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Revue Flaubert, n° 6, 2006 | Flaubert, rêves, rêveries, hallucinations.
Numéro dirigé par Chiara Pasetti.

Documents : maladie de nerfs et hallucinations, extraits de la correspondance

[Extraits choisis par Chiara Pasetti.]
Sache donc, cher ami, que j'ai eu une congestion au cerveau, qui est à dire comme une attaque d'apoplexie en miniature avec accompagnement de maux de nerfs que je garde encore parce que c'est bon genre. [...] On m'a fait 3 saignées en même temps et enfin j'ai rouvert l'œil. Mon père veut me garder ici longtemps et me soigner avec attention, quoique le moral soit bon parce que je ne sais pas ce que c'est que d'être troublé. Je suis dans un foutu état, à la moindre sensation tous mes nerfs tressaillent comme des cordes à violon, mes genoux, mes épaules et mon ventre tremblent comme la feuille. [...] On me fera prendre de bonne heure cette année l'air de la mer, on me fera faire beaucoup d'exercice et surtout beaucoup de calme.
(Lettre à Ernest Chevalier, 1er février 1844, Correspondance, éd. Jean Bruneau, Bibl. de la Pléiade, t. I, p. 203.)

[...] j'ai un séton qui coule et me démange, qui me tient le cou raide et m'agace au point que j'en ai des suées. On me purge, on me saigne, on me met des sangsues, la bonne chère m'est interdite, le vin m'est défendu ; je suis un homme mort. [...] J'ai horriblement souffert, cher Ernest, depuis que tu m'as vu [...].
(Lettre à Ernest Chevalier, 9 février 1844, Corr., t. I, p. 204.)

Il ne se passe pas de jour sans que je ne voie de temps à autre passer devant mes yeux comme des paquets de cheveux ou de feux du Bengale. Cela dure moins longtemps. Néanmoins ma dernière grande crise a été plus légère que les autres. Je possède toujours mon séton [...].
(Lettre à Ernest Chevalier, 7 juin 1844, Corr., t. I, p. 207.)

Ma maladie aura toujours eu l'avantage qu'on me laisse occuper comme je l'entends, ce qui est un grand point dans la vie. [...] Quant à ma santé, elle est en somme meilleure, mais la guérison est si lente à venir, dans ces diables de maladies nerveuses, qu'elle est presque imperceptible. Je suis encore pour longtemps au régime. Mais je suis patient et en attendant le temps se passe. J'ai bien souffert, pauvre vieux, depuis la dernière nuit que nous avons passé ensemble à lire Pétrone.
(Lettre à Emmanuel Vasse de Saint-Ouen, janvier 1845, Corr., t. I, p. 214.)

J'ai dit à la vie pratique un irrévocable adieu. Ma maladie de nerfs a été la transition entre ces deux états.
(Lettre à Alfred Le Poittevin, 13 mai 1845, Corr., t. I, p. 229.)

J'ai eu dans notre voyage encore deux crises nerveuses. Si je guéris je ne guéris guère vite. Ce qui est aussi neuf pour moi que peu consolant.
(Lettre à Ernest Chevalier, 15 juin 1845, Corr., t. I, p. 237.)

Quant à mes maux de nerfs je prends du quinquina au lieu de valériane.
(Lettre à Alfred Le Poittevin, juillet 1845, Corr., t. I, p. 247.)

Ma jeunesse est passée. La maladie de nerfs qui m'a duré deux ans en a été la conclusion, la fermeture, le résultat logique.
(Lettre à Louise Colet, 8-9 août 1846, Corr., t. I, p. 281.)

[...] une maladie de nerfs qui m'a duré deux ans, et dont je ne suis pas encore peut-être tout à fait quitte ! Depuis que je te connais pourtant je n'ai jamais mieux été.
(Lettre à Louise Colet, 14 septembre 1846, Corr., t. I, p. 341.)

Tu me parles d'espèces d'hallucinations que tu as eues. Prends-y garde. On les a d'abord dans la tête, puis elles viennent devant les yeux. Le fantastique vous envahit, et ce sont d'atroces douleurs que celles-là. On se sent devenir fou. On l'est, et on en a conscience. On sent son âme vous échapper et toutes les forces physiques crient après pour la rappeler. La mort doit être quelque chose de semblable, quand on en a conscience.
(Lettre à Louise Colet, 15 janvier 1847 ?, Corr., t. I, p. 428.)

[...] c'est un élément dont il faut tenir compte en moi que les nerfs. Ils sont sonores et vibrants, je ne suis peut-être qu'un violon.
(Lettre à Louise Colet, 21 janvier 1847, Corr., t. I, p. 431.)

