REVUE
RECHERCHE
Contact   |   À propos du site
Revue Flaubert, n° 4, 2004 | Flaubert et les sciences
Numéro dirigé par Florence Vatan.

Flaubert et la « religion moderne ».
À partir du dossier « Religion » de Bouvard et Pécuchet

Stéphanie Dord-Crouslé
(CNRS - UMR LIRE, Lyon)

Le dossier « Religion » de Bouvard et Pécuchet appartient aux documents rassemblés par Flaubert pour la préparation de son dernier roman. Il est aujourd’hui conservé à la Bibliothèque municipale de Rouen, dans l’un des huit gros volumes de « documents divers » relatifs au roman que la nièce de l’écrivain, Caroline Franklin Grout, a déposés dans cet établissement en 1914 en vue de leur conservation. Cet ensemble monumental se compose au total de plus de deux mille deux cents feuillets (pages manuscrites pour la plupart, mais aussi coupures de journaux et réclames publicitaires) le plus souvent écrits au recto et au verso ; véritable somme à la démesure du roman encyclopédique que ces feuillets ont servi à rédiger[1]. Parmi eux, seuls cent quinze vont ici nous intéresser, les folios 199 à 314 du volume coté g226 (6).

Ce dossier présente une unité et une cohérence incontestables : il s’ouvre sur une longue liste d’ouvrages dressée par Flaubert sous l’intitulé général de « Religion » (f°199, 199 v° et 200), et il est ensuite constitué par l’ensemble des notes de lecture prises par le romancier sur chacun des ouvrages préalablement répertoriés et dont on trouvera le détail en annexe. D’après cette sorte de table des matières initiale, les titres sont au nombre de soixante-dix-huit (soixante-dix-sept écrits de la main de Flaubert ; un dernier ajouté par une main étrangère[2] : « Essai sur la Réforme catholique - Bordas, Demoulin et Huet »). Il y a cependant deux oublis dans le décompte de l’écrivain : la page concernant les Instructions familières sur les vérités dogmatiques et morales de la religion par l’abbé Janson n’a pas été repérée (f°209 v°), non plus que les notes relatives à l’Essai sur les délais de la justice divine dans la punition des coupables du comte de Maistre (f°275 et 275 v°). Le total des ouvrages pris en notes et recueillis dans ce dossier se monte donc en fait à quatre-vingt[3].

Mais encore faut-il s’entendre sur ce terme fort vague d’ouvrages. En effet, certains titres cachent de légères brochures (comme les deux notices sur le pèlerinage de Notre-Dame de la Délivrande ; ou L'État sans Dieu, mal social de la France, par Auguste Nicolas, in-18, 157 pages), tandis que d’autres renvoient à de lourdes tomaisons multiples (par exemple, sept volumes in-octavo pour l’Explication historique, dogmatique et morale de toute la doctrine chrétienne et catholique, contenue dans le catéchisme du diocèse de Genève, par l'abbé Du Clot de La Vorze). D’ailleurs, ce ne sont pas toujours les ouvrages les plus longs qui donnent lieu aux notes les plus développées : on ne peut pas établir de rapport fixe et constant entre la taille de l’ouvrage consulté et le volume des notes prises ; tout dépend du matériau que Flaubert découvre au fur et à mesure de sa lecture[4].

Certaines particularités bibliographiques du dossier méritent d’être signalées. D’abord, lorsque Flaubert écrit : « Pamphlets »[5], en tête des notes prises sur les ouvrages de Mgr de Ségur, il s’agit là d’une dénomination qui lui est personnelle : d’après le catalogue de la Bibliothèque nationale de France, l’ecclésiastique n’a jamais réuni ses oeuvres, ou certaines d’entre elles, sous ce titre. Le romancier semble avoir lu à la suite plus d’une douzaine d’opuscules rédigés par l’évêque (dont les titres exacts, plus ou moins abrégés, sont d’ailleurs mentionnés en marge[6] des feuillets) et les avoir alors réunis sous cette mention pour lui générique et représentative, qui forme ainsi une sorte de recueil factice[7]. À l’opposé, dans le dossier, la réduction voisine parfois avec la réduplication. En effet, l’Imitation de Jésus-Christ a donné lieu à deux prises de notes qui se chevauchent partiellement, mais qui appartiennent à deux époques éloignées de la vie de Flaubert, comme le montrent clairement la dissemblance des écritures et la différence du mode d’annotation : la première (f°216 à 217) date vraisemblablement des années 1870 et appartient à la préparation de Bouvard et Pécuchet[8] ; en revanche, la seconde (f°218 à 220) paraît remonter à une époque beaucoup plus ancienne, peut-être contemporaine de certaines prises de notes sur les livres bibliques[9]. Un autre type de difficulté vient de ce que deux ensembles de notes renvoient à un auteur sans que soit indiqué aucun titre d’oeuvre : les premières sont relatives à Voltaire (f°297 et 298) et les secondes à Alfred Maury (f°306). Elles demanderaient des recherches particulières[10]. Inversement, les quelques notes prises sur Le Génie du christianisme ne sont pas explicitement reliées à Chateaubriand ; mais l’identification ne fait ici aucun doute.

Qui dit table des matières ou bibliographie sous-entend normalement classement et ordre raisonné. Quel est donc celui qui régit la liste établie par Flaubert ? À l’évidence, il ne s’agit pas du classement minimal (ou du refus de classement) que met en place l’ordre alphabétique. Ce n’est pas non plus un ordre chronologique, que l’on se réfère à la date de publication des ouvrages[11] ou à la date de leur lecture par le romancier[12]. Les titres ne sont pas non plus classés en fonction de leur appartenance générique ou de leur contenu idéologique, comme on le verra plus bas, même si le dernier feuillet, le f°200, comporte une forte proportion de titres critiques vis-à-vis du catholicisme. Reste l’hypothèse qu’ils ont été reportés en respectant l’ordre de leur utilisation lors de la rédaction du chapitre IX du roman : seul l’examen des scénarios développés et des brouillons pourra permettre – un jour – de la vérifier ou de l’infirmer. Mais l’hypothèse la plus vraisemblable est peut-être finalement que Flaubert a relevé les titres de ses notes dans l’ordre aléatoire dans lequel il les a trouvées sur sa table le jour où il en a eu fini avec la rédaction du chapitre IX, ou le jour où il a voulu temporairement archiver son dossier jusqu’au moment où il s’en serait resservi pour la rédaction du second volume…

En tout cas, si l’existence d’une table des matières dressée par l’écrivain lui-même légitime et fonde de manière incontestable la cohérence de ce dossier, il n’en reste pas moins que, avant même l’examen de sa composition idéologique ou de son contenu « scientifique », le dossier « Religion » surprend déjà l’observateur averti en raison d’un sentiment, conjoint quoique antithétique, d’excès et de manque. Il est d’abord placé sous le signe de la pléthore, vu l’attention extrême que le romancier a portée à certains auteurs comme Mgr de Ségur (voir la douzaine de brochures rassemblées sous le titre de « Pamphlets », sans oublier : Vive le roi ! au f°285) ou au théoricien de la contre-révolution, Joseph de Maistre. De son propre aveu[13], Flaubert a voulu prendre connaissance de la bibliographie exhaustive du « hideux », de « l'exécrable “Mosieur de Maistre” »[14] : il a lu son Examen de la philosophie de Bacon (f°269 à 271 v°), De l'Église gallicane dans son rapport avec le souverain pontife (f°272 et 272 v°), Du Pape dans son rapport avec la civilisation et le bonheur des peuples (f°273 à 274 v°), l’Essai sur le principe générateur des constitutions politiques et des autres institutions humaines (f°275), l’Essai sur les délais de la justice divine dans la punition des coupables (f°275 et 275 v°), les Considérations sur la France (f°276 et 276 v°), les Soirées de Saint-Pétersbourg, ou Entretiens sur le gouvernement temporel de la Providence, suivis d'un Traité sur les sacrifices (f°277 à 279 v°), ouvrages auxquels il faut encore ajouter les Lettres et opuscules inédits publiés par son fils Rodolphe (f°267 à 268 v°), et deux ouvrages édités par Albert Blanc et rassemblant des Mémoires politiques et une partie de sa Correspondance diplomatique (f°280 à 281 v°).

