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Revue Flaubert, n° 4, 2004 | Flaubert et les sciences
Numéro dirigé par Florence Vatan.

L’inscription d’un débat séculaire :
le magnétisme dans Bouvard et Pécuchet

Atsushi Yamazaki

Introduction

Le magnétisme animal figure parmi les innombrables savoirs abordés par Bouvard et Pécuchet. Comme ce savoir, relégué au cours du XIXe siècle au rayon des curiosités obsolètes plutôt qu’au rayon de l’histoire des sciences, est tombé dans un oubli plus ou moins total, l’épisode du magnétisme n’a pas fait jusqu’à présent l’objet d’une analyse attentive au travail documentaire de Flaubert, à l’exception de l’étude bibliographique de Alberto Cento[1]. Cela s’explique peut-être par le fait que divers éléments retenus par Flaubert au sein du corpus de cette discipline sont la plupart du temps imperceptibles pour le lecteur d’aujourd’hui. Ainsi, un enchaînement d’ordre épistémologique et culturel repérable dans l’articulation des épisodes du chapitre 8 (table tournante, magnétisme, spiritisme, magie, baguette divinatoire, hypnotisme, extase, philosophie) n’a pas été suffisamment souligné, comme si ces passages d’un savoir à l’autre étaient marqués par un hasard narratif au même titre que le passage de la gymnastique à la table tournante. Or tous ces épisodes, à des degrés variables et sur des modes différents, tournent autour de questions liées à ce que l’on appelle, aujourd’hui, de façon générique, la transe[2].

Le spectre du magnétisme, avec les formes qui l’ont précédé et lui ont succédé dans l’ordre de la possession, de l’hystérie, etc., s’efface et réapparaît le long de cycles périodiques : il hante tout le XIXe siècle, surtout en médecine et en littérature. Entre la littérature d’un côté, la médecine (surtout la médecine mentale) et le magnétisme de l’autre se noue durant le XIXe siècle un rapport complexe de réflexivité, qui ne se définit pas exclusivement en termes de source ou d’emprunt. Ainsi la conception du magnétisme qu’élabore Balzac dans Ursule Mirouët semble-t-elle annoncer toutes les facultés lucides dont le somnambule le plus célèbre au XIXe siècle, Alexis Didier, fera preuve quelques années après la publication du roman balzacien, et dont Dumas se fera le témoin en rédigeant les procès-verbaux de plusieurs séances[3]. Juan Rigoli s’attache à dégager le jeu d’échanges et d’interférences entre la médecine mentale et la littérature : « Une topique de la folie traverse la frontière de la médecine et de la littérature [...] : les modalités scientifiques du roman balzacien, les effets de parodie auxquels s’applique Nodier, l’appropriation par Nerval d’une rhétorique médicale témoignent d’une relation dialogique étendue »[4]. Ce que J. Rigoli désigne sous le terme de « relation dialogique étendue » peut parfois faire apparaître la dimension prémonitoire de textes littéraires : « Plus incroyable est, dit Pierre-Henri Castel, la prémonition des Goncourt que le clivage du Moi, qui deviendra quinze ans plus tard, avec Janet, le cliché hystérique par excellence, n’est que l’aboutissement nécessaire du mensonge pathologique »[5]. De même, comme nous allons essayer de le montrer, Flaubert semble anticiper l’une des questions cruciales sur lesquelles, dans les vingt dernières années du XIXe siècle, l’École de Paris (Charcot et ses disciples) et l’École de Nancy (Bernheim, Liégeois) adopteront des positions diamétralement opposées : la suggestion criminelle. Rappelons que la querelle médico-légale sur la suggestion criminelle a donné matière à une quantité importante de textes dans la littérature scientifique[6]. Ce rapport de réflexivité qui semble se tisser subrepticement, subtilement, entre la littérature et le savoir, entre le texte et son lecteur, est très intéressant dans l’analyse même du texte de Bouvard, parce que l’« esprit d’imitation »[7] [324] gouverne le comportement de nos deux héros et que, précisément, l’imitation, la simulation, l’épidémie mimétique, sont indissociables des phénomènes du magnétisme.

L’épisode du magnétisme dans Bouvard doit sa configuration globale ainsi que ses détails spécifiques à divers éléments constitutifs de l’immense corpus du magnétisme. Les énoncés, démarches et réflexions de nos deux magnétiseurs sont riches d’implications culturelles et épistémologiques dans la mesure où ils renvoient tous à l’un ou l’autre des moments de l’histoire du magnétisme. Le propos de cette étude est donc de restituer à la fiction flaubertienne son enjeu et sa portée épistémologiques.

Dans cette perspective, la consultation des notes de lecture de Flaubert sur le magnétisme se révèle fructueuse, car Bouvard et Pécuchet, comme La Tentation de saint Antoine, est une « oeuvre qui se constitue d’entrée de jeu dans l’espace du savoir : elle existe dans un certain rapport fondamental aux livres »[8]. Ces notes de lecture sont l’espace scriptural où le dialogue avec le savoir revêt sa forme la plus explicite à travers l’ensemble hétérogène des matériaux bruts que sont les notices, les commentaires et les signes de renvois (renvois aux textes consultés par Flaubert, mais aussi à la Copie).

En règle générale, le moment de la documentation, chez Flaubert, n’est pas un simple préalable à l’oeuvre. Le romancier, explorant la multiplicité des livres, relève inlassablement phrases, notions, arguments et renseignements, et cela au plus près d’une forme à trouver, dans l’avancée vers cet inconnu que sont les deux volumes de Bouvard. Le chantier documentaire de Bouvard est donc un lieu de réflexion formel et critique où les mots, les phrases et les arguments s’agencent autour de thèmes-clés (diverses rubriques, notamment celle de la bêtise) et d’enjeux épistémologiques[9].

Bibliothèque du « magnétisme » et du « mysticisme »

Les « dossiers de Bouvard et Pécuchet », huit recueils de documents divers, soit 2215 feuillets au total, sont conservés à la Bibliothèque municipale de Rouen [Ms g 226 (1) à (8)]. Flaubert a réuni vingt-huit ouvrages sous la double catégorie du « mysticisme » et du « magnétisme », dans le Ms g 226 (5) f° 285 et f° 285 v°[10]. Il n’y a pas lieu, ici, de rendre compte de l’intégralité de ce corpus assez hétéroclite que Flaubert a constitué pour la première moitié du chapitre 8. Nous nous proposons ici d’analyser l’épisode du magnétisme dans Bouvard à partir de deux notions clefs, l’ « imagination » et la « suggestion », ce qui reviendra à rendre compte de l’enjeu des débats qui opposent nos deux magnétiseurs et le médecin Vaucorbeil, et à dégager les implications et les présupposés théoriques et idéologiques de leurs positions respectives.

1. L’« imagination » ou une histoire du magnétisme

1-1 Commissions de 1784 : l’imagination comme principe explicatif du magnétisme

Ce qui amène Bouvard et Pécuchet à aborder le magnétisme, c’est l’examen de plusieurs hypothèses contradictoires expliquant le phénomène des tables tournantes. Cette épidémie culturelle[11] venue d’Amérique se répand en Europe dans les années 1850. Pécuchet relit le Guide du magnétiseur de Montacabère, auteur très vraisemblablement fictif. Grâce à ce manuel fictif, Flaubert crée un dispositif narratif permettant d’exposer rapidement diverses théories et pratiques du magnétisme : la mise en scène d’une lecture dans le déploiement narratif[12]. Ainsi, les deux apprentis magnétiseurs, sans s’attarder sur la théorie mesmérienne du « fluide universel », s’attachent d’emblée à la production du somnambulisme magnétique. Leur première patiente est, comme pour la plupart des magnétiseurs du temps, leur servante, Germaine, qu’ils croient faire tomber dans un sommeil magnétique. Cependant, les phénomènes supérieurs que les magnétiseurs regroupaient à l’époque sous la catégorie de  « lucidité »[13] ne se manifestent pas : « Plus tard sans doute la lucidité viendrait » [279]. Cet énoncé au discours indirect libre montre à quel point les pratiques magnétiques de nos deux magnétiseurs sont investies d’un désir de « merveilleux », pour reprendre le titre du livre de Louis Figuier, ou de « teratoscopie », pour reprendre celui de C.-R. Hannapier. Toutefois, cela ne signifie pas qu’ils soient totalement indifférents aux vertus thérapeutiques du magnétisme. Bouvard et Pécuchet se livrent à des traitements médicaux, qu’ils avaient abandonnés au chapitre 3, en recourant cette fois aux procédés magnétiques récusés par la médecine officielle, sans rencontrer la moindre difficulté pour trouver leur clientèle auprès de pauvres. Mettant en place la série des procédés de magnétisation, ils accordent une attention toute particulière à la différenciation des résultats obtenus par chacun de ces procédés. L’impulsion classificatrice ordonne leur pratique et leur discours[14]. Ils se font une réputation en guérissant « la Barbée », figure flaubertienne de l’hystérie[15]. Dès la première séance, cette patiente manifeste certains symptômes physiologiques permettant de conclure à l’état somnambulique. En outre, elle fait preuve d’un des phénomènes « lucides », l’« endoscopie » (« Qu’y voyez-vous ? » « Un ver ! » [280]). Dans les séances suivantes, elle s’administre un remède et fait ainsi preuve de ce qu’Alexandre Bertrand (1795-1826) appelle, dans son livre sur l’histoire du magnétisme désormais classique, l’« instinct des remèdes »[16]. Bref, Bouvard et Pécuchet se sont procuré leur « lucide ». Et ils vont jusqu’à entreprendre de construire un baquet mesmérien, vestige archaïque que les magnétiseurs eux-mêmes, à en croire A.-S. Morin[17], ont depuis longtemps abandonné. S’ils y renoncent en fin de compte, c’est de peur de provoquer chez leurs patientes des phénomènes d’« éros magnétique [18] – « Et que ferons-nous s’il leur prend des accès d’érotisme furieux ? », s’inquiète Pécuchet [281] –, faisant ainsi écho à l’une des définitions que le Dictionnaire des idées reçues donne du magnétisme : « qui sert à faire des femmes »[19]. Ce n’est donc pas un hasard si, dans Madame Bovary, Rodolphe, en séduisant Emma, évoque justement le magnétisme : « Rodolphe, avec madame Bovary, causait rêves, pressentiments, magnétisme »[20].

Les deux magnétiseurs ne cessent d’élargir leur champ d’investigation jusqu’à toucher finalement la clientèle du médecin Vaucorbeil, ce qui ne manque pas de soulever de nouveau l’indignation de ce dernier « attaqué dans son gagne-pain, dans sa prérogative »[21] [117].  

– « Comment ! encore vous ! » s’écria-t-il, furieux de les retrouver toujours chez ses clients. Ils expliquèrent leur moyen magnétique. Alors il tonna contre le magnétisme, un tas de jongleries, et dont les effets proviennent de l’imagination. [281]

En attribuant les phénomènes du magnétisme aux effets de l’imagination, le médecin chavignollais nous renvoie à une scène inaugurale mettant la médecine officielle explicitement aux prises avec le magnétisme.

En 1784, les « commissaires de la faculté et de l’académie », chargés par le roi d’étudier le magnétisme animal, publient leur rapport. A. Bertrand a reproduit dans son  ouvrage l’intégralité de ce texte connu d’après le nom de son rapporteur, le « Rapport de Bailly »[22] : « Le roi a nommé, le 12 mars 1784, des médecins choisis dans la Faculté de Paris, MM. Borie, Sallin, d’Arcet, Guillotin, pour faire l’examen et lui rendre compte du magnétisme animal pratiqué par M. Deslon ; et, sur la demande de ces quatre médecins, sa majesté a nommé, pour procéder avec eux à cet examen, cinq des membres de l’Académie royale des sciences, MM. Franklin, Le Roy, Bailly, de Bory, Lavoisier »[23].

En 1778, le médecin viennois Franz Anton Mesmer (1734-1815) s’installe à Paris et devient très vite célèbre en provoquant des convulsions thérapeutiques, des « crises » pour reprendre le terme de Mesmer lui-même, autour de son fameux baquet. En dépit ou en raison des résistances multiples que lui oppose l’institution médicale, Mesmer touche une vaste clientèle, dont nombre de clients issus des rangs les plus élevés. Il attribue la guérison de ses patients à un fluide inconnu. Outre sa fonction thérapeutique, le baquet mesmérien vise à démontrer l’existence de ce fluide et à en rendre visible les effets[24]. Alors que l’« épidémie des baquets » [Figuier ; f° 286[25]] fait fureur, Mesmer convertit à sa métaphysique et à ses pratiques beaucoup de médecins au nombre desquels un médecin d’importance, Deslon, docteur-régent de la Faculté de Médecine, premier médecin ordinaire du comte d’Artois. Figuier et Dechambre font remarquer que plus de huit mille personnes s’étaient déjà présentées autour des baquets de Mesmer et de Deslon[26] au moment où deux commissions ont été nommées pour faire l’enquête sur le mesmérisme. Au cours du XIXe siècle, on citera et commentera inlassablement le « rapport de Bailly » de la première commission pluridisciplinaire, que ce soit pour adhérer aux conclusions présentées par cette commission ou pour s’y opposer. Il en est de même des partisans (Bertrand, Gauthier et Morin) et adversaires (Dechambre, Figuier et Virey) du magnétisme dont les ouvrages figurent dans le corpus flaubertien. En effet, Morin définit, en 1860, ce rapport comme « une des pièces les plus importantes de l’histoire du magnétisme » [27].