[...] mes nerfs ne vont pas mieux. Je m'attends d'un jour à l'autre à avoir quelque attaque assez grave, car voilà quatre mois révolus que je n'en ai eu, ce qui est, depuis un an, le délai habituel.
(Lettre à Louise Colet, septembre 1847, Corr., t. I, p. 472.)

J'ai été malade tous ces jours-ci, ma chère amie. Mes nerfs m'ont repris, j'ai eu une attaque il y a une huitaine et j'en suis resté passablement malade et irrité.
(Lettre à Louise Colet, 23 septembre 1847, Corr., t. I, p. 473.)

Quant à ma santé dont tu t'inquiètes, sois convaincue une fois pour toutes que, quoi qu'il m'arrive et que je souffre, qu'elle est bonne en ce sens qu'elle ira loin (j'ai mes raisons pour le croire). Mais je vivrai comme je vis, toujours souffrant des nerfs, cette porte de transmission entre l'âme et le corps par laquelle j'ai voulu peut-être faire passer trop de choses.
(Lettre à Louise Colet, 11-12 décembre 1847, Corr., t. I, p. 489.)

Tu sauras que ton ami est, à ce qu'il paraît, rongé d'une vérole dont l'origine se perd dans la nuit des temps. On a beau traiter les symptômes qui se guérissent, elle reparaît par-ci par-là. Ma maladie de nerfs dont parfois je me sens encore et qui ne peut guérir dans le milieu où je vis pourrait bien n'avoir pas d'autre cause.
(Lettre à Ernest Chevalier, 6 mai 1849, Corr., t. I, p. 1166.)

[...] moi [...] qui parfois ai senti dans la période d'une seconde un million de pensées, d'images, de combinaisons de toute sorte qui pétaient à la fois dans ma cervelle comme toutes les fusées allumées d'un feu d'artifice. [...] J'ai eu aussi, moi, mon époque nerveuse, mon époque sentimentale, et j'en porte encore, comme un galérien, la marque au cou. Avec ma main brûlée j'ai le droit maintenant d'écrire des phrases sur la nature du feu.
(Lettre à Louise Colet, 6 juillet 1852, Corr., t. II, p. 127-128.)

Sans l'amour de la forme, j'eusse été peut-être un grand mystique. Ajoute à cela mes attaques de nerfs, lesquelles ne sont que des déclivités involontaires d'idées, d'images. L'élément psychique alors saute par-dessus moi, et la conscience disparaît avec le sentiment de la vie. Je suis sûr que je sais ce que c'est que mourir. J'ai souvent senti nettement mon âme qui m'échappait, comme on sent le sang qui coule par l'ouverture d'une saignée.
(Lettre à Louise Colet, 27 décembre 1852, Corr., t. II, p. 218-219.)

Je rêvais le suicide ! Je me dévorais de toutes espèces de mélancolies possibles. Ma maladie de nerfs m'a bien fait ; elle a reporté tout cela sur l'élément physique et m'a laissé la tête plus froide, et puis elle m'a fait connaître de curieux phénomènes psychologiques, dont personne n'a l'idée, ou plutôt que personne n'a sentis. Je m'en vengerai à quelque jour, en l'utilisant dans un livre (ce roman métaphysique et à apparitions, dont je t'ai parlé). Mais comme c'est un sujet qui me fait peur, sanitairement parlant, il faut attendre, et que je sois loin de ces impressions-là pour pouvoir me les donner facticement, idéalement, et dès lors sans danger pour moi ni pour l'œuvre !
(Lettre à Louise Colet, 31 mars 1853, Corr., t. II, p. 290.)

La folie et la luxure sont deux choses que j'ai tellement sondées, où j'ai si bien navigué par ma volonté, que je ne serai jamais (je l'espère) ni un aliéné ni un de Sade. [...] Ma maladie de nerfs a été l'écume de ces petites facéties intellectuelles. Chaque attaque était comme une sorte d'hémorragie de l'innervation. C'était des pertes séminales de la faculté pittoresque du cerveau, cent mille images sautant à la fois, en feux d'artifice. Il y avait un arrachement de l'âme d'avec le corps, atroce (j'ai la conviction d'être mort plusieurs fois). Mais ce qui constitue la personnalité, l'être-raison, allait jusqu'au bout ; sans cela la souffrance eût été nulle, car j'aurais été purement passif et j'avais toujours conscience, même quand je ne pouvais plus parler. Alors l'âme était repliée tout entière sur elle-même, comme un hérisson qui se ferait mal avec ses propres pointes. (Lettre à Louise Colet, 7 juillet 1853, Corr., t. II, p. 377.)

