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Revue Flaubert, n° 6, 2006 | Flaubert, rêves, rêveries, hallucinations.
Numéro dirigé par Chiara Pasetti.

Documents : rêves de Flaubert

J'ai rêvé (il y a environ trois semaines) que j'étais dans une grande forêt toute remplie de singes. Ma mère se promenait avec moi. Plus nous avancions, plus il en venait - il y en avait dans les branches qui riaient et sautaient. Il en venait beaucoup dans notre chemin, et de plus en plus grands, de plus en plus nombreux - ils me regardaient tous - j'ai fini par avoir peur. Ils nous entouraient comme dans un cercle - un a voulu me caresser et m'a pris la main, je lui ai tiré un coup de fusil à l'épaule et je l'ai fait saigner : il a poussé des hurlements affreux. Ma mère m'a dit alors : « Pourquoi le blesses-tu, ton ami, qu'est-ce qu'il t'a fait ? Ne vois-tu pas qu'il t'aime ? Comme il te ressemble ! » Et le singe me regardait ; cela m'a déchiré l'âme et je me suis réveillé... me sentant de la même nature que les animaux et fraternisant avec eux d'une communion toute panthéistique et tendre.
(Voyage en Italie, Œuvres de jeunesse, éd. Claudine Gothot-Mersch et Guy Sagnes, Bibl. de la Pléiade, 2001, p. 1091.)

Rêve du 25 avril 1853

Pourquoi, l'autre nuit, celle d'hier, ai-je rêvé que j'étais à Thèbes (en Égypte), avec Babinet ? et que nous galopions tous les deux comme deux lapins pour fuir trois énormes lions que Babinet élevait par curiosité ? Au moment où il me disait : « Il n'y a que moi à Paris pour avoir de ces idées-là », les trois grosses bêtes se sont mises à nous poursuivre. Je vois encore les basques de l'habit du père Babinet volant au vent, dans notre fuite, et la couleur du sable, où nous filions, comme sur des patins.
(Lettre à Louise Colet, [26 avril 1853], Corr., éd. Jean Bruneau, Bibl. de la Pléiade, t. II, p. 317.)

Rêve du 3 mars 1856

J'ai fait cette nuit un singulier rêve que je viens d'écrire.
(Lettre à Louis Bouilhet, 3 mars 1856, Corr., t. II, p. 610.)

Rêve : Vieille, Chapeau, Présidente

J'étais couché dans un grand lit Louis XIV à balustres d'or et garni aux quatre coins de plumes d'autruche. Quoiqu'il n'y eût pas de vent, les plumes se balançaient.
Les ornements se sont en allés et je suis resté à plat sur un simple matelas. Près de moi s'est trouvée, je ne sais comment, une vieille femme hideuse, les paupières rouges, sans cils ni sourcils. Un voile de larmes couvrait ses pupilles flamboyantes passant et repassant devant comme une gaze qui eût été montée sur des ressorts. Par un acte de sa volonté, elle me tenait comme cloué dans le lit.

À mes pieds, en dehors du lit et couchée en travers comme les chiens qui sont sur les tombeaux, était (ou plutôt je sentais) ma mère dont la présence me protégeait. Je ne la voyais pas, mais je la pressentais.

Et la vieille me regardait. Je me retenais de dormir, j'étais accablé et je sentais que si le sommeil me prenait, c'était ma fin ; la vieille se précipiterait sur moi. Pour éviter son contact (quoique le lit fût très large), je me ratatinais couché sur le flanc et les genoux au menton. Néanmoins je sentais l'extrémité de son ongle, l'ongle pointu de son gros orteil, avec la callosité de l'autre talon. C'était affreux ! Et toujours devant moi les yeux rouges, terribles, archilubriques.

Elle marmottait ces mots de Saint-Amant que Gautier avait répétés la veille (dans la pièce au fromage)

   « Cadenas, Cambouis, Coufignon. »

Je me sentais vaguement entraîné, comme lorsqu'on sommeille en chemin de fer ou en chaise de poste ; ça allait très vite d'un mouvement égal, doux et je n'apercevais aucun locomoteur, ni rien au monde sauf la vieille et les draps dans lesquels j'étais couché et qui étaient indéterminés, qui ne finissaient point.

Je me suis endormi, puis réveillé, et la vieille (la poitrine nue !) m'a dit : « J'ai vu pendant que tu dormais ton sein gauche, ton téton gauche, ton petit téton », et elle a piqué vers moi et sur moi son doigt pointu comme une aiguille, en répétant :

    « Cadenas, Cambouis, Coufignon. »

Je crevais ! et je n'ai jamais eu si grand-peur de ma vie. Puis elle m'a tiré une langue démesurée (pour en faire une), la langue se recourbait comme un serpent : elle était verte et couverte d'écailles.

La présence de la vieille à mes côtés me faisait la sensation que vous fait le soupirail d'une cave humide. Il s'émanait de toute sa personne un grand air glacial et je grelottais autant de froid que d'épouvante.
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Que s'en est-il suivi ?

Nous étions tous dans le salon de la présidente, aux places respectives que nous avions la veille au soir, hier 2 mars.

On ne parlait pas, on était triste, on étouffait. « Ouvrez les fenêtres », a dit quelqu'un.

