REVUE
RECHERCHE
Contact   |   À propos du site
Revue Flaubert, n° 6, 2006 | Flaubert, rêves, rêveries, hallucinations.
Numéro dirigé par Chiara Pasetti.

L'hystérie chez Freud et Flaubert[1]

Sérgio Scotti
Universidade Federal de Santa Catarina, Florianopólis, Brasil

Au lieu d’effectuer un compte rendu historique des œuvres de Freud consacrées à l’hystérie, nous chercherons ici à suivre un parcours, celui de Freud dans la compréhension de l’hystérie, ce qui exigera l’examen d’autres œuvres de Freud non directement liées à l’hystérie. Quand nous suivons un tel parcours, nous observons que les questions que Freud pose à propos de l’hystérie se confondent avec celles qu’il pose sur la femme.

Soit parce que l’hystérie est plus fréquente chez les femmes, soit que, comme pour tout homme, la femme était un énigme pour Freud, le fait est que nous pouvons observer, même dans ses dernières œuvres, l’écho de l’interrogation : « Que veut la femme ? »

Quand Freud a commencé à soigner les premières hystériques dont il a fait état – Emmy de N., Lucy R., Catalina, Isabel de R. –, il était fondamentalement préoccupé de la question du traumatisme. Même si de nombreux commentaires ont déjà été faits au sujet de l’erreur de Freud – et il a été lui-même le premier à la reconnaître – à propos de la véracité des scènes de séduction dont les hystériques souffrent, le père de la psychanalyse soulignait déjà que le traumatisme n’était pas constitué par la séduction en soi, mais par le souvenir de la scène. Les hystériques souffraient donc de réminiscences. Il en est ainsi parce que Freud a reconnu que la sexualité humaine se passait à deux moments marquants : l’enfance et la puberté.

La scène était par conséquent de nature sexuelle, infantile ; son souvenir traumatique, au cours de l’adolescence, était provoqué par un événement qui avait un lien logique avec la scène infantile : une scène où le sujet enfant était assujetti, passif.

Freud nous fournit un bon exemple de ce processus, typique de l’hystérie selon lui, dans le Projet d’une psychologie pour des neurologues ([1895], 1973, p. 252, 253), dans la seconde partie, qui se réfère à la Psychopathologie (compulsion hystérique) : Emma, une patiente qui ne réussit pas à entrer seule dans des magasins, se souvient d’une scène vécue à l’âge de douze ans où, en entrant dans un magasin et en voyant deux jeunes gens qui riaient entre eux, sort en courant, en proie à une espèce de peur. Les associations de la patiente l’ont amenée à penser que les jeunes gens riaient de sa robe et que l’un d’entre eux l’a attirée sexuellement. Au cours de l’analyse surgit un second souvenir de l’âge de huit ans où, à deux occasions consécutives, Emma va dans une pâtisserie, même après que, la première fois, le pâtissier, avec un rire sarcastique, lui ait touché les organes génitaux à travers la robe.

Le lien des éléments robe, rire, attraction sexuelle révèle que l’angoisse d’être seule dans un magasin se réfère à la peur inconsciente que les jeunes gens ne répètent l’attentat perpétré par le pâtissier, affection angoissante qui surgit après l’entrée du patient dans la puberté et qui n’a pas été présente dans la situation originelle.

Dans la plupart des cas, soulignait Freud, les scènes traumatiques étaient nombreuses et n’étaient pas uniquement une scène infantile de séduction sexuelle ; d’où la distinction entre « hystérie traumatique » et « hystérie commune » déjà effectuée en 1895 dans les Études sur l’hystérie ([1895], 1973, p. 42). L’éthologie sexuelle de l’hystérie et des névroses en général a acquis une telle importance pour Freud qu’il en est arrivé au point de lui consacrer un travail spécifique : La Sexualité dans l’éthologie des névroses, publié en 1898 (1973, p. 317-329).

Mais il est toujours pertinent de rappeler que les réminiscences dont souffraient les hystériques étaient inconscientes : les hystériques le savaient mais elles ne savaient pas qu’elles le savaient ; ou elles s’en souvenaient mais ne le savaient pas ou ne voulaient rien savoir de tout cela. Elles ne voulaient rien savoir de leurs souvenirs d’enfance, ni non plus de leurs fantasmes, pas si infantiles, fantasmes d’amour en général. On pourrait dire alors que les hystériques souffraient aussi d’amour, mais d’un amour refusé à la conscience, un amour qui, même conscient un jour, était refoulé, réprimé. On pourrait observer le cas d’Isabel de R. dans les Études sur l’hystérie (p. 107-136) : ses fantasmes d’amour se rapportaient à son beau-frère, auprès du lit de sa sœur invalide, qui la faisaient souffrir de ces symptômes.