Quels sont les objectifs fixés par la commission ? « M. Deslon s’est engagé avec les commissaires : 1° à constater l’existence du magnétisme animal ; 2° à communiquer ses connaissances sur cette découverte ; 3° à prouver l’utilité de cette découverte dans la cure des maladies »[28]. Dès le commencement de leur examen, toutefois, les commissaires laisseront de côté, on le verra, le deuxième et le troisième objectifs pour s’attacher exclusivement au premier. On peut discerner quatre étapes dans leur examen du magnétisme. La première étape correspond à l’observation de ce que les commissaires appellent le « traitement public » : « Rien n’est plus étonnant que le spectacle de ces convulsions ; quand on ne l’a point vu, on ne peut s’en faire une idée »[29]. Suite à cette phase d’observation, les commissaires excluent le « traitement public » de leur cadre expérimental pour mieux cerner le phénomène des convulsions, en élaborant leurs propres procédures expérimentales. Il s’agit là d’une « purification de la scène trop encombrée d’éléments incontrôlables qu’offrait le baquet de Deslon »[30]. Dans la deuxième étape, les commissaires se prêtent eux-mêmes à la magnétisation, pour conclure que les modifications physiologiques que certains d’entre eux ont constatées en eux-mêmes sont « étrang[ères] au magnétisme ou résult[ent] de la pression exercée sur l’estomac »[31]. La troisième étape consiste à mettre le magnétisme à l’épreuve en faisant magnétiser des malades issus soit des milieux populaires, soit des milieux aisés. Aucune de ces expériences ne parvient à leur fournir la preuve de l’existence du fluide magnétique. En revanche, elles leur permettent de former l’hypothèse selon laquelle l’imagination joue un rôle déterminant dans la production des convulsions.

Aussi la quatrième et dernière étape consiste-t-elle à mettre à l’épreuve non pas le magnétisme tel qu’il est pratiqué par Deslon, mais cette hypothèse directrice. Ainsi, Deslon se voit finalement exclure presque complètement de la scène expérimentale, car les commissaires ne lui accordent plus qu’un rôle secondaire selon les protocoles expérimentaux qu’ils ont fixés. Ces nouveaux protocoles induisent en erreur le disciple de Mesmer, de même que celui-ci induisait en erreur ses patients :

On a ensuite le jeune homme, les yeux bandés, et on l’a présenté successivement à quatre arbres, qui n’étaient point magnétisés, en les lui faisant embrasser chacun pendant deux minutes, suivant ce qui avait été réglé par M. Deslon lui-même. M. Deslon présent et à une assez grande distance, dirigeait sa canne sur l’arbre réellement magnétisé. Au premier arbre, le jeune homme interrogé au bout d’une minute, a déclaré qu’il suait à grosses gouttes [...]. Enfin, au quatrième arbre non magnétisé, et à vingt-quatre pieds environ de distance de l’arbre qui l’avait été, le jeune homme est tombé en crise[32].

Les commissaires multiplient les expériences du même ordre, qui sont toutes fondées sur le principe du double aveugle du magnétiseur et du magnétisé à la manière de l’expérience du placebo.

Le « rapport de Bailly », mettant l’accent sur les résultats obtenus à la dernière étape, présente cette conclusion :

Les commissaires ayant reconnu que le fluide magnétique animal ne peut être aperçu par aucun de nos sens ; qu’il n’a eu aucune action ni sur eux-mêmes, ni sur les malades qu’ils lui ont soumis ; s’étant assurés que les pressions et les attouchements occasionnent des changements rarement favorables dans l’économie animale, et des ébranlements toujours fâcheux dans l’imagination ; ayant enfin démontré, par des expériences décisives, que l’imagination sans magnétisme produit des convulsions, et que le magnétisme sans l’imagination ne produit rien, ils ont conclu, d’une voix unanime, sur la question de l’existence et de l’utilité du magnétisme, que rien ne prouve l’existence du fluide magnétique animal ; que ce fluide, sans existence, est, par conséquent, sans utilité ; que les violents effets que l’on observe au traitement public appartiennent à l’attouchement, à l’imagination mise en action, et à cette imitation machinale qui nous porte malgré nous à répéter ce qui frappe nos sens[33].

La commission en arrive donc à identifier les causes des crises mesmériennes : l’imagination, l’attouchement, l’imitation. Mais l’attouchement et l’imitation sont, en dernière analyse, réductibles à une cause première, l’imagination. On peut dire que le « rapport de Bailly » fait ainsi de la notion d’imagination la condition nécessaire et suffisante de la production de tous les phénomènes dont Mesmer attribue les effets au magnétisme animal. En ce sens, le commentaire de Flaubert au sujet du « rapport de Bailly » tel qu’il est résumé par Figuier est très significatif : « Bailly attribue tout à l’imagination » [Figuier ; f° 286 v°].

Julien-Joseph Virey (1775-1846), auteur des articles « imagination » et « magnétisme animal » du Dictionnaire des sciences médicales, sur lesquels Flaubert a pris des notes, reprend à son compte cette thèse de Bailly, une trentaine d’années après la nomination des deux commissions. La référence à l’imagination comme principe explicatif est beaucoup plus explicite dans l’article « imagination » que dans l’article « magnétisme animal » :  

Les magnétiseurs se servent de cette admirable sensibilité pour faire découvrir aux personnes délicates les moindres impressions internes de leur économie. Supposez, en effet, une femme très-nerveuse à laquelle le magnétiseur persuade qu’il exerce sur elle un pouvoir surnaturel ; son imagination, captivée comme par un enchanteur, se promène partout où l’on veut la conduire. On lui commande de se porter sur l’intérieur de son corps [...]. Les yeux fermés, elle se trouve dans un état de clairvoyance intérieure, d’exaltation, d’isolement par la pensée : la voilà somnambule[34].

Virey explique ainsi par l’imagination l’endoscopie qui était l’un des phénomènes « lucides » les plus fréquemment observés par les magnétiseurs et que Bouvard et Pécuchet eux-mêmes attribuent à la Barbée.

L’article « imitation » porte aussi la trace de ce conflit entre la médecine et le magnétisme :

Personne n’ignore l’effet déterminé sur des esprits faibles et mobiles, par ces sectes dites des convulsionnaires et des trembleurs. Des maladies nerveuses, accompagnées des accidents les plus graves, rendirent impuissants les moyens employés par les plus habiles médecins, pour combattre des affections qui n’étaient que le résultat du fantasme et du charlatanisme[35].

Comme nous l’avons évoqué plus haut, les commissaires ont exclu, d’entrée de jeu, de leur champ d’investigation le troisième objectif de leur examen du magnétisme, à savoir l’examen de « l’utilité de cette découverte dans la cure des maladies ». Le « rapport de Bailly », dans sa conclusion, semble justifier ce choix en évoquant la non-existence du fluide mesmérien : « ce fluide, sans existence, est, par conséquent, sans utilité ». Cela veut dire qu’aucune place n’a été accordée aux guérisons dans les procédures expérimentales mises en place par la commission. Il faut rappeler que cette attitude expérimentaliste s’oppose diamétralement à celle de Mesmer, qui, en revanche, prétend justement prouver scientifiquement la réalité de son fluide universel à l’appui des guérisons obtenues. Par ailleurs, au milieu de leur rapport, les commissaires invoquent un autre type de raison pour « exclure le traitement des maladies » : « On voit des hommes attaqués, ce semble, de la même maladie, guéris en suivant des régimes contraires, et en prenant des remèdes entièrement différents : la nature est donc alors assez puissante pour entretenir la vie malgré le mauvais régime, et pour triompher à la fois et du mal et du remède »[36]. Deslon, dans l’un des contre-rapports qu’il a publiés la même année, exprime non sans une certaine ironie son sentiment de perplexité à l’égard d’un tel raisonnement – « je laisse à penser ce qu’il faut croire de la Médecine et des médicaments qu’elle dispense avec tant de profusion si MM. les commissaires en parlent ainsi »[37]. La perplexité de ce médecin-magnétiseur face à l’incertitude de la médecine et des médicaments rappelle celle de Bouvard et Pécuchet.  

Ils lisaient les ordonnances de leurs médecins, et étaient fort surpris que les calmants soient parfois des excitants, les vomitifs des purgatifs, qu’un même remède convienne à des affections diverses, et qu’une maladie s’en aille sous des traitements opposés. [114]

Là encore se recoupent l’antagonisme entre Deslon et les commissaires et celui entre nos deux magnétiseurs et Vaucorbeil : la guérison n’a aucune valeur de preuve, si bien que « le charlatan est désormais défini comme celui qui revendique ses guérisons pour preuves »[38].

1-2 A quel courant du magnétisme Bouvard et Pécuchet appartiennent-ils ?

Revenons à l’explication du magnétisme par l’imagination avancée par Vaucorbeil. Le contre-argument qu’opposent Bouvard et Pécuchet à leur adversaire est ce qu’Aubin Gauthier appelle la « zoomagnétisation »[39] :

Cependant on magnétise des animaux. Montacabère l’affirme et M. Lafontaine est parvenu à magnétiser une lionne. Ils n’avaient pas de lionne. Le hasard leur offrit une autre bête. [281]

On ne saurait expliquer la magnétisation d’un animal par la connivence établie entre magnétiseur et animal, et encore moins par les effets de l’imagination de l’animal. Il faut donc bien supposer l’existence d’une substance susceptible de magnétiser les animaux – à l’exception toutefois du chat qui était généralement considéré comme rebelle au magnétisme ! Dans la bibliothèque du magnétisme de Flaubert, deux auteurs mentionnent Charles Lafontaine (1803-1892), magnétiseur internationalement connu dans les années 1840, qui, selon Morin, « prétend avoir endormi des lions » [Morin ; f° 296]. Commentaire de Flaubert : « Morin nie que l’action magnétique puisse avoir lieu sur les animaux ». À l’inverse, Ségouin tient pour véridique le somnambulisme d’une lionne : « M. Lafontaine, cet habile magnétiseur qui a opéré des prodiges vraiment dignes des temps anciens, est parvenu à obtenir le sommeil de deux lions » [Ségouin ; f° 299 v°].

Le sujet de l’expérience de nos deux magnétiseurs ne sera pas une lionne, mais une vache « démesurément gonflée » sur laquelle ils épandent des « ruisseaux de fluide » et qui finit par dégonfler[40].

Ce n’était pas l’effet de l’imagination, certainement. Donc, le fluide contient une vertu particulière. [282]

Bouvard et Pécuchet invoquent la « zoomagnétisation » pour prouver l’existence du fluide et invalider par conséquent l’hypothèse de l’imagination. La conception qu’ils ont du magnétisme s’inscrit-elle dans la conception mesmérienne du fluide universel ? En d’autres termes : à quel courant du magnétisme appartiennent-ils ? Pour apporter une réponse, il est nécessaire de se référer à un autre moment de l’histoire du magnétisme, également inscrit et mis en scène dans le texte flaubertien, et ce, d’autant plus que le champ du magnétisme en tant que discipline était loin d’être homogène et stable.

Dès sa publication, l’une des critiques récurrentes formulées par les magnétiseurs à l’égard du rapport de 1784 consiste dans le fait que ce dernier n’accordait aucune place au « somnambulisme » ou au « sommeil magnétique », qui fit justement son entrée sur la scène pratico-théorique du magnétisme la même année. Dans l’ouvrage que nous avons déjà cité à plusieurs reprises, Bertrand distingue trois époques dans l’histoire du magnétisme : la première correspond à sa préhistoire ; la deuxième commence avec Mesmer et se clôt avec le « rapport de Bailly » ; et enfin la troisième s’ouvre avec l’émergence du somnambulisme dont Bertrand – comme la plupart des magnétiseurs – attribue la « découverte » à l’un des disciples de Mesmer, A. M. J. de Chastenet de Puységur[41] (1751-1825). Pour Mesmer, l’action du fluide se traduit d’abord par la « crise » ou la « convulsion », tandis que Puységur, induisant un « sommeil magnétique », découvre la capacité de certains de ses « somnambules » à diagnostiquer leurs maladies, décrire le cours que celles-ci prendront, voire agir en tant que médecins clairvoyants pour d’autres malades – « Puységur magnétise Victor, un paysan, qui dans l’état somnambulique dictait ce qui convenait aux malades » [Figuier ; f° 286]. Le somnambulisme et la « lucidité » qui lui est associée viennent éclipser les « crises » invoquées par Mesmer pour illustrer sa théorie du fluide universel. Dans Bouvard, on peut repérer quelques traces de cette transformation apportée par le somnambulisme aux phénomènes magnétiques :

La science, depuis Mesmer, s’est développée ; – mais il importe toujours de verser le fluide et de faire des passes qui, premièrement, doivent endormir. [278]

Si Bouvard et Pécuchet se mettent à construire un baquet mesmérien, ce n’est plus afin d’obtenir des crises, mais un état de somnambulisme. 

et pour amener le somnambulisme ils projetèrent de construire un baquet mesmérien. [280]

Comme Mesmer, Puységur utilise dans ses traitements thérapeutiques l’arbre magnétisé, procédé au moyen duquel les commissaires de 1784 ont définitivement identifié, comme on l’a vu, la cause de la crise mesmérienne. Mais le spectacle qui se déroule autour de son arbre n’a rien de commun avec les convulsions de Mesmer : « un état calme et tranquille qui n’offrait aux regards sensibles que le tableau du bonheur » [Figuier ; f° 288 v°]. Scène que Bouvard et Pécuchet visent à reproduire à Chavignolles :

Puis continuant leurs études, ils abandonnèrent les passes pour le système de Puységur, qui remplace le magnétiseur par un vieil arbre, au tronc duquel une corde s’enroule. [282-283]

Peut-on donc considérer que le magnétisme tel que nos deux magnétiseurs le pratiquent s’inscrit dans le paradigme puységurien, comme l’affirme J. Carroy[42] ? Pour apporter des éléments de réponse à cette question, il faut rendre compte de ce qui distingue sur le plan théorique les deux courants dominants du magnétisme dans la première moitié du XIXe siècle : le « psychofluidisme » [43] représenté par Puységur et son disciple, J.-P.-F. Deleuze (1753-1835), et l’« imaginationnisme » représenté notamment par Bertrand.