Tantôt, à six heures, au moment où j'écrivais le mot attaque de nerfs, j'étais si emporté, je gueulais si fort, et sentais si profondément ce que ma petite femme éprouvait, que j'ai eu peur moi-même d'en avoir une.
(Lettre à Louise Colet, 23 décembre 1853, Corr., t. II, p. 483.)

[...] et puis à vingt et un ans, j'ai manqué mourir d'une maladie nerveuse, amenée par une série d'irritations et de chagrins, à force de veilles et de colères. Cette maladie m'a duré dix ans. (Tout ce qu'il y a dans sainte Thérèse, dans Hoffmann et dans Edgar Pœ, je l'ai senti, je l'ai vu, les hallucinés me sont fort compréhensibles.) Mais j'en suis sorti bronzé et très expérimenté tout à coup sur un tas de choses que j'avais à peine effleurées dans la vie.
(Lettre à Marie-Sophie Leroyer de Chantepie, 30 mars 1857, Corr., t. II, p. 697.)

Vous me demandez comment je me suis guéri des hallucinations nerveuses que je subissais autrefois ? Par deux moyens : 1º en les étudiant scientifiquement, c'est-à-dire en tachant de m'en rendre compte, et, 2º par la force de la volonté. J'ai souvent senti la folie me venir. C'était dans ma pauvre cervelle un tourbillon d'idées et d'images où il me semblait que ma conscience, que mon moi sombrait comme un vaisseau sous la tempête. Mais je me cramponnais à ma raison. Elle dominait tout, quoique assiégée et battue. En d'autres fois, je tachais, par l'imagination, de me donner facticement ces horribles souffrances. J'ai joué avec la démence et le fantastique comme Mithridate avec les poisons.
(Lettre à Marie-Sophie Leroyer de Chantepie, 18 mai 1857, Corr., t. II, p. 716.)

Du reste n'assimilez pas la vision intérieure de l'artiste à celle de l'homme vraiment halluciné. Je connais parfaitement les deux états ; il y a un abîme entre eux. - Dans l'hallucination proprement dite, il y a toujours terreur, on sent que votre personnalité vous échappe, on croit qu'on va mourir. Dans la vision poétique, au contraire, il y a joie. C'est quelque chose qui entre en vous. -
Il n'en est pas moins vrai qu'on ne sait plus où l'on est ?
(Lettre à Hippolyte Taine, 20 ? novembre 1866, Corr., t. III, p. 562-563.)

Voici ce que j'éprouvais, quand j'ai eu des hallucinations :
1. D'abord une angoisse indéterminée, un malaise vague, un sentiment d'attente avec douleur, comme il arrive avant l'inspiration poétique, où l'on sent « qu'il va venir quelque chose » (état qui ne peut se comparer qu'à celui d'un fouteur sentant le sperme qui monte et la décharge qui s'apprête. Me fais-je comprendre ?).
2. Puis, tout à coup, comme la foudre, envahissement ou plutôt irruption instantanée de la mémoire car l'hallucination proprement dite n'est pas autre chose, - pour moi, du moins. C'est une maladie de la mémoire, un relâchement de ce qu'elle recèle. On sent les images s'échapper de vous comme des flots de sang. Il vous semble que tout ce qu'on a dans la tête éclate à la fois comme les mille pièces d'un feu d'artifice, et on n'a pas le temps de regarder ces images internes qui défilent avec furie. - En d'autres circonstances, ça commence par une seule image qui grandit, se développe et finit par couvrir la réalité objective, comme par exemple une étincelle qui voltige et devient un grand feu flambant. Dans ce dernier cas, on peut très bien penser à autre chose, en même temps ; et cela se confond presque avec ce qu'on appelle « les papillons noirs », c'est-à-dire ces rondelles de satin que certaines personnes voient flotter dans l'air, quand le ciel est grisâtre et qu'elles ont la vue fatiguée.
Je crois que la Volonté peut beaucoup sur les hallucinations. J'ai essayé à m'en donner sans y réussir. - Mais très souvent, et le plus souvent je m'en suis débarrassé à force de volonté.
Dans ma première jeunesse j'en avais une singulière : je voyais toujours des squelettes, à la place des spectateurs, quand j'étais dans une salle de théâtre - ou du moins je pensais à cela si fortement que ça ressemblait à une hallucination - car la limite est quelquefois difficile à discerner.
(Lettre à Hippolyte Taine, 1er décembre 1866, Corr., t. III, p. 572.)
 



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