C’est du fantasme que Freud commence à s’occuper de plus en plus avec ses hystériques, jusqu’à ce que, en septembre 1897 (1973, p. 3578-3580), dans une lettre à Fliess, il révèle qu’il ne croit plus à ses névrosés.

C’est donc au fantasme plus qu’à une séduction éventuelle que Freud donnera plus d’importance, à la compréhension de la production de symptômes des hystériques, comme dans le fameux cas de Dora ([1905], 1973, p. 933-1002), dans lequel, malgré cela, Freud donnera une importance imméritée à une scène de tentative de séduction dans laquelle monsieur K. embrasse Dora, quelques années avant la scène tout aussi fameuse au bord du lac.

Identifié à monsieur K., comme le suppose Lacan ([1951], 1998, p. 223), Freud, en raison de ses préjugés, ne se rend pas compte de l’amour « homosexuel » de Dora pour madame K. Dans les notes, dans l’épilogue du récit de ce cas (p. 1001), Freud reconnaît son erreur et en même temps souligne l’importance des sentiments homosexuels dans les névroses. Quelques pages auparavant, il imagine même que, s’il avait été plus « chaleureux » avec Dora, celle-ci n’aurait peut-être pas abandonné le traitement, nous donnant ainsi l’impression que Lacan avait vraiment raison.

Il ne s’agit pas ici d’analyser les erreurs de Freud, mais quand nous nous demandons pourquoi Freud ou n’importe quel analyste choisit tel ou tel autre cas pour communiquer, spécialement quand il s’agit d’un cas plus ou moins lacunaire, il nous vient à l’esprit l’idée que c’est vraiment ce qui fait défaut qui motive le récit du cas. Et ce qui manque chez Freud, c’est la reconnaissance de l’amour homosexuel de l’hystérie ou, comme nous le verrons, l’amour porté à la mère.

Après avoir souligné, à nouveau, dans Les Fantasmes hystériques et leurs rapports avec la bissexualité ([1908], 1973, p. 1349-1353), le rôle des fantasmes d’onanisme de caractère homosexuel, l’aveuglement de Freud, à notre avis, apparaît à nouveau dans un récit, cette fois-ci non consacré à un cas d’hystérie mais d’homosexualité féminine Sur la psychogenèse d’un cas d’homosexualité féminine ([1920], 1973, p. 2545-2561). Dans ce cas Freud, encore prisonnier d’une compréhension insuffisante du développement de l’Œdipe chez la femme, le voit encore trop sous la perspective masculine. Cela fait que, à nouveau ici, il attribue une importance excessive à la relation de la patiente avec son père.

Ne s’apercevant pas de l’importance de la fixation de celle-ci à la mère, Freud comprend la tentative de suicide de la jeune patiente comme une double satisfaction, celle du désir d’être enceinte du père et celle de se punir pour la même raison, sans prendre en considération que, en étant surprise par le père, dans la rue, en compagnie de son aimée, qui à cause de cela menace de l’abandonner, la patiente est prise de désespoir, en réalité, de perdre l’amour de la mère, reporté sur celle qu’elle aime.

Mais ici Freud ne se laisse pas abandonner comme il l’a fait pour le cas Dora. Il nous semble même qu’il fait preuve de résistance, en abandonnant la patiente, en lui recommandant de chercher une « doctoresse ». Freud sort ainsi de scène, laissant la place à la « mère doctoresse », ne croyant pas aux rêves de la patiente, qui annoncent sa guérison par le mariage et la maternité.

Freud reconnaît, quasiment à la fin du récit, que l’homosexualité acquise tardivement, comme il le supposait au début du traitement, en raison de la frustration des désirs amoureux émanant du complexe d’Œdipe, consistait, en réalité, en une homosexualité « congénitale », qui s’est seulement extériorisée complètement après la puberté. Il ajoute qu’une telle question n’était peut-être pas d’une grande valeur, nous laissant penser que c’était la principale.

Mais pourquoi parler d’un cas d’homosexualité féminine quand il s’agit d’examiner l’hystérie ?

Comme nous l’avons observé au début, l’hystérie et le féminin se confondent chez Freud. Et ce qui rassemble les deux, c’est la question homosexuelle, autant de l’hystérie que de la femme. C’est pour cette raison que l’on considère ce dernier récit comme une espèce de carrefour qui amènera Freud à la reconsidération de la place de la femme au sein du complexe d’Œdipe dans Quelques conséquences psychiques de la différence sexuelle anatomique ([1925], 1973, p. 2896-2902).