En revanche, d’autres titres attendus manquent à l’appel. Ainsi, bien que l’historien et philosophe allemand Strauss apparaisse pour un ouvrage intitulé L'Ancienne et la nouvelle foi, confession, Flaubert n’a pas recueilli dans son dossier de notes sur la Vie de Jésus, son oeuvre pourtant la plus célèbre. Intéressant aussi est le choix qu’a fait le romancier de ne pas reverser dans le dossier les très nombreuses notes prises (à différentes époques) sur la Bible et ses différents livres. Rappelons d’ailleurs à ce propos que l’on ne traite ici que des ouvrages rassemblés par Flaubert sous le titre de « Religion » dans ce dossier particulier conservé à Rouen. On ne prend pas en compte l’ensemble des lectures religieuses du romancier, ni même les ouvrages concernant la religion que Flaubert a pourtant lus pendant la période de rédaction de son roman encyclopédique[15], mais sur lesquels il n’a pas pris de notes ou dont les notes n’ont pas été recueillies dans ce dossier[16].

Si l’on analyse maintenant la composition générique du dossier, il apparaît que de nombreux types de discours y sont représentés. On trouve d’abord des brochures descriptives, à caractère essentiellement historique. C’est le cas des deux petits ouvrages qui portent sur le pèlerinage de Notre-Dame de la Délivrande : « Notice historique sur la chapelle – 1872 » (f°231) et « Notice sur la chapelle de la Délivrande » (f°232). Dans chacun sont essentiellement relevés les dates de la fondation et des différents aménagements de la chapelle, les visites que des personnages importants y ont effectuées, les miracles dont elle a été le théâtre et la manière dont elle était décorée à l’époque où se situe le roman. Toutes ces précisions historiques passeront d’ailleurs presque directement dans le chapitre IX, sous la forme d’une « notice » que Pécuchet lit dès son arrivée sur les lieux du pèlerinage[17]. Et lors de la visite du sanctuaire, les deux amis ne manquent pas de remarquer l’épée, don d’« un ancien élève de l’école Polytechnique », que mentionne le f°232. À l’opposé de ces recueils purement factuels, Flaubert a consulté des livres qui exposent une pensée de type philosophique et adoptent une attitude spéculative vis-à-vis de la religion, en posant la question de ses fondements et de sa vérité. Partant de présupposés divergents et aboutissant à des conclusions fort différentes, on trouve ainsi dans le dossier des notes sur les Pensées de Pascal, sur le Traité théologico-politique de Spinoza, et sur l’Art d'arriver au vrai, philosophie pratique, par le théologien espagnol Balmes.

Autre genre d’ouvrages, ceux qui visent à répandre au sein du bon peuple catholique les principes de la religion et la manière correcte de la pratiquer dans la vie de tous les jours ou dans certaines situations particulières. Il s’agit en fait d’ouvrages de vulgarisation, de « manuels », qui, à l’instar de ce qui se fait dans tous les domaines des sciences et des techniques, énoncent des règles à suivre pour parvenir au résultat visé, ou proposent des méthodes complètes et éprouvées. Dans cette catégorie, on trouve le Manuel du séminariste, ou Entretiens sur les principales obligations de la vie chrétienne et de la vie ecclésiastique, par l’abbé Tronson ; le Manuel du jeune communiant ou méditations et instructions propres aux enfants qui se préparent à la première communion ; suivies d'un examen de conscience propre à cet age, par l'énigmatique abbé Jh S. ; le très sérieux et fort peu récréatif Manuel de l'étudiant chrétien en vacances, par l’abbé Courval ; ainsi que Les fondements de la foi mis à la portée de toutes sortes de personnes, ouvrage destiné à l’instruction des jeunes gens qui sont à la veille d’entrer dans le monde, par le chanoine Aymé. On peut encore ajouter à la liste ces ouvrages de vulgarisation particuliers que sont, dans le domaine de la religion, les catéchismes (le Catéchisme de persévérance ou Exposé de la religion depuis l'origine du monde jusqu'à nos jours, par l’abbé Gaume[18] ; ou l’ample Explication historique, dogmatique et morale de toute la doctrine chrétienne et catholique, contenue dans le catéchisme du diocèse de Genève qu’a donnée l’abbé Du Clot de La Vorze) ainsi que les conférences de carême (comme Le Progrès par le christianisme qui regroupe les conférences prononcées chaque année pour cette occasion à Notre-Dame de Paris par le Père jésuite Joseph Félix[19]).

Le respect et l’application des principes définis par la religion catholique induisent un certain nombre de règles et de comportements qui concernent alors logiquement tous les secteurs de la société, et en particulier celui de l’éducation des enfants. Plusieurs traités à caractère pédagogique développent ce principe fondamental d’une dépendance forte de l’enseignement vis-à-vis de la religion et insistent sur la nécessité de maintenir cette liaison intime : De la Haute éducation intellectuelle, par Mgr Dupanloup ; De l’Esprit chrétien dans les études, par Laurentie ; Des Études classiques dans la société chrétienne, par le Père jésuite Charles Daniel ; ou encore l’Appel contre l'esprit du siècle, précédé d'un coup d'oeil sur les principaux objets de l'enseignement, par un membre de la même Compagnie, le Père Marin de Boylesve. L’éducation n’est d’ailleurs pas la seule à bénéficier des lumières dispensées par la religion ; celles-ci s’étendent, dans notre dossier, au domaine de la médecine, comme le montrent l’ouvrage du docteur Paul Bélouino : Des Passions dans leurs rapports avec la religion, la philosophie, la physiologie et la médecine légale, et même l’Introduction à l'étude des sciences médicales par Buchez ; et ces lumières atteignent aussi ce qu’on appellerait aujourd’hui la vie intellectuelle, avec les trois volumes des Études de théologie, de philosophie et d'histoire des Pères jésuites Gagarin et Daniel, qui sont d’ailleurs à l’origine de la revue, toujours vivante, de la Compagnie : les Études.