En découvrant le somnambulisme, Puységur a donc mis un terme aux crises que Mesmer avait expliquées en termes de « fluide universel ». Puységur et ses disciples conservent de Mesmer l’hypothèse du fluide, tout en y apportant une modification conceptuelle sensible : le fluide magnétique n’est plus universel, mais individuel ; il s’agit d’un principe vital particulier. Le système physique de Mesmer aux connotations newtoniennes[44] se voit réduit à néant et sa dimension métaphysique disparaît de l’horizon du magnétisme.

Puységur et Deleuze considèrent ce fluide individuel comme « éminemment soumis à la volonté »[45]. Notons au passage que, dans Madame Bovary, cette croyance dans les pouvoirs de la volonté dicte sans doute le comportement de Charles vis-à-vis du cadavre d’Emma : « Il se rappelait des histoires de catalepsie, les miracles du magnétisme ; et il se disait qu’en le voulant extrêmement, il parviendrait peut-être à la ressusciter »[46]. Aucun magnétiseur au XIXe siècle n’ignorait la maxime « croyez et veuillez » que Puységur avait mise en tête de ses premiers écrits. Puységur et ses disciples tendent à ériger la « volonté » en principe même du magnétisme, ce qui implique sinon la négation, du moins la sous-estimation du fluide, quel que soit son contenu conceptuel. Néanmoins, Puységur ne va pas jusqu’à éliminer l’hypothèse du fluide à l’inverse de l’abbé Faria (connu pour avoir inventé le moyen verbal d’induction « dormez ! ») que Figuier classe parmi les « volontistes »[47] et pour qui la « volonté » constitue une condition suffisante de la production du somnambulisme.

Quant à l’« imaginationnisme », selon la terminologie de l’époque, le passage suivant de Bertrand éclaire sa signification : « l’imagination seule du magnétisé cause ces effets, comme tous les autres effets organiques qui se produisent en lui »[48]. L’importance accordée à l’imagination implique, comme c’était le cas pour les commissaires de 1784, la négation de l’existence d’un quelconque fluide, mais aussi la négation de la volonté du magnétiseur dans l’apparition du somnambulisme. Bertrand dit procéder à des contre-expériences pour prouver que la volonté du magnétiseur ne joue aucun rôle dans les modifications physiques des sujets[49].

B. Méheust résume en ces termes la divergence théorique des deux courants : « Il est exact que les psychofluidistes font intervenir le fameux fluide vital, alors que les imaginationnistes le rejettent, de sorte que le débat entre les deux écoles paraît essentiellement concerner le choix entre un modèle objectiviste, le fluide, et un modèle subjectiviste, l’imagination »[50].

Ces deux modèles coexistèrent sans jamais s’exclure tout au long du XIXe siècle. Flaubert a retrouvé cette divergence théorique dans le magnétisme tel qu’il est décrit, au milieu du siècle, par deux magnétiseurs, Ségouin et Morin.

Ségouin distingue pour sa part trois « écoles » : le matérialisme représenté par Mesmer, le spiritualisme, et à mi-chemin l’école fondée par Puységur, à laquelle il dit appartenir : « Puységur reconnaît l’influence de l’âme, mais nie son pouvoir si elle n’agit pas d’accord avec l’action physique. C’est parmi les disciples de cette dernière école que nous nous rangeons »[51].

A.-S. Morin (1807-1888), quant à lui, tient pour acquises les thèses centrales de l’imaginationnisme : « l’imagination suffit pour rendre compte de tous les effets magnétiques et doit en être regardée comme la cause unique ; l’hypothèse d’un agent particulier ne me semble nullement justifiée »[52]. Suivant ce modèle subjectiviste, les procédés et outils magnétiques n’ont qu’une fonction tout à fait accessoire. Flaubert résume cette position par ces mots : « Les Passes, les disques, le baquet n’ont pour but que de frapper l’imagination » [Morin ; f° 296].

Lorsque Bouvard et Pécuchet s’opposent au médecin Vaucorbeil qui explique tout phénomène de magnétisme par l’imagination, ils s’opposent donc non seulement au « rapport de Bailly » mais aussi au courant « imaginationniste ». Faut-il dès lors considérer nos deux magnétiseurs comme des disciples de Puységur ? Certes, Bouvard et Pécuchet croient fermement à l’existence du fluide et au rôle capital de la volonté du magnétiseur. Mais ils s’éloignent du modèle de Puységur sur plusieurs points non négligeables. Puységur, Deleuze et leurs disciples se caractérisent, comme le souligne J. Carroy[53], par leur tendance philanthropique : la devise de la société dirigée par Puységur et Deleuze était l’« espérance du bien ». Puységur affirme dès son premier écrit que « la pratique du magnétisme animal n’est qu’un moyen de plus dans la main de tous les honnêtes gens pour faire le plus de bien possible »[54]. Est éliminé, par conséquent, le but expérimental au profit du but thérapeutique : « Mon but unique a été, dit Puységur, de faire envisager ce moyen comme curatif dans la plupart de nos maux »[55]. Corrélativement, le traitement public est remplacé par le traitement privé. Par ailleurs, tout en soulignant l’action de leur volonté, ils considèrent que les somnambules ont une autonomie relative par rapport au magnétiseur. À l’inverse, Bouvard et Pécuchet, mus par leur désir de « merveilleux » et l’intention manifeste de se venger de leur éternel adversaire, se livrent à une expérience ou à une démonstration publique où ils tendent à réduire leurs patients à des sujets expérimentaux, voire à des instruments de publicité scientifique. Même s’ils pratiquent des cures magnétiques auprès des villageois, le peu de cas qu’ils font des guérisons ressort cruellement après l’échec de leur démonstration publique :

Tout le monde venait de partir ; Bouvard et Pécuchet causaient sur le vigneau avec l’instituteur quand Marcel débusqua du verger, la mentonnière défaite, et il bredouillait :
– « Guéri ! guéri ! Bons messieurs ! »
– « Bien ! assez ! laisse-nous tranquilles ! » [288]

En revanche, Bouvard et Pécuchet s’apparentent aux magnétiseurs du milieu du siècle comme Ségouin qui s’emparaient de la fortune du « tabulisme » pour en faire un argument en faveur de leur thèse fluidiste. C’est ce magnétiseur, rappelons-le, qui les conduit au magnétisme ou plus précisément à la thèse fluidiste.

Le phénomène des tables tournantes n’en est pas moins certain. [...] ou peut-être, comme admet Ségouin, se dégage-t-il de l’assemblage des personnes une impulsion, un courant magnétique ?
Cette hypothèse fit rêver Pécuchet. [277]

Dès leur introduction en France (vers 1853), il était assez courant d’attribuer les tables tournantes à un fluide quelconque[56]. Ségouin affirme que « l’influence du fluide magnétique se fait remarquer aussi sur les végétaux et même jusque sur les corps inertes, comme nous le voyons depuis que la danse des tables et les pérégrinations plus ou moins lointaines auxquelles se livrent les différents meubles sont devenues la principale occupation du moment »[57]. Laporte a noté la phrase qui suit cet extrait : « Nous avons eu un héliotrope mourant que nous avons rendu à la vie en le magnétisant deux fois par jour pendant une semaine seulement » [Ségouin : f° 299 v°]. En 1860, Figuier cite une contre-expérience – retenue par Flaubert – pour faire barrage à cette appropriation fallacieuse des tables tournantes par certains magnétiseurs : « Les tables tournantes ne tournent plus, quand les opérateurs tiennent la table par un petit ruban de peau, de fil ou de soie, c’est-à-dire du moment qu’ils ne posent plus les mains sur la table. Donc il n’y a pas de fluide. Car il pourrait aller de la table aux opérateurs, ou des opérateurs à la table » [Figuier ; f° 289v°]. Dans les années 1850 où Bouvard et Pécuchet se livrent au magnétisme, on voit donc réapparaître diverses variations de la thèse fluidique, sous ses diverses acceptions[58]. Figuier qualifie, à juste titre, la thèse fluidiste de « Protée aux mille aspects » en énumérant, de façon ironique, ses multiples variantes : « fluide universel, fluide magnétique, fluide électrique, fluide vital, fluide nerveux, fluide animal, fluide éthéré, fluide sympathique, voire même fluide escargotique ! »[59].

Elle [la vertu particulière du fluide] se laisse enfermer dans des objets, où on ira la prendre sans qu’elle se trouve affaiblie. Un tel moyen épargne les déplacements. Ils l’adoptèrent ; – et ils envoyaient à leurs pratiques, des jetons magnétisés, des mouchoirs magnétisés, de l’eau magnétisée, du pain magnétisé. [282]

Pour Bouvard et Pécuchet, rien, sous le soleil, n’échappe au pouvoir magnétique. En résumé, nos deux magnétiseurs se révèlent ainsi beaucoup plus proches de Puységur que de Bertrand dans leur conception et leurs pratiques du magnétisme. Cependant, ils sont loin d’être fidèles à la devise de ce découvreur du somnambulisme, l’« espérance du bien », dans la mesure où ils soumettent leurs patients-somnambules à un « traitement public », et transforment leur cure en scène expérimentale, voire en théâtre où se joue la question du magnétisme marqué par le « fluidisme » des alentours de 1850.

 

2 Débats entre magnétisme et hypnotisme

2-1 L’hypnotisme et Vaucorbeil

Que se passe-t-il donc dans cette scène expérimentale où Bouvard et Pécuchet sont confrontés à des incrédules, comme le médecin Vaucorbeil ? Signalons d’abord que Flaubert procède ici à un subtil montage des références qu’il a accumulées au cours de son travail de documentation : il met en scène un spectacle du magnétisme analogue à ceux de l’époque, spectacle reflétant l’histoire complexe des débats entre le magnétisme et l’institution médicale. Notre propos ici n’est pas de repérer l’ensemble des éléments documentaires et des traces de savoir inscrits dans cette version chavignollaise de la séance magnétique, ni de reconstituer, dans son intégralité, l’historique du débat entre magnétisme et médecine. Notre analyse se focalisera sur l’opposition entre Bouvard et Pécuchet, et Vaucorbeil.

Bouvard et Pécuchet, à l’aide entre autres d’un arbre magnétisé, cherchent à plonger leurs sujets dans un état somnambulique. Ce faisant, ils veulent démontrer, outre l’état d’insensibilité propre aux somnambules, la présence de certaines facultés dites « lucides », telles l’« instinct des remèdes » de Victoire, la « vue à travers le corps opaque » du père Lemoine, et enfin le « voyage mental » de la Barbée.

Or, aucun de ces sujets, sauf peut-être la Barbée, ne fait preuve d’insensibilité – « La sensibilité chez les autres fut évidente » [284] —, ce qui sous-entend qu’ils ne sont pas en état somnambulique. La prétendue « lucidité » est tournée d’emblée en dérision, le somnambulisme en étant la condition de possibilité. La scène expérimentale prend alors les allures d’une représentation théâtrale où chaque acteur joue son rôle particulier en fonction de ce qu’il sait du magnétisme ou de ce qu’il en a entendu dire, rôle fondé sur un rapport de connivence et de complaisance : « les somnambules, dit Morin, reflètent presque toujours les idées de leur magnétiseur, et reproduisent les systèmes qu’ils ont entendu exposer »[60]. D’ailleurs, les deux magnétiseurs n’attachent pas la moindre attention au contrôle de la procédure expérimentale. Il n’est dès lors pas surprenant que leurs expériences ne résistent guère au regard critique de Vaucorbeil et ne convainquent personne (« Bouvard et Pécuchet en somme, n’avaient pas réussi » [286]).

Bouvard et Pécuchet en sont réduits à faire état des obstacles à leurs expériences et à invoquer l’autorité de magnétiseurs et de médecins (Deleuze, Bertrand, Morin, Jules Cloquet). Tandis qu’ils insistent toujours sur leur thèse fluidique (« Moi, j’admets un fluide » [287]), le curé invoque, comme principe explicatif, les démons, et Marescot les miasmes. L’explication de Vaucorbeil, toutefois, achève d’ôter toute légitimité scientifique aux deux magnétiseurs. Avant d’analyser cette explication du médecin, citons un autre épisode qui se trouve une dizaine de pages plus loin et qui permet de rendre plus explicite la position du médecin. Face à Pécuchet qui « demeur[e] inerte, absolument comme la Barbée » en tombant dans un état d’« extase » [297], Vaucorbeil réagit comme suit :

Vaucorbeil l’observait, puis d’une chiquenaude, il fit tomber sa casquette.
Pécuchet recouvra ses facultés.
– « Je m’en doutais » dit le médecin « la visière vernie vous hypnotise comme un miroir ; et ce phénomène n’est pas rare chez les personnes qui considèrent un corps brillant avec trop d’attention. » [298]

Ce passage montre que Flaubert a conçu Vaucorbeil comme porteur d’une connaissance plus ou moins précise de l’hypnotisme. Cette nouvelle discipline inventée par le médecin écossais James Braid (1795-1860) au début des années 1840, a fait son entrée en France en 1859, mis à part quelques tentatives d’introduction ponctuelles antérieures à cette date. Or Flaubert a élaboré la position de Vaucorbeil en s’inspirant de deux ouvrages, l’Histoire du merveilleux dans les temps modernes (1860) de Figuier et Le sommeil et les rêves (1861) de Maury. Louis Figuier (1819-1894) est l’un des vulgarisateurs les plus connus sous le second Empire[61]. Son histoire du magnétisme, qui restera un classique en la matière, fait de l’hypnotisme une sorte de principe unificateur des divers phénomènes de l’extase, somnambulisme y compris. Alfred Maury (1817-1892), encyclopédiste à la manière de Littré, archéologue, historien, géographe, archiviste, mais aussi spécialiste du rêve et de l’aliénation mentale, membre de la Société médico-psychologique, et ami de Flaubert[62], inscrit la question du somnambulisme dans le cadre de ses études sur le rêve. Dans les deux cas, la référence à cette nouvelle discipline qui vient de s’introduire dans la médecine officielle sert à rationaliser le « merveilleux » associé au magnétisme. Pour replacer dans un contexte historique précis l’argument que Vaucorbeil oppose à nos deux magnétiseurs et en cerner l’enjeu épistémologique, nous devons rendre compte de l’hypnotisme tel qu’il est décrit dans ces deux ouvrages lus par Flaubert.

