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Revue Flaubert, n° 6, 2006 | Flaubert, rêves, rêveries, hallucinations.
Numéro dirigé par Chiara Pasetti.

Revue Flaubert n° 6, 2006
Présentation

Chiara PASETTI
Doctorante à l’Université de Rouen et de Rome III

Quand je serai vieux, écrire tout cela me réchauffera. Je ferai comme ceux qui avant de partir pour un long voyage vont dire adieu à des tombeaux chers, moi avant de mourir je revisiterai mes rêves[1].

Ainsi que l’écrit Guy Sagnes dans sa remarquable préface aux Œuvres de jeunesse, « un roman de Flaubert est toujours l’histoire d’un rêve »[2]. C’est particulièrement vrai pour Madame Bovary, dont on célèbre cette année le cent cinquantenaire.

Gustave Flaubert a commencé à vouloir écrire des rêves quand il était très jeune : « Si tu veux nous associers pour écrire moi, j’écrirait des comédie et toi tu écriras tes rêves »[3], propose-t-il à son ami Ernest Chevalier en 1831, à l’âge de 9 ans, avec une calligraphie encore incertaine et des fautes de grammaire. Ce ne sera pas Chevalier qui écrira ses rêves, mais Flaubert lui-même. Ce motif se retrouvera toute sa vie. Il a été choisi pour le sixième numéro de la Revue Flaubert parce qu’en effet il est présent dans chacune de ses œuvres avec des significations et des modulations différentes – ce que montrent les articles publiés ici.

Chez Flaubert, on trouve de singulières interférences entre l’art et la vie, et ces recoupements concernent les deux parties de sa personnalité, le côté « fantastique-romantique » et le côté « critique-réaliste ». C’est-à-dire qu’étant dès le début de sa vie un esprit profondément rêveur, quelquefois visionnaire, halluciné, il a toujours écrit des visions, des rêveries, des rêves. Saltimbanque, « avant tout l’homme de la fantaisie, du caprice, du décousu »[4], enclin au « lyrisme, [aux] gueulades et [aux] excentricités philosophico-fantastiques »[5], il trouvait naturel ce qu’il définit comme le « non-naturel » chez les autres : « l’extraordinaire, le fantastique, la hurlade métaphysique, mythologique »[6]. Il n’a pas pu, bien qu’il ait cherché à brider son lyrisme[7], ne pas écrire toujours des rêves et des visions, avec des accents très modernes, qui ont même fait parler de « surréalisme »[8]. Rêves de gloire, d’amour, de connaissance, rêves de possession, concrets et matériels, et rêves métaphysiques, mystiques, théologiques, qui ont lieu dans le temps présent, dans les paysages et les villes de l’auteur, ou dans des époques oubliées et mystérieuses, qu’il veut ressusciter. Rêves de col légiens, rêves de poète, rêves « de jeunes filles », rêves de barbares ou de copistes, il a su « se transporter dans [ses] personnages », en racontant leurs visions et leurs rêveries, et « non les attirer à soi »[9], parce que lui-même avait été dès sa prime jeunesse un esprit rêveur.

Mais le rêve ne serait rien sans la capacité de le représenter. Il a toujours peint la réalité nue, la bêtise de l’humanité, le grotesque, avec un « œil pénétrant et sagace » qui entre « dans [notre] âme et en [fouille] tous les recoins »[10]. Son esprit railleur et indépendant, d’une « mordante et cynique ironie » qui « n’épargnait pas plus le caprice d’un seul que le despotisme de tous »[11], lui a permis de donner un équivalent esthétique de ce monde « de folie et de rêves, de poésie et de bêtise »[12].

Il était doué d’une « Fantaisie indomptable »[13], d’une intense activité psychique, dont il a doté la plupart de ses personnages, en créant ainsi de nouvelles formes de rêves et de rêveries, depuis ses textes de jeunesse, fortement teintés de romantisme et de fantastique, jusqu’à Bouvard et Pécuchet. Mais, comme l’écrit encore Guy Sagnes, « l’histoire d’un rêve est toujours celle de sa dégradation »[14], montrée par une vive ironie et une plume cynique et « démoralisatrice »[15].

Les œuvres de Flaubert sont donc toutes caractérisées par ce singulier mélange entre le monde visionnaire et le monde réel. Celui-là devient plus que visionnaire, allant jusqu’à l’hallucination, quand les protagonistes de ses œuvres sont en proie au désespoir, à l’amertume de voir leurs rêves toujours déçus ; et celui-ci devient plus que réel sous une plume habitée par le grotesque, par la bêtise et par la mort physique ou moral, quand les rêves et les rêveries sont définitivement tombés.