La littérature dite spirituelle est quant à elle directement axée sur la vie du chrétien et est parcourue par deux grandes tendances (en principe complémentaires) : le mysticisme et l’ascétisme. La première met l’accent sur l’expérience personnelle et immédiate de la présence divine, tandis que la seconde insiste davantage sur la recherche nécessaire de la perfection, seule manière de gagner le paradis promis pour une vie future. L’attitude volontaire et l’effort moral constant que réclame la démarche ascétique se traduisent par un comptage des mérites et des fautes selon des grilles, voire des barèmes, qui sont délivrés par les « manuels » mentionnés précédemment. Mais Flaubert lit aussi dans cette veine : Le Combat spirituel du frère Lorenzo Scupoli ; le Traité de la perfection de l'Amour de Dieu, par le bienheureux Louis de Grenade ; L'esprit de saint François de Sales, par Mgr Camus ; ainsi que les ouvrages « jumeaux » de l’abbé Bautain (Le Chrétien de nos jours et La Chrétienne de nos jours), sous-titrés tous deux Lettres spirituelles. La tendance mystique est plus faiblement représentée (ce qui correspond d’ailleurs aux conclusions de l’étude historique et bibliographique de Claude Savart[20]), bien que le dossier comporte des notes prises sur Les torrents spirituels de Mme Guyon, sur l’Explication des Maximes des Saints sur la vie intérieure par Fénelon, ou encore sur les Principes de théologie mystique, par Mgr Chaillot. L’Imitation de Jésus-Christ pose des problèmes spécifiques de classement puisqu’il s’agit du groupement de quatre opuscules distincts dont les thèmes dominants diffèrent notablement. Mais le contenu demeure quand même largement ascétique. Quant aux Délices eucharistiques, ou l'Union de l'âme avec Dieu dans la sainte communion, par Dom Morel, si elles évoquent bien la possibilité d’« expirer dans le baiser du Seigneur » lors de l’Eucharistie (f°243), elles délivrent surtout un certain nombre de règles qu’il faut suivre pour recevoir dignement ce sacrement.

Enfin, en tant qu’idéologie particulière, la religion est, dans le paysage intellectuel du XIXe siècle, un système de discours qui présente une vision organisée et entièrement cohérente du monde, reposant sur un ensemble d’arguments qui prétendent démontrer sa vérité et sa nécessité. Il se trouve donc en lutte constante avec ceux qui refusent de reconnaître cette vérité et cherchent à la réfuter. Nombreux sont en effet dans le dossier « Religion » les ouvrages qui appartiennent aux genres, toujours un peu liés, de l’apologie et de la controverse. À la première catégorie appartiennent visiblement : Le Catholicisme présenté dans l'ensemble de ses preuves du publiciste Fernand Baguenault de Puchesse ; les Preuves éclatantes de la Révélation par l'histoire universelle ou Monuments et témoignages païens, juifs et de tous peuples, par un autre publiciste, Adrien Péladan ; ou encore les Soirées d'automne, ou la Religion prouvée aux gens du monde, par l’abbé Maunoury. Du côté de la controverse se rangent sûrement : La Sainte Bible vengée des attaques de l'incrédulité, par l’abbé Du Clot de La Vorze ; ainsi que La certitude des preuves du christianisme, ou Réfutation de l’« Examen critique des apologistes de la religion chrétienne », par l’abbé Bergier. À mi-chemin de la louange argumentée et de la réfutation active se trouvent des ouvrages aussi différents que L'Esprit et la chair. Philosophie des macérations[21], par Henri Lasserre ; les Célèbres conversions contemporaines, relatées par le Père Huguet ; et la plupart des opuscules de Mgr de Ségur.

L’examen générique du dossier montre donc que Flaubert a consulté des ouvrages à caractère religieux de natures fort diverses. Un seul genre semble étonnamment absent de ce dossier, celui qui viendrait illustrer la forte « vague dévotionnelle » (à la Vierge Marie, au Christ, à saint Joseph et à tous les autres saints du paradis) qui prend son essor au milieu du XIXe siècle et va croissant pendant presque trois décennies[22]. Mais cette absence n’est qu’apparente. Si le romancier a finalement lu peu d’ouvrages de première main (si ce n’est l’opuscule du Père Huguet, Pie IX et les secrets de la Salette, pour la dévotion mariale), il en a en revanche trouvé un exposé somme toute assez fidèle dans les ouvrages extrêmement bien documentés de Paul Parfait : L'Arsenal de la dévotion. Notes pour servir à l'histoire des superstitions, et La Foire aux reliques. Cette diversité des genres était en tout cas nécessaire et prévisible puisqu’elle était requise pour la préparation d’un roman dans lequel les personnages doivent successivement passer par des phases de raisonnement philosophique profond, d’argumentations pointilleuses nourries et de complète exaltation religieuse.

L’analyse de la composition historique du dossier « Religion » révèle quant à elle qu’il comprend un seul titre rédigé au XVe siècle (l’Imitation de Jésus-Christ). Seulement deux des auteurs mentionnés ont vécu au XVIe siècle (le frère Scupoli et le bienheureux Louis de Grenade), huit[23] au XVIIe, et seulement sept[24] au XVIIIe. Tous les autres (soit une quarantaine) appartiennent au XIXe siècle et sont donc plus ou moins des contemporains de Flaubert. Qui plus est, des titres qui relèvent pourtant de siècles antérieurs sont lus dans une édition qui les marque au coin d’une certaine « dix-neuviémité » : la traduction de l’Imitation est celle de Lamennais (c’est d’ailleurs son nom qui est inscrit dans la colonne des auteurs en face du titre sur le f°199) ; et les Pensées de Pascal sont prises en note dans l’édition établie par Havet[25]. Indépendamment de ses racines historiques et des tribulations qu’elle a rencontrées au cours des siècles, ce qui intéresse donc prioritairement le romancier, c’est la religion moderne, c’est-à-dire, pour lui, le catholicisme de son époque, les discours qu’il tient alors sur tous les sujets (lui-même, son histoire, le monde qui l’entoure) ainsi que, symétriquement, les discours qui sont tenus sur lui.

Aussi se révèle-t-il maintenant particulièrement nécessaire d’interroger la charge idéologique des ouvrages regroupés dans le dossier « Religion », pour repérer les lignes de fracture sur lesquelles un tel ensemble documentaire est bâti, pour mettre au jour les clivages, latents ou non, qui le définissent. L’opposition fondamentale et fondatrice est le rapport qu’entretient chaque auteur d’ouvrage lu avec l’Église (catholique) ou plutôt, à ce stade, avec les Églises (qu’elles soient catholique ou protestantes), c’est-à-dire avec des institutions présentant une structure hiérarchique organisée. Tous ceux qui refusent de s’agréger à de telles structures et affirment s’affranchir de leur autorité doctrinale peuvent être généralement qualifiés de libres-penseurs. Les représentants de ce courant de pensée ont cependant des spécificités qu’il est utile de rappeler parce qu’elles n’apparaissent justement guère à la lecture des notes prises par Flaubert. Parmi ces rationalistes, certains sont spiritualistes et reconnaissent la validité des principales notions métaphysiques, comme l’existence de l’âme, et celle d’un Dieu transcendant et personnel. En dépit de leurs tonalités très différentes, Voltaire et Larroque (Examen critique des doctrines de la religion chrétienne) sont les plus éminents déistes présents dans le dossier. D’autres rationalistes, panthéistes, au premier rang desquels se trouve bien sûr Spinoza, posent le principe d’un Dieu immanent et impersonnel et rejettent toute expression du surnaturel. C’est une version de cette position, nourrie d’hégélianisme, que propose aussi le dernier ouvrage de Strauss, L'Ancienne et la nouvelle foi, confession. Les scientistes, enfin, rejettent toute métaphysique au nom de la science conçue comme une explication intégrale de la nature dans un sens matérialiste. Maury appartiendrait plutôt à cette catégorie (le cas de Renan restant difficile à trancher[26]…).