Freud avait déjà travaillé sur ce thème plus succinctement dans La dissolution du complexe d’Œdipe ([1924], 1973, p. 2748-2751), mais c’est l’année suivante qu’il développe plus amplement les aspects relatifs aux différences entre le garçon et la fille quant à la castration, en rapport avec le complexe d’Œdipe. Il conclut ainsi que, alors que la menace de la castration élimine l’Œdipe chez le garçon, avec toutes ses conséquences structurantes, la castration, en tant que fait consumé, lance la fille dans l’Œdipe, d’où elle sortira plus tardivement. Même des interrogations antérieures telles que les récurrences des fantasmes féminins de On bat un enfant ([1919], 1973, p. 2465-2480), sont revues en fonction de la castration et de la jalousie du pénis, ce qui se traduit par l’équivalence enfant = clitoris.

Mais, paradoxalement, la différenciation entre le garçon et la fille, dans l’Œdipe, a fini par faire découvrir les similitudes entre l’un et l’autre. De telles ressemblances vont apparaître, de façon plus claire encore, dans le travail Sur la sexualité féminine ([1931], 1973, p. 3077-3089).

Que nos spéculations antérieures soient correctes ou non, le fait est que dans ce travail, Freud, par ses propres expériences et par celles des analystes femmes, dont certaines s’appellent Jeanne Lampl-de Groot, Helene Deutsch, Ruth Mack Brunswick et Melanie Klein, finit par reconnaître, largement, l’importance du lien de la femme avec la mère et avec la phase appelée pré-œdipienne. Enfin, il admet aussi l’importance de cette contrainte pour l’éthologie de la névrose hystérique.

Dans ce travail, il nous est permis de reconnaître et de trouver certains enseignements fondamentaux de Freud, pas seulement quant à la femme et à l’hystérie, mais aussi quant à l’humain en général. Dans ce domaine, Freud nous dit que, sous l’empire du phallus, nous sommes tous égaux, c’est-à-dire fille ou garçon, homme ou femme, mâle ou femelle ; de telles catégories n’existent pas jusqu’au stade phallique. Il existe ceux qui ont le phallus et ceux qui ne l’ont pas.

La perception de la différence entre les sexes, dans son sens large, constitue une acquisition tardive lors du développement psychosexuel de l’homme, se passant de façon bien imparfaite dans certains cas, comme par exemple dans l’hystérie, dans laquelle on ne sait au juste si l’on est homme ou femme, puisque là encore, la logique du phallus domine.

Contrairement à l’opinion selon laquelle Freud aurait placé la libido comme étant toujours masculine, nous croyons que ce qu’il nous enseigne, c’est que la libido n’a pas de sexe.

Cependant, pour la psychologie, il est indifférent s’il existe dans le corps seulement une substance sexuelle stimulante, ou deux, ou un nombre incalculable d’entre elles. La psychanalyse nous a enseigné à manipuler une seule libido, même si ses buts, c’est-à-dire ses modes de gratification, peuvent être actifs et passifs. (Freud, [1931], (1973), p. 3087.)

Bien qu’elle reconnaisse que la libido cherche toujours à dominer son objet de manière active, la psychanalyse reconnaît également que la libido a des fins passives, même si elle les cherche de façon active.

Ce qui est constaté, c’est que l’assimilation du masculin à l’actif n’a jamais satisfait Freud, qui a toujours émis bien des réserves à l’égard de l’équivalence masculin / féminin = actif / passif.

À l’exception de ces aspects généraux, la question de l’hystérie acquiert de nouvelles lumières dans ce travail sur la sexualité féminine et dans le suivant, dernier de l’œuvre de Freud sur la femme, La Féminitude dans Nouvelles leçons introductives à la psychanalyse ([1933], 1973, p. 3164-3178).

Dans ces deux derniers travaux et spécialement dans celui sur la féminitude, il se borne à essayer de dire comment surgit la femme, par l’impossible qui est de dire La femme, comme le démontrera plus tard Lacan ([1975], 1985, p. 98). Freud rappelle, comme dans un retour au début, qu’au moment où il s’est aperçu de la fausseté des scènes de séduction des hystériques imputées au père, pour le compte des fantasmes du complexe d’Œdipe, il prit alors conscience que la séduction originellement subie par la fille était exercée, en réalité, par la mère, à travers la stimulation des organes génitaux pendant l’hygiène corporelle. Une telle séduction était transférée et attribuée postérieurement au père.

En même temps, Freud se rend compte que les interminables plaintes des hystériques, autant auprès de l’analyste que de leur propre mère, dérivaient de la castration dont elles se sentaient victimes. Il constate également que l’angoisse caractéristique de l’hystérique provient de la haine vis-à-vis de la mère qui l’a privée du phallus. Phallus que même la femme « normale » ne cessera de poursuivre sous la forme d’un fils ou, même, par la recherche d’une analyse.

À la fin de cet ultime travail sur la féminitude, Freud suggère que, si nous voulons en savoir plus sur ce sujet, nous devons nous baser sur notre propre expérience, attendre les progrès de la science ou demander aux poètes. Suivant ainsi cette suggestion, nous interrogerons maintenant le texte de Flaubert qui a créé un type féminin universellement connu : Madame Bovary.