Font partie de la vie de Flaubert non seulement les états de rêverie, mais aussi d’hallucination et de délire, dans lesquels les souvenirs du sujet jouent un rôle fondamental, et entre lesquels il est quelquefois difficile d’établir une démarcation. Flaubert a effectivement éprouvé des états considérés comme des hallucinations, ou des illusions[16], pendant ses attaques de nerfs, liés à la mystérieuse maladie nerveuse dont il a souffert depuis sa jeunesse. Et il ne se contente pas de les subir ou de les décrire : il les étudie d’un point de vue scientifique, comme il le déclare à Marie-Sophie Leroyer de Chantepie[17], en lisant les spécialistes de son temps (Alfred Maury, Brierre de Boism ont, et d’autres), surtout au moment où il compose Salammbô et La Tentation de saint Antoine.

Pour Flaubert, homme et artiste, le rêve majeur a été l’Art, donc la Littérature, qui elle seule lui a permis de continuer à rêver, étant elle-même rêve. Dans ses lettres, on peut retrouver plusieurs fois le mot « rêve » associé à l’œuvre à écrire :

Éprouves-tu ainsi que moi avant de commencer une œuvre une espèce de terreur religieuse et comme une appréhension d’entamer le rêve ?[18]
Je suis plein de doutes, de rêves et de peurs. Une œuvre, quelle qu’elle soit, est pour moi un long voyage ; j’hésite à m’embarquer, et j’en ai d’avance mal au cœur[19].
Je lis toutes espèces de livres, et je prends des notes pour mon grand bouquin qui va me demander cinq ou six ans. Et j’en médite deux ou trois autres. Voilà des rêves pour longtemps, c’est le principal[20].

Si un roman de Flaubert est toujours l’histoire d’un rêve, il faut entendre cette phrase dans un double sens : le rêve du protagoniste de la fiction, et le rêve de son auteur.
Parce que l’Art, pour lui, était le Rêve, une « exaltation vague » qui en vient à s’identifier avec le rêve, il lui a reconnu un seul but, le même :

Ce qui me semble, à moi, le plus haut dans l’Art (et le plus difficile), ce n’est ni de faire rire, ni de faire pleurer, ni de vous mettre en rut ou en fureur, mais d’agir à la façon de la nature, c’est-à-dire de faire rêver[21].

En passant à travers Jules et Henry, saint Antoine, Emma, Salammbô, Frédéric, encore saint Antoine, saint Julien, Félicité, Bouvard et Pécuchet, Flaubert vivra, conscient de ses profondeurs, une vie de rêveur… habitant de nouveaux personnages, qui danseront autour de lui comme l’essaim brillant de songes[22]

Dans la solitude du cabinet de Croisset, l’« homme-plume » ou l’homme-mot, entretiendra son vrai rêve, plus puissant que tout : Écrire.

J’écrirai comme par le passé, pour le seul plaisir d’écrire, pour moi seul, sans aucune arrière-pensée d’argent ou de tapage. Apollon, sans doute, m’en tiendra compte, et j’arriverai peut-être un jour à produire une belle chose ! car tout cède, n’est-ce pas, à la continuité d’un sentiment énergique. Chaque rêve finit par trouver sa forme ; il y a des ondes pour toutes les soifs, de l’amour pour tous les cœurs. Et puis rien ne fait mieux passer la vie que la préoccupation incessante d’une idée, qu’un idéal, comme disent les grisettes… Folie pour folie, prenons les plus nobles. Puisque nous ne pouvons décrocher le soleil, il faut boucher toutes nos fenêtres et allumer des lustres dans notre chambre [23].



NOTES

[1]. Lettre à Louise Colet, 25 mars 1853, Correspondance, éd. Jean Bruneau, Bibl. de la Pléiade, t. II, p. 279.

[2]. Guy Sagnes, « Préface », dans Œuvres de jeunesse, éd. Claudine Gothot-Mersch et Guy Sagnes, Bibl. de la Pléiade, 2001, p. XI.

[3]. Lettre à Ernest Chevalier, 1 er janvier 1831, t. I, p. 4.

[4]Id.

[5]. Lettre à Maxime Du Camp, 21 octobre 1851, t. II, p. 11.

[6]. Lettre à Louise Colet, 6 avril 1853, t. II, p. 297.

[7]. « Tu as un côté de l’esprit fin, délié, et perspicace, relativement au comique, que tu ne cultives pas assez, de même qu’un autre, sanguin, gueulard, passionné et débordant quelquefois, auquel il faut mettre un corset et qu’il faut durcir du dedans » (lettre à Louise Colet, 24 avril 1852, t. II, p. 79. – On peut se demander s’il veut vraiment, ici, donner un conseil à sa maîtresse, ou s’il parle à soi-même, à travers elle).