L’histoire de l’hypnotisme commence avec le magnétiseur Lafontaine. En 1841, à Manchester, le chirurgien Braid assiste à quelques séances de ce fameux magnétiseur parcourant alors toute l’Europe pour exhiber sa toute-puissance magnétique qui éblouira, comme on l’a vu, Bouvard et Pécuchet. Braid présume que le somnambulisme peut avoir pour « cause » non le fluide magnétique, comme le prétend le magnétiseur, mais la fixité du regard et de l’attention. Deux ans plus tard, il publie Neurypnology, or, the Rationale of Nervous Sleep, considered in Relation with Animal Magnetism[63] où il développe la théorie de ce qu’il nomme l’« hypnotisme », tout en fournissant le détail de ses propres expériences.

Résumons brièvement ce en quoi l’hypnotisme de Braid s’oppose au magnétisme. En premier lieu, Braid rejette l’hypothèse objectiviste du fluide au profit d’une hypothèse subjectiviste. A la différence de Bertrand qui rapporte la cause du somnambulisme à l’imagination, il attribue l’état somnambulique à une cause physique ou physiologique : la contemplation d’un corps brillant. Dans cette perspective théorique, le terme de somnambulisme cède la place à celui d’« hypnotisme » ou de « sommeil nerveux ».

En deuxième lieu, Braid bannit de son champ d’études tous les phénomènes que ses prédécesseurs avaient regroupés sous le terme de « lucidité » : « Voulant dépouiller le magnétisme animal, dit Figuier, de tout le prestige surnaturel dont on s’était plu à l’entourer jusque-là, le docteur Braid parvint à ce résultat en produisant, par un moyen des plus simples, la plupart des effets qui caractérisent l’état magnétique. Ce moyen se réduisait à la contemplation fixe d’un corps brillant continuée pendant 20 à 30 minutes »[64]. De la même manière, Maury voit dans l’hypnotisme l’instrument de naturalisation du surnaturel : « L’étude du somnambulisme naturel, poursuivie avec plus de critique dans ces derniers temps, en réduisant à une simple hyperesthésie des sens la faculté qu’ont les somnambules de voir et d’agir dans l’obscurité, a prouvé qu’il n’existe pas pour l’homme de faculté particulière de vision par des organes qui n’y sont pas destinés »[65]. Maury procède ici à une double réduction du magnétisme, qui relève d’ailleurs du lieu commun du discours anti-magnétique : réduction du somnambulisme magnétique au somnambulisme naturel, et réduction d’une faculté lucide fréquemment observée par les magnétiseurs, la « transposition des sens », à un effet d’hyperesthésie.

En résumé, ce qui distingue l’hypnotisme du magnétisme ne tient, somme toute, qu’à ces trois points : la négation du fluide, le recours au corps brillant et la négation de la lucidité. En réalité, la ligne de démarcation entre les deux domaines est assez fluctuante, voire poreuse, en dépit de la prétention des hypnotiseurs à instaurer une coupure épistémologique, s’il est permis d’employer de façon anachronique cette expression. Il n’empêche que l’hypnotisme s’introduit rapidement dans la médecine officielle française. En 1859, Eugène Azam (1822-1899), médecin et professeur bordelais, signale à l’Académie des sciences, par l’intermédiaire d’un médecin renommé, Velpeau, les propriétés anesthésiques de l’hypnotisation, sur la base de ses propres expériences et en conformité avec la théorie de Braid[66]. L’hypnotisme et ses variantes ont connu une vogue aussi rapide que brève.

Les ouvrages de Figuier et de Maury – dont Vaucorbeil se fait l’écho – s’inscrivent dans ce contexte. Lorsque le médecin chavignollais dit à nos deux magnétiseurs que « les fluides sont démodés » [287], il semble faire allusion à la disqualification définitive de tous les avatars du fluide par l’hypnotisme.

2-2 Suggestion : cristallisation d’un débat scientifique

Abordons maintenant l’explication de Vaucorbeil.

« Si vous dites à un enfant : "Je suis un loup, je vais te manger", il se figure que vous êtes un loup et il a peur ; c’est donc un rêve commandé par des paroles. De même le somnambule accepte les fantaisies que l’on voudra. Il se souvient et n’imagine pas, n’a que les sensations quand il croit penser. De cette manière des crimes sont suggérés et des gens vertueux, pourront se voir bêtes féroces, et devenir anthropophages. » [287-288]

Tout le discours du médecin tourne autour de l’idée de « suggestion », laquelle donne lieu à des désaccords fondamentaux entre partisans du magnétisme et partisans de l’hypnotisme. La définition de la notion de « suggestion » est d’ailleurs complètement différente voire conflictuelle entre les deux disciplines[67].

Par « suggestion », les magnétiseurs désignent généralement la communication des pensées, la transmission de la pensée ne cheminant par aucun des canaux connus et repérables. Comme le signale Bertrand[68] en 1826, ce phénomène « lucide » est contemporain de la découverte du somnambulisme. Puységur dit de son premier somnambule, Victor : « Lorsque je jugeais ses idées devoir l’affecter d’une manière déagréable, je les arrêtais et cherchais à lui en inspirer de plus gaies ; il ne me fallait pas pour cela faire de grands efforts ; alors je le voyais content, imaginant tirer à un prix, danser à une fête, etc. Je nourrissais en lui ces idées, et, par là, je le forçais à se donner beaucoup de mouvement sur sa chaise, comme pour danser sur un air, qu’en chantant mentalement, je lui faisais répéter tout haut »[69]. Tous les magnétiseurs s’attachent dorénavant à démontrer cette faculté « lucide », alors que la « suggestion » mentale représente le phénomène qui suscite le plus l’incrédulité de la part des adversaires du magnétisme. En sorte que la démystifier revient à battre en brèche le magnétisme qui a dressé des lucides une image mystifiante. Figuier fournit en effet deux types d’explication de la « suggestion ». Il cite longuement Morin qui explique la suggestion mentale, telle qu’au milieu du siècle les prétendus magnétiseurs la mettaient souvent en scène devant le grand public, par la supercherie : le magnétiseur transmet au magnétisé des informations au moyen d’un système de signes conventionnels[70]. Le deuxième type d’explication repose sur l’hyperesthésie dont faisaient preuve certains somnambules et à laquelle magnétiseurs, hypnotiseurs et médecins s’accordaient à reconnaître une vérité indéniable :

L’exaltation passagère des sens du somnambule magnétique, expliquerait donc, selon nous, le phénomène auquel les magnétiseurs ont donné le nom de suggestion ou de pénétration de la pensée. Quand un magnétiseur déclare que son somnambule va obéir à un ordre exprimé mentalement par lui, et quand le somnambule, ce qui est d’ailleurs assez rare, accomplit ce tour de force, il n’est pas impossible de rendre compte de cet apparent miracle, qui, s’il était réel, renverserait toutes les notions de la physiologie et, on peut le dire, les lois connues de la nature vivante. Dans ce cas, un bruit, un son, un geste, un signe quelconque, une impression inappréciable à tout le reste des assistants, a suffi au somnambule, vu l’état extraordinaire de tension de ses principaux sens pour lui faire comprendre, sans aucun moyen surnaturel, la pensée que le magnétiseur veut lui communiquer[71].

Une telle argumentation est symptomatique de la préoccupation qu’avaient tous les adversaires du magnétisme de naturaliser le surnaturel[72] : les hyperesthésies, pour surnaturelles qu’elles puissent parfois apparaître, sont compatibles avec les « lois connues de la nature vivante ».

L’hypnotisme écarte donc la conception télépathique de la « suggestion », alors même qu’il donne à ce mot un tout autre sens pour regrouper une catégorie différente de faits observés dans les expériences.

Pécuchet, suivant le modèle de Dupotet (1796-1881), magnétiseur qui régnait dans le monde magnétique aux alentours de 1850 en diffusant la « théorie magico-magnétique »[73], est amené à jouer sur une forme de suggestion :

Mais ils pouvaient employer le cercle de Dupotet.
Pécuchet avec du charbon barbouilla sur le sol une rondelle noire, « afin d’y enclore les esprits animaux que devaient aider les esprits ambiants » – et heureux de dominer Bouvard, il lui dit d’un air pontifical : « Je te défie de le franchir ! »
Bouvard considéra cette place ronde. Bientôt son coeur battit, ses yeux se troublaient. « Ah ! finissons ! » Et il sauta par-dessus pour fuir un malaise inexprimable. [292-293]

Cette scène renvoie à l’une des expériences dont Maury a été témoin :

J’ai vu de même dans une séance de M. le baron Dupotet une personne de ma connaissance, dont je ne saurais suspecter la bonne foi, à laquelle ce magnétiseur avait déclaré qu’elle ne pourrait franchir une ligne tracée à la craie sur le plancher. Elle s’avança jusqu’auprès de cette ligne, puis se trouva retenue là comme par une force magique, qui n’était en réalité que sa propre imagination. Plongée dans un état d’anesthésie somnambulique, la personne en question subissait non pas précisément la volonté du magnétiseur, mais la tyrannie de l’idée qui lui avait été communiquée. La seule pensée qu’il lui était impossible de franchir la ligne marquée à la craie produisait sur son cerveau affaibli les mêmes effets que si un obstacle réel l’eût empêchée de passer par-dessus la ligne[74].

Dans ce jeu de suggestion, il ne s’agit donc pas d’une simulation jouée par le sujet ni d’une connivence établie entre celui-ci et l’opérateur, encore moins d’une volonté de l’opérateur comme vecteur du fluide magnétique ou de la force magique, mais d’un état d’« anesthésie somnambulique » dans lequel le sujet se trouve soumis à la « tyrannie de l’idée » que l’opérateur lui suggère.

Une telle « tyrannie » s’explique-t-elle uniquement par l’effet de l’imagination ? Assurément non : « Les médecins se bornent généralement à dire que c’est là un pur effet de l’imagination. [...] Eh bien, l’explication me paraît être dans cette remarque que l’innervation affaiblie, privée de son énergie naturelle, est ébranlée aussi vivement par l’image que par l’objet réel. Il y a là une véritable hallucination que la parole ou le geste suffit à provoquer »[75]. L’hypothèse de l’imagination n’est donc pas suffisante pour élucider le modus operandi de la suggestion. On retrouve là la théorie physiologiste de Braid à qui Maury comme Figuier se réfère à plusieurs reprises. En effet, Maury multiplie les termes neurologiques ou physiologiques tels que l’« innervation affaiblie », l’« affaiblissement de la force nerveuse », l’« affaiblissement du système nerveux », pour décrire l’état des somnambules, que ceux-ci soient plongés dans un somnambulisme naturel ou provoqué.

L’« innervation » étant affaiblie, le somnambule est dupe d’une « transformation de la pensée en sensations externes »[76]. Joseph Pierre Durand (1826-1900), médecin-hypnotiseur à qui Maury a emprunté bien des considérations physiologiques, avait donné à cette transformation de l’idée en sensation le nom d’« idéoplastie »[77]. Cette dernière n’est autre que ce que Maury définit comme « hallucination que la parole ou le geste suffit à provoquer ». Or, il est fort probable que Flaubert connaissait cette conception somnambulique de l’hallucination avant même de prendre des notes sur Le sommeil et les rêves de Maury qu’il a emprunté en 1879 à la Bibliothèque municipale de Rouen.

Taine, en citant justement Braid, Maury, Durand, Azam, a intégré cette conception de l’hallucination dans De l’intelligence, étude psychologique que Flaubert a appréciée sans réserve[78]. Rappelons qu’en vue de ce livre, il avait demandé au romancier son témoignage sur les hallucinations dont il était souvent la proie[79] . Nous assistons ainsi à l’élaboration d’un concept psychopathologique, élaboration à laquelle Flaubert a participé, semble-t-il, par le biais des configurations romanesques de l’hallucination (Salammbô, La Tentation, Trois contes, Bouvard) mais aussi par le biais du témoignage qu’il a apporté à son ami Taine.

Citons les phrases de Taine en question :

Quand le sommeil est venu tout à fait, l’hallucination, qui est au maximum, compose ce que nous appelons nos rêves. – Quand le sommeil, au lieu d’être naturel, est artificiel, le travail hallucinatoire devient plus visible encore. Tel est le cas de l’hypnotisme et du somnambulisme. Dans cet état, qu’on provoque à volonté chez beaucoup de personnes, le patient croit sans résistance ni réserve aux idées qu’on lui suggère[80].

