REVUE
RECHERCHE
Contact   |   À propos du site
Revue Flaubert, n° 4, 2004 | Flaubert et les sciences
Numéro dirigé par Florence Vatan.

Bouvard et Pécuchet : de l’enfant sauvage au dégénéré

Bounthavy Suvilay
(Doctorante à l'université Sorbonne Nouvelle, Paris III)

Dans l’« espèce d’encyclopédie en farce »[1] de Flaubert, Bouvard et Pécuchet, deux copistes devenus rentiers, s’essaient à diverses sciences et explorent de multiples domaines de connaissance allant de l’agriculture au magnétisme, de la médecine à la littérature, de la religion à la politique. Le romancier, nostalgique du temps où science et littérature n’étaient pas incompatibles, passe en revue tous les savoirs contemporains et les examine à l’aune du roman. Dans le dernier chapitre, ses personnages se consacrent à l’éducation, science naissante au XIXe siècle, qui a partie liée avec la médecine et l’émergence de ce que Michel Foucault nomme le Pouvoir psychiatrique. Ce dernier chapitre constitue un « nouveau tour d’horizon »[2] qui reprend les principaux domaines étudiés dans les chapitres II à IX. Cette reprise constitue une nouvelle mise en question des savoirs. La démarche pédagogique permet de laminer les théories fragiles en les mettant à l’épreuve de la transmission des connaissances. Les chapitres II à IX servent ainsi de préparation à l’enseignement dans le chapitre X. La pédagogie de Bouvard et Pécuchet a un caractère clairement expérimental. Selon Jean-Paul Santerre, « elle est très proche de celle du célèbre Célestin Freinet qui prôna au XXe une implication plus concrète, un apprentissage par l’exemple, une prise en compte de la réalité extérieure par des investigations de terrain »[3]. Selon Marguerite Buffard, Flaubert cherche à travers ce chapitre à ridiculiser les théories présentées dans l’Émile de Rousseau[4]. C’est également la thèse défendue par Mitsumasa Wada dans Roman et éducation. Étude génétique de Bouvard et Pécuchet. Le critique japonais y démontre que Flaubert tourne en dérision la bonté naturelle que Rousseau prête aux enfants afin de souligner la nature mauvaise et incorrigible de Victor et Victorine. Selon lui, « le chapitre X ne se dirige pas alternativement, comme le prétendent les plans de Rouen, à partir de deux points de départs opposés, mal originel ou bonté naturelle, mais part de l’un pour prouver l’autre »[5]

À l’influence de Rousseau, il faudrait ajouter celle du docteur Jean-Marc-Gaspard Itard et des théories de la dégénérescence. Le romancier réécrit non seulement l’Émile, mais aussi le Mémoire et rapport sur Victor de l’Aveyron [6]. Il faut également envisager le texte de Flaubert à la lumière de la philosophie de Condillac et de Locke – dont Rousseau et Itard s’inspirent – pour comprendre de quelle manière le romancier remet en question la pédagogie spécialisée des déficients mentaux qui se crée au XIXe siècle. Toutefois, malgré le désir affiché de tourner en dérision les théories médicales et pédagogiques de son époque, il semble que Flaubert adhère aux thèses popularisées par Morel sur la dégénérescence héréditaire, même s’il reste dubitatif face à l’intérêt des scientifiques pour la question sexuelle.

L’enfant Sauvage, l’idiot

L’affaire du Sauvage de l’Aveyron a passionné tous les contemporains de Flaubert et son souvenir reste vivace malgré son ancienneté. Le docteur Itard, précurseur dans les recherches de pathologie mentale infantile, est l’un des premiers à avoir essayé d’éduquer de façon spécifique les idiots, comme l’enfant sauvage de l’Aveyron qu’il nomme Victor. Découvert à Saint Sernin près de Toulouse en 1797, l’enfant, âgé d’une dizaine d’années, est capturé en 1800, puis confié au docteur qui expérimente sur lui une pédagogie nouvelle basée sur les théories sensualistes de Condillac et de Locke, lesquelles ont été notamment vulgarisées par Rousseau dans l’Émile et ont ensuite influencé Freinet. Itard se propose d’apprendre à Victor un langage articulé et de lui inculquer les règles de la vie en société à travers une éducation autoritaire et intensive, un conditionnement comportemental élaboré à partir de la philosophie sensualiste du XVIIIe siècle : si l’enfant ne parle pas et semble atteint d’arriération mentale, c’est parce qu’il a manqué de stimulations dans le milieu où il a vécu jusque-là et qu’il n’a pas eu de socialisation[7]. Aussi faut-il le soumettre à une sorte de dressage social.

Rappelons que, dans son Traité des sensations[8] de 1754, Condillac élabore une théorie permettant d’expliquer la façon dont l’homme perçoit les sensations, utilise ses sens et se comporte en fonction de suppositions qui ne sont que pures vues de l’esprit. Il imagine une statue possédant une constitution identique à celle de l’homme, mais dont l’esprit est dépourvu d’idées. Le philosophe assimile l’homme à une machine dressée à réagir aux stimulations sensorielles de l’environnement. L’« éducation » de la statue constitue une expérimentation qui vise à mieux comprendre l’interaction entre les sens et l’intellect. Les travaux de l’abbé de l’Épée[9] et de Jacob Rodrigues Pereire[10] sur les enfants sourds-muets au XVIIIe siècle mettent en pratique ces théories et précèdent l’expérience d’Itard sur Victor. Lorsqu’il est fait référence à « la méthode expérimentale »[11] (p. 370) dans l’incipit du chapitre X, on peut y voir une référence à Claude Bernard, mais aussi une allusion à l’expérience condillacienne de la statue.

L’affaire de Victor de l’Aveyron suscite la curiosité du grand public comme celle des écrivains[12]. Deux rapports, imprimés en 1801 et 1806, et un mémoire rédigé en 1803 par Sicard retranscrivent le compte rendu de cette expérience pédagogique. Malgré l’échec de l’éducation de Victor, l’expérience fondamentale d’Itard inspirera bien des démarches pédagogiques, que ce soit dans le domaine de l’éducation spécialisée pour les enfants handicapés ou dans celui de l’éducation des enfants en général.

En 1846, dans son Traitement moral hygiène et éducation des idiots et des autres enfants arriérés ou retardés dans leur développement, agités de mouvements involontaires, débiles, muets non-sourds, bègues, etc., Édouard Séguin remet en question les conclusions d’Itard qui estimait que l’éducation des idiots n’était pas réalisable. Séguin prouve que l’idiot peut recevoir une instruction et a fortiori intégrer la société. Il fonde l’une des premières écoles pour l’éducation intégrale des idiots au Kremlin-Bicêtre. Très vite, celle-ci est visitée par des spécialistes de tous pays. Maxime du Camp, grand ami de Flaubert, y consacre un long passage dans Paris, ses organes ; ses fonctions et sa vie, dans la seconde moitié du XIXe siècle[13]. La pédagogie de Séguin s’appuie sur les conceptions de la physiologie introduite par Claude Bernard. Elle ne considère plus l’être humain comme une machine unique, mais comme un ensemble d’appareils travaillant en symbiose. Séguin est aussi le premier à remettre en cause les théories condillaciennes au nom de la réalité d’une expérience clinique empirique.