Si l’on s’intéresse maintenant aux auteurs d’ouvrages qui, à l’opposé, se reconnaissent comme membres d’une Église, c’est-à-dire comme des chrétiens, on peut de nouveau procéder à une distinction qui reprend l’opposition historique ancienne, issue de la Réforme, entre l’Église catholique et romaine, d’une part, et les Églises protestantes, de l’autre. En effet, Flaubert a annoté plusieurs ouvrages rédigés par des ministres du culte réformé : Le Christianisme expérimental, par Athanase Coquerel (père), un représentant modéré du mouvement libéral ; et l’Histoire du dogme de la divinité de Jésus-Christ, par Albert Réville, qui appartenait au courant libéral et historique-critique. L’amitié qui a lié Flaubert au pasteur Auguste Sabatier à partir de 1875 n’est d’ailleurs peut-être pas étrangère à cet intérêt, bien qu’aucune lettre ni aucun témoignage précis ne permette d’étayer véritablement cette hypothèse[27]. Quant aux ouvrages qui peuvent se prévaloir d’une étiquette catholique « orthodoxe », un seul groupe homogène et cohérent se dégage parmi eux, celui d’un traditionalisme qui prend ses racines au XVIIIe siècle et se développe dans les décennies suivantes. Il regroupe, pour simplifier, tous les antivoltairiens, ceux qui luttent contre l’esprit des Lumières et refusent par la suite de prendre acte des principes de 89. On y retrouve aussi bien les productions des abbés Bergier et Du Clot de La Vorze que les écrits de Joseph de Maistre dans la lignée duquel s’inscrivent Laurentie, Péladan ou Nicolas, et jusqu’à Lamennais puisque Flaubert annote uniquement son Essai sur l’indifférence en matière de religion.

Autour de ce groupe relativement cohérent gravitent des individualités que l’on pourrait qualifier d’exotiques parce que leur rapport au catholicisme est conflictuel ou, pour le moins, compliqué. L’ancien saint-simonien Buchez, qui a commencé par faire des études de médecine (comme le rappelle son Introduction à l'étude des sciences médicales) avant de devenir historien de la Révolution française, se présente comme catholique à partir de la fin des années 1830. Néanmoins, son socialisme chrétien, appuyé sur un catholicisme de conviction et de croyance, mais non de pratique, ne pouvait guère recevoir l’aval des autorités ecclésiastiques. De lui, Flaubert a annoté l’Essai d’un traité complet de philosophie, du point de vue du catholicisme et du progrès. Autre type de conflit, celui qu’entretient le philosophe Jean Bordas-Demoulin avec la hiérarchie romaine. Son catholicisme libéral extrême le fait de facto basculer hors des cadres admis par la censure ecclésiastique[28], alors qu’il appelait personnellement à une réforme du catholicisme de l’intérieur. Quant à Chateaubriand, sa célébration du catholicisme dans le Génie du christianisme entretient des liens trop étroits avec une religion du sentiment, poétique et hédoniste, pour incarner une doctrine catholique complètement orthodoxe.

Néanmoins, les diverses distinctions que l’on vient d’opérer entre les ouvrages et les auteurs présents dans le dossier « Religion », distinctions qui sont de fait justifiées par l’histoire des idées, sont en réalité gommées ou du moins grandement estompées si l’on s’en tient aux notes prises par Flaubert, c’est-à-dire si l’on considère ce qu’il a vraiment retenu des ouvrages qu’il a lus. On s’aperçoit en effet que le romancier ne cherche jamais à repérer ce qui fait la spécificité ou l’originalité de l’ouvrage consulté. Les cas de figure pourtant multiples se ramènent pour lui à deux, désarmants dans leur simplicité : les « pro » et les « contra ». Il reprend à son compte, en quelque sorte, la parole radicale du Christ : « celui qui n’est pas avec moi est contre moi » (Luc, XI, 23). Pas de demi-mesure donc, pas de distinguos subtils : soit on rejette complètement le discours catholique ; soit on le soutient, tout aussi entièrement. On en prendra deux faits pour preuves. D’une part, chez les auteurs de confession réformée, Flaubert ne retient pratiquement que ce qui fait pièce aux dogmes catholiques, et jamais ce qui fonde la spécificité protestante tout en la rattachant à la grande famille chrétienne. Ainsi, Coquerel, souligne Flaubert, remarque que, « dans l’évangile, [il n’y a] pas de trace de discipline. Aucune injonction sur le culte, le baptême, le mariage, le deuil, la prière, etc. » (f°207 ; c’est Flaubert qui souligne), ce qui prend bien sûr à contre-pied les nombreuses prescriptions établies par les catholiques. S’inscrivant en faux contre la prétendue invariabilité de la doctrine catholique et contre son intangibilité, Haag montre quant à lui l’importance des évolutions dogmatiques du christianisme depuis son origine, ce que fait aussi Réville pour le seul dogme de la divinité de Jésus-Christ.

D’autre part, il est tout aussi clair que les réformateurs catholiques ne sont lus par Flaubert que pour ces mêmes aspects de critique et donc pratiquement au même niveau que les écrits des libres-penseurs. Le romancier ne s’intéresse pas aux moyens imaginés pour réformer l’Église catholique[29] ou au but recherché, mais s’arrête seulement sur les aspects que ces réformateurs refusent dans le système catholique. Ainsi, dans les notes prises par Flaubert, l’abbé Sénac réfute successivement les positions de Chateaubriand, Maistre et Lamennais (f°260) ; chez Bordas-Demoulin, le romancier souligne par exemple l’évolution radicale de l’opinion de Mgr Dupanloup à propos de la doctrine de l’Immaculée Conception (f°314 v°). Chez tous les libres-penseurs, en dépit des divergences parfois importantes qui existent entre eux, comme on l’a montré plus haut, Flaubert valorise d’abord les arguments qu’il pourra réutiliser, et ensuite, plus largement, la composante anticléricale (les notes prises sur les deux ouvrages de Paul Parfait en sont l’illustration la plus claire[30]). En tout cas, autant chez les uns (protestants) que chez les autres (catholiques réformateurs et libres-penseurs), Flaubert ne relève que fort peu, voire aucun élément susceptible de nourrir le « second volume » de son roman.

Sur les trois folios remplis par l’annotation du Tractatus theologico politicus de Spinoza, le romancier n’isole pas une seule remarque susceptible d’intégrer le bêtisier. Chez Voltaire, rien non plus n’est marqué « pour la copie », même si l’on repère aisément les éléments que Flaubert voulait utiliser pour montrer, livres en mains, les contradictions de l’Église. Par exemple, il s’arrête sur cette remarque de l’article « Martyrs » du Dictionnaire philosophique : « Origène dans sa réfutation de Celse avoue qu’il y en a eu peu. & encore de loin en loin & qu’il est facile de les compter »[31] (f°297). Les cinq folios et demi de notes que le romancier a pris sur l’Examen critique des doctrines de la religion chrétienne par Larroque comportent certes deux références explicites à la copie, mais ce sont à chaque fois les contenus qui sont visés, et non la pose de l’auteur ou ses idées personnelles[32] : dans le premier cas, le philosophe évoque la figure pour le moins surprenante de « Julien l’Apostat fier de la vermine dans sa barbe » (bas du f°301) ; dans le deuxième, il cite en note un « éloge de l’inquisition, par Falloux » (f°302 v°), qui ne pouvait laisser Flaubert indifférent[33]. Les notes prises sur les deux ouvrages de Parfait pourraient d’abord laisser penser qu’elles présentent le cas de figure exactement inverse, puisque, d’une manière ou d’une autre, une proportion très importante est marquée « pour la copie ». Mais loin d’infirmer la théorie, ce constat ne fait que la confirmer : le romancier ne fait que relever avec exactitude les contenus présentés par le publiciste. Par exemple, lorsque Flaubert écrit sur le f°309 : « copie. p.127 – L’homme qui ne peut se noyer », il renvoie à un texte que Parfait se contente de rapporter[34]. Au terme de cette rapide analyse, il apparaît nettement que l’uniformité de traitement que reçoivent les réformateurs catholiques et les libres-penseurs fait bien sens et vient confirmer la partition idéologique bipolaire postulée ci-dessus.