Taine reprend à son compte l’analogie qu’a établie Maury entre rêve, hallucination (aliénation mentale), et somnambulisme. D’où la conception du somnambule comme enchaîné à un ensemble d’hallucinations, que celles-ci soient induites par l’opérateur (« hallucination que la parole ou le geste suffit à provoquer ») ou qu’elles surgissent spontanément comme réminiscences (« le magnétisé est l’artisan de ses propres hallucinations »[81]). Morin regarde lui aussi le somnambulisme comme « un état continuel d’hallucination »[82].

Cette conception du somnambulisme comme fantasmagorie induite allait, le plus souvent, de pair avec une autre conception corrélative, celle du somnambulisme comme automatisme. Bertrand avait déjà fait de l’automatisme un des traits saillants des somnambules : l’« inertie morale », le phénomène « semblable à ce qui nous arrive dans les rêves », se caractérise par « une diminution de l’activité morale, d’où résulte pour l’extatique une absence plus ou moins complète de la force d’attention et de la faculté de réflexion »[83].

En résumé, le somnambule se trouvant dans l’« inertie morale » (Bertrand), l’« inertie intellectuelle » ou l’« état passif du système cérébro-spinal » (Maury), l’« état passif »[84] ou l’état d’« allonomie »[85] (Durand), ou encore dans la « passivité automatique » (Figuier), est dépourvu de toute volonté, sans conscience, sous l’influence du magnétiseur[86]. Dans l’état somnambulique, toute subjectivité s’évaporant, le somnambule se trouve assujetti à l’arbitraire du magnétiseur : le somnambule est le « jouet d’une volonté étrangère »[87] (Maury). Ainsi s’établit l’ « empire de l’opérateur sur le sujet »[88] (Morin). Tel un automate, le somnambule, dépourvu de libre arbitre, est menacé de la désagrégation de la personnalité.

Figuier conclut comme suit (les phrases et mots soulignés sont ceux que Flaubert a notés) :  

l’individu tombe dans cette passivité automatique qui constitue le sommeil nerveux. Il a perdu la puissance de diriger et de contrôler sa propre volonté, il est au pouvoir d’une volonté étrangère. On lui présente un verre d’eau en affirmant avec autorité que c’est un délicieux breuvage, et il le boit en croyant boire du vin, une liqueur ou du lait, selon la volonté de celui qui s’est fortement emparé de son être. Ainsi privé du secours de son propre jugement, l’individu demeure presque étranger aux actions qu’il exécute, et une fois revenu à son état naturel, il a perdu le souvenir des actes qu’il a accomplis pendant cette étrange et passagère abdication de son moi. Il est sous l’influence des suggestions, c’est-à-dire qu’acceptant, sans pouvoir la repousser, une idée fixe qui lui est imposée par une volonté extérieure, il agit, et est forcé d’agir sans idée et sans volonté propre, par conséquent sans conscience. Ce système soulève une grave question de psychologie, car l’homme ainsi influencé a perdu son libre arbitre, et n’a plus la responsabilité des actions qu’il exécute. Il agit, déterminé par des images intruses qui obsèdent son cerveau, analogues à ces visions que Cuvier suppose fixées dans le sensorium de l’abeille, et qui lui représentent la forme et les proportions de la cellule que l’instinct la pousse à construire. Le principe des suggestions rend parfaitement compte des phénomènes, si variés et parfois si terribles de l’hallucination, et montre en même temps le peu d’intervalle qui sépare l’halluciné du monomane[89].

L’opinion de Maury est presque identique à celle de Figuier, à la différence près que Maury fait du rêve, dont il élabore une théorie psychopathologique à l’appui de ses propres expériences, une sorte de principe de compréhension de tous ces phénomènes somnambuliques qu’on regroupe, selon le présupposé théorique qu’on en a, sous la catégorie de l’hypnotisme, du magnétisme ou de l’extase[90].

 L’hypnotisé, le magnétisé sont dans un pareil état d’inertie intellectuelle. Les sensations qu’on leur fait éprouver, les paroles qu’on leur adresse produisent des effets tout semblables à ceux des images spontanées ; ils donnent lieu à des croyances et à des sensations correspondantes. C’est ce que l’on appelle vulgairement l’effet de l’imagination. Il serait plus exact de dire que c’est l’effet de l’état passif du système cérébro-spinal. L’hypnotisé, le magnétisé, n’ayant plus la volonté, ne possédant plus une conscience nette de soi-même, ne distinguant plus l’idée qu’on lui suggère de la sienne propre, les idées qu’on évoque en lui se confondent avec les siennes, comme cela se passe pour les images du rêve. Quand on amène en moi un songe par une sensation qu’on me fait éprouver pendant que je suis endormi, je n’ai pas la conscience que c’est là un rêve suggéré ; je prends pour une création spontanée de mon esprit cette idée, dont mon oeil ne peut saisir la liaison avec l’acte qui la provoque. Le somnambule ou l’hypnotisé est dans un état analogue : on lui communique une idée qu’il prend pour sienne, et qu’il croit, comme nous croyons au rêve, parce que la volonté et le jugement sont lésés[91].

 Flaubert a recopié cette conclusion de Maury : « La suggestion hypnotique ou magnétique est un rêve commandé par des paroles, des signes correspondant aux sensations à l’aide desquelles on peut provoquer tel ou tel songe chez le dormeur »[92]. Et il a ajouté au passage ci-dessus ce commentaire :

 Il se rappelle quand il croit imaginer, il se soumet quand il croit commander, il sent quand il croit penser. [Maury ; f° 298]

Par ailleurs, Figuier et Maury ont en commun de pathologiser le somnambule- hypnotisé-halluciné, et ceci contrairement à l’opinion de la plupart des magnétiseurs[93]. Sur ce point, Maury est particulièrement explicite : « Les personnes sujettes au somnambulisme ne se trouvent pas dans un état complet de santé : ce sont le plus souvent des hystériques, des hypocondriaques, des individus en proie à des affections nerveuses ou cérébrales, tout au moins à un trouble passager du système cérébro-spinal »[94]. On voit Vaucorbeil reprendre cette idée, lorsqu’il réduit l’insensibilité éventuelle de la Barbée à la question pathologique de l’hystérie : « rien d’étonnant, après tout ! une hystérique ! » [285].

Rappelons que Vaucorbeil passe d’une condamnation du magnétisme d’ordre théorique, insistant sur le caractère irrésistible des suggestions comme sur l’automatisme des somnambules, à une condamnation d’ordre éthique, par le biais de l’invocation de la suggestion criminelle : le champ de bataille se déplace du symbolique au moral. Telle est l’une des stratégies argumentatives que les adversaires du magnétisme mettaient en oeuvre de façon récurrente. Citons encore une fois le propos en question :

[...] De cette manière des crimes sont suggérés et des gens vertueux, pourront se voir bêtes féroces, et devenir anthropophages. »
On regarda Bouvard et Pécuchet. Leur science avait des périls pour la société. [288]

Il faut remarquer que Maury en vient lui aussi à se poser la question médico-juridique des crimes commis par les somnambules :

Le somnambulisme n’étant après tout qu’un rêve en action, ainsi que l’ont remarqué la plupart des psychologistes et des médecins, il faut admettre que la liberté n’existe pas plus dans les actes somnambuliques que dans les rêves. L’homme y agit spontanément, automatiquement. Quoiqu’il sache ce qu’il fait et ait la notion de ses actes, il n’a pas de véritable liberté, ainsi que l’a fort bien observé Maine de Biran. Aussi a-t-on regardé les crimes qu’un somnambule peut commettre dans ses accès comme ne lui étant pas imputables[95].

En ce qui concerne la possibilité de transformer le somnambule en anthropophage, Figuier et Maury ne l’évoquent pas dans leur livre, bien qu’ils soulignent avec insistance le caractère irrésistible des suggestions ainsi que la toute-puissance du magnétiseur sur les somnambules. En revanche, Morin raconte une anecdote dont l’acteur principal est le médecin-hypnotiseur auquel ils se réfèrent tous deux, Durand, alias le docteur Philips.

En 1853, un procès criminel fut fait dans la province de Tolède, à un nommé Manuel Blanco Rimasanta, accusé de nombreux assassinats et d’anthropophagie. L’accusé fit des aveux complets : il déclara que pendant treize ans il avait été victime d’une malédiction qui l’avait changé en loup, et que, sous le poids de cette espèce de sort, il avait commis plusieurs assassinats et mangé la chair de ses victimes [...]. L’examen fait par six médecins n’amena pas la constatation de la monomanie homicide à laquelle il se disait en proie. [...] Le juge d’Allaritz le condamna à mort ; le procès était pendant en appel quand ont été publiées dans les journaux les narrations dont nous extrayons ces détails. C’est alors que M. Philips chercha à intervenir : considérant Manuel Blanco comme un malade tombé naturellement dans une aberration semblable à celle qu’il avait quelquefois produite, il écrivit au ministère espagnol pour demander un sursis à l’exécution de la sentence, et offrit pour prouver son assertion, d’aller à ses frais en Espagne et de développer, en présence de telle commission qu’on voudrait désigner, les instincts anthropophagiques sur des sujets pris pour ainsi dire au hasard[96].

Flaubert, même s’il n’a pas retenu ce fait-divers dans ses notes de lecture, y aura probablement pensé en élaborant l’argument de Vaucorbeil. Quoi qu’il en soit, nous pouvons mieux cerner, à la lumière de cette anecdote relative à Durand, l’enjeu lié à la condamnation du magnétisme par le médecin chavignollais. Alors qu’il se dit capable de procéder à des suggestions criminelles, Durand voit lui-même assez clairement ce que la suggestion hypnotique vient implicitement remettre en question : « On nie la possibilité d’un pareil outrage à la majesté de la nature humaine, d’un tel attentat à l’inviolabilité morale, d’une semblable violation du sanctuaire de la personnalité et du libre arbitre, parce qu’elle exclurait, dit-on, la responsabilité individuelle, la morale, et jusqu’à l’existence de Dieu »[97].

Or Flaubert, juste en bas de la citation de Figuier portant sur la suggestion, a esquissé une espèce de micro-scénario de « philosophie nihiliste » : « Le sommeil nerveux sera pr. B un argument en faveur du Non-être, de l’illusion générale » [Figuier ; f° 290]. Le magnétisme menace le bien-fondé de la société ainsi que de la religion, dans la mesure où les problématiques qui y sont associées – l’« abdication du moi » et la généralisation d’une telle illusion – vont à l’encontre de la notion traditionnelle de la subjectivité. C’est dans cette perspective qu’il faut comprendre le sens de la condamnation du magnétisme prononcée par l’abbé Jeufroy : « Êtes-vous fou ? sans ma permission ! des manoeuvres défendues par l’Église ! » [288].

 

L’argument de Vaucorbeil s’inscrivant dans le cadre d’un débat scientifique qui opposait le magnétisme et la médecine dans les années 1850, ne se trouve-t-il pas déjà obsolète pour le lecteur du roman posthume de Flaubert ? Bouvard et Pécuchet parut au moment où Charcot achevait de s’approprier les perspectives intellectuelles ouvertes par le magnétisme un siècle auparavant, en intégrant l’hypnose dans son traitement et ses expériences de l’hystérie. Notre réponse est négative. Comme nous l’avons dit au début de cette étude, la question de la suggestion criminelle constituait, à la fin du siècle, un enjeu de taille à l’intérieur de disciplines telles que la psychiatrie, la psychologie et la médecine légale. En tant que topique culturelle, elle alimentait indéfiniment l’imaginaire littéraire.

En 1894, Joseph Delboeuf résume en ces termes la thèse de Jules Liégeois (1833-1908), juriste qui a joué un rôle central dans la formation du discours sur la suggestion criminelle :

Chez toute personne susceptible d’être mise en somnambulisme profond, l’on peut produire, par suggestion verbale, un véritable automatisme. Dans cet état le patient, soumis à l’expérimentateur, aussi bien sous le rapport moral que sous le rapport physique, ne voit que ce que celui-ci veut qu’il voie, ne sent que ce qu’il lui dit de sentir, ne croit que ce qu’il veut lui faire croire. [...] Le somnambule peut être, sans le savoir, rendu auteur inconscient d’actes délictueux ou criminels, même de meurtres et d’empoisonnements[98].

Le médecin chavignollais aurait pu soutenir cette thèse sans y apporter aucune modification. C’est là sans doute l’une des illustrations de la rigueur du travail documentaire de Flaubert. Mais ce n’est pas tout. En 1890, Gabriel Tarde[99](1843-1904), à la fois criminologue et sociologue, s’appuie sur certains disciples de Charcot ainsi que sur Taine et Maury dans ses écrits :

social, comme l’état hypnotique, n’est qu’une forme du rêve, un rêve de commande et un rêve en action. N’avoir que des idées suggérées et les croire spontanées : telle est l’illusion propre au somnambule, et aussi bien à l’homme social[100].

La foule est apparentée ici à un rassemblement de somnambules, le désir à un rêve de commande, les croyances à des idées suggérées. Or on lit dans L’Éducation sentimentale : 

De droite et de gauche, partout, les vainqueurs déchargeaient leurs armes. Frédéric, bien qu’il ne fût pas guerrier, sentit bondir son sang gaulois. Le magnétisme des foules enthousiastes l’avait pris[101].

Le spectateur inerte qui n’avait su jouer aucun rôle dans la société, se sent succomber au « magnétisme des foules enthousiastes », et se donne l’illusion de devenir enfin acteur, de participer au mouvement de l’histoire, à la Révolution de 1848. Il vit ce qui l’entoure sur le mode d’une hallucination : Frédéric n’est ici rien d’autre qu’un somnambule au sens où l’auteur des lois de l’imitation l’entend. En ce sens, son ambition de devenir député serait un rêve commandé non pas par tel ou tel magnétiseur, mais par la foule comme ensemble de somnambules, à moins qu’il ne s’agisse d’une forme d’auto-suggestion.