Ces fluctuations théoriques concernant l’éducation des idiots transforment les vérités en erreurs d’une époque à une autre. Elles ne pouvaient que séduire Flaubert qui traque les revirements de la science. Il nous semble que le chapitre X est précisément consacré à cette idée d’un apprentissage dispensé aux idiots, incarnation d’une sorte de Bêtise acquise. Les sciences de l’éducation naissantes y sont critiquées et une version moins glorieuse de l’instruction imposée à Victor par Itard y est présentée. Bien entendu, la fiction ne met pas en scène de véritables enfants sauvages, mais divers indices tendent à rapprocher les expériences d’Itard et celles des personnages de Flaubert.

Langage et humanité

La première description des orphelins Victor et Victorine, au chapitre IX, donne au lecteur plusieurs indices sur leur analogie avec le Sauvage de l’Aveyron. Bouvard et Pécuchet s’étaient mis à fréquenter assidûment la famille du comte, lorsqu’un jour Mme de Noaris introduit deux enfants trouvés abandonnés sur la route. Le véritable enfant Sauvage a été trouvé « couvert d’une chemise en lambeaux »[14], ceux-ci portent des « guenilles » (p. 346) trouées. Le caractère sauvage des deux « mioches » (p. 346) est accentué par la chevelure en pagaille qui suggère les poils que l’on attribue souvent aux enfants sauvages. La comparaison « comme de jeunes loups effarés » renvoie au surnom d’enfant-loup donné à Victor[15]. Comme pour accentuer la référence, les prénoms, Victor et Victorine, ne laissent que peu de doute sur la volonté parodique de Flaubert[16]. Au véritable Victor de l’Aveyron, succèdent le Victor et la Victorine d’« un plateau stupide » entre « la vallée de l’Orne et la vallée d’Auge »[17]. Au dédoublement du docteur Itard en deux apprentis pédagogues correspond un dédoublement du Sauvage de l’Aveyron en deux enfants abandonnés.

Contrairement au véritable enfant sauvage, les orphelins de Flaubert sont déjà capables de parler. Les références à Victor de l’Aveyron, apparaissant à plusieurs reprises dans les brouillons du roman, insistent sur ce point.

ils regrettent même qu’ils sachent parler. Sauvage de l’Aveyron {version 3 : folio 286, g225(3)}

B & P regrettent même qu’ils sachent parler. – sauvage de l’Aveyron ; ils pourraient bien mieux étudier / le développement de l’esprit & avant de faire entreprendre, il fallait observer leurs caractères. {version 4 : folio 288, g225(3)}

B & P regrettent que les enfants parlent déjà. Sans cela, ils feraient des expériences sur l’origine du langage en les isolant » {folio 284,g 225(3). Cette note est reprise à la page 832, C.H.H., tome 6}

Cependant il était trop sauvage / une idée sublime leur vint : / [Puis ils pensèrent que] les Arts avaient civilisé le genre humain — & [qu’ils] / propres à [adoucir] assouplir, à mâter [Victor] seraient [bien] [pour mâter cette nature de sauvage] {folio 365, g225(3) et repris partiellement dans le folio 366, g225(3)}[18]  

L’enfant sauvage est évoqué à propos de l’apprentissage du langage, question primordiale chez Rousseau et chez Itard, car elle renvoie à la grande interrogation des philosophes du XVIIIe siècle sur la « nature de l’homme ». L’humain se caractérisant par le langage articulé depuis Aristote[19] et sa définition de l’animal politique, trouver l’origine des langues revient à rechercher le point de rupture entre humanité et animalité. De même, réussir à faire parler l’enfant sauvage, c’est le réintégrer dans le monde des hommes, c’est lui faire quitter le monde de la Nature.

L’enjeu philosophique lié à l’apprentissage de la lecture est d’une importance capitale chez l’auteur de l’Émile comme chez le médecin du début du XIXe siècle. C’est pourquoi, à la suite de Rousseau et d’Itard, Flaubert commence l’éducation du chapitre X par l’apprentissage des lettres. On retrouve une allusion claire au Sauvage de l’Aveyron : « Victor distinguait ses lettres, mais n'arrivait pas à former les syllabes. Il en bredouillait, s'arrêtait tout à coup, et avait l'air idiot »[20] (p. 371). Rappelons qu’au début du XIXe siècle, le syntagme idiot prend un sens médical fort pour désigner ce que l’on nomme aujourd’hui déficience mentale ou handicap mental[21]. C’est en 1818 qu’Esquirol emploie pour la première fois ce terme dans un article du Dictionnaire des sciences médicales. Dans le Dictionnaire de l’Académie française, il n’apparaît avec cette acception qu’en 1838. Il s’agissait de lever l’ambiguïté du mot « idiotisme », substantif correspondant à l’adjectif « idiot », usité aussi en philologie. La formule célèbre de ce pionnier de la psychiatrie pour discriminer les idiots des fous se retrouve par la suite dans la plupart des dictionnaires encyclopédiques du XIXe siècle.

L’homme en état de démence est privé des biens dont il jouissait autrefois ; c'est un riche devenu pauvre : l'idiot a toujours été dans l'infortune et la misère. L’état de l’homme en démence peut varier ; celui de l’idiot est toujours le même[22].

L’idée selon laquelle les idiots ne pouvaient pas recevoir d’éducation se trouve invalidée à partir de la seconde moitié du siècle par les travaux de Séguin et de Bourneville.

Stimulation du goût

L’apprentissage des lettres dans Bouvard et Pécuchet rappelle les nombreuses tentatives d’Itard qui réussit à faire en sorte que l’enfant sauvage reconnaisse l’alphabet, sans jamais parvenir à lui apprendre à lire et à lui faire comprendre ce qu’il lit. Fidèle aux théories sensualistes, Itard cherche à développer un des cinq sens afin de stimuler les autres et d’accroître l’intelligence. Il travaille tout d’abord sur le goût et procure à l’enfant tous les plats qu’il affectionne en guise de récompense. Il invite ainsi Victor au restaurant et fait de cette sortie un rituel. « Je venais de lui procurer un plaisir, je n’avais qu’à le répéter plusieurs fois pour lui donner un besoin : c’est ce que j’effectuai », explique-t-il dans son Mémoire[23]. Il fait du désir une porte d’accès à une éducation plus élaborée. L’importance du goût dans l’éducation de l’idiot est encore une idée bien ancrée dans les discours médicaux à la fin du XIXe siècle comme l’indique ce passage d’une leçon du Dr Jules Voisin à la Salpêtrière :

Nous savons que l’instinct de la conservation existe chez presque tous les idiots. Cet instinct est intimement lié avec le goût. On doit développer ce sens et s’en servir pour arriver au développement des fonctions soumises aux autres sens. C’est le plus souvent par l’attrait d’un bonbon, d’une gourmandise quelconque, que l’on arrive à faire exécuter un mouvement à l’idiot. La préhension s’obtient à ce prix. Les premiers pas sont souvent exécutés en vue de l’obtention de cette friandise. La prononciation d’un mot ou l’accomplissement d’un acte usuel de la vie s’effectue généralement dans les mêmes conditions. C’est la première récompense que l’on donne à l’idiot profond, et souvent, chez lui, c’est le seul sens qui met en mouvement tout son être[24].

Dans la fiction de Flaubert, les apprentis pédagogues exploitent également les sens afin de stimuler l’intellect. Ils tablent sur les passions de leurs élèves. Comme Itard, ils excitent la gourmandise des enfants. C’est en tentant Victor avec du lait, que celui-ci réussit à lui faire prononcer le premier son articulé.