Face au pôle « contra », les « pro » sont eux aussi soumis à une grille de lecture unique. Ce passage au crible retient d’une part, là aussi, des bribes de systèmes argumentatifs qui doivent permettre au romancier de nourrir les moments de controverse de son oeuvre (universalité de la Révélation, caractère probant des miracles, historicité des livres saints, dénombrement des martyrs, etc.), et d’autre part, trois types de discours auxquels Flaubert se révèle particulièrement attentif et dont on ne trouvera pas l’équivalent dans les notes prises chez les « contra » : les attaques vindicatives portées contre différents ennemis, des énoncés qui se présentent comme « scientifiques » et que l’écrivain juge quant à lui erronés, et divers cas de faiblesse dans l’expression.

Ainsi, Flaubert relève d’abord avec minutie et gourmandise les anathèmes que les auteurs catholiques lancent contre les autres religions, les schismatiques de tous ordres et les libres-penseurs. Si le bouddhisme et l’Islam font souvent les frais de violentes charges (Adrien Péladan appelle Mahomet « le voluptueux législateur de l’Asie ! », f°202), ce sont bien sûr les adeptes de la religion réformée qui se trouvent le plus durement stigmatisés par la parole orthodoxe. L’abbé Daux rappelle que les « ministres protestants » se sont montrés « lâches envers le choléra » (f°201) ; quant à Mgr de Ségur, s’il reconnaît que « les vertus des protestants existent, malgré leur protestantisme », c’est parce que, « en réalité, elles sont catholiques ; elles appartiennent à l’Église » (f°221 v°). Les grands réformateurs ne sont pas oubliés, Mgr de Ségur affirmant que « la vie de Luther, après son apostasie, ne fut autre que celle d’un libertin tout occupé des plaisirs de la table & de brutales jouissances » (f°222). Les philosophes du XVIIIe siècle constituent eux aussi une cible privilégiée pour les apologistes catholiques (« Je ne connais pas un de ces messieurs à qui le titre sacré d’honnête homme convienne parfaitement », affirme le comte de Maistre, f°277 v°). L’abbé Daux rapporte quant à lui une anecdote que Flaubert classe en marge sous le double registre de « Beautés de la religion » et « punitions du ciel contre les impies » : « aux environs de Reims un libre penseur appelait son chien Dieu et le chien touche avec sa patte la détente du fusil. – & tue son maître » (f°201). Mais c’est la personne de Voltaire qui récolte le plus de citations haineuses, que le romancier recueille avec constance et patience. L’abbé Daux présume que c’est « le mauvais état de sa conscience [qui le] poussait à désirer qu’il n’y eut pas de dieu & que l’homme n’eut pas d’âme » (f°201 v°) ; et il est la bête noire de Joseph de Maistre : Flaubert a recopié les sarcasmes que le comte formule à son propos sur plusieurs feuillets (voir en particulier les f°278 et 278 v°).

Outre ces invectives, Flaubert relève avec attention les fautes, les erreurs et les approximations de tous ordres que commettent les écrivains catholiques. Il souligne ainsi l’« ignorance crasse » du Père jésuite Gagarin (f°248) ; il met ironiquement en doute la « bonne foi scientifique » de Pascal lorsque celui-ci affirme « trouve[r] bon qu’on n’approfondisse pas l’opinion de Copernic » (f°204 v°) ; il oppose à l’assertion expéditive de Nicolas : « Personne aujourd’hui ne meurt sans sacrements » (f°208 v°), l’injonction lapidaire : « Chercher la statistique des enterrements civils », et se moque franchement (en janvier 1873, on le comprend !) de la prophétie du comte de Maistre, datant de 1807, selon laquelle « rien ne peut rétablir la puissance de la Prusse » (f°267). Les raisonnements viciés, les contradictions, voire les mensonges patents, ne lui échappent pas. Lorsque Péladan affirme : « L’astrologie fournirait des volumes en faveur de la Révélation, et la Révélation, c’est l’Église » (f°203), Flaubert lui rétorque : « et l’Église est fondée sur la Révélation ! » Soulignant l’impossibilité dans laquelle la science se trouve de rien créer, l’abbé Maunoury s’interroge : « comment ces savants nous feraient-ils un grain de froment, eux qui ne peuvent pas même changer la couleur d’un cheveu de nos têtes », tandis que Flaubert lui rappelle qu’on arrive déjà à « change[r] la couleur des os ! » (f°205). Quant à Mgr de Ségur, le romancier l’accuse explicitement, dans la marge, de proférer des mensonges lorsqu’il écrit : « il est dit dans l’Évangile même ! & dans les Épîtres de St Paul que le vendredi saint, la Ste âme de N. S. momentanément séparée de son corps descendit dans le coeur de la terre & dans les lieux inférieurs de la terre » (f°223).

Enfin, dernier axe privilégié par Flaubert, les formulations grotesques ou curieuses qu’il trouve sous la plume des écrivains catholiques. À propos de la luxure, l’abbé Du Clot déclare ainsi sans crainte du paradoxe que « c’est un péché dont les chrétiens doivent avoir tant d’horreur qu’ils ne devraient pas même le connaître » (f°209). Mais dans ce dossier, ce sont surtout les manières de parler de Dieu qui sont épinglées par le romancier, en particulier quand elles en manifestent une conception par trop anthropomorphique[35]. Ainsi, selon Nicolas, Dieu « ne se laisse jamais vaincre en générosité ! » (f°208v°) ; tout comme il « souffre […] les rebellions contre ses lumières, que l’on oppose à ses inspirations jusqu’à contrister son esprit ! » (Mgr Camus, f°214). Quant à Louis de Grenade, il demande l’amour de Dieu en affirmant sans ambages : « Vous avez un si gd désir d’être aimé de moi ! » (f°236). Le romancier se plaît même à relever des petites bassesses qui l’amusent, comme lorsque Mgr Camus raconte en toute innocence qu’il espionnait saint François de Sales quand celui-ci venait séjourner chez lui (remarque annotée en marge : « Beautés ecclésiastiques », f°214).

Valider les seuls discours qui affirment l’inanité du catholicisme, n’en retenir que quelques aspects récurrents, voilà qui offre de la « religion moderne » une image singulièrement déformée. Il arrive rarement que Flaubert recopie dans ses notes quelque chose qui n’existe pas, mais sa lecture aplanit les différences de niveau entre les ouvrages (Pascal et l’abbé Mathieu sont finalement soumis au même type d’investigation) ; elle ne leur reconnaît aucune spécificité et les réduit à tenir un discours manichéen, loin de toute originalité et dépourvu de toute finesse. Et en effet, Flaubert ne s’est pas préoccupé des courants novateurs, des tensions extrêmes et des débats complexes qui ont agité à son époque les confessions chrétiennes et en particulier le catholicisme romain. Il ne faudrait pas aller chercher dans son dossier « Religion » leur reflet fidèle[36]. Quelques exemples suffiront à le montrer.

Buchez, pour lui, est un représentant du discours catholique aussi valable que s’il était directement mandaté par le pape. La radicalisation est ici inverse de celle qu’on a remarquée précédemment : si les protestants étaient tirés du côté de l’anticatholicisme, sans qu’il soit plus tenu grand compte de leurs racines chrétiennes communes, le socialisme chrétien de Buchez, lui, est mis tout entier sur le compte du discours catholique. La figure de Lamennais, si importante pour l’émergence du catholicisme libéral en France après l’affaire de l’Avenir et la condamnation par Rome en 1832, n’apparaît dans les notes de Flaubert que pour sa traduction de l’Imitation de Jésus-Christ (qui date de 1824) et pour l’ouvrage le plus représentatif de sa période maistrienne : l’Essai sur l’indifférence en matière de religion. Dans le livre de Bordas-Demoulin, véritable philosophe catholique réformateur, Flaubert retient surtout l’aspect platement anticlérical. Et de l’abbé Bautain, le romancier ne consulte que deux ouvrages de piété, alors que le philosophe et théologien s’est illustré durablement dans l’histoire de l’Église au XIXe siècle par le caractère novateur des rapports qu’il a noués entre la foi et la raison. Quant au Père Gratry, on n’en trouve pas seulement trace[37].