Dans une note de lecture concernant la suggestion, Flaubert a écrit :

Mais qui dit que tout n’est pas, dans la vie humaine, suggéré ? par quelqu’un, ou par quelque chose ? Comment être sûr du contraire. qu’y a-t-il de vrai ? y a-t-il du vrai.
[Figuier ; f° 290]

Il semble que la suggestion soit conçue comme principe explicatif du modus operandi du psychisme humain. Dans cette conception de la suggestion, les idées suggérées ne seraient pas très éloignées des idées reçues. Si un individu en tant que somnambule tombe dans un état de passivité automatique, comment peut-il être certain d’échapper à la suggestion des idées reçues, de pouvoir résister à leur tentation, à l’automatisme verbal, comportemental et argumentatif ?

 

Annexe[102]

Catégorie A

Bertrand, Alexandre, Du magnétisme animal en France et des jugements qu’en ont portés les Sociétés savantes..., Paris, J.-B. Baillière, 1826.[103] [g 226 (5) f° 292]

Dechambre, Amédée, « Mesmérisme », Dictionnaire encyclopédique des sciences médicales, Paris, G. Masson et p. Asselin, 100 vol., 1864-1889, 2e série, t. 7, p. 143-207. [g 226 (5) f° 291]

Gauthier, Aubin, Traité pratique du magnétisme et du somnambulisme ou Résumé de tous les principes et procédés du magnétisme..., Paris, G. Baillière, 1845.[104]

[g 226 (5) f° 310 et 310 v°]

Morin, André-Saturnin, Du Magnétisme et des sciences occultes, Paris, G. Baillière, 1860.[105] [g 226 (5) f° 296, 296 v° et 297]

Teste, Alphonse, Le Magnétisme animal expliqué, ou Leçons analytiques sur la nature essentielle du magnétisme, sur ses effets, son histoire, ses applications, les diverses manières de le pratiquer..., Paris, J.-B. Baillière, 1845.[106] [g 226 (5) f° 292]

Virey, Julien-Joseph, « Magnétisme animal », Dictionnaire des sciences médicales, par une société de médecins et de chirurgiens, Paris, C. L. F. Panckoucke, 1812-1822, 60 vol, t. 29, p. 463-558.[107] [g 226 (5) f° 293 et 293 v°]

 

Catégorie B

Boscowitz, Arnold, « Recherches sur un nouvel agent impondérable : l’Od (premier article) », Revue germanique, t. 15, 1861, p. 260-288 ; « Recherches sur un nouvel agent impondérable : l’Od (deuxième article) », ibid. t. 15, p. 366-382 ; « Recherches sur un nouvel agent impondérable : l’Od (troisième article) », ibid., t. 16, p. 421-455. [g 226 (5) f° 323]

Cahagnet, Louis-Alphonse, Sanctuaire du spiritualisme. Étude de l’âme humaine et de ses rapports avec l’univers, d’après le somnambulisme et les extases..., Paris, chez l’auteur, 1850. [g 226 (5) f° 311]

Collin de Plancy, Jacques Auguste Simon, Dictionnaire des sciences occultes... avec le Dictionnaire infernal par J. Collin de Plancy, publié par M. l’abbé Migne, Paris, Migne, 1846-1848, 2 vol.[108] [g 226 (5) f° 294, 294 v° et 295]

Figuier, Louis, Histoire du merveilleux dans les temps modernes, Paris, L. Hachette, 1860, 4 vol.[109] [g 226 (5) f° 286, 286 v°, 287, 288, 288 v°, 289, 289 v° et 290]

Hannapier, C.-R., Teratoscopie du fluide vital et de la mensambulance..., Paris, chez l’auteur, 1822.[110] [g 226 (5) f° 302]

Maury, L.-F.-Alfred, Le Sommeil et les Rêves. Études psychologiques sur ces phénomènes et les divers états qui s’y rattachent, suivies de recherches sur le développement de l’instinct et de l’intelligence dans leurs rapports avec le phénomène du sommeil, Paris, Didier, 1861.[111] [g 226 (5) f° 298 et 298 v°]

Mirville, Jules-Eudes de, Pneumatologie. Des esprits et de leurs manifestations fluidiques, mémoire adressé à l'Académie par J. Eudes de Mirville, 3e éd., Paris, H. Vrayet de Surcy, 1854.[112] [g 226 (5) f° 312 et 312 v°]

Pailloux, Xavier, Le Magnétisme, le spiritisme et la possession ; entretiens sur les esprits entre un théologien, un avocat, un philosophe et un médecin, par le R. p. Xavier Pailloux..., Paris, J. Lecoffre, 1863.[113] [g 226 (5) f° 304]

Ségouin, A., Les Mystères de la magie, ou les secrets du magnétisme dévoilés, suivis d’un aperçu sur la danse des tables et la magie de M. Dupotet, Paris, Moreau, 1853.[114] [g 226 (5) f° 299, 299 v°, 300, 300 v°, 301 et 301 v°]

 

Catégorie C

Altairac, Émile, Révélations sur l’existence certaine sur Terre d’un Être, Homme-Dieu ! Ecce Homo !!! ainsi que la constatation des miracles qui ont eu lieu..., Anvers, J. Jorssen, 1862.[115] [g 226 (5) f° 324]

Amoros, Francisco, Nouveau Manuel d’éducation physique, gymnastique et morale, 2e éd., Paris, Roret, 1848, 2 vol. [g 226 (5) f° 308, 308 v° et 309]

Berbiguier, Alexis Vincent Charles, Les Farfadets, ou Tous les démons ne sont pas de l'autre monde..., Paris, chez l’auteur, 1821, 3 vol.[116]

[g 226 (5) f° 306, 306 v°, 307 et 307v°]

Cahagnet, Louis-Alphonse, Abrégé des merveilles du ciel et de l’enfer d’Emmanuel Swedenborg avec annotations et observations par L.-A. Cahagnet, Paris, G. Baillière, 1854.[117] [g 226 (5) f° 314 et 314 v°]

Calmet, dom Augustin, Dissertations sur les apparitions des anges, des démons et des esprits, et sur les revenants et vampires de Hongrie, de Bohême, de Moravie et de Silésie, Paris, de Bure l’aîné, 1746.[118] [g 226 (5) f° 322]

Gougenot des Mousseaux, Roger, La magie au dix-neuvième siècle, ses agents, ses vérités, ses mensonges par le chevalier Gougenot Des Mousseaux, précédée de quelques lettres adressées à l'auteur, Paris, H. Plon, 1864.[119]

[g 226 (5) f° 320 et 320 v°]

Kardec, Allan (ou Rivail, Hippolyte-Léon-Denizard), Le livre des esprits, contenant les principes de la doctrine spirite..., 5e éd., Paris, Didier, 1861.[120] [g 226 (5) f° 315, 315 v°, 316, 316 v°, 317 et 317 v°]

La Grange, A.-Frédéric de, Le Grand livre du destin, répertoire général des sciences occultes..., Paris, Lavigne, 1845.[121] [g 226 (5) f° 321]

Lenglet Dufresnoy, Nicolas, Traité historique et dogmatique sur les apparitions, les visions et les révélations particulières avec des observations sur les dissertations du R. p. Dom Calmet, Abbé de Sénones, sur les apparitions et les revenans, Paris, J.-N. Leloup, 1751, 2 vol.[122] [g 226 (5) f° 303]

Matter, Jacques, Emmanuel de Swedenborg, sa vie, ses écrits et sa doctrine, Paris, Didier, 1863.[123] [g 226 (5) f° 313 et 313 v°]

Matter, Jacques, Saint-Martin le philosophe inconnu, sa vie et ses écrits, son maître Martinez et leurs groupes, d'après des documents inédits par M. Matter, 2e éd., Paris, Didier, 1862.[124] [g 226 (5) f° 318, et 318 v°, 319 et 319 v°]

Mermillod, Gaspard (Cardinal), De la Vie surnaturelle dans les âmes, conférences prêchées aux dames à Lyon, par Mgr Mermillod,... faisant suite aux Conférences sur l'intelligence et le gouvernement de la vie, Paris, Bauchu, 1865.[125]

[g 226 (5) f° 305]

Tissandier, Jean-Baptiste, Des sciences occultes et du spiritisme, Paris, G. Baillière, 1866. [g 226 (5) f° 314]

 

http://flaubert.univ-rouen.fr/revue/revue4

Atsushi Yamazaki

Doctorant à Paris 8, Atsushi Yamazaki travaille sur Bouvard et Pécuchet. Le propos de sa thèse consiste à élucider les dispositions cognitives des deux personnages, à rendre compte des contextes historiques et des implications épistémologiques de certains des savoirs qu'ils abordent, mais aussi à mettre en lumière le travail documentaire de Flaubert, en particulier ses notes de lecture concernant le magnétisme, le spiritisme, la philosophie et la politique.

Contact : atsushiyamazaki@hotmail.com

Notes


[1] Alberto Cento, Commentaire de Bouvard et Pécuchet, Naples, Liguori, 1973.

[2] Pour la conception de la transe et les problématiques qui y sont associées, voir Isabelle Stengers, L’hypnose entre magie et science, Seuil, « Les Empêcheurs de penser en rond », 2002.

[3] Pour ce rapport que le texte balzacien aurait pu établir avec Alexis Didier, voir Bertrand Méheust, « De Louis Lambert à Alexis Didier, ou comment Balzac a contribué à décrire-construire le somnambulisme magnétique », Ethnopsy, n  3, Seuil, « Les Empêcheurs de penser en rond », 2002, p. 89-112. Le même auteur reproduit, dans son étude monumentale sur l’histoire du magnétisme, le procès-verbal d’une séance du magnétisme à laquelle Dumas a assisté. Cf. Bertrand Méheust, Somnambulisme et médiumnité (1784-1930), 2 vol., 1999, t. 1, « Le défi du magnétisme animal », Institut Synthélabo, « Les Empêcheurs de penser en rond », p. 603-620. Pour la conception du magnétisme animal chez Balzac, voir aussi Madeleine Ambrière, « Balzac penseur et voyant », L’Artiste selon Balzac, Maison de Balzac, 1999, p. 56-76.    

[4] Juan Rigoli, Lire le délire. Aliénisme, rhétorique et la littérature en France au 19e siècle, Fayard, 2001, p. 586.

[5] Pierre-Henri Castel, La Querelle de l’hystérie. La formation du discours psychopathologique en France (1881-1913), PUF, « la bibliothèque du collège international de philosophie », 1998, p. 248.

[6] À ce sujet, Joseph Delboeuf (1831-1896), le philosophe-hypnotiseur belge, écrit en 1888 : « La presse s’empara avec avidité des révélations du savant juriste [Liégeois], et une grande terreur du somnambulisme s’abattit sur les gens du monde et, en général, sur ces classes innombrables de lecteurs pour qui tout ce qui est imprimé est vérité ». Cf. « M. Liégeois et les suggestions criminelles », in Le sommeil et les rêves. Le magnétisme animal. Quelques considérations sur la psychologie de l’hypnotisme, Fayard, « Corpus des oeuvres de philosophie en langue française », 1994, p. 351.

[7] Toutes les citations des chapitres rédigés de Bouvard seront tirées, sauf indication contraire, de l’édition de Pierre-Marc de Biasi : Bouvard et Pécuchet, Librairie Générale Française, « Le Livre de Poche classique », 1999. Nous donnerons l’indication de la page entre crochets directement après l’extrait cité.

[8] Michel Foucault, « La bibliothèque fantastique », in Travail de Flaubert, Seuil, 1983, p. 106.

[9] Pour la spécificité des notes de lecture de Flaubert, voir Jacques Neefs, « L’imaginaire des documents », in Romans d’archives, Presses Universitaires de Lille, 1987, p. 175-189 ; Anne Herschberg Pierrot, « Sur les notes de lecture de Flaubert », in Flaubert, l’autre. Pour Jean Bruneau, Presses Universitaires de Lyon, 1989, p. 34-40 ; « Les dossiers de Bouvard et Pécuchet », The Romanic Review, vol. 86, n° 3, 1995, p. 537-549 ; Stéphanie Dord-Crouslé, « La face cachée de l’“ impartialité ” flaubertienne : le cas embarrassant de Joseph de Maistre », in La Bibliothèque de Flaubert. Inventaires et critiques, Publications de l’Université de Rouen, 2001, p. 323-336.

[10] Ces ouvrages peuvent être répartis, pour les besoins de notre analyse, en trois catégories : la catégorie A comportant les ouvrages consacrés à l’étude du magnétisme proprement dit, la catégorie B comprenant les ouvrages où le magnétisme figure avec d’autres disciplines ou d’autres phénomènes culturels dans la table des matières, et enfin la catégorie C regroupant les autres ouvrages relatifs à la magie, au spiritisme, au swedenborgisme, etc. La liste des ouvrages se trouve en annexe. Nous avons indiqué, entre crochets, les folios correspondants.

[11] Figuier décrit de façon minutieuse l’histoire de ce phénomène culturel de grande envergure dans le quatrième volume de son Histoire du merveilleux. L’ouvrage de Séguin comme celui d’Allan Kardec jouent aussi un rôle important dans l’élaboration de l’épisode des tables tournantes.

[12] Pour le rôle narratif que jouent les manuels et autorités fictifs dans le roman, voir Stéphanie Dord-Crouslé, « Quatre modalités du savoir dans la fiction » dans son édition de Bouvard et Pécuchet, Flammarion, « GF », 1999, p. 455-468.