Ce ne fut qu’au moment où désespérant de réussir, je venais de verser le lait dans la tasse qu’il me présentait, que le mot lait lui échappa avec de grandes démonstrations de plaisir ; et ce ne fut encore qu’après que je lui en eus versé de nouveau en manière de récompense, qu’il le prononça pour la seconde fois[25].

Dans la dernière partie de son premier rapport, Itard explique de quelle manière il a réussi à faire écrire Victor par le biais de lettres qu’il lui a fabriquées. Le premier mot que Victor compose est « lait » afin de demander sa boisson préférée pour son goûter[26].

En opposition aux lents progrès du médecin, le succès de l’apprentissage de la lecture est immédiat pour les personnages de Flaubert. De même que l’enfant sauvage lit le nom de l’aliment qu’il apprécie, l’orphelin déchiffre le nom des mets qu’on lui présente : « Comme Victor était enclin à la gourmandise, on lui présentait le nom d'un plat : bientôt il lut couramment dans le Cuisinier français » (p. 372). La rapidité de la formulation qui suggère une incroyable facilité dans l’apprentissage s’oppose bien sûr aux tentatives réelles et plus ou moins infructueuses d’Itard dont Flaubert semble se moquer. Alors que le médecin consacre à la description de cet apprentissage plusieurs paragraphes, le romancier l’expédie en une phrase.

Cet épisode de stimulation du goût sera, en outre, repris par Maupassant, disciple de Flaubert tant au niveau du style que des idées, dans la nouvelle intitulée Berthe. Publié quatre ans après la mort de l’ermite de Croisset, le récit met en scène une idiote que le médecin de famille cherche à éduquer en suivant les méthodes inaugurées par Itard :

L’idée me vint donc de développer sa gourmandise et d’essayer, par ce moyen, de faire entrer des nuances dans son esprit, de la forcer, par les dissemblances des goûts, par les gammes des saveurs, sinon à des raisonnements, du moins à des distinctions instinctives, mais qui constitueraient déjà une sorte de travail matériel de la pensée[27].

Comme dans Bouvard et Pécuchet, l’éducation tourne mal. Le docteur, en s’essayant à la pédagogie, ne sort Berthe de son idiotie que pour mieux l’enfermer dans la folie.

Les passions invoquées par Itard pour développer l’esprit de Victor deviennent, dans le roman de Flaubert, des vices dangereusement attisés. Ainsi, faisant pendant à la gloutonnerie de Victor, la coquetterie féminine de Victorine est exacerbée par ses maîtres :

Victorine étant coquette, une robe lui serait donnée, si pour l'avoir, elle écrivait à la couturière : en moins de trois semaines elle accomplit ce prodige. C'était courtiser leurs défauts, moyen pernicieux mais qui avait réussi. (p. 372)

Le terme « prodige » souligne la rapidité de l’apprentissage tandis que l’adjectif négatif « pernicieux » renforce la critique que semble comporter le texte. Certes, Bouvard et Pécuchet réussissent à faire lire et écrire les enfants par la méthode sensualiste en excitant leurs sens, mais ils flattent et développent leurs défauts. On peut d’autant moins se réjouir du succès de la méthode qu’échec et réussite se confondent car ils ont des conséquences similaires. Comme le remarque Claudine Gothot-Mersch, « l’échec, dans Bouvard, ne se différencie guère de la réussite. S’il apporte la répétition de l’expérience ratée, ou l’entreprise d’une autre expérience, le succès occasionnel a les mêmes conséquences. Il arrive d’ailleurs que l’échec soit considéré comme un succès »[28]. On peut alors se demander s’il faut vraiment se réjouir du succès rapide de cet apprentissage de la lecture et de l’écriture. L’expérience est sans doute à placer sur le même plan que celle du magnétisme qui est elle aussi une réussite.

Succès et échec de l’apprentissage sensualiste

La critique de la pédagogie d’Itard s’inscrit ainsi dans une dénonciation globale de l’absurdité des sciences de l’éducation héritières des théories sensualistes. En outre, les philosophes dont s’inspire celui-ci sont évoqués à plusieurs reprises par les personnages de Flaubert, notamment dans le chapitre VIII consacré à la philosophie :

Bouvard tirait ses arguments de La Mettrie, de Locke, d'Helvétius ; Pécuchet de M. Cousin, Thomas Reid et Gérando. Le premier s'attachait à l'expérience, l'idéal était tout pour le second. Il y avait de l'Aristote dans celui-ci, du Platon dans celui-là — et ils discutaient. (p. 300)

Et ils abordèrent l'origine des idées.

D'après Locke, il y en a deux, la sensation, la réflexion — Condillac réduit tout à la sensation. (p. 304)

— « Finis donc ! » dit Pécuchet. Puis venant à Condillac : « Nos pensées ne sont pas des métamorphoses de la sensation! Elle les occasionne, les met en jeu. Pour les mettre en jeu, il faut un moteur. Car la matière de soi-même ne peut produire le mouvement ; — et j'ai trouvé cela dans ton Voltaire ! » ajouta Pécuchet, en lui faisant une salutation profonde. (p. 305) (je souligne)

Condillac est à nouveau évoqué dans ce chapitre à propos des sciences[29] et le nom de Locke revient au chapitre X au sujet de la musique[30]. Quant à Rousseau, il est mentionné lorsque le chat est ébouillanté par les deux enfants : « Puis cherchant à excuser Victor, il allégua l'opinion de Rousseau : L'enfant n'a pas de responsabilité, ne peut être moral ou immoral » (p. 391).

Par la déconsidération générale qui frappe les diverses méthodes pédagogiques et les philosophes qui en sont à l’origine, le chapitre X révèle la difficulté d’une éducation fondée sur un dressage de l’enfant. Un paragraphe particulièrement emphatique montre l’idéal qui sous-tend la démarche de Bouvard et Pécuchet :

Un rêve magnifique les occupa ; s'ils menaient à bien l'éducation de leurs élèves, ils fonderaient un établissement ayant pour but de redresser l'intelligence, dompter les caractères, ennoblir le coeur. Déjà ils parlaient des souscriptions et de la bâtisse. (p. 376-377)

Le rythme ternaire met sur le même plan les trois infinitifs « redresser », « dompter » et « ennoblir ». On peut alors subodorer que le dernier verbe ne fait que donner une vision méliorative de l’acte éducatif qui se réduit, si l’on ne tient compte que des deux premiers termes, à une normalisation de l’individu. Or, la mise en place de la scolarité va de pair avec le quadrillage de la société par les médecins hygiénistes du XIXe siècle.

Les chapitres consacrés à la religion et à la politique tendaient à montrer que ces deux domaines ne sont pas des « sciences » comme certains le souhaiteraient. Le chapitre sur la pédagogie vise sans doute à prouver quelque chose de plus. Certes, les « sciences de l’éducation » y sont tournées en ridicule dans leurs prétentions scientifiques. Mais le chapitre montre surtout comment l’éducation tend à devenir un mode de dressage, de conformation à une société donnée. Michel Foucault n’aurait sans doute pas été surpris de voir apparaître dans ce chapitre sur l’éducation le nom de Bentham, lors du châtiment de Victor pour avoir ébouillanté le chat. Après tout, Surveiller et punir sont les deux éléments essentiels de l’apprentissage :

Pour qu'une punition soit bonne, dit Bentham, elle doit être proportionnée à la faute, sa conséquence naturelle. L'enfant a brisé un carreau, on n'en remettra pas, qu'il souffre du froid. Si, n'ayant plus faim, il redemande d'un plat, cédez-lui ; une indigestion le fera vite se repentir. Il est paresseux ; qu'il reste sans travail ; l'ennui de soi-même l'y ramènera. (p. 392)

Mais les prescriptions de Bentham n’aboutissent à rien, Victor s’accommodant bien de tous les désagréments qui sont censés le punir. Flaubert, au lieu de donner une amplification narrative du « traitement moral »[31] qui en ferait la réclame indirecte, met en question le désir suspect des pédagogues à vouloir contrôler autrui.

