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Revue Flaubert, n° 6, 2006 | Flaubert, rêves, rêveries, hallucinations.
Numéro dirigé par Chiara Pasetti.

Documents : les hallucinations des personnages de fiction


Passion et vertu
Mazza resta l'âme indécise et toute flottante entre des oppressions étranges, des pressentiments vagues, des rêveries indicibles. [...] Qui n'a ressenti dans des heures de fièvre et de délire ces mouvements intimes du cœur, ces convulsions d'une âme qui s'agite et se tord sans cesse sous des pensées indéfinissables, tant elles sont pleines tout à la fois de tourments et de voluptés ? Vague d'abord et indécise comme un fantôme, cette pensée bientôt se consolide et s'arrête, prend une forme et un corps ; elle devient une image, et une image qui vous fait pleurer et gémir. Qui n'a donc jamais vu, dans des nuits chaudes et ardentes, quand la peau brûle et que l'insomnie vous ronge, assise aux pieds de votre couche une figure pâle et rêveuse, et qui vous regarde tristement ? ou bien elle apparaît dans des habits de fête, si vous l'avez vue danser dans un bal, ou entourée de voiles noirs, pleurante ; et vous vous rappelez ses paroles, le son de sa voix, la langueur de ses yeux.
(Œuvres de jeunesse, éd. Claudine Gothot-Mersch et Guy Sagnes, Bibl. de la Pléiade, 2001, p. 279-280).


Agonies. Angoisses
Le voilà en route, il monte, il avance, il lui semble qu'une main protectrice l'attire vers le sommet, il lui semble voir sourire la face de quelque ange qui l'appelle à lui. Puis tout à coup tout change. C'est comme une vision effroyable qui s'empare de ses sens, il entend le sifflement d'un serpent qui glisse sur la pierre et qui va l'atteindre.
(Œuvres de jeunesse, p. 391-392).


Les Mémoires d'un fou
C'étaient d'effroyables visions à rendre fou de terreur.
J'étais couché dans la maison de mon père, tous les meubles étaient conservés, mais tout ce qui m'entourait cependant avait une teinte noire ; c'était une nuit d'hiver et la neige jetait une clarté blanche dans ma chambre - tout à coup la neige se fondit et les herbes et les arbres prirent une teinte rousse et brûlée comme si un incendie eût éclairé mes fenêtres. J'entendis des bruits de pas - on montait l'escalier - un air chaud, une vapeur fétide monta jusqu'à moi - ma porte s'ouvrit d'elle-même. On entra, ils étaient beaucoup - peut-être sept à huit, je n'eus pas le temps de les compter. Ils étaient petits ou grands, couverts de barbes noires et rudes - sans armes, mais tous avaient une lame d'acier entre les dents, et comme ils s'approchèrent en cercle autour de mon berceau leurs dents vinrent à claquer et ce fut horrible ; ils écartèrent mes rideaux blancs et chaque doigt laissait une trace de sang ; ils me regardèrent avec de grands yeux fixes et sans paupières ; je les regardai aussi, - je ne pouvais faire aucun mouvement - je voulus crier.
Il me sembla alors que la maison se levait de ses fondements, comme si un levier l'eût soulevée.
Ils me regardèrent ainsi longtemps, puis ils s'écartèrent et je vis que tous avaient un côté du visage sans peau et qui saignait lentement. -
Ils soulevèrent tous mes vêtements et tous avaient du sang. - Ils se mirent à manger et le pain qu'ils rompirent laissait échapper du sang, qui tombait goutte à goutte, et ils se mirent à rire, comme le râle d'un mourant.
Puis, quand ils n'y furent plus, tout ce qu'ils avaient touché, les lambris, l'escalier, le plancher, tout cela était rougi par eux.
J'avais un goût d'amertume dans le cœur. Il me sembla que j'avais mangé de la chair. Et j'entendis un cri prolongé, rauque, aigu et les fenêtres et les portes s'ouvrirent lentement, et le vent les faisait battre et crier, comme une chanson bizarre dont chaque sifflement me déchirait la poitrine avec un stylet.