[13] Pour la phénoménologie de la « lucidité », voir Bertrand Méheust, Somnambulisme et médiumnité, op. cit., t.  1, p. 146-216.

[14] Sur l’impulsion classificatrice de Bouvard et Pécuchet, voir mon article, « Comment classer Bouvard et Pécuchet ? », Études françaises, Université Waseda (Tokyo), n° 11, 2004, p. 39-52. Voir également Yvan Leclerc, La spirale et le monument, SEDES, 1988, p. 84-88 ; Jacques Neefs, « Noter, classer, briser, montrer, les dossiers de Bouvard et Pécuchet », in Penser, classer, écrire de Pascal à Perec, Presses Universitaires de Vincennes, 1990, p. 69-90.

[15] Sur l’histoire de l’hystérie et la conception flaubertienne de cette pathologie, voir Nicole Edelman, Les Métamorphoses de l’hystérique. Du début du 19e siècle à la Grande Guerre, La Découverte, « l’espace de l’histoire », 2003, notamment p. 95-100. À ce sujet, on peut se reporter également à l’article de Norioki Sugaya, « La bibliothèque romantique d’Emma condamnée par la bibliothèque médicale de Bouvard et Pécuchet », in La Bibliothèque de Flaubert, op. cit., p. 237-247.

[16] Bertrand énumère douze « facultés du somnambulisme » pour les soumettre l’une après l’autre à l’examen critique : 1° l’oubli au réveil, 2° l’appréciation du temps, 3° l’insensibilité extérieure, 4° l’exaltation de l’imagination, 5° le développement de l’intelligence, 6° l’instinct des remèdes, 7° la prévision, 8° l’inertie morale, 9° la communication des symptômes des maladies, 10° la communication des pensées, 11° la vue sans le secours des yeux, 12° une influence particulière des extatiques sur leur organisation. Cf. Du magnétisme animal en France..., op. cit., p. 408-476. À propos de l’« instinct des remèdes », le jugement de Teste est sans aucune équivoque : « Il n’est pas d’exemple qu’un somnambule ait commis d’erreur grave et dangereuse relativement à lui-même. Est-ce à dire que les remèdes qu’il se prescrit soient nécessairement les meilleurs possibles ? Je n’ai pas de raison pour l’affirmer ; mais ce qu’il y a de positif, c’est que presque toujours, en pareil cas, le succès justifie l’efficacité du moyen ». (Le magnétisme animal expliqué, op. cit., p. 336. )

[17] « [...] cette doctrine délaissée presque en naissant, a été ensevelie dans l’oubli, n’a plus un seul défenseur, et il n’en est plus fait mention que pour compléter l’histoire du magnétisme », Du Magnétisme et des sciences occultes, op. cit., p. 24.

[18] Jacqueline Carroy, Hypnose, suggestion et psychologie. L’invention de sujets, PUF, 1991, p. 45. Voir aussi un autre livre du même auteur, Les personnalités doubles et multiples. Entre science et fiction, PUF, 1993, p. 3 et suiv.

[19] Bouvard et Pécuchet, éd. de Claudine Gothot-Mersch, Gallimard, « Folio », 1979, p. 538.

[20] Madame Bovary, éd. de Jacques Neefs, Librairie Générale Française, « Le Livre de Poche classique », 1999, p. 247.

[21] Sur l’autoritarisme de Vaucorbeil, voir Stéphanie Dord-Crouslé, Bouvard et Pécuchet de Flaubert : une « encyclopédie critique en farce », Belin, « Lettres Sup », 2000, p. 45 et suiv.

[22] Bertrand, op. cit., p67-147. Serge Nicolas a récemment réédité ce livre : Du magnétisme animal en France..., L’Harmattan, 2004.

[23] Bertrand, op. cit., p. 67.

[24] Sur cette double fonction du baquet mesmérien, voir Isabelle Stengers, « Le médecin et le charlatan », in Médecins et sorciers, Institut d’édition sanofi-synthélabo, « Les empêcheurs de penser en rond », 1999, p. 119 et suiv.

[25] Dans nos citations du manuscrit des notes de lecture, nous indiquons l’auteur de l’ouvrage et le folio correspondant. Nous avons corrigé l’orthographe fantaisiste de Flaubert et restitué les accents pour assurer la lisibilité du texte.

[26] Figuier, op. cit., t. 3, p. 195 ; Dechambre, Dictionnaire encyclopédique des sciences médicales, op. cit., t. 7, p. 147.

[27] Morin, op. cit., p. 25.

[28] Cité par Figuier, op. cit., t. 3, p. 203.

[29] Cité par Figuier, op. cit., t. 3, p. 204.

[30] Léon Chertok et Isabelle Stengers, Le coeur et la raison. L’hypnose en question, de Lavoisier à Lacan, Payot, 1989, p. 21.

[31] Cité par Figuier, op. cit., t. 3, p. 206.

[32] Cité par Figuier, op. cit., t. 3, p. 210-211.

[33] Cité par Figuier, op. cit., t. 3, p. 211. Bailly rédigea, outre ce rapport qui sera tiré à plusieurs dizaines de milliers d’exemplaires, un rapport réservé uniquement au roi, où il incrimine le magnétisme en dénonçant l’éros magnétique, à savoir la possibilité d’abuser sexuellement des magnétisées. Figuier a reproduit l’intégralité de ce « rapport secret de Bailly ». Les notes de lecture montrent que Flaubert a attaché une attention particulière à ce thème.

[34] Dictionnaire des sciences médicales, op. cit., « imagination », t. 24, p. 70-71. Flaubert a pris des notes sur cet article [Ms g 226 (7) f° 115 v°] ainsi que sur un autre livre de ce médecin, De la physiologie dans ses rapports avec la philosophie, Paris, J.-B. Baillière, 1844 [Ms g 226 (7) f° 103 et 104]. À propos de l’article « magnétisme animal », Bertrand affirme qu’« il paraît que M. Virey est beaucoup plus près de l’opinion des magnétiseurs qu’on ne serait d’abord tenté de le croire ». Cf. Du magnétisme animal en France..., p. 278. En effet, si dans cet article, ce médecin vitaliste se donne pour tâche de faire barrage au magnétisme animal qui était à l’époque en train de renaître de ses cendres, il n’en évoque pas moins, en révisant une partie de la thèse de Bailly, une certaine entité vitale fort semblable au fluide magnétique. Les notes de Flaubert montrent que cette ambiguïté n’a pas échappé au regard critique du romancier.    

[35] Dictionnaire des sciences médicales, op. cit., « imitation », rédigé par Villeneuve et Serrurier, t. 24, p. 98.

[36] Bertrand, op. cit., p. 81-82.

[37] Cité par Léon Chertok et Isabelle Stengers, Le coeur et la raison. op. cit., p. 21.

[38] Isabelle Stengers, « Le médecin et le charlatan », in Médecins et sorciers, op. cit., p. 121.

[39] Gauthier, Traité pratique du magnétisme et du somnambulisme..., op. cit., p. 213-232.

[40] Comme l’a fait remarquer A. Cento, Flaubert a emprunté le détail de cet épisode à l’ouvrage de Gauthier, op. cit., p. 224-225.

[41] Didier Michaux a récemment réédité les deux premiers écrits de Puységur. Mémoires pour servir à l’histoire et à l’établissement du magnétisme animal et Suite des Mémoires pour servir à l’histoire et à l’établissement du magnétisme animal, édition Imago, 2003. Pour la portée de la théorie de Puységur, voir Henri Frédéric Ellenberger, Histoire de la découverte de l’inconscient, trad. fr., 2e éd., Fayard, 1994, p. 101-106.

[42] « Il n’est que de voir Bouvard et Pécuchet, dans le chapitre 8 du livre de Flaubert, transposer scrupuleusement en Normandie les scènes de somnambulisme de 1784 pour constater combien le modèle puységurien a été prégnant : il dominera le 19e siècle ». Cf. Hypnose, suggestion et psychologie, op. cit., p. 27.

[43] Nous empruntons à B. Méheust cette dénomination regroupant les disciples de Puységur et de Deleuze. Cf. Somnambulisme et médiumnité, op. cit., t.  1, p. 135 et suiv.

[44] Sur ce point, voir Jean Starobinski, Action et réaction. Vie et aventures d’un couple, Seuil, « La librairie du 19e siècle », 1999, p. 44-51.

[45] Bertrand, op. cit., p. 237.

[46] Madame Bovary, op. cit., p. 478.

[47] Figuier, op. cit., t.  3, p. 346.

[48] Bertrand, op. cit., p. 240.

[49] « Après en être venu sur ce point à un doute assez voisin de la conviction négative, j’ai commencé des traitements magnétiques sans accompagner mes gestes d’aucune volonté, et je les ai continués de même, sans pouvoir remarquer la moindre différence entre ces traitements et ceux où j’avais agi conformément à tous les préceptes du magnétisme animal », op. cit., p241.

[50] Somnambulisme et médiumnité, op. cit., t.  1, p. 341.

[51] Ségouin, op. cit., p. 15.

[52] Morin, op. cit., p. 39.

[53] Hypnose, suggestion et psychologie, op. cit., p. 43.

[54] Puységur, Mémoires..., op. cit., p. 104.

[55] Puységur, Suite des Mémoires..., op. cit., p. 248.

[56] Outre les livres figurant dans la bibliographie du Ms g 226 (5) f° 285 et f° 285 v°, Flaubert prit des notes sur deux livres relatifs au phénomène des tables tournantes, dans le carnet 6, en 1879 : Ferdinand Silas, Instruction explicative et pratique des tables tournantes..., Paris, Houssiaux, 1853 ; L.-E.-M. Bautain, Avis aux Chrétiens sur les tables tournantes et parlantes, par un ecclésiastique, Paris, Devarenne, 1853. Cf. Carnets de travail, op. cit., p. 938-939. Il faut remarquer aussi que ce phénomène, tel que le décrit minutieusement Figuier, s’était rapidement transformé en véritables rites de transe qui faisaient fureur dans toute l’Europe (on sait que Hugo y était profondément attaché). D’où tout un courant spiritualiste ou mieux spiritiste du magnétisme, incarné notamment par Allan Kardec (1804-1869). Son ouvrage le plus marquant figure parmi les documents utilisés par Flaubert. Ceci dit, la somnambule de Bouvard et Pécuchet, la Barbée, ne s’inscrit pas dans la lignée des somnambules-médiums mis en vedette par les spiritistes au cours des années 1850. Pour l’histoire de la médiumnité, on peut se reporter à l’étude de Nicole Edelman, Voyantes, guérisseuses et visionnaires en France 1785-1914, Albin Michel, 1995.

[57] Ségouin, op. cit., p. 52.

[58] L’« od » auquel Bouvard et Pécuchet s’intéresseront plus tard s’inscrit évidemment dans ce contexte.

[59] Figuier, op. cit., t. 3, p. 344.

[60] Morin, op. cit., p218.

[61] Pour les travaux de Figuier en tant que vulgarisateur, voir Daniel Raichvarg et Jean Jacques, Savants et ignorants. Une histoire de la vulgarisation des sciences, Seuil, « Points-sciences », 1991.

[62] Flaubert a lu, comme on le sait, beaucoup de livres de Maury et ceci très souvent en vue de la rédaction d’un roman. Pour Salammbô, il a lu quelques livres de son ami sur l’histoire des religions. À ce sujet, voir la lettre du 24 juin 1857, la lettre du 18 février 1859 et les notes de Jean Bruneau (Correspondance, Gallimard, « Pléiade », t. 2, 1980, p. 1387-1388 ; et t. 3, 1991, p. 1044-1045). Gisèle Séginger avance l’hypothèse suivante : « ce sont probablement les analyses de son ami Alfred Maury que Flaubert a le plus utilisées pour préparer La Tentation [de 1874] », au niveau de la mise en scène de l’hallucination. Cf. Naissance et métamorphoses d’un écrivain. Flaubert et Les Tentations de saint Antoine, Honoré Champion, 1997, p. 345 et suiv. Par ailleurs, la bibliothèque d’Hérodias qu’a reconstituée Matthieu Desportes contient La Magie et l’astrologie dans l’Antiquité et au Moyen Âge... (Paris, Didier, 1860) ainsi que Croyances et Légendes de l’Antiquité (Paris, Didier, 1863) et le fameux article « Des Hallucinations hypnagogiques, ou des erreurs des sens dans l’état intermédiaire entre la veille et le sommeil » (in Annales médico-psychologiques, Paris, Victor Masson, 1848, t.  11). Cf. « Hérodias ou comment faire un cinquième évangile », in La Bibliothèque de Flaubert, op. cit., p. 295-322. On sait que quelques traces de cet article sont également repérables dans Un Coeur simple et Saint Julien. Enfin, La Terre et l’homme... (Paris, L. Hachette, 1869) figure parmi les ouvrages notés dans le carnet 15 (Carnets de travail, op. cit., p. 528). Il est probable qu’il y a, dans Bouvard, beaucoup plus de traces de textes de Maury qu’on ne le croit, car Flaubert procède souvent à un recyclage de documentations d’une oeuvre à l’autre. À propos de Maury, on peut se reporter à l’étude de Frank-Paul Bowman, « Du romantisme au positivisme : Alfred Maury », Romantisme, n° 21-22, 1978, p. 35-43.

[63] London , Churchill, 1843, trad, fr., Neurypnologie. Traité du sommeil nerveux ou hypnotisme, Paris, A. Delahaye et E. Lecrosnier, 1883.

[64] Figuier, op. cit., t. 3, p. 362.

[65] Maury, La magie et l’astrologie dans l’Antiquité et au Moyen Age..., Paris, Didier, 1860, p. 442-446. Flaubert a lu, comme on l’a noté plus haut, cet ouvrage pour Hérodias.