Influence des théories de la dégénérescence

Si Flaubert se joue des théories de Condillac et des expérimentations d’Itard, il semble moins critique à l’égard des discours scientifiques sur l’hérédité morbide qui foisonnent à son époque. Si Victor et Victorine se pervertissent au fur et à mesure de leur éducation, c’est moins pour prendre le contre-pied de l’Émile de Rousseau que pour se conformer aux théories médicales de la seconde moitié du XIXe siècle. L’alliance des théories du docteur Morel sur la dégénérescence et du darwinisme social forme un savoir qui n’est pratiquement jamais remis en question du milieu du XIXe siècle jusqu’à la seconde guerre mondiale[32].

Les recherches sur l’influence de l’idée de dégénérescence dans la littérature anglaise ont montré qu’à la fin du XIXe siècle une grande partie des écrivains étaient très largement imprégnés par une mythologie protéiforme mélangeant hérédité morbide, darwinisme social et eugénisme[33].

Il semble que Flaubert adhère lui aussi à ce courant de pensée dominant, tout comme Zola qui s’est servi du Traité des dégénérescences[34] de B. A. Morel dans l’élaboration de ses Rougon-Macquart[35].

Le retentissement de la théorie de la dégénérescence de Morel est immense, car elle est l’une des premières tentatives d’explication globale de la folie. Elle est introduite en Allemagne par Krafft-Ebing, Griesinger et Schule. Elle trouve en Cesare Lombroso, créateur de la criminologie, un fervent partisan qui ajoute à la nosographie initiale la catégorie des « criminels nés »[36]. En Angleterre, grâce aux travaux de Maudsley et de Dallemagne, l’essor de la criminologie contribue également à son expansion. Souvent liée aux théories de Darwin et de Spencer, l’idée de dégénérescence a profondément marqué les débats sociaux sur la notion de délit. Malgré les critiques de Ziehen et de Kraepelin dans les années 1890 et de G. Genil-Perrin en 1913, l’influence de Morel persiste dans les ouvrages ultérieurs, notamment chez les romanciers, tels que Zola dont La Bête humaine a été inspirée par les théories de Lombroso, lui-même disciple de Morel.

Influencé par les classifications de Pinel et d’Esquirol, Morel voulait dépasser la simple approche nosographique de ses prédécesseurs pour trouver la loi qui gouverne l’évolution des phénomènes psychiatriques. Publiées deux ans avant le livre de Charles Darwin – De l’origine des espèces (1859) –, ses analyses se réfèrent au transformisme de J.-B. Lamarck et de G. L. de Buffon. L’idée de dégénérescence était en effet déjà présente dans l’oeuvre de ce dernier, pour qui l’influence néfaste du climat, de la nourriture et de la domesticité entraîne la dégénération des races animales. De façon analogue, plus les comportements humains se rapprochent des instincts animaux, plus la race se dégrade. Aussi l’éloignement des zones tempérées altérerait-il les caractéristiques primitives de l’homme (évidemment européen et civilisé).

Dans la théorie étiologique de Morel, la dégénérescence est la déviation maladive d’un type idéal primitif. Les modifications de ce modèle initial proviennent de mauvaises conditions de vie, physiques et morales. Aussi n’est-il pas étonnant que le prolétariat urbain soit une cible privilégiée de l’aliéniste qui y voit un milieu favorable au développement pathologique. L’idée stéréotypée d’une relation consubstantielle du corps et de l’âme permet à Morel de mettre sur un même plan causes morales et causes physiques. La transformation pathologique du paradigme initial se traduit par une perturbation du système nerveux central et serait ensuite véhiculée par l’hérédité[37].

L’idée d’une transmission génétique des caractéristiques psychiques est un topos à l’époque où écrit Morel, et ce, jusqu’au début du XXe siècle. Un spécialiste de la déficience mentale, le docteur Jules Voisin, écrit encore en 1893 :

Indépendamment des qualités physiques et des défauts transmis aux descendants par les parents, vous voyez encore les qualités morales et intellectuelles faire partie de l’héritage des enfants. C’est qu’en effet les fonctions sont transmises en même temps que les organes[38].

Bien qu’exogènes, les causes de l’altération du type idéal primitif se répercutent d’une génération à l’autre avec une aggravation de la maladie. L’alcoolisme des parents, l’humeur de la mère lors de la conception et bien d’autres affections aggravent la dégénérescence de l’enfant, qui la transmettra à son tour à sa descendance, dans une spirale sans fin, jusqu’à la disparition de la lignée. Ainsi, l’hérédité entretient ce que Michel Foucault appelle un « laxisme causal » grâce auquel tout peut être cause de tout.

Dans la théorie de l’hérédité psychiatrique, il est établi que non seulement une maladie d’un certain type peut provoquer chez les descendants une maladie du même type, mais qu’elle peut produire également, avec autant de probabilités, n’importe quelle autre maladie de n’importe quel autre type. Bien plus, ce n’est pas forcément une maladie qui en provoque une autre, mais quelque chose comme un vice, un défaut. L’ivrognerie, par exemple, va provoquer chez la descendance n’importe quelle autre forme de déviation de comportement, que ce soit l’alcoolisme, bien sûr, ou que ce soit une maladie comme la tuberculose ou que ce soit une maladie mentale, ou même que ce soit un comportement délinquant. D’autre part, ce laxisme causal qui est donné à l’hérédité permet d’établir les réseaux héréditaires les plus fantastiques ou, en tout cas, les plus souples. Il suffira de trouver à n’importe quel point du réseau héréditaire un élément qui sera déviant, pour pouvoir expliquer, à partir de là, l’émergence d’un état chez un individu descendant[39].

Malgré les insuffisances théoriques, les thèses de Morel et de ses successeurs prédominent sur la pensée psychiatrique à la fin du XIXe siècle et permettent de légitimer la position scientifique et sociale des psychiatres à un moment où leurs prérogatives sont remises en questions[40]. Le flou théorique des théories de la dégénérescence contribue à leur large diffusion. Elles ont séduit non seulement les spécialistes du monde médical, mais aussi les écrivains qui ont largement participé à sa vulgarisation et à sa popularité. J.-L. Borie explique que « l’hérédité met à la disposition des fantasmes du littérateur une mythologie moderne, solide, riche en figures poétiques, puissamment étayée d’une causalité sans faille, objective, démonstrative »[41]. Lacunes dans les découvertes médicales et notions mal assimilées par les écrivains concourent à la création d’une mythologie de la dégénérescence. L’image d’une hérédité morale transmettant les vices de génération en génération apparaît en filigrane dans maints romans du XIXe et du XXe siècle, l’antique lignée maudite des Grecs étant ainsi remplacée par une conception pseudo-scientifique de l’hérédité psychologique. La folie criminelle qu’on pensait être héréditaire est un thème qu’on retrouve sous diverses formes à cette époque où l’on traque les moindres signes de déviance. Inutile de dire que le goût de l’époque pour les cycles familiaux dérive de ces préoccupations sanitaires. Il s’agit bien souvent de repérer le germe de la dégénérescence dans l’arbre généalogique.

