrables par l’induction » (F.-J.-V. Broussais, De l’irritation et de la folie, Texte revu par Stéphane Douailler, Fayard, « Corpus des oeuvres de philosophie en langue française », 1986, p. 48)

[23] C’est ainsi que M. Foucault a intitulé le dernier chapitre de son ouvrage portant sur l’apport de Broussais à la perception anatomo-clinique. Voir op. cit., chapitre X.

[24] Chauffard partage cette conviction vitaliste. Flaubert, quant à lui, met un commentaire ironique au-dessous de la citation : « qu’en savez-vous ? »

[25] L’expression vient de Broussais lui-même, comme le rappelle M. Foucault dans sa Naissance de la clinique, op. cit., p. 195.

[26] Sur cette maladie infectieuse, Flaubert s’est documenté très soigneusement en s’appuyant sur plusieurs sources médicales. Quelques folios de notes de lecture, entre autres, concernent exclusivement la fièvre typhoïde. Tels sont les f° 35-35v° (intitulés « Fièvre typhoïde. = Dothiénentérie. » ; Trousseau), f° 37-37v° (intitulés « Fièvre typhoïde. » ; Ambroise Tardieu, Manuel de pathologie et de clinique médicales, 3e édition, 1866 ; Flaubert souligne) et f° 44-44v° (intitulés « Fièvres typhoïdes » ; S. Jaccoud, Traité de pathologie interne, 1869-71). Le f° 38 (Andral) contient des citations regroupées sous le titre de : « Entérite Folliculeuse ». À ces folios particulièrement riches du point du vue épistémologique viennent s’ajouter encore d’autres citations dispersées tout au long du dossier médical de Bouvard. Nous donnons en annexe les transcriptions de ces quelques notes de lecture portant sur la fièvre typhoïde.

[27] J. Ruffié, J.-C. Sournia, Les épidémies dans l’histoire de l’homme, Nouvelle édition revue et augmentée, Flammarion, « Champs », 1995, p. 144.

[28] Les premiers brouillons indiquent nettement que Gouy était alors en « convalescence ». Cette indication est d’ailleurs confirmée par le ms g2253, f° 321v° où le fermier est présenté comme malade « depuis 20 jours ». Le romancier a donc modifié assez tardivement la période de la fièvre typhoïde de son personnage. Cette modification a introduit plus de suspense dans l’histoire, puisqu’elle a rendu l’issue de la maladie indéterminée.

[29] La « dothiénentérie » est le nom donné par Bretonneau à la fièvre typhoïde. Il en est fait mention aux f° 35 (Trousseau), f° 37 (Tardieu) et f° 38 (Andral). Or, c’est justement sous cette dénomination savante que la maladie est désignée dans le passage analysé du roman. Il s’agit fort vraisemblablement d’un exemple du fameux style indirect libre. L’emploi du mot devrait donc être rapporté à Pécuchet, ce qui produit un effet comique en soulignant son pédantisme. Notons en passant que Flaubert se trompait presque systématiquement en écrivant « dionenthérie » dans les brouillons et le manuscrit autographe du passage.

[30] Jacques Neefs, « L’imaginaire des documents », Romans d’archives, Textes réunis et présentés par Raymonde Debray-Genette et Jacques Neefs, Lille, Presses Universitaires de Lille, « Problématique », 1987, p. 175-189

[31] Lettre à Madame Roger des Genettes, 24 janvier 1880 ; OEuvres complètes, op. cit., Club de l’Honnête Homme, t. 16, p. 299-300.

[32] gg10, f° 34 ; Bouvard et Pécuchet, Édition critique par Alberto Cento, Napoli, Istituto Universitario Orientale, Paris, A.-G. Nizet, 1964, p. 26. Il faut rappeler que Cento a classé chronologiquement les six ensembles scénariques du ms gg10 et les a nommés respectivement Rouen I, II, III, IV, V et VI.

[33] Jacques Léonard, La Médecine entre les pouvoirs et les savoirs. Histoire intellectuelle et politique de la médecine française au XIXe siècle, Aubier Montaigne, « Collection historique », 1981, p. 157.

[34] gg10, f° 12 ; Édition par A. Cento, op. cit., p. 51. Cento transcrit à tort et donne « la fièvre » au lieu de « les fièvres ».

[35] gg10, f° 21 ; Ibid., p. 80.

[36] En l’une de ces occurrences, la maladie porte le nom de « typhus ». En fait, au XIXe siècle, la fièvre typhoïde était souvent confondue avec le typhus, et certains médecins soutenaient ardemment leur identité. Voir à ce sujet Marcel Sendrail, Histoire culturelle de la maladie, Toulouse, Privat, 1980, p. 384.

[37] À propos des citations des brouillons du roman, le mode de transcription est diplomatique. Pour les sigles diacritiques adoptés, nous renvoyons à notre annexe.

[38] F.-V. Raspail, Histoire naturelle de la santé et de la maladie chez les végétaux et chez les animaux en général, et en particulier chez l’homme, Deuxième édition considérablement augmentée, chez l’éditeur, 1846, t. 3, p. 230.

[39] gg10, f° 21 ; Édition par A. Cento, op. cit., p. 80.

[40] Ainsi que nous l’avons constaté précédemment, l’épisode de la fièvre typhoïde n’avait pas encore vu le jour à l’étape des scénarios classés sous la cote gg10.

[41] Voir en particulier Pierre-Marc de Biaisi, « L’élaboration du problématique dans La Légende de saint Julien l’Hospitalier », Flaubert à l’oeuvre, Flammarion, « Textes et Manuscrits », 1980, p. 69-102.

[42] P. -M. de Biasi, « Flaubert et la poétique du non-finito », Le Manuscrit inachevé, Éditions du C.N.R.S., « Textes et Manuscrits », 1986, p. 54-55.

[43] Jacques Neefs, « Bouvard et Pécuchet, la prose des savoirs », Théorie, Littérature, Enseignement, n°10, 1992, p. 139.



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