De Freud à Flaubert

Madame Bovary, ou Emma Bovary, est le personnage du roman que Flaubert a mis cinq ans à écrire, dans lequel il cherchait, de manière obsessionnelle, l’idéal d’une littérature où la main de l’auteur disparaîtrait, telle la main de Dieu dans l’univers[2]. Cet idéal réaliste a rendu remarquable le roman des romans comme l’œuvre la plus représentative du réalisme français, ayant exercé une influence sur les écrivains brésiliens, à l’instar de Aluísio Azevedo et Machado de Assis.

Madame Bovary est l’histoire tragique d’une jeune fille qui, à treize ans, est amenée par son père au couvent de Rouen, où s’esquisse pour nous, à travers la présentation du personnage dans le chapitre VI, le portrait d’une hystérique dont l’inclination à inventer des histoires et à créer un monde imaginaire incarnant des personnages romanesques, se manifeste par « des vénérations enthousiates à l’endroit des femmes illustres ou infortunées » (p. 49).

On comprend qu’un couvent n’est pas le lieu le plus adéquat pour laisser libre cours aux excitations d’une jeune fille qui, comme l’on dit, est à la fleur de l’âge. Mais les chansons, les histoires et les romans apportés par la célibataire d’une ancienne famille noble, ont trouvé un terrain fertile en la personne de la jeune Emma, chez qui « les comparaisons de fiancé, d’époux, d’amant céleste et de mariage éternel qui reviennent dans les sermons lui soulevaient au fond de l’âme des douceurs inattendues » (p. 47). Cela se passe quand Emma a près de quinze ans.

Le séjour d’Emma au couvent est interrompu après la mort de la mère, et il est suivi d’une courte période de deuil théâtralisé, qui semble, en réalité, laisser place à l’éruption d’une révolte et d’une indiscipline qui ont amené Rouault, le père, à la retirer de l’internat.

Le retour à la maison précipite Emma dans la dépression : « elle se considérait comme fort désillusionnée, n’ayant plus rien à apprendre, ne devant plus rien sentir » (p. 51).

Il est nécessaire à ce moment d’éviter des interprétations trop hâtives : finalement, nous savons peu de choses, et rien sur l’enfance. Mais que nous évoque ce passage : « Emma, rentrée chez elle, se plut d’abord au commandement des domestiques, prit ensuite la campagne en dégoût et regretta son couvent » (p. 51), sinon qu’il est bon d’occuper la place de la mère, même si le conflit œdipien et la culpabilité sont intolérables : alors, il vaudrait mieux retourner au sein de la sainte madre Église ? La suite de notre travail nous montrera si une telle interprétation doit être maintenue ou modifiée. Mais c’est justement à ce moment qu’apparaît Charles Bovary dans la vie d'Emma, pour la sauver, comme il le fera de nombreuses fois.

Charles est appelé aux Bertaux pour soigner la jambe fracturée de Rouault, le père d’Emma, et c’est à ce moment que commence le flirt, alors que Charles est encore marié à une veuve qui décède par la suite, offrant ainsi une chance au rapprochement définitif avec Emma, avec qui il se mariera. Emma occupera à nouveau la place d’une défunte et, elle se plaira encore à s’occuper de la maison et à commander les employés. Plus que cela :

l’anxiété d’un état nouveau, ou peut-être l’irritation causée par la présence de cet homme, avait suffi à lui faire croire qu’elle possédait enfin cette passion merveilleuse qui jusqu’alors s’était tenue comme un grand oiseau au plumage rose planant dans la splendeur des ciels poétiques. (p. 51.)

La passion, c’est la passion dont Madame Bovary a maintenant besoin, qu’elle a toujours désirée, et dont elle se nourrit ; c’est elle qui donne un sens à sa vie, elle en dépend comme d’une drogue. Et c’est par son manque, dans le mariage avec Charles, que cette relation se consumera. Mais passion pour quoi, pour qui ?

Charles est sans grands attraits, autant physiques que spirituels ; en réalité, il était médiocre sous bien des aspects. Alors, que voit Emma en lui ou, du moins, qu’essaie-t-elle de voir ? C’est elle-même, c’est sa propre image, sa propre passion qu’elle voudrait voir en Charles, qui devient ainsi l’Autre de qui viendra le grand amour. Mais juste après la nuit de noces, l’attente n’est pas comblée :

Avant qu’elle se mariât, elle avait cru avoir de l’amour ; mais le bonheur qui aurait dû résulter de cet amour n’étant pas venu, il fallait qu’elle se fût trompée, songea-t-elle. Et Emma cherchait à savoir ce que que l’on entendait au juste dans la vie par les mots de félicité, de passion et d’ivresse, qui lui avaient paru si beaux dans les livres. (p. 46.)