Hérédité morbide de Victor et de Victorine

Dans Bouvard et Pécuchet, l’hérédité pathologique qui se réveille après des années de vie saine paraît liée à la figure de l’idiot. Elle semble expliquer l’échec des apprentis pédagogues. Cette défaillance de Bouvard et de Pécuchet dans le domaine de l’éducation a été diversement interprétée. Selon Anne Green, le rejet de l’enseignement correspond à l’affirmation d’une personnalité individuelle ne pouvant se fondre dans le carcan standardisé de l’instruction.

C’est là un des paradoxes tant appréciés par Flaubert : tout en déplorant la bêtise et l’esprit borné de l’homme, il retrouve des mérites dans la résistance naturelle à l’éducation, si cela veut dire que l’homme reste imperméable à l’endoctrinement[42].

Mitsumasa Wada considère que l’échec des apprentis pédagogues donne une certaine densité aux enfants, ce qui les oppose aux figures abstraites apparaissant dans les traités pédagogiques.

Cependant, à travers le processus de l’échec pédagogique, favorisé à la fois par la nature de l’enfant et l’incompétence des pédagogues, on sent une certaine épaisseur de l’existence de l’enfant. Cela fait contraste avec d’autres romans pédagogues où le gouverneur est compétent et les enfants sont vertueux. […] Victor et Victorine, quant à eux, ne font que détourner l’entreprise pédagogique des deux bonshommes, mais leurs indisciplines, leur liberté à l’égard des maîtres, leur inconduite même nous font reconnaître qu’il s’agit bien d’un roman, et non d’un traité pédagogique romancé[43].

Toutefois, on peut remarquer que les comportements de Victor et de Victorine suivent le scénario défini par les discours médicaux du XIXe siècle en ce qui concerne la dégénérescence héréditaire. Si le romancier abandonne les théories rousseauistes sur la bonté naturelle de l’enfant, c’est moins pour critiquer un de ses pairs en littérature que pour adhérer à un courant de pensée dominant.

L’idée d’un sang vicié charriant les tares de manière héréditaire affleure dans bien des passages du chapitre X, avant même que Bouvard et Pécuchet ne recueillent Victor et Victorine : « Était-ce leur faute, s'ils étaient nés d'un père forçat ! » (p. 367). La phrase souligne le crime du père comme pour indiquer que les enfants sont condamnés, de par leur ascendance néfaste, à devenir des criminels. L’allusion au père sert presque d’argument pour dédouaner les orphelins de leurs futurs méfaits. Bouvard et Pécuchet essayent grâce à leur éducation d’éloigner les deux orphelins du destin misérable que leur réserve leur hérédité. Ils ne finiront pas au bagne comme leur père. C’est du moins ce que les héros espèrent.

Mais très vite les deux apprentis pédagogues déchantent et trouvent les deux enfants moins attendrissants. Ils ont bien du mal à les éduquer. Lorsqu’ils se mettent à la phrénologie pour découvrir les potentialités de leurs élèves, ils sont affligés par le résultat des analyses. Tandis que le crâne de Victorine ne laisse percevoir qu’une « marque de pondération », celui de son frère présente la caractéristique suivante : « une éminence très forte dans l'angle mastoïdien des pariétaux indiquait l'organe de la destruction, du meurtre ; — et plus bas, un renflement était le signe de la convoitise, du vol » (p. 376). Le fils serait donc un futur forçat, reproduisant le parcours psychologique du père. Victor aurait hérité du caractère violent de son père forçat : ce qui était resté en germe se révélerait petit à petit à travers ses divers actes de cruauté.

Peu après, comme pour confirmer la résurgence des moeurs criminelles du père, l’enfant se montre violent à l’égard des animaux et vis-à-vis de ses camarades. Victor tue le chat en le faisant bouillir, puis il est renvoyé du catéchisme, car il « avait battu, presque tué » (p. 394) le fils du notaire Marescot. Il lui a donné « une violente raclée » et a mis « son costume en lambeaux » (p. 394). Ses démonstrations de violence effrayent Bouvard et Pécuchet qui en concluent que « le sang paternel se manifestait » (p. 391). Les deux hommes semblent adhérer aux théories de la transmission héréditaire des moeurs. En plein désarroi, ils se demandent de quelle manière l’éducation peut contrecarrer l’hérédité. Comme pour confirmer les prédictions de la phrénologie et les théories de la dégénérescence, le domestique montre alors à Bouvard et à Pécuchet une pièce de vingt francs dans le tiroir de l’orphelin, ce qui suscite aussitôt le soupçon d’un larcin : « D’où provenait-elle ? d’un vol, bien sûr ! et commis durant leurs tournées d’ingénieurs. » (p. 407). Ce larcin ne fait que redoubler le vol d’un dé d’argent appartenant à Mme de Noaris au chapitre IX. La petite délinquance du fils mime sur un mode mineur les crimes paternels.

Après le succès fulgurant et suspect de l’apprentissage de la lecture et de l’écriture, l’éducation des orphelins par Bouvard et Pécuchet s’avère être un échec, car l’hérédité pathologique prime sur les efforts des pédagogues. Certes, les déboires des deux apprentis pédagogues étaient programmés par la structure du roman. Chaque chapitre explore un domaine de connaissance et s’achève par la défaillance des deux amis qui s’essaient alors à d’autres compétences pour pallier leur ennui. Mais cet échec révèle aussi que Flaubert ne croit guère aux pouvoirs de l’éducation. Il l’affirme à de multiples reprises dans sa correspondance.

Je crois à la race plus qu'à l'éducation[44].

Je veux montrer que l'éducation, quelle qu'elle soit, ne signifie pas grand'chose, et que la nature fait tout ou presque tout[45].

Selon Flaubert, l’éducation ne peut que révéler des qualités innées propre à la race. Elle ne peut modifier la « nature humaine » et l’hérédité psychologique. C’est ce qu’il explique en prenant comme exemple la différence entre un botaniste et un astronome.

Il faut, pour bien faire une chose, que cette chose-là rentre dans votre constitution. Un botaniste ne doit avoir ni les mains, ni les yeux, ni la tête faits comme un astronome, et ne voir les astres que par rapport aux herbes. De cette combinaison de l’innéité et de l’éducation résulte le tact, le trait, le goût, le jet, enfin l’illumination[46].

Les termes « race », « nature », « constitution » et « innéité » témoignent d’une convergence d’opinion entre le romancier et les médecins de l’époque. On peut d’ailleurs remarquer que Morel définit les idiots comme des dégénérés qui ne peuvent être guéris par l’éducation et qui constituent des « races à part »[47].

Dans sa correspondance Flaubert explique qu’il accumule les lectures de théories médicales et de traités sur l’éducation dans le but de se moquer des scientifiques de son époque : « Je vais enfin dire ma manière de penser, exhaler mon ressentiment, vomir ma haine, expectorer mon fiel, éjaculer ma colère, déterger mon indignation »[48]. Force est de constater que dans ce dernier chapitre, ses positions vis-à-vis de l’éducation des idiots sont très proches de celles des théoriciens de la dégénérescence. Il partage l’opinion de Pécuchet : « il y a des natures dénuées de sens moral ; et l'éducation n'y peut rien » (p. 408).