[8]. Mario Bonfantini écrit que la prose de Madame Bovary marque un passage significatif du réalisme à l’impressionnisme, avec certaines parties qu’« aujourd’hui on appellerait surréalistes » ( Ottocento francese , De Silva editori, Torino, 1950, p. 173 ; c’est moi qui traduis).

[9]. Lettre à George Sand, 15 décembre 1866, t. III, p. 579.

[10]Les Funérailles du Docteur Mathurin, Œuvres de jeunesse, p. 623.

[11]Les Mémoires d’un fou, Œuvres de jeunesse, p. 472.

[12]Id.

[13]. Lettre à Louise Colet, 3 avril 1852, t. II, p. 66.

[14]. Guy Sagnes, « Préface », ouvr. cité, p. XII.

[15]. « […] si jamais je prends une part active au monde ce sera comme penseur et comme démoralisateur. Je ne ferai que dire la vérité mais elle sera horrible, cruelle et nue » (lettre à Ernest Chevalier, 24 février 1839, t. I, p. 37).

[16]. « Nous définirons l’hallucination, la perception des signes sensibles de l’idée ; et l’illusion, l’appréciation fausse de sensations réelles », écrit Brierre de Boismont, Des Hallucinations ou histoire raisonnée des apparitions, des visions, des songes, de l’extase, du magnétisme et du somnambulisme, Germer Baillière, Paris 1845, p. 22. Flaubert avait lu cette œuvre importante sur les hallucinations, et il avait pris des notes. Il lut aussi Les Paradis artificiels de Baudelaire : « Quand je parle d’hallucinations, il ne faut pas prendre le mot dans son sens le plus strict. Une nuance très importante distingue l’hallucination pure, telle que les médecins ont souvent occasion de l’étudier, de l’hallucination ou plut ôt de la méprise des sens dans l’état mental occasionné par le haschisch. Dans le premier cas, l’hallucination est soudaine, parfaite et fatale ; de plus, elle ne trouve pas de prétexte ni d’excuse dans le monde des objets extérieurs. Le malade voit une forme, entend des sons où il n’y en a pas. Dans le second cas, l’hallucination est progressive, presque volontaire, et elle ne devient parfaite, elle ne se mûrit que par l’action de l’imagination. Enfin elle a un prétexte. Le son parlera, dira des choses distinctes, mais il y avait un son. L’œil ivre de l’homme pris de haschisch verra des formes étranges ; mais, avant d’être étranges ou monstrueuses, ces formes étaient simples et naturelles » (Charles Baudelaire, Les Paradis artificiels, Le Poème du haschisch, dans Œuvres complètes, éd. Claude Pichois, Bibl. de la Pléiade, 1975, t. I, p. 420-421 ; je souligne). Le prétexte de Flaubert et de ses personnages, à part les protagonistes de La Spirale et du Rêve et la vie, n’est jamais le haschisch ni une autre drogue, mais seulement une faculté imaginative très puissante et visionnaire.

[17]. «Vous me demandez comment je me suis guéri des hallucinations nerveuses que je subissais autrefois ? Par deux moyens : 1º en les étudiant scientifiquement, c’est-à-dire en tachant de m’en rendre compte, et, 2º par la force de la volonté» (18 mai 1857, t. II, p. 716).

[18]. Lettre à Louise Colet, 4 octobre 1846, t. II, p. 375. Dans ces citations, le mot rêve est souligné par moi.

[19]. Lettre à Amélie Bosquet, 24 juin 1862, t. III, p. 227.

[20]. Lettre à George Sand, 12 mars 1873, t. IV, p. 650.

[21]. Lettre à Louise Colet, 26 août 1853, t. II, p. 417. Le vrai artiste ne suit pas les modes et ne s’inquiète pas pour la moralité de son art ; pour lui «  l’Art est une chose sérieuse, ayant pour but de produire une exaltation vague, et même que c’est là toute sa moralité », Préface aux Dernières chansons de Louis Bouilhet :
http://perso.wanadoo.fr./jb.guinot/pages/chansons1.html

[22]. Le vers « Autour de lui dansait l’essaim brillant des songes » est de Guy de Maupassant, « Une Conquête », dans Des Vers, Charpentier, 1880, p. 25. Flaubert, auquel le disciple avait donné le volume de ses vers, a écrit à côté de ce passage la lettre « B » au crayon, qui signifie probablement « bien ».

[23]. Lettre à Élisa Schlésinger, 14 janvier 1857, t. II, p. 666.



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