Sans l’amour qu’elle attendait, l’ennui et la froideur commencent à dominer sa relation avec le mari :

Si Charles l’avait voulu cependant, s’il s’en fût douté, si son regard, une seule fois fût venu à la rencontre de sa pensée, il lui semblait qu’une abondance subite se serait détachée de son cœur, comme tombe la récolte d’un espalier quand on y porte la main. Mais à mesure que se serrait davantage l’intimité de leur vie, un détachement intérieur se faisait qui la déliait de lui. (p. 52)

Non pas que Charles ne soit pas un bon mari : il est gentil et attentionné, mais il est trop commun, il est loin de ressembler aux personnages des romans qu’Emma a lus, malgré des tentatives où elle cherche à attiser le feu de la passion en elle et chez son mari :

Cependant, d’après des théories qu’elle croyait bonnes, elle voulut se donner de l’amour. Au clair de lune, dans le jardin, elle récitait tout ce qu’elle savait par cœur de rimes passionnées et lui chantait en soupirant des adagios mélancoliques, mais elle se trouvait ensuite aussi calme qu’aupavarant, et Charles n’en paraissait ni plus amoureux ni plus remué. (p. 55.)

Emma se répétait : – Pourquoi, mon Dieu ! me suis-je mariée ? –. (p. 56.)

La passion est le phallus qu’Emma désire rigide et fulgurant en elle et chez l’Autre, qui, en ne se personnifiant pas chez le mari, a fait qu’il devienne aussi inintéressant et haïssable que sa propre vie. Mais un événement extraordinaire vient sauver Madame Bovary de la dépression et de l’ennui où elle commençait à s’enfoncer. Son mari et elle sont invités au château de Vaubyessard par le marquis d’Andervilliers, qui fut soigné par Charles. Là, au milieu des dames et des messieurs, elle se remet de la petitesse de la vie en province, valsant dans les bras d’un Vicomte : « aux fulgurations de l’heure présente, sa vie passée, si nette jusqu’alors, s’évanouissait tout entière, et elle doutait presque de l’avoir vécue. Elle était là ; puis autour du bal, il n’y avait plus que de l’ombre, étalée sur tout le reste » (p. 63).

Les souvenirs de ce bal ont alimenté les rêveries d’Emma plusieurs mois, jusqu’à ce que l’insatisfaction et l’ennui recommencent à l’assaillir. Elle essaie de les compenser par la lecture de romans et de revues sur Paris :

Elle s’abonna à la Corbeille, journal des femmes, et au Sylphe des salons. Elle dévorait, sans en rien passer, tous les comptes rendus de premières represéntations, de courses et de soirées, s’intéressait au début d’une chanteuse, à l’ouverture d’un magasin. Elle savait les modes nouvelles, l’adresse des bons tailleurs, les jours de Bois et d’Opéra. Elle étudia, dans Eugène Sue, des descriptions d’ameublements ; elle lut Balzac et George Sand, y cherchant des assouvissements imaginaires pour ses convoitises personnelles. À table même, elle apportait son livre, et elle tournait les feuillets, pendant que Charles mangeait en lui parlant. Le souvenir du Vicomte revenait toujours dans ces lectures. Entre lui et les personnages inventés, elle établissait des rapprochements. (p. 69.)

… ou grâce à des caprices domestiques :

Elle le charmait par quantité de délicatesses : c’était tantôt une manière nouvelle de façonner pour les bougies des bobèches de papier, un volant qu’elle changeait à sa robe, ou le nom extraordinaire d’un mets bien simple, et que la bonne avait manqué, mais que Charles, jusqu’au bout, avalait avec plaisir. Elle vit à Rouen des dames qui portaient à leur montre un paquet de breloques ; elle acheta des breloques. Elle voulut sur sa cheminée deux grands vases de verre bleu, et, quelque temps après, un nécessaire d’ivoire, avec un dé de vermeil. (p. 71, 72.)

Cependant, l’insatisfaction d'Emma persiste et, ne trouvant plus ce qui pourrait combler ce vide, ce manque, l’accablement et le désespoir augmentent :

Elle laissait maintenant tout aller dans son ménage, et madame Bovary mère, lorsqu’elle vint passer à Tostes une partie du carême, s’étonna fort de ce changement. Elle, en effet, si soigneuse autrefois et délicate, elle restait à présent des journées entières sans s’habiller, portait des bas de coton gris, s’éclairait à la chandelle. (p. 76, 77)

Alors le corps commence à s’exprimer :

Elle pâlissait et avait des battements de cœur. Charles lui administra de la valériane et des bains de camphre. Tout ce que l’on essayait semblait l’irriter davantage. En certains jours, elle bavardait avec une abondance fébrile ; à ces exaltations succédaient tout à coup des torpeurs où elle restait sans parler, sans bouger. Ce qui la ranimait alors, c’était de se répandre sur les bras un flacon d’eau de Cologne. [...] Dès lors, elle but du vinaigre pour se faire maigrir, contracta une petite toux sèche et perdit complètement l’appétit. (p. 78.)