L’enfant masturbateur et la fille lascive

Victor et Victorine se révèlent réfractaires aux enseignements de Bouvard et Pécuchet après le premier succès de l’apprentissage de la lecture. Le fils du forçat semble hériter de son père une violence qui peut difficilement être contenue. Le tableau se noircit davantage à mesure que le récit progresse. L’éducation se révèle aussi être un échec dans le domaine sexuel. Le garçon ajoute l’onanisme à ses autres vices. Lorsque Pécuchet a la confirmation de la « mauvaise habitude » de son disciple, il propose comme traitement de lui faire lire Tissot »[49] (p. 397). Flaubert fait aussi allusion aux divers appareils et vêtements visant à empêcher les enfants et les adolescents de se masturber lorsque Bouvard propose à Pécuchet de lui acheter un appareil. Ces inventions du XIXe siècle sont présentées par Pierre Morel et Claude Quétel, comme des exemples de « baroque thérapeutique » qui participent d’une « véritable croisade anti-masturbatoire [faisant] rage pendant toute la première moitié du XIXe siècle pour ne se calmer ensuite que fort lentement »[50].

Notons que l’onanisme est l’un des travers les plus souvent cités dans les discours médicaux. L’onanisme « détourne de l’encéphale la quantité de sang nécessaire à l’exercice de ses fonctions »[51] affirme W. C. Ellis. Dans son Traité des maladies mentales, Morel estime que les enfants dégénérés « sont enclins et livrés à l’onanisme »[52] et dans les Études cliniques, il réaffirme que « L’onanisme est un vice également répandu chez les imbéciles et les idiots des deux sexes »[53]. Selon Lucien Mayet, « les modifications et les perversions de l’instinct sexuel […] comptent parmi les principaux stigmates psychologiques de la dégénérescence » [54]. Le Dictionnaire usuel des sciences médicales[55] précise que « les idiots sont souvent soumis à des impulsions dangereuses ; ils deviennent parfois furieux, maniaques, hystériques, ils sont souvent masturbateurs ou nymphomanes ». Pour Thulié, c’est également l’instinct sexuel vicié qui conduit à la perversion et aux crimes.

On peut souvent considérer la masturbation de l’idiot profond, mâle ou femelle, comme un mouvement automatique, comme un tic ; moins les sujets que l’on observe sont dégradés, plus on constate que l’instinct de sexualité vraie se montre et cherche à s’assouvir par tous les moyens. C’est chez les imbéciles que l’émotion sexuelle apparaît au plus haut point intense, impulsive, pervertie ; c’est chez eux qu’existent à son plus haut degré la frénésie de la masturbation, le plus souvent à deux, les pratiques habituelles de la sodomie, etc. […][56]

La répression de l’onanisme chez l’enfant fait partie des stratégies de savoir et de pouvoir qui se développent à propos de la sexualité. C’est ce que Foucault nomme la « pédagogisation du sexe de l’enfant » et qu’il définit ainsi :

Double affirmation que presque tous les enfants se livrent ou sont susceptibles de se livrer à une activité sexuelle ; et que cette activité sexuelle étant indue, à la fois « naturelle » et « contre nature », elle porte en elle des dangers physiques et moraux, collectifs et individuels ; les enfants sont définis comme des êtres sexuellement « liminaires », en deçà du sexe et déjà en lui, sur une dangereuse ligne de partage ; les parents, les familles, les éducateurs, les médecins, les psychologues plus tard doivent prendre en charge, de façon continue, ce germe sexuel précieux et périlleux, dangereux et en danger[57].

La sexualité est d’autant plus importante dans la représentation de la déficience mentale qu’elle permet de faire basculer l’être humain du normal au pathologique, de l’individu sain à l’élément dangereux. Dans le cas de Victor, l’onanisme vient confirmer l’hérédité morbide transmise par son père. La « mauvaise habitude » fait partie des stigmates de la dégénérescence.

Au vice de Victor il faut ajouter la dépravation sexuelle qui se développe chez Victorine. Le frère se révèle agressif et masturbateur ; la soeur se montre lascive. Elle est elle aussi renvoyée du catéchisme parce qu’elle a été surprise embrassant le fils du notaire. Les paroissiens en sont scandalisés : « Après un scandale pareil, comment garder une jeune fille si corrompue ? » (p. 396). L’accent mis sur l’onanisme de Victor et sur la volupté de Victorine témoigne de l’importance des discours médicaux contemporains sur le sujet. La sexualité de l’enfant devient un enjeu sanitaire dont se moque Flaubert. La correspondance atteste du regard narquois de l’écrivain à propos de l’intérêt des médecins pour le sexe.

J’ai déjà tant de chose à lire pour B. et P., maintenant, je suis perdu dans les système d’Éducation, y compris les moyens de prévenir l’onanisme ! Grande question ! Plus je vais, plus je trouve farce l’importance que l’on donne aux organes uro-génitaux. Il serait temps d’en rire, non pas des organes, mais de ceux qui veulent coller dessus toute la moralité humaine[58].

La dramatisation outrancière de la perte de la virginité de Victorine laisse d’ailleurs percevoir l’ironie de l’auteur. À la fin du chapitre, Bouvard retrouve sa protégée assoupie après une nuit de plaisir avec le tailleur qui était de passage pour quinze jours.

Un spectacle le pétrifia.

Derrière les débris du bahut, sur une paillasse Romiche et Victorine dormaient ensemble.

Il lui avait passé le bras sous la taille – et son autre main, longue comme celle d'un singe, la tenait par un genou, les paupières entrecloses, le visage encore convulsé dans un spasme de plaisir. Elle souriait, étendue sur le dos. Le bâillement de sa camisole laissait à découvert sa gorge enfantine marbrée de plaques rouges par les caresses du bossu. Ses cheveux blonds traînaient, et la clarté de l'aube jetait sur tous les deux une lumière blafarde. (p. 407)

Le premier paragraphe, constitué d’une phrase brève où figure un inhabituel passé simple à valeur durative, crée une tension qui se résorbe à la fin du passage. La description passe d’un plan d’ensemble à une vision rapprochée, les détails opposant le tailleur à l’apparence difforme et la jeune fille étant entrelacés. Le tableau ainsi formé n’est pas sans rappeler le mélodrame dans lequel la vertueuse jeune première est perdue par un homme dont l’aspect répugnant révélerait l’âme sombre. Le passage paraît d’autant plus suspect qu’auparavant Bouvard avait déjà fait le deuil de la jeune fille idéale dont il rêvait.

Il imaginait une fille, de quinze ans à peu près, l'âme délicate, l'humeur enjouée, ornant la maison des élégances de sa jeunesse ; et comme s'il eût été son père et qu'elle vînt de mourir, le bonhomme en pleura. (p. 391)

Là encore, le caractère stéréotypé et idéalisé de l’image féminine laisse percevoir l’ironie.

Selon Francis Lacoste, la critique féroce du discours médical chez Flaubert est liée à la conjonction de trois éléments : « l’ironie envers les prétentions d’une médecine associée à l’image paternelle, la haine viscérale du bourgeois épanoui incarnant la norme sociale, et la vigoureuse dénonciation de la philosophie positiviste »[59]. Il faudrait sans doute ajouter que cette critique du discours médical s’effectue au nom d’un jugement personnel qui s’accorde avec les théories de la dégénérescence. Le romancier semble partager une certaine conception de la « nature humaine » avec les théoriciens de l’hérédité pathologique, même s’il se distingue par son mépris pour les considérations sexuelles. On peut voir à travers ce dernier chapitre qu’il joue avec les idées médicales et pédagogiques de son époque et que malgré son désir affiché de se moquer de ses contemporains, il n’en partage pas moins leurs préoccupations et leurs opinions quant à l’inefficacité de l’éducation face à l’hérédité psychologique.