[66] On peut lire le récit du parcours complexe qu’ont traversé Azam et son somnambule Félida qui « a joué un rôle assez important dans l’histoire des idées » dans l'ouvrage de Ian Hacking, L’âme réécrite. Études sur la personnalité multiple et les sciences de la mémoire, trad. fr., Institut Synthélabo, « Les empêcheurs de penser en rond », 1998, p. 253-269.  

[67] Aux alentours de 1850, l’acception générale de ce mot était à la fois positive et négative : « En 1695 encore, dans ses Méditations sur l’Évangile, Bossuet dénonce les “suggestions” du démon. Il faut attendre le Nouveau Dictionnaire universel de la langue française (1856-1860) de Poitevin pour apprendre que le mot “suggestion” peut être utilisé autrement qu’en mauvaise part ». Cf. Léon Chertok, Hypnose et suggestion, PUF, « Que sais-je ? », 1989, p. 6-7.

[68] « Quant aux somnambules magnétiques, j’en ai déjà fait la remarque, rien n’est plus curieux que de voir le phénomène de la communication des pensées être le premier de ceux qui frappent M. de Puységur, et de le voir donné par les premiers magnétiseurs comme une pierre de touche pour reconnaître la réalité du somnambulisme », Bertrand, op. cit., p. 438.

[69] Puységur, Mémoires..., cité par Figuier, op. cit., t. 3, p. 247.

[70] Figuier, op. cit., t. 3, p. 393-400 ; Morin, op. cit., p. 141-153.

[71] Figuier, op. cit., t. 3, p. 390.

[72] B. Méheust analyse scrupuleusement l’« usage tactique » que, dès les années 1840, les médecins faisaient des hyperesthésies pour réfuter la lucidité magnétique. Cf. Somnambulisme et médiumnité, op. cit., t. 2, p. 163-174.

[73] Figuier, op. cit., t. 3, p. 356.

[74] Maury, Le Sommeil et les Rêves..., op. cit., p. 305.

[75] Maury, op. cit., p. 306.

[76] Maury, op. cit., p. 280.

[77] Joseph Pierre Durand (de Gros), alias le Docteur Philips, Cours théorique et pratique de braidisme ou hypnotisme nerveux..., Paris, J. B. Baillière, 1860, p. 50. Sur cet hypnotiseur, on peut se reporter à Régine Plas, Naissance d’une science humaine : la psychologie. Les psychologues et le « merveilleux psychique », Presses Universitaires de Rennes, « Carnot », 2000, p. 43-46.

[78] « Lisez-vous le fort bouquin de Taine ? Moi j’ai avalé le premier volume avec infiniment de plaisir. Dans cinquante ans, peut-être, ce sera la philosophie qui sera enseignée dans les collèges »,  lettre à George Sand du 14 avril 1870, Correspondance, op. cit., t. 4, 1998, p. 179.

[79] Voir la lettre à Taine du 20 novembre 1866, Correspondance, op. cit., t. 3, p. 561-563. Taine cite presque littéralement quelques phrases de cette lettre de Flaubert : « “Mes personnages imaginaires ”, m’écrit le plus exact et le plus lucide des romanciers modernes, “ m’affectent, me poursuivent, ou plutôt, c’est moi qui suis en eux. Quand j’écrivais l’empoisonnement d’Emma Bovary, j’avais si bien le goût d’arsenic dans la bouche, j’étais si bien empoisonné moi-même, que je me suis donné deux indigestions coup sur coup, deux indigestions très-réelles, car j’ai vomi tout mon dîner” ». Cf. Hippolyte Taine, De l’intelligence, Paris, Hachette, 1870, 2 vol, t.  1, p. 94. Pour la lecture flaubertienne des textes philosophiques de Taine, voir Bruna Donatelli, « Flaubert : notes de lecture sur Taine », La Bibliothèque de Flaubert, op. cit., p. 279-294. Pour les empreintes de Taine dans Bouvard, voir Antoine Compagnon, La Troisième République des lettres. De Flaubert à Proust, Seuil, 1983, p. 269-314.

[80] Taine, De l’intelligence, op. cit., t. 1, p. 416-417.

[81] Maury, op. cit., p. 286.

[82] Morin, op. cit., p. 482.

[83] Bertrand, op. cit., p. 425.

[84] Durand (de Gros), Électro-dynamisme vital, ou les relations physiologiques de l’esprit et de la matière, Paris, Baillière, 1855, p. 299.

[85] Durand (de Gros), Cours théorique et pratique de braidisme..., op. cit., p. 96.

[86] Jean-Luc Nancy remarque que Hegel définit lui aussi l’état magnétique comme un « état de passivité ». Cf. J.-L. Nancy, « identité et tremblement », in Hypnoses, Galilée, 1984, p. 15-47. Dans le texte qu’il a écrit, en 1860, au sujet de la suggestion, Braid dit ceci des hypnotisés : « Leur manière d’être se modifie, ils sentent, ils voient, comme si tout ce dont il est question était la réalité. Ils agissent, ils parlent sans le moindre signe de volonté personnelle, tandis qu’ils sont soumis à une volonté étrangère d’une manière si catégorique ». Cf. Neurypnologie. Traité du sommeil nerveux ou hypnotisme, op. cit., p. 250.

[87] Maury, op. cit., p. 247.

[88] Morin, op. cit., p. 79.

[89] Figuier, op. cit., t. 4, p. 318. Voir Ms g 226 (5) f° 290. 

[90] Maury, établissant une analogie entre rêve et aliénation mentale, s’inscrit dans la lignée des psychiatres représentée par Moreau de Tour, Baillarger, Lélut. Outre ces trois psychiatres, Maury se réfère à Maine de Biran qui, comme lui, consignait ses rêves et au Cabanis du Rapport du physique et du moral, qui figure parmi les ouvrages dont les éléments bibliographiques sont notés par Flaubert dans le Ms g 226 (7) f° 147. Pour la conception qu’a élaborée Maury du rêve et de l’hallucination, voir aussi « Nouvelles observations sur les analogies des phénomènes du rêve et de l’aliénation mentale », Annales médico-psychologiques, 2e série, t. 5, 1853, p. 404-421 ; et « De certains faits observés dans les rêves et dans l’état intermédiaire entre le sommeil et la veille », Annales médico-psychologiques, 3e série, t. 3, 1857, p. 157-176.

[91] Maury, op. cit., p. 390-391.

[92] Maury, op. cit., p. 395.

[93] Voir B. Méheust, Somnambulisme et médiumnité, op. cit., t1, p. 276-281.

[94] Maury, op. cit., p. 175.

[95] Maury, op. cit., p. 174-175. Maury parle ici du somnambulisme naturel, mais il ne trace pas de ligne de démarcation nette entre le somnambulisme naturel et celui qui est provoqué.

[96] Morin, op. cit., p81-82.

[97] Durand, Cours théorique et pratique de braidisme..., op. cit., p. 174-175. Michel Foucault a mis en évidence le rôle important qu’a joué l’hypnose dans les traitements psychiatriques aux alentours de 1860 en prenant pour exemple justement l’hypnotisme de Durand. Cf. Le pouvoir psychiatrique. Cours au Collège de France (1973-1974), édition établie sous la direction de F. Ewald, A. Fontana, J. Lagrange, Gallimard-Seuil, « Hautes études », 2003, p. 285-289.

[98] Jules Liégeois, « La question des suggestions criminelles, ses origines, son état actuel », Revue de l’hypnotisme expérimental et thérapeutique, octobre 1897, cité par B. Méheust, Somnambulisme et médiumnité, op. cit., t.  1, p. 541-542.

[99] Sur la question de l’hypnose chez Tarde, voir J. Carroy, Les personnalités doubles et multiples, op. cit., p. 133-146 ; P.-H. Castel, La Querelle de l’hystérie, op. cit., p. 216-235.

[100] Gabriel Tarde, Les lois de l’imitation, Paris, Alcan, 1890, p. 85.

[101] L’Éducation sentimentale, éd. de Pierre-Marc de Biasi, Librairie Générale Française, « Le Livre de Poche », 2002, p. 434-435.

[102] Parmi ces notes de lecture, j’ai transcrit celles concernant Bertrand, Figuier, Gauthier, Maury, Mirville, Morin, Ségouin, Virey. Voir mon mémoire de DEA, L’élaboration et l’appropriation des savoirs dans Bouvard et Pécuchet de Gustave Flaubert, Université Paris 8, septembre 2003.

[103] Emprunté par Laporte à la Bibliothèque municipale de Rouen le 1er avril 1879 et rendu le 28 juin. La plupart de ces ouvrages furent empruntés par Flaubert (ou par ses collaborateurs) soit à la Bibliothèque nationale, soit à la Bibliothèque municipale de Rouen. Nous allons indiquer les dates de l’emprunt et du retour suivant les listes d’emprunts de Flaubert dressées d’abord par René Descharmes (Autour de Bouvard et Pécuchet, Librairie de France, 1921, p. 273-298) et complétées par le Site Flaubert [http://flaubert.univ-rouen.fr/]. À propos de Bertrand, Flaubert a lu, pour la préparation du chapitre 3 de Bouvard, un autre ouvrage de ce savant, Lettres sur les révolutions du globe, 5e éd. enrichie de nouvelles notes, par MM. Arago, Élie de Beaumont, Al. Brongniart, Paris, J. Tessier, 1839.

[104] Cet ouvrage ne figure pas dans les listes d’emprunts, alors que Laporte emprunta un autre ouvrage de Gauthier à la BMR le 1er avril 1879 : Introduction au magnétisme, examen de son existence depuis les Indiens jusqu’à l’époque actuelle..., Paris, Dentu, 1840.

[105] Emprunté par Laporte à la BMR le 22 février 1879 et rendu le 22 mars.

[106] Emprunté par Laporte à la BMR le 1er avril 1879 et rendu le 28 juin.

[107] Les notes de lecture sur le Dictionnaire des sciences médicales [Ms g 226 (7) f° 105 à 125 v°] occupent une place privilégiée dans la « bibliothèque médicale » de Flaubert que Norioki Sugaya a reconstituée en transcrivant l’intégralité des notes de lecture relatives à la médecine, Les sciences médicales dans Bouvard et Pécuchet de Gustave Flaubert, 2 vol., Thèse N. R., Université Paris 8, 1999. 

[108] Emprunté par Laporte à la BMR le 1er avril 1879 et rendu le 28 juin. Comme le signale A. Cento, Laporte envoya une lettre à Flaubert pour lui fournir des informations relatives à la magie qu’il avait trouvées dans ce dictionnaire. Cf. Commentaire de Bouvard et Pécuchet, op. cit., p. 96. Éric Le Calvez a transcrit cette lettre. Cf. « Bouvard et Pécuchet magiciens », Nineteenth-Century French Studies, vol. 29, n° 1 et 2, 2000-2001, p. 136. 

[109] Cet ouvrage de L. Figuier figure parmi ceux énumérés par Flaubert dans le carnet 15. Flaubert l’a lu en juin 1873. Cf. Carnets de travail, éd. de Pierre-Marc de Biasi, Balland, 1988, p. 517.

[110] Emprunté à la BMR le 24 janvier 1879 et rendu le 22 février.

[111] Emprunté par Laporte à la BMR le 22 février 1879.

[112] Emprunté par E. Colange à la BN 11 février 1873 et rendu 17 février. Laporte emprunta un autre ouvrage de ce fameux magnétiseur-spirite le 24 mai 1879 à la BMR : Question des esprits et de leurs manifestations diverses. Appendices complémentaires et défenses des mémoires publiés par Js-Es de Mirville. Appendice du 1er mémoire. Manifestations fluidiques, Paris, H. Vrayet de Surcy, 1863.

[113] Emprunté à la BMR le 24 janvier 1879 et rendu le 22 février.

[114] Emprunté à la BMR le 24 janvier 1879 et rendu le 22 février. C’est Laporte qui a pris des notes dans ces six pages. Flaubert a donné, en marge, à la plupart des extraits cités par son collaborateur, des entrées ou des signes de renvoi pour la Copie.

[115] Lu en avril 1874. Cf. Carnets de travail, op. cit., p524.

[116] Lu en novembre 1872. Cf. Carnets de travail, op. cit., p. 512.

[117] Emprunté par Laporte à la BMR le 22 février 1879 et rendu le 22 mars.

[118] Emprunté à la BMR le 13 janvier 1879 et rendu le 24 janvier.

[119] Emprunté par E. Colange à la BN le 11 février 1873 et rendu le 17 février.

[120] Emprunté par E. Colange à la BN le 11 février 1873 et rendu le 17 février.

[121] Emprunté à la BMR le 24 janvier 1879 et rendu le 22 février.

[122] Emprunté à la BMR le 13 janvier 1879 et rendu le 24 janvier. Pour Flaubert, E. Colange emprunta à la BN le 25 mars 1874 un autre ouvrage de cet auteur, L'Histoire justifiée contre les romans, Amsterdam, aux dépens de la Compagnie, 1735.

[123] Lu en mars 1873. Cf. Carnets de travail, op. cit., p. 517. En 1872, Flaubert a lu deux autres ouvrages de cet auteur, De l'Affaiblissement des idées et des études morales, Paris, J. Hetzel et Paulin, 1841 ; Histoire des doctrines morales et politiques des trois derniers siècles, par M. J. Matter..., Paris, A. Cherbuliez, 1836-1837, 3 vol. Cf. ibid., p. 512.

[124] Lu en mars 1873. Cf. Carnets de travail, op. cit., p516.

[125] Lu en juin 1874. Cf. Carnets de travail, op. cit., p. 528.

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