En raison des plaintes fréquentes d’Emma envers Tostes, village proche du domaine de son père, et, après la recommandation de changement d’air faite par l’ancien maître que Charles a consulté à Rouen, le couple décide de s’installer à Yonville, près de Neufchâtel.

Quand ils quittent Tostes, Emma Bovary est enceinte et souhaite avoir un fils :

[…] il serait fort et brun, elle l’appellerait Georges ; et cette idée d’avoir pour enfant un mâle était comme la revanche en espoir de toutes ses impuissances passées. Un homme, au moins, est libre ; il peut parcourir les passions et les pays, traverser les obstacles, mordre aux bonheurs les plus lointains. Mais une femme est empêchée continuellement. Inerte et flexible à la fois, elle a contre elle les mollesses de la chair avec les dépendances de la loi. (p.102)

On voit que l’idée que Madame Bovary se fait de l’homme est celle du phallus puissant et non pas du simple mâle, idée inversement proportionnelle à l’image de castrée qu’elle a de sa fille quand elle voit le jour : « – C’est une fille ! dit Charles. Elle tourna la tête et s’évanouit » (p. 102).

Mais, à nouveau, elle trouve à Yonville une autre compensation, qui se personnifie en la personne de Léon, un jeune écrivain avec qui elle partage le goût des romans :

– Ma femme ne s’en occupe guère, dit Charles ; elle aime mieux, quoiqu’on lui recommande l’exercice, toujours rester dans sa chambre, à lire.
– C’est comme moi, répliqua Léon ; quelle meilleur chose, en effet, que d’être le soir au coin du feu avec un livre, pendant que le vent bat les carreaux, que la lampe brûle ?
– N’est-ce pas ? dit-elle, en fixant sur lui ses grands yeux noirs tout ouverts. (p. 96.)

Léon tombe tout de suite amoureux d’Emma, qui ne cache pas son intérêt pour le jeune homme, lui offrant des cadeaux et se promenant avec lui, à la vue de tous. Et malgré l’indifférence de Charles, « madame Tuvache, la femme du maire, déclara devant sa servante que madame Bovary se compromettait » (p.105). Et encore : « Pourquoi la femme du médecin faisait-elle au clerc des générosités ? Cela parut drôle, et l’on pensa définitivement qu’elle devait être sa bonne amie » (p.112). Et dans un jeu de provocation et de séduction, ils s’enferment, Léon et elle, dans un mélange de désir et de culpabilité, d’approches et d’éloignements, où les deux, en même temps, jouissent et souffrent : « Il se torturait à découvrir par quel moyen lui faire sa déclaration ; et, toujours hésitant entre la crainte de lui déplaire et la honte d’être si pusillanime, il en pleurait de découragement et de désirs » (p. 113).

Plus le désir grandit en elle, plus elle veut paraître vertueuse :

[…] n’ai-je pas ma maison à tenir, mon mari à soigner, mille choses enfin, bien des devoirs qui passent auparavant ? (p. 118.)

Elle retira Berthe de nourrice. Félicité l’amenait quand il venait des visites, et madame Bovary la déshabillait afin de faire voir ses membres. Elle déclarait adorer les enfants. (p. 118.).

Quand Charles rentrait, il trouvait auprès des cendres ses pantoufles à chauffer. Ses gilets maintenant ne manquaient plus de doublure, ni ses chemises de boutons... (p. 119.)

Pourtant, Emma lutte contre son désir :

[...] plus Emma s’apercevait de son amour, plus elle le refoulait, afin qu’il ne parût pas, et pour le diminuer (p.120.).

Alors, les appétits de la chair, les convoitises d’argent et les mélancolies de la passion, tout se confondit dans une même souffrance ; – et, au lieu d’en détourner sa pensée, elle l’y attachait davantage, s’excitant à la douleur et en cherchant partout les occasions. (p. 120.)

Et, dans la même mesure où tout son amour se reporte sur Léon, sa haine atteint Charles, qu’elle rend coupable de son malheur et de son insatisfaction : « N’était-il pas, lui, l’obstacle à toute félicité, la cause de toute misère, et comme l’ardillon pointu de cette courroie complexe qui la bouclait de tous côtés ? » (p. 121.)

Comme nous le verrons plus loin, dans cette relation en miroir entre Léon et Madame Bovary, on a l’impression que l’insatisfaction constitue ce qui est justement recherché, car cela préserve, à l’horizon, la jouissance absolue :

Mais, par ce renoncement, il la plaçait en des conditions extraordinaires. Elle se dégagea, pour lui, des qualités charnelles dont il n’avait rien à obtenir ; et elle alla, dans son cœur, montant toujours et s’en détachant, à la manière magnifique d’une apothéose qui s’envole. C’était un de ces sentiments purs qui n’embarrassent pas l’exercice de la vie, que l’on cultive parce qu’ils sont rares, et dont la perte affligerait plus que la possession n’est réjouissante. (p. 119.)