On peut sans doute aussi remarquer que ce chapitre de Bouvard et Pécuchet illustre ce que Michel Foucault nomme la généralisation du pouvoir psychiatrique par le biais d’une psychiatrisation de l’enfance[60]. En la figure fictive de Victor, on retrouve les trois figures qui annoncent la définition de l’« anormal » au XIXe et au XXe siècle : le monstre humain, l’individu à corriger, l’enfant masturbateur[61]. Le personnage réunit à peu près les caractéristiques du monstre dans son immoralité. Il se rapproche de l’individu incorrigible par sa résistance aux méthodes pédagogiques de Bouvard et de Pécuchet. Quant à l’attention liée à son onanisme, elle témoigne sans doute d’une redistribution des pouvoirs qui investissent le corps de l'individu. Le terme n’apparaît pas dans le texte flaubertien, mais Victor et sa soeur sont des exemples romanesques de ce que la médecine de l’époque désigne comme des dégénérés, êtres pathogènes dont il faut se débarrasser pour préserver la santé de la société. Entre le XVIIIe siècle et le XIXe siècle, le concept de nature est en quelque sorte requalifié par la médecine et la psychiatrie naissante. La nature devient une règle-étalon des normes de vie humaines au lieu d’être une nature cause d'elle-même, enveloppée en ses phénomènes et en ses lois. Entre Rousseau, Itard et Flaubert, la bonté naturelle des enfants a disparu au profit d’une nature pathologique régulée de manière lâche par les lois de la dégénérescence héréditaire.

 

http://flaubert.univ-rouen.fr/revue/revue4

Bounthavy Suvilay
Doctorante à l'université Sorbonne Nouvelle (Paris III), Bounthavy Suvilay prépare une thèse sur la représentation de la déficience mentale dans le domaine romanesque sous la direction de M. J.-P. Morel.

Contact : bounthavy@club-internet.fr

Notes


[1] Gustave Flaubert, Correspondance, Paris, Louis Conard, 1926-1954, t. 6, p. 402.

[2] Claudine Gothot-Mersch, « Le roman interminable » in Flaubert et le comble de l’art, nouvelles recherches sur Bouvard et Pécuchet, actes du colloque tenu au collège de France les 22 et 23 mars 1980, Paris, éditions Sedes/CDU réunis, 1981, p. 16.

[3] Jean-Paul Santerre, Leçon littéraire sur Bouvard et Pécuchet de Gustave Flaubert, Paris, PUF, 1999, p. 93.

[4] Marguerite Buffard, « Le chapitre X de Bouvard et Pécuchet de Flaubert ou l’anti-Émile » in Analyses et réflexion sur Gustave Flaubert, Bouvard et Pécuchet, Paris, Ellipse, 1999.

[5] Mitsumasa Wada, Roman et éducation. Étude génétique de Bouvard et Pécuchet, doctorat de littérature française sous la direction de Jacques Neefs, Paris 8, 1995, p. 38/249 sur le document Acrobat Reader disponible à l’adresse suivante : http://flaubert.univ-rouen.fr/theses/wada2.pdf

[6] Lucien Malson Les enfants sauvages. Mythe et réalité. suivi de Mémoire et rapport sur Victor de l’Aveyron par Jean Itard, Paris, Union générale des éditeurs, Collection « 10/18 », 1964.

[7] Voir t. Gineste, Victor de l'Aveyron, dernier enfant sauvage, premier enfant fou, Paris, Hachette, collection « Pluriel », 1993.

[8] E. Abbé de Condillac, Traité des sensations, Paris, Barrois aîné, 1788. Dans le chapitre 7 de la partie 4, « D'un homme trouvé dans les forêts de Lithuanie », Condillac analyse le cas d’un enfant sauvage comme exemple de l’application possible de ses théories (p. 156-161).

[9] Charles-Michel, abbé de l’Épée, La véritable manière d’instruire les sourds et les muets, confirmée par une longue expérience, Paris, Fayard, 1984.

[10] Voir Bernard Allemandou, Histoire du handicap. Enjeux scientifiques, enjeux politiques, Bordeaux, Les Études hospitalières, 2001, p. 23.

[11] Gustave Flaubert, Bouvard et Pécuchet, édition de Claudine Gothot-Mersch, Gallimard, coll. « Folio », 1991.

[12] Voir par exemple Adieu, nouvelle de Balzac dans laquelle la figure de Victor se dédouble en deux figures féminines : Stéphanie de Vandières (folle) et Geneviève (idiote). H. Balzac, OEuvres complètes, Paris, Seuil, 1965, t. 7, p. 43-59.

[13] Maxime Du Camp, Paris, ses organes ; ses fonctions et sa vie, dans la seconde moitié du XIXe siècle, Paris, Hachette, 1873, p. 387, repris dans Bourneville, l’Histoire de la section des enfants de Bicêtre (1879-1892), Progrès médical, 1892.

[14] Jean Itard, Mémoire et rapport sur Victor de l’Aveyron in Lucien Malson Les enfants sauvages. Mythe et réalité. Paris, Union générale des éditeurs, Collection « 10/18 », 1964, p. 131.

[15] L’un des premiers enfants sauvages est l’enfant-loup de la Hesse (1344). Les cas se multiplient à partir du milieu du XVIIe siècle. Voir le répertoire des exemples les plus célèbres : Lucien Malson, Les enfants sauvages, p. 72-75.

[16] Anne Green estime pour sa part que ces noms ont été choisis par le romancier parce que les orphelins « remportent de petites victoires sournoises » sur les adultes. Anne Green, « La thématique de l’apprentissage chez Flaubert », in Flaubert et la dimension du texte, Manchester, Manchester University Press, 1982, p. 237-252.

[17] Correspondance, t. 7, p. 155.

[18] Ces transcriptions des manuscrits sont issues de l’annexe de la thèse de Wada, op. cit.

[19] Rappelons le célèbre passage qui inspire la « Lettre du 23 novembre 1646 au Marquis de Newcastle » de Descartes, et le Discours sur l’origine et les fondements de l’inégalité parmi les hommes de Rousseau : « Que l’homme soit un animal politique à un plus haut degré qu’une abeille quelconque ou tout autre animal vivant à l’état grégaire, cela est évident. La nature, en effet, selon nous, ne fait rien en vain ; et l’homme, seul de tous les animaux, possède la parole (dialektos). Or tandis que la voix (phonè) ne sert qu’à indiquer la joie et la peine, et appartient pour ce motif aux autres animaux également (car leur nature va jusqu’à éprouver les sensations de plaisir et de douleur, et à se les signifier les uns aux autres), le discours (logos) sert à exprimer l’utile et le nuisible, et, par suite aussi, le juste et l’injuste : car c’est le caractère propre de l’homme par rapport aux autres animaux, d’être le seul à avoir le sentiment du bien et du mal, du juste et de l’injuste, et des autres notions morales, et c’est la communauté de ces sentiments qui engendre famille et cité » (Aristote, La Politique, trad. J. Tricot, Paris, Vrin, 1962, I, 2, 1253a).

[20] Notons que l’aliéniste Pinel considérait Victor comme un être qu’on ne pouvait éduquer car il l’estimait idiot.