Si on le juge à l’aune de l’histoire des idées, le dossier constitué par Flaubert est donc entaché d’une double simplification, d’ordre historique et idéologique. Il présente une vision partielle de la question religieuse, et la plupart des ouvrages qui le composent sont soumis à un traitement qui en gomme certains aspects saillants pour en valoriser, parfois excessivement, d’autres. Résultat d’une lecture saturante[38] et souffrante[39], il est surtout le fruit d’une approche esthétique strictement orientée, uniquement dévolue à l’alimentation d’une fiction bifrons à venir (premier et deuxième volume). Ce travail (terme à prendre dans tous les sens) permet de révéler l’indéniable médiocrité de la production et du discours de la « religion moderne ». En termes musicaux, il en fait entendre la basse continue. Il ne livre pas la pensée religieuse de Flaubert (même si, évidemment, il en rend perceptibles certains aspects) ; il propose un concentré d’idées reçues religieuses directement utilisables dans le roman, fondant la critique qui y est tenue et garantissant en quelque sorte son auteur contre tout recours contentieux éventuel. À l’instar de Paul Parfait – et dans une proximité étonnante avec ce que l’on sait de la manière dont il concevait son second volume, fiction mise à part –, Flaubert aurait pu lui aussi affirmer : « les éléments de ce travail sont […] empruntés aux auteurs les plus orthodoxes. Nous n’avons fait pour ainsi dire, que classer et relier par un fil les documents qu’eux-mêmes voulaient bien nous fournir. Il en résulte qu’avant de s’indigner contre nous, les meneurs du cléricalisme devront d’abord briser leurs miroirs »[40].
 
 
http://flaubert.univ-rouen.fr/revue/revue4

 

 

Stéphanie DORD-CROUSLÉ
Ancienne élève de l’ENS (Ulm), agrégée, Stéphanie Dord-Crouslé est chercheur au CNRS, à Lyon, dans l’UMR LIRE (Littérature, Idéologies, Représentations, XVIIIe-XIXe siècles). Spécialiste de Flaubert, auteur d’une thèse portant sur la genèse de Bouvard et Pécuchet, elle a édité deux de ses romans dans la collection GF de Flammarion, et rédigé un ouvrage de synthèse sur le roman posthume (Bouvard et Pécuchet de Flaubert, une « encyclopédie critique en farce », Belin, 2000), ainsi que de nombreux articles sur cet auteur. Elle travaille aussi actuellement sur la question des savoirs dans le roman catholique (1801-1891), collabore à l’édition électronique des journaux de Dumas et à la rédaction de la Bibliographie [annuelle] du dix-neuvième siècle.

Contact:Stephanie.DordCrousle@ens-lsh.fr

Page web : http://www.ish-lyon.cnrs.fr/labo/LIRE/pagesperso/Dord-Crousle_page.html

Notes


[1] L’importance de cet ensemble ne doit d’ailleurs pas faire oublier que toute la documentation rassemblée par Flaubert pour son dernier roman ne se trouve pas à la Bibliothèque municipale de Rouen : avant d’opérer son dépôt, Caroline a mis de côté un certain nombre de dossiers qui sont passés en vente après sa mort (en 1931), en particulier les notes sur les chapitres de la littérature et de l’histoire.

[2] Une main étrangère qui ne connaissait pas l’ouvrage : les trois auteurs ne sont en réalité que deux, Bordas-Demoulin et Huet.

[3] Mais à quatre-vingt-treize, si l’on détaille les titres des « pamphlets » de Mgr de Ségur (voir plus bas). Autre bizarrerie de ce dossier, cette fois-ci due à une inadvertance lors du catalogage du fonds : un feuillet a échappé à la numérotation continue et est donc maintenant identifié comme le « bis » de celui qui le précède, c’est-à-dire le f°288. Les notes portant sur La Chrétienne de nos jours, par l’abbé Bautain, ne remplissent donc pas seulement deux folios, mais quatre : les f°288, 288 v°, 288 bis et 288 bis v°.

[4] La prise de notes peut confiner au zéro. Ainsi, sous le titre de l’ouvrage de Léonard Aléa, La Religion triomphante des attentats de l'impiété, on ne trouve que cette seule remarque lapidaire : « Le livre est une réfutation des/u athées Dict. des athées de Sylvain Maréchal » (f°215).

[5] Terme qu’il reporte dans sa table des matières initiale, f°199.

[6] Pour le f°221 : Le Cordon séraphique. Ses merveilleuses richesses ; et Aux étudiants et à tous les gens d'esprit. La Foi devant la science moderne ; pour le f°221 v° : À tous les braves gens. Les ennemis des curés, ce qu'ils sont, ce qu'ils disent ; Réponses courtes et familières aux objections les plus populaires contre la religion ; Les Francs-maçons, ce qu'ils sont, ce qu'ils font, ce qu'ils veulent ; et Aux pères et mères. L'École sans Dieu ; pour le f°222 : Causeries familières sur le protestantisme d'aujourd'hui ; pour les f°222 v° et 223 : La Révolution ; et L'Enfer. - S'il y en a un. – Ce que c'est. – Comment l'éviter ; pour le f°223 v° : Le Pape est infaillible. Opuscule populaire ; et Le Dogme de l'infaillibilité ; pour les f°224, 224 v° et 225 : Aux enfants chrétiens. Mois de Marie ; pour le f°226 : Le Tiers-ordre de Saint-François. La référence au mariage du f°221 n’a pas été élucidée.

[7] Procédé similaire, mais cette fois pour regrouper des ouvrages appartenant à deux auteurs différents, sur le f°289 en tête duquel Flaubert inscrit : « Pamphlets religieux ». Or ce folio et le suivant comportent des notes prises sur trois opuscules du prolifique P. Huguet (Paris, ses crimes et ses châtiments, triomphe de l'Église par la France régénérée ; Pie IX et les secrets de la Salette, concordance entre la prophétie d'Orval et les lettres de Mélanie sur les événements actuels ; et Des Délassements permis aux personnes pieuses appelées à vivre dans le monde), mais aussi quelques citations d’un ouvrage resté pour nous non identifié : « Canards et Poissons d’avril – G. Lebrocquy ». Mais la table des matières initiale renvoie bien aux titres eux-mêmes.

[8] Dans une lettre à Mme Brainne du 21 août 1879, Flaubert affirme alors avoir cet ouvrage sur sa table (OEuvres complètes, édition établie par Maurice Bardèche, Correspondance, Paris, Club de l'Honnête Homme, tome 5, dorénavant abrégé en CHH5, 1975, p.241).

[9] Voir par exemple Guy Sagnes, « Flaubert lecteur des Psaumes d’après des notes inédites », Flaubert, l’autre. Pour Jean Bruneau, F. Lecercle et S. Messina éd., Lyon, PUL, 1989, p.40-54.