Ailleurs, c'était dans une campagne verte et émaillée de fleurs le long d'un fleuve ; j'étais avec ma mère qui marchait du côté de la rive - elle tomba. - Je vis l'eau écumer, des cercles s'agrandir et disparaître tout à coup. - L'eau reprit son cours et puis je n'entendis plus que le bruit de l'eau qui passait entre les joncs et faisait ployer les roseaux.
Tout à coup, ma mère m'appela : « Au secours ! Au secours ! ô mon pauvre enfant, au secours ! à moi ! »
Je me penchai à plat ventre sur l'herbe pour regarder : je ne vis rien ; les cris continuaient. -
Une force invincible m'attachait - sur la terre - et j'entendais les cris : « Je me noie ! je me noie ! À mon secours ! »
L'eau coulait, coulait limpide, et cette voix que j'entendais du fond du fleuve m'abîmait de désespoir et de rage......

[...] ce mouvement régulier m'endormit pour ainsi dire, je crus entendre Maria marcher près de moi, elle me tenait le bras et détournait la tête pour me voir - c'était elle qui marchait dans les herbes ; je savais bien que c'était une hallucination que j'animais moi-même, mais je ne pouvais me défendre d'en sourire et je me sentais heureux [...]. »
(Œuvres de jeunesse, p. 475-476 et p. 513).


Les Funérailles du Docteur Mathurin
Avez-vous quelquefois, dans un spectacle, à la lueur du lustre aux mille feux, quand le public s'agite tout palpitant, que les femmes parées battent des mains, et qu'on voit partout des sourires sur des lèvres roses, diamants qui brillent, vêtements blancs, richesses, joie, éclat, vous êtes-vous figuré toute cette lumière changée en ombre, ce bruit devenu silence et toute cette vie rentrée au néant, et, à la place de tous ces êtres décolletés, aux poitrines haletantes, aux cheveux noirs nattés sur des peaux blanches, mis de suite des squelettes creux, jaunis, des squelettes qui seront longtemps sous la terre où ils ont marché et réunis ainsi tous dans un spectacle pour s'admirer encore, pour voir une comédie qui n'a pas de nom, qu'ils jouent eux-mêmes, dont ils sont les acteurs éternels et immobiles ?
(Œuvres de jeunesse, p. 623).


Novembre
Le carnaval arriva, il ne s'y divertit point. Il faisait tout à contretemps, les enterrements excitaient presque sa gaieté, et les spectacles lui donnaient de la tristesse ; toujours il se figurait une foule de squelettes habillés, avec des gants, des manchettes et des chapeaux à plumes, se penchant au bord des loges, se lorgnant, minaudant, s'envoyant des regards vides ; au parterre il voyait étinceler, sous le feu du lustre, une foule de crânes blancs serrés les uns près des autres. Il entendit des gens descendre en courant l'escalier, ils riaient, ils s'en allaient avec des femmes.
(Œuvres de jeunesse, p. 828).


L'Éducation sentimentale (1845)
La lune montait en suivant sa course - quelquefois un de ses rayons tombait sur la rivière ou bien faisait luire au loin les flaques d'eau restées dans les ornières des chemins creux.
En ce moment sa lumière éclaira le chien maudit qui hurlait toujours. Elle dardait sur sa tête ; il semblait, dans la nuit, sortir de chacun de ses yeux deux filets de flamme mince et flamboyante qui venaient droit à la figure de Jules et se rencontraient avec son regard ; puis les yeux de la bête s'agrandirent tout à coup et prirent une forme humaine. Un sentiment humain y palpitait, en sortait - il s'en déversait une effusion sympathique, qui se produisait de plus en plus, s'élargissait toujours et vous envahissait avec une séduction infinie. [...] Jules ramassa de la terre avec ses mains et la lui jeta à poignées pour le faire fuir. - Il s'enfuit. [...] Alors il croyait qu'il ne reviendrait plus, qu'il était parti pour toujours, que cette fois était la dernière. Mais non ! la bête semblait sortir de terre, y disparaître, en ressortir ; tout à coup elle se plaçait devant vous, vous regardait en écartant les lèvres et montrant ses gencives avec une grimace hideuse. [...] elle [...] s'enfuyait comme une ombre.
[...] il se mit à réfléchir sur ce qui venait de lui arriver, sur les émotions qu'il avait eues. Et il essaya dans son souvenir de les parcourir une à une et de les scruter jusqu'au fond pour en avoir la cause et la raison. - Il était sûr pourtant qu'il n'avait pas rêvé, qu'il avait vraiment vu ce qu'il avait vu. Ce qui l'amenait à douter de la réalité de la vie - car dans ce qui s'était passé entre lui et le monstre, dans tout ce qui se rattachait à cette aventure il y avait quelque chose de si intime, de si profond, de si net en même temps, qu'il fallait bien reconnaître une réalité d'une autre espèce et aussi réelle que la vulgaire cependant, tout en semblant la contredire. Or ce que l'existence offre de tangible, de sensible, disparaissait à sa pensée, comme secondaire et inutile, et comme une illusion qui n'en est que la superficie. Et il songeait toujours à sa rencontre - l'envie lui vint de la refaire pour tenter le vertige, pour voir s'il y serait le plus fort ; quoiqu'il n'eût rien aperçu dans les rues, sans doute pourtant qu'il avait été suivi jusqu'à la fin, que le chien l'attendait et le cherchait encore - lui-même d'ailleurs l'attendait presque et le souhaitait ardemment au milieu de l'horreur qu'il en ressentait.
« Comme ce serait étrange, se dit-il, s'il était là - dans la rue, à la porte - allons-y !» Et tout en descendant l'escalier :
«Quelle folie je fais là ! quelle sottise de penser !... S'il y était cependant...»
Jules ouvrit la porte.
Le chien était couché sur le seuil.
(Œuvres de jeunesse, p. 1029-1031.)