[21] Jacqueline Gateaux-Mennecier, « Une Approche socio-linguistique de la notion de handicap », in La qualité de vie pour tous, Actes du IVe Congrès de l'AIRHM, p. 134-143, http://www.airhm.org/mons_juillet1995.asp

[22] J.-E. D. Esquirol, Des maladies mentales considérées sous les rapports médical, hygiénique et médico-légal, Paris, Baillière, 1838, t. II, cité dans Claude Wacjman, L’Enfance inadaptée, Privat, Toulouse, 1993.

[23] Jean-Marc-Gaspard Itard, Mémoires sur les premiers développements de Victor de l’Aveyron (1801), in Lucien Malson, Les Enfants sauvages, Paris, Christian Bourgois, coll. 10/18, 1991, p. 156.

[24] Jules Voisin, L’idiotie, hérédité et dégénérescence mentale, psychologie et éducation de l’idiot, leçons professées à l’hospice de la Salpêtrière, Paris, Alcan, 1893, p. 253-254.

[25] Mémoires sur les premiers développements de Victor de l’Aveyron, p. 167.

[26] Ibid., p. 184-185.

[27] Guy de Maupassant, « Berthe » in Yvette et autres nouvelles, Paris, Gallimard, collection « Folio », 1997 (1884), p. 216-217.

[28] Introduction de Bouvard et Pécuchet, p. 37.

[29] « Qu'est-ce que vous me chantez ! Une science, d'après Condillac, est d'autant meilleure qu'elle n'en a pas besoin ! Ils ne font que résumer des connaissances acquises, et nous reportent vers ces notions, qui précisément sont discutables » (p. 318).

[30] « Enfin Pécuchet dit à Victor : – “ Tu n'es pas près de briller aux orphéons ” et il abandonna l'enseignement de la musique. “ Locke d'ailleurs a peut-être raison : elle engage dans des compagnies tellement dissolues qu'il vaut mieux s'occuper à autre chose” » (p. 395).

[31] Termes employés par Édouard Séguin en guise de titre pour son traité résumant neuf ans de pratique : Traitement moral, hygiène et éducation des idiots et des autres enfants arriérés, Paris, J. B. Baillière, 1846.

[32] Voir André Pichot, La société pure, de Darwin à Hitler, Paris, Flammarion coll. « Champs », 2000.

[33] En ce qui concerne les relations entre les théories de la dégénérescence et la littérature anglaise, on pourra se référer aux ouvrages suivants : William Greenslade, Degeneration, Culture and Novel : 1880-1940, Cambridge University Press, 1994 ; Daniel Pick, Faces of degeneration : a European disorder, c. 1848-c. 1918, Cambridge University Press, Cambridge, 1989 ; Donald J. Childs, Modernism and eugenics. Woolf, Eliot, Yeats, and the culture of degeneration, Cambridge University Press, 2001.

[34] B. A. Morel, Traité des dégénérescences physiques, intellectuelles et morales de l’espèce humaine, Paris, Baillière, 1857.

[35] Voir à ce sujet Les Manuscrits et les dessins de Zola : Les manuscrits originels (1868), volume 1, Paris, Éditions textuelles, 2002 ; Henri Miterrand, Les Manuscrits et les dessins de Zola : Les Racines d’une oeuvre, volume 2, Paris, Éditions textuelles, 2002. Les notes de lecture tirées du livre de Morel n’ont malheureusement pas été conservées (p. 257).

[36] Cesare Lombroso, L'Homme criminel, criminel-né, fou moral, épileptique : étude anthropologique et médico-légale, Paris, Alcan, 1887.

[37] Voir J.-C. Coffin, La Transmission de la folie (1850-1914), Paris, L’Harmattan, 2003.

[38] Jules Voisin, L’Idiotie, hérédité et dégénérescence mentale, psychologie et éducation de l’idiot, leçons professées à l’hospice de la Salpêtrière, Paris, Alcan, 1893, p. 3.

[39] Michel Foucault, Les Anormaux, cours au Collège de France, 1974-1975, Paris, Gallimard/Le seuil, 1999, p. 296.

[40] Ian Dowbiggin démontre dans La Folie héréditaire que l’angoisse liée à transmission de l’hérédité morbide « détournait l’attention des capacités médicales des aliénistes pour la porter vers la myriade de forces psychologiques et physiques présentes dans la société et susceptibles de causer la folie héréditaire, coupant court par là même aux arguments de ceux qui tenaient les psychiatres pour responsables du très fort taux de folie ». Ian Dowbiggin, La Folie héréditaire ou comment la psychiatrie française s’est constituée en un corps de savoir et de pouvoir dans la seconde moitié du XIXe siècle, Paris, E. P. E. L., 1993, p. 187. Voir aussi Jan Goldstein qui démontre que les psychiatres, à travers la définition de leur savoir, cherchent à consolider leur pouvoir : Jan Goldstein, Consoler et classifier. L’essor de la psychiatrie française, Le Plessis-Robinson, Institut Synthélabo, 1997.

[41] J.-L. Borie, Mythologies de l’hérédité au XIXe siècle, Paris, Galilée, 1981, p. 13.

[42] Green, op. cit., p. 239.

[43] Wada, op. cit. p. 237/249.

[44] Correspondance, 1852, t. 2, p. 441.

[45] Correspondance, 1880, t. 8, p. 353.

[46] Correspondance, 1853, t. 3, p. 149.

[47] B. A. Morel, Traité des maladies mentales, Paris, Masson, 1860, p. 570, 646. Le psychiatre réaffirme cette coupure ontologique entre l’individu sain et le dégénéré dans Traité de médecine légale des aliénés, Paris, Masson, 1866, p. 27.

[48] Correspondance, supplément t. 3, p. 56-57.

[49] Tissot est l’un des principaux auteurs luttant contre la masturbation.

[50] Pierre Morel et Claude Quétel, Médecines de la folie, Paris, Hachette, coll. « Pluriel », 1985, p. 45. Voir aussi Jean-Paul Aron et Roger Kempf, Le Pénis et la démoralisation de l’Occident, Grasset, 1978.

[51] W. C. Ellis, Traité de l’aliénation mentale et de la folie, Paris, Just Rouvier, 1840, chap. III : « Des causes de la folie » : p. 224.

[52] Traité des maladies mentales, p. 640.

[53] B.-A. Morel, Études cliniques. Traité théorique et pratique des maladies mentales, Paris, J.-B. Baillière, 1852, t. 1, p. 10.

[54] Lucien Mayet, Les Stigmates anatomiques et physiologiques de la dégénérescence et les pseudo-stigmates anatomiques et physiologiques de la criminalité, Lyon, A. Storck, 1902, p. 111.

[55] Dechambre, Dictionnaire usuel des sciences médicales, Paris, Masson, 1885.

[56] H. Thulié, Le Dressage des jeunes dégénérés ou orthophrénopédie, Paris, Alcan, 1900, p. 64.

[57] Michel Foucault, La Volonté de savoir, Paris, Gallimard, 1976, p. 138.

[58] Correspondance, supplément t. 4, p. 321.

[59] Francis Lacoste, « Le pouvoir médical chez Flaubert », Images européennes du pouvoir, Actes du colloque international organisé par le LAPRIL, Éditions universitaires du Sud, 1995, p. 267-276.

[60] Voir le « Cours du 19 mars 1975 » dans Michel Foucault, Les Anormaux, Paris, Gallimard / Le Seuil, 1999.

[61] Voir le « Cours du 22 janvier 1975 » dans Michel Foucault, Les Anormaux, Paris, Gallimard / Le Seuil, 1999.