Après une confession frustrée à l’oreille insensible du prêtre local, Emma réagit au départ de Léon pour Rouen, «  L’envie la prit de courir le rejoindre, de se jeter dans ses bras, de lui dire : “C’est moi, je suis à toi !” Mais Emma s’embarrassait d’avance aux difficultés de l’entreprise, et ses désirs, s’augmentant d’un regret, n’en devenaient que plus actifs » (p. 135).

Léon, soit que, comme un garçon craintif, il s’enfuit face à la mère séductrice, soit qu’il « était las d’aimer sans résultat » (p. 129), se résout à continuer ses études de droit à Rouen. Alors, « les mauvais jours de Tostes recommencèrent » (p. 136). Après des tentatives abandonnées d’apprendre l’italien et de commencer de nouvelles lectures, ses faiblesses la reprennent : « Un jour même, elle eut un crachement de sang » (p.137).

Mais le destin ou l’auteur ne se prive pas de fournir de nouvelles aventures à notre héroïne. Rodolphe Boulanger, un bon vivant qui habite un château récemment acquis dans les environs du village, amène un paysan à une consultation chez Charles et, à la vue d’Emma, se décide à la séduire.

Profitant des comices qui se tiennent à Yonville, Rodolphe s’approche d’Emma avec des phrases engageantes, se faisant passer pour amer et cherchant le réconfort : « Ah ! si j’avais eu un but dans la vie, si j’eusse rencontré une affection, si j’avais trouvé quelqu’un... » (p. 150).

À la fin des comices, Rodolphe a déjà réussi à réaliser partiellement son plan et, tenant les mains de Madame Bovary, il dit : « – Oh ! merci ! Vous ne me repoussez pas ! Vous êtes bonne ! vous comprenez que je suis à vous ! Laissez que je vous voie, que je vous comtemple ! » (p.160.)

Après une période d’absence stratégique, il visite à nouveau la demeure d’Emma et, proposant une promenade à cheval, suggérée par Charles lui-même, Rodolphe réussit finalement à ce qu’elle lui cède : « tout en pleurs, avec un long frémissement et se cachant la figure, elle s’abandonna » (p. 171). Ensuite, elle semble réaliser enfin ses fantasmes de puberté :

Alors elle se rappela les héroïnes des livres qu’elle avait lus, et la légion lyrique de ces femmes adultères se mit à chanter dans sa mémoire avec des voix de sœurs qui la charmaient. Elle devenait elle-même comme une partie véritable de sa jeunesse, en se considérant dans ce type d’amoureuse qu’elle avait tant envié. (p. 173.)

Comme dans un cri de victoire, elle se disait : « J’ai un amant ! un amant ! » (p. 173),  que nous pourrions traduire : « J’ai un phallus ! un phallus ! »

À partir de ce moment-là, les rendez-vous se multiplient : chez Rodolphe ou même, dans la nuit, sous la pergola de la maison d’Emma, quand Charles dort.

D’ailleurs, elle devenait bien sentimentale. [...] puis elle l’entretenait de sa mère, à elle, et de sa mère, à lui. Rodolphe l’avait perdue depuis vingt ans. Emma, néanmoins, l’en consolait avec des mièvreries de langage, comme on eût fait à un marmot abandonné, et même lui disait quelquefois en regardant la lune :
– Je suis sûre que là-haut, ensemble, elles approuvent notre amour. (p. 180.)

Cependant, les bénédictions maternelles imaginées par Emma n’ont pas été suffisantes, et Rodolphe, se fatigant déjà de son jouet, n’est plus le même : « si bien que leur grand amour, où elle vivait plongée, parut se diminuer sous elle, comme l’eau d’un fleuve qui s’absorberait dans son lit, et elle aperçut la vase. » (p. 181)

La haine et l’humiliation ont fait qu’elle s’est éloignée de son amant ; ses instincts maternels se sont portés à nouveau sur sa fille :

[...] s’apercevant qu’elle avait le bout des oreilles un peu sale, elle sonna vite pour avoir de l’eau chaude, et la nettoya, la changea de linge, de bas, de souliers, fit mille questions sur sa santé, comme au retour d’un voyage, et enfin, la baisant encore et pleurant un peu, elle la remit aux mains de la domestique, qiu restait fort ébahie devant cet excès de tendresse. (p. 183)

Les valeurs et les coutumes de l’époque de Madame Bovary l’empêchent de changer de mari ; le remède qu’elle trouve, alors, est de faire de son mari un autre homme, faire de lui son propre phallus. Il y a un infirme à Yonville, Hippolyte. Charles pourrait lui corriger la jambe tordue, cela serait un grand accomplissement inédit. Emma persuade son mari de faire l’opération risquée, rêvant de la gloire de son époux, qui désire sa propre gloire et son bonheur. Le bonheur d’avoir le phallus capable de soigner l’infirme qui, pour Emma, est le reflet de sa propre anomalie, car c’est ainsi qu’elle se sent : un être chez qui onquelque chose ne va pas, chez qui quelque chose n’est pas droit.