Et les lumières du salon se sont transportées dans l'air, en dehors, sans qu'aucun bras touchât et cependant nous continuions à être éclairés quoiqu'on n'en eût pas apporté d'autres. Ces lumières des candélabres disparus se tenaient dans la nuit comme de petites étoiles sur les sommets de la verdure. Car il y avait en bas sous les fenêtres ouvertes un très grand jardin et fort ombreux.

Mais la chaleur est devenue accablante, celle d'un bain turc. On haletait. On sentait le seringa et l'oranger, puis d'autres odeurs successivement que je ne connais pas, qui arrivaient sur nous par grosses rafales molles. Et la tristesse de chacun redoublait, surtout celle de la présidente.

Elle avait la même robe violette qu'hier soir et elle baissait la tête d'un air accablé en regardant la cheminée sans feu.

« Qu'a-t-elle donc, cette pauvre présidente ? »

Ici, quelque chose de confus et qui, je crois, l'était même dans le rêve. C'était entre « Elle va se marier » et « Elle va faire un très long voyage, nous ne la reverrons plus » et puis, peu à peu, insensiblement, sa robe violette est devenue noire (une robe de deuil) ; cela nous a semblé drôle, car elle n'avait pas bougé de place. Alors, nous nous sommes regardés : nous avions tous des habits de croque-morts qui nous étaient poussés - poussés est exact - car le velours des parements végétait sur nos manches.

L'odeur des orangers a redoublé si fort que nous avons manqué en mourir tous. De grosses gouttes de sueur coulaient sur les murs ; la dorure des candélabres tombait par terre comme des flocons de neige.

La présidente me regardait d'un singulier air, sentimental, immense. Du Camp s'est mis à rire. Elle lui en a demandé l'explication, mais il a poussé un cri parce qu'un clou du parquet lui est entré dans le pied, à travers sa botte.

J'ai voulu m'en aller et j'ai été pour prendre mon chapeau, posé sur la deuxième tablette de la console, qui est entre les deux portes ; mais je ne l'ai pas trouvé, j'en ai pris un autre.

J'allais le mettre, quand je me suis aperçu qu'il n'avait plus de coiffe et qu'il était rogné par-derrière en dedans et comme mangé par les rats.

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Alors, grand bouleversement de chapeaux, cris, contestations. Chacun a trouvé son chapeau ainsi déchiqueté. Nous étions à ce moment plus de monde qu'au commencement de la soirée. Enfin j'ai retrouvé mon chapeau qui était à la place où je l'avais mis (en vérité, la veille au soir), mais il y avait dessus un petit chapeau de paille - en paille noire - qui nous a servi à jouer des charades. Je les ai tirés tous les deux de la tablette pour avoir le mien plus commodément.

Mais il a été impossible de déplacer, de décoller le chapeau de paille du mien. Je n'avais pas la force, il pesait cinq cent mille livres.

Alors, chacun a essayé, a fait des efforts. Impossible. Et quand tous eurent essayé, on a été consterné et épouvanté, très épouvanté. Alors nous sommes restés en silence.

La porte de la salle à manger du salon s'est ouverte à deux battants et La Rounat en deuil, un crêpe au bras, est entré en disant : « Je vous amène quelqu'un. » C'était son père. Je ne me le rappelle pas. Et ensuite sont entrés successivement et par ordre chronologique toutes les personnes (parents morts) de chacun qui essayaient et qui renonçaient. Quand le salon était trop plein les ombres se tassaient et entraient les unes dans les autres comme les cartes que l'on bat.

A suivi quelque chose dont je n'ai pas souvenir, mais je me suis réveillé dans des dispositions mortuaires et avec un grand mal de cœur.

Il y a huit ans, à cette époque-ci, 3 avril au lieu de 3 mars, je faisais un rêve pareil (ou [ si ? ] non, pourquoi le souvenir m'en vient-il ?) à Croisset, couché sur ma peau d'ours, quand on est venu m'annoncer la mort d'Alfred, ou en revenant de son enterrement, plutôt.

Je ne suis pas sans m'inquiéter sur la journée.

Lundi matin, 3 mars, 8 h. 3o, 1856.

P.-S. - Mardi.

C'était l'anniversaire du mariage de ma sœur. Ce soir. Homard [ Hamard ? ].

Gustave Flaubert.

(Corr., t. II, p. 606-609.)

Vente Franklin Grout, Hôtel Drouot, 18-19 novembre 1931, n° 220. Notice : « Dans une enveloppe portant de la main de Flaubert le titre : “ Rêve : Vieille, Chapeau, Présidente”, un manuscrit de 4 pages in-4, daté du 3 mars 1856. »
Publié par J.-S. Marchant, Candide, 22 septembre 1932 ; J.-S. Marchant et Geneviève Bollème, Mercure de France, janvier 1964, p. 97-102. Texte établi par Yvan Leclerc d'après Candide (dans Recueils d'articles de presse concernant G. Flaubert, BM de Rouen, Norm g 598, p. 91) Entre crochets droits : suggestions de corrections pour ce qui semble être des erreurs de lecture.

J'ai eu cette nuit un cauchemar affreux - à cause de ma jambe. Je rampais sur le ventre. Et Paul (le concierge) m'insultait. Je voulais lui prêcher la Religion (sic) - et tout le monde m'avait abandonné. Mon impuissance me désespérait, - j'y pense encore. La vue de la rivière qui est splendide me calme peu à peu.
(Lettre à sa nièce Caroline, [9 février 1879], Corr., éd. Jean Bruneau et Yvan Leclerc, Bibl. de la Pléiade, t. V, à paraître.)



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