[10] Les notes prises sur Voltaire concernent plusieurs oeuvres, en particulier des articles du Dictionnaire philosophique, mais pas seulement. Flaubert possédait une édition complète des écrits du philosophe, en soixante-dix volumes, dite édition de Kehl. Il faudrait comparer ces notes avec deux autres ensembles qui se trouvent ailleurs dans les dossiers de Rouen.

[11] Voir plus bas la composition historique du dossier.

[12] Flaubert a effectué des lectures religieuses à trois périodes distinctes : d’abord entre l’été 1872 et le printemps 1874, lors des « grandes lectures » entreprises pour la préparation générale du roman ; puis à la toute fin de l’année 1878 et au début de l’année 1879 lorsqu’il s’est documenté conjointement pour les trois derniers chapitres du roman ; et enfin, en octobre et novembre de la même année, juste avant de rédiger le chapitre de la religion.

[13] Voir la lettre à George Sand du 3 février 1873 : « En fait de lectures, je viens d'avaler tout l'affreux Joseph de Maistre. Nous a-t-on assez scié le dos avec ce monsieur-là ! » (Correspondance, édition de Jean Bruneau, Paris, Gallimard, « Bibliothèque de la Pléiade », tome IV, dorénavant abrégé en Pléiade IV, 1998, p.642). Sur les rapports — conflictuels — de Flaubert et de Maistre, voir mon article : « La face cachée de l'“impartialité” flaubertienne : le cas embarrassant de Joseph de Maistre » ; La Bibliothèque de Flaubert, inventaires et critiques, sous la dir. d’Yvan Leclerc, Rouen, Publications de l'Université de Rouen, 2001, p.323-336.

[14] Lettre à Edma Roger des Genettes du 7 septembre 1873 (Pléiade IV, p.712).

[15] Par exemple, Flaubert a lu Saint Antoine le Grand, par Charles Hello (Paris, C. Dillet, 1873), dont le but est, selon lui : « 1° faire admettre dans les us des fidèles un pèlerinage à Vienne, en Dauphiné, où reposent les reliques du saint, et 2° choisir Henri V pour nous régénérer ! Là, vraiment, n'est-ce pas beau ! » (lettre à sa nièce Caroline du 22 novembre 1873 ; Pléiade IV, p.739) ; ouvrage dont on aurait pu penser qu’il prendrait place dans le dossier de Bouvard et Pécuchet. Flaubert a aussi lu Louis Veuillot (Les Libres penseurs, par exemple, dont on trouve de nombreux extraits préparés pour le sottisier dans une autre partie des dossiers), autre absence surprenante de notre dossier. Il y a même des titres que Flaubert cite dans sa correspondance en relation avec la préparation directe de son chapitre IX et qui n’ont laissé aucune trace, comme le Manuel des pieuses domestiques que Flaubert lit en octobre 1879 (voir la lettre à Maupassant ; CHH5, p.257).

[16] Dans une étude d’une toute autre ampleur, mais suivant les mêmes principes, Norioki Sugaya a interrogé le dossier « Médecine ». Voir sa thèse de doctorat : Les Sciences médicales dans Bouvard et Pécuchet de Gustave Flaubert, Université de Paris 8, 1999, 695 p.

[17] « Cela fit plaisir à Pécuchet, et il lut tout haut une notice sur la chapelle, prise en bas dans la cuisine. // Elle a été fondée au commencement du iie siècle […]. // Ses miracles sont innombrables. […] // Des personnages considérables l’ont visitée : […] » (Bouvard et Pécuchet, avec des fragments du « second volume » dont le Dictionnaire des idées reçues, édition de Stéphanie Dord-Crouslé, Paris, Flammarion, « GF », 1999, p.310-311).

[18] Sur cet ouvrage, voir mon article à paraître : « Flaubert “libre lecteur”. À propos de l’Abrégé du catéchisme de persévérance de l’abbé Gaume ».

[19] En mars 1873, Flaubert a emprunté à la Bibliothèque nationale les volumes qui correspondent aux années 1856 à 1863.

[20] Les catholiques en France au XIXe siècle. Le témoignage du livre religieux, Paris, Beauchesne, « Théologie historique », 1985, p.519-540. Sur la littérature de dévotion, on pourra aussi consulter : Philippe Martin, Une religion des livres (1640-1850), Cerf, « Histoire religieuse de la France » – 22, 2003.

[21] Le titre de l’édition de [1859] était : L'Esprit et la chair. Théorie matérialiste, théorie catholique. Philosophie des macérations.

[22] Voir Claude Savart, op. cit., p.571-655.

[23] Fénelon, Pascal, Spinoza, le P. Tronson, Mgr Camus, le cardinal Pallavicino, Dom Morel et Mme Guyon.

[24] Voltaire, Aléa, Maistre et les P. Aymé, Du Clot, Janson et Bergier.

[25] Ernest Havet (1813-1899), professeur au Collège de France, voyait en Pascal un libre-penseur potentiel (voir l’article le concernant dans le Dictionnaire du monde religieux dans la France contemporaine, tome 9 : « Les sciences religieuses : le XIXe siècle, 1800-1914 » (sous la direction de François Laplanche), Paris, Beauchesne, 1996).

[26] Renan est d’ailleurs « chrétien », selon Flaubert (lettre à Edma Roger des Genettes du 8 octobre 1879, CHH5, p.258).

[27] En 1875, Frankline Grout, fille de médecin rouennais et excellente amie de Caroline Commanville depuis l’enfance, est devenue l’épouse d’Auguste Sabatier. Ce mariage est à l’origine de la rencontre du pasteur et du romancier qui s’apprécièrent visiblement beaucoup. Dès l’été 1876, Flaubert a lu Un Coeur simple et Saint Julien à ce « bon Sabatier ». Et lorsqu’en février 1879, Frankline, par jeu, signe une lettre à Flaubert « votre demi-nièce » (en tant que double amical de Caroline), et fait donc de Sabatier le « demi-neveu » par alliance du romancier, elle ne fait qu’anticiper un réel rapprochement familial. En effet, en 1900, Caroline, veuve d’Ernest Commanville depuis 1890, épousera en secondes noces le frère de son amie, le médecin aliéniste Franklin Grout. La nièce de Flaubert deviendra donc la belle-soeur du pasteur Auguste Sabatier ; mais tout ceci bien après la mort de l’écrivain.

[28] L’ouvrage pris en note par Flaubert (l’Essai sur la réforme catholique), ainsi que plusieurs autres de ce philosophe (Les pouvoirs constitutifs de l'Église, les Mélanges philosophiques et religieux, comme l’édition de ses OEuvres posthumes) ont été mis à l’Index.

[29] Voir par exemple l’Avertissement qui ouvre l’Essai sur la réforme catholique, par Bordas-Demoulin et Huet : « Le titre de ce volume en indique l’objet. Nous continuons ce que nous avons commencé ; nous nous efforçons toujours de concourir à régénérer l’Église. […] Qu’est-ce donc que nous espérons ? C’est qu’il se forme un nouveau peuple catholique qui ait pour loi l’Évangile au lieu du jésuitisme, qui est la loi du peuple actuel. // Ce nouveau peuple séparera complètement l’Église de l’État. Repoussant tout despotisme, il gouvernera l’Église avec le concours de tous ses membres. Repoussant toute superstition, il n’aspirera qu’à adorer Dieu en esprit et en vérité. Il mettra sa confiance en Jésus-Christ, le vrai, l’unique médiateur. Les saints seront simplement des frères qui s’intéressant à nous, prient Dieu par Jésus-Christ, d’entendre nos besoins, d’accueillir nos demandes raisonnables, et désirent seulement que nous glorifiions Dieu de leur félicité et que nous imitions leurs vertus. On ne connaîtra point les indulgences publiques et communes. Les indulgences seront appliquées dans la confession par le prêtre qui les dispensera avec sobriété. Excepté le baptême pour les enfants avant l’âge de la raison, on ne croira point que les sacrements justifient subitement et par leur seule énergie, et qu’il suffise, par exemple, de recevoir l’absolution, la communion, pour être sanctifié » (Paris, Chamerot, 1856, p.V-VI).