À nouveau, les espoirs d’Emma sont frustrés, l’échec du mari lors de l’opération la projette, encore une fois, à la rencontre de sa faute et, définitivement, dans les bras de Rodolphe :

Le souvenir de son amant revenait à elle avec des attractions vertigineuses : elle y jetait son âme, emportée vers cette image par un enthousiasme nouveau ; et Charles lui semblait aussi détaché de sa vie, aussi absent pour toujours, aussi impossible et anéanti, qui s’il allait mourir et qu’il eût agonisé sous ses yeux. (p. 195, 196.)

Madame Bovary et Rodolphe recommencent à se fréquenter, mais, pour elle, cela ne suffit pas : elle veut être l’unique, être exclusive, fuir avec Rodolphe, rompre avec sa vie médiocre et trouver le bonheur total. Rodolphe pressent la voracité d’Emma, craint d’être englouti par elle : « Outre la cravache à pommeau de vermeil, Rodolphe avait reçu un cachet [...] Cependant ces cadeaux l’humiliaient. Il en refusa plusieurs ; elle insista, et Rodolphe finit par obéir, la trouvant tyrannique et trop envahissante » (p. 200).

Ainsi, il part sans Emma, qui, trompée, l’attend inutilement, avec de nombreuses robes-phallus achetées, grâce à des traites, chez le commerçant malhonnête, Lheureux, qui l’avait déjà trompée maintes fois.

C’est la fin et, après la lettre – « Je serai loin quand vous lirez ces tristes lignes » (p. 213) – « Emma poussa un cri et tomba roide par terre, à la renverse » (p. 216). Emma veut mourir, mais le mari, dévoué, la sauve et la soutient pendant la longue période où elle meurt, si l’on peut dire : « Pendant quarante-trois jours, Charles ne la quitta pas. [...] car elle ne parlait pas, n’entendait rien et même semblait ne point souffrir, - comme si son corps et son âme se fussent ensemble reposés de toutes leurs agitations » (p. 218, 219).

Emma se fait passer pour morte face au monde qui l’entoure, pour le mari, pour la fille, pour tout. Deux choses la maintiennent en vie : les soins de Charles et ses fantasmes, qui sont restés dans un coin caché de son être, même durant une courte période de foi religieuse :

Quand elle se mettait à genoux sur son prie-Dieu gothique, elle adressait au Seigneur les mêmes paroles de suavité qu’elle murmurait jadis à son amant, dans les épanchements de l’adultère. C’était pour faire venir la croyance ; mais aucune délectation ne descendait des cieux, et elle se relevait, les membres fatigués, avec le sentiment vague d’une immense duperie. (p. 224.)

… jusqu’à ce qu’elle s’enflamme à nouveau, quand le mari l’amène à Rouen pour assister à l’opéra. Là-bas, ils rencontrent Léon.

 Sous prétexte qu’elle désire voir la seconde partie de l’opéra, Emma reste à Rouen avec Léon, pendant que Charles, pour s’occuper de ses patients, repart à Yonville. Une autre aventure débute à ce moment-là pour Madame Bovary.

Léon, qui, pendant son séjour à Rouen, a acquis une certaine confiance en soi, après s’être fait passé pour amer, comme Rodolphe, et avoir dit qu’il a voulu mourir, déclare finalement : « – Parce que je vous ai bien aimée ! » (p. 244.)

Après une longue et vertigineuse balade en fiacre, à l’intérieur duquel ils s’abandonnent lubriquement, « une voiture à stores tendus, et qui apparaissait ainsi continuellement, plus close qu’un tombeau et ballottée comme un navire » (p. 254, 255), ils s’installent dans une chambre d’hôtel à Rouen et, grâce à d’innombrables fugues, pendant que Charles reçoit ses patients, ils vivent leur rêve d’amour : « Ils étaient si complètement perdus en la possession d’eux-mêmes, qu’ils se croyaient là dans leur maison particulière, et devant y vivre jusqu’à la mort, comme deux éternels jeunes époux. » (p. 272). Elle lui disait : « – Enfant, m’aimes-tu ? Et elle n’entendait guère sa réponse, dans la précipitation de ses lèvres qui lui montaient à la bouche » (p. 273).

Toutefois, la réalité commence à s’immiscer dans le rêve de