Madame Bovary
Elle sortit. Les murs tremblaient, le plafond l'écrasait ; et elle repassa par la longue allée, en trébuchant contre les tas de feuilles mortes que le vent dispersait. Enfin elle arriva au saut-de-loup devant la grille ; elle se cassa les ongles contre la serrure, tant elle se dépêchait pour l'ouvrir. Puis, cent pas plus loin, essoufflée, près de tomber, elle s'arrêta. Et alors, se détournant, elle aperçut encore une fois l'impassible château, avec le parc, les jardins, les trois cours, et toutes les fenêtres de la façade.
Elle resta perdue de stupeur, et n'ayant plus conscience d'elle-même que par le battement de ses artères, qu'elle croyait entendre s'échapper comme une assourdissante musique qui emplissait la campagne. Le sol, sous ses pieds, était plus mou qu'une onde, et les sillons lui parurent d'immenses vagues brunes, qui déferlaient. Tout ce qu'il y avait dans sa tête de réminiscences, d'idées, s'échappait à la fois, d'un seul bond, comme les mille pièces d'un feu d'artifice. Elle vit son père, le cabinet de Lheureux, leur chambre là-bas, un autre paysage. La folie la prenait, elle eut peur, et parvint à se ressaisir, d'une manière confuse, il est vrai ; car elle ne se rappelait point la cause de son horrible état, c'est-à-dire la question d'argent. Elle ne souffrait que de son amour, et sentait son âme l'abandonner par ce souvenir, comme les blessés, en agonisant, sentent l'existence qui s'en va par leur plaie qui saigne.
La nuit tombait, des corneilles volaient.
Il lui sembla tout à coup que des globules couleur de feu éclataient dans l'air comme des balles fulminantes en s'aplatissant, et tournaient, tournaient, pour aller se fondre dans la neige, entre les branches des arbres. Au milieu de chacun d'eux, la figure de Rodolphe apparaissait. Ils se multiplièrent, et ils se rapprochaient, la pénétraient ; tout disparut. Elle reconnut les lumières des maisons, qui rayonnaient de loin dans le brouillard.
Alors sa situation, telle qu'un abîme, se représenta. Elle haletait à se rompre la poitrine. Puis, dans un transport d'héroïsme qui la rendait presque joyeuse, elle descendit la côte en courant, traversa la planche aux vaches, le sentier, l'allée, les halles, et arriva devant la boutique du pharmacien.
(III, 8.)

Brouillons de ce passage :
http://flaubert.univ-rouen.fr/bovary/atelier/196_hallucinations/0_pres196.htm

Le père Rouault arrive à l'enterrement d'Emma
Puis elle lui apparaissait morte. Elle était là, devant lui, étendue sur le dos, au milieu de la route. Il tirait la bride et l'hallucination disparaissait.
(III, 10.)


Site consacré aux « Récits de rêves » :

http://reves.ca/index.php
« Recherche par auteur ». Extraits de Les Mémoires d'un fou, L'Éducation sentimentale, La Tentation de saint Antoine, Un cœur simple.



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