[30] Cet anticléricalisme s’exprime nettement en ouverture de L'Arsenal de la dévotion. Notes pour servir à l'histoire des superstitions : « Il semble qu’à mesure qu’une religion s’éloigne de son point d’origine, elle devrait, se dégageant des pratiques absorbantes ou bizarres qui ont pu entourer ses premiers pas, prendre vers les sphères de la morale éternelle un vol de plus en plus élevé. Le catholicisme paraît pourtant s’ingénier à donner le spectacle contraire. Austère et simple à ses débuts, on le voit avec surprise accroître d’âge en âge son bagage de superstitions, au point qu’il est à présent douteux qu’on y puisse rien ajouter de plus. “Le surnaturel nous déborde”, lisions-nous dernièrement dans un ouvrage catholique. Si l’auteur entend dire par là que rarement la place a été faite plus large à la fantasmagorie, cet auteur est dans le vrai. Jamais les dévotions étranges et le culte des fétiches ne se sont autant multipliés. Au lieu de se mêler, en y puisant de nouvelles forces, au large courant des idées modernes, c’est à coup d’amulettes que le néocatholicisme prétend les combattre. Ces scapulaires, ces eaux, ces chapelets, ces cordons, ces médailles, que l’Église fait surgir plus nombreux tous les jours, sont présentés par elle comme autant d’armes puissantes destinées à protéger la société contre le grand ennemi, contre le Malin, sans cesse occupé de souffler autour de nous les tempêtes, de nous livrer en proie aux maux du corps aussi bien qu’à ceux de l’âme, et à ce mal détestable par-dessus tous les autres : l’esprit de discussion et de libre examen » (Paris, Georges Decaux, s.d. [1876], 2e éd., p.I-II).

[31] La référence à Origène passe déjà dans le premier volume du roman, lors de la dispute qui oppose Pécuchet à l’abbé Jeufroy à propos des martyrs : « Combien pensez-vous qu’il y en ait eu ? » / « Une vingtaine de millions, pour le moins. » / « Leur nombre n’est pas si grand, dit Origène » (éd. citée, p.327).

[32] Les notes prises sur l’ouvrage de Boutteville (philosophe sur lequel on n’a trouvé pratiquement aucun renseignement) intitulé : La Morale de l'Église et la morale naturelle. Études critiques, semblent présenter un cas exactement semblable, avec une seule référence à la copie pour une citation de Bossuet extraite du Sermon sur la mort : « aveu de Bossuet – “Lorsque nous parlons des esprits, nous n’entendons pas trop ce que nous disons” » (f°305).

[33] « Le pape Pie V a été rangé au nombre des saints, et de nos jours mêmes un des coryphées du néo-catholicisme a exalté sa mémoire dans un livre où on lit cette apologie édulcorée de l’inquisition : “Autrefois la société tout entière était religieuse et constituée religieusement ; elle croyait, en arrachant un homme à l’hérésie, l’arracher à un supplice éternel, et c’était tout le zèle de la charité qu’elle employait à combler l’abîme dans lequel des populations en masse pouvaient se précipiter aveuglément. Le sang répandu ne l’était qu’avec la plus vigilante sollicitude pour l’âme du coupable, que l’Église s’efforçait jusqu’au bout d’éclairer et de reconquérir. Aujourd’hui la société vit sur une tout autre base. Elle ne se réserve que la tutelle de l’individu physique, la protection de la vie matérielle ; sa tolérance serait donc mieux nommée l’indifférence.” (De Falloux, Histoire de saint Pie V, Pape, Introduction, tome Ier, Paris, 1844.) » Il s’agit d’une note de la p.117 du tome II de l’ouvrage de Larroque (Paris, Bohné et Schultz, 1860).

[34] Paul Parfait, dans son Arsenal de la dévotion (op. cit., p.127-128), cite en effet un extrait de l’opuscule du R. P. Huguet, intitulé : Vertu miraculeuse du scapulaire démontrée par des traits de protection, de conversion et de guérison miraculeuse : « Un malheureux avait tenté plusieurs fois de se noyer, mais sans pouvoir réussir dans son coupable dessein. Ne sachant à quoi attribuer un événement si prodigieux, il s’aperçoit enfin qu’il avait son scapulaire. Ce forcené ne doute plus que ce ne soit là le préservatif qui met obstacle à son funeste projet ; il l’arrache avec violence et le jette loin de lui. Il se précipite de nouveau, pour la quatrième fois dans la mer ; les flots, qui l’avaient épargné jusqu’alors, l’étouffent en un moment. Il mourut ainsi dans son péché, et en commettant le plus grand des crimes ; mais il ne put mourir qu’après s’être volontairement dépouillé du scapulaire, ce vêtement de salut sous lequel un vrai chrétien sera préservé d’une mort funeste et des feux éternels » (Saint-Dizier, Paris, Lyon, Bruxelles et Anvers, 1869, in-18, p.15).

[35] À ce propos, voir par exemple la lettre à Edma Roger des Genettes du [18 décembre 1859 ?] : « Mais la manière dont parlent de Dieu toutes les religions me révolte, tant elles le traitent avec certitude, légèreté et familiarité. Les prêtres surtout, qui ont toujours ce nom-là à la bouche, m’agacent. C’est une espèce d’éternuement qui leur est habituel : la bonté de Dieu, la colère de Dieu, offenser Dieu, voilà leurs mots. C’est le considérer comme un homme et, qui pis est, comme un bourgeois. On s’acharne encore à le décorer d’attributs, comme les sauvages mettent des plumes sur leur fétiche. […] L’idée que l’humanité se fait de Dieu ne dépasse pas celle d’un monarque oriental entouré de sa cour » (Pléiade III, p.67).

[36] On lira avec profit à ce sujet : Louis Foucher, La Philosophie catholique en France au XIXe siècle avant la renaissance thomiste et dans son rapport avec elle (1800-1880), Paris, Vrin, 1955.

[37] Oratorien (1805-1872) et philosophe dont les travaux critiquent l’hégélianisme, renouent avec le rationalisme de Platon et préfigurent le renouveau thomiste de la fin du XIXe siècle.

[38] « Je suis gorgé de lectures pieuses ! » (lettre à Tourgueneff du 8 novembre 1879, CHH5 p.267).

[39] Pendant toute la durée de la préparation et de la rédaction du chapitre de la religion, Flaubert ne cesse de se plaindre du caractère particulièrement indigeste des ouvrages qu’il est obligé d’absorber : « Et je lis des choses stupides ou plutôt stupidifiantes : les brochures religieuses de Mgr de Ségur, les élucubrations du père Huguet, jésuite, Baguenault de Puchesse, etc., et cet excellent M. Nicolas qui prend Wolfenbüttel pour un homme (à cause des fragments de Wolfenbüttel), et par conséquent il tonne contre Wolfenbüttel ! La religion moderne est quelque chose d'ineffable, décidément, et Parfait, dans son Arsenal de la dévotion, n'a fait qu'effleurer la matière » (lettre déjà citée à Mme Roger des Genettes du 8 octobre 1879, CHH5 p.258).

[40] Le Dossier des pèlerinages, suite de l’Arsenal de la dévotion, 3e éd., chez tous les libraires, 1877 ; extrait de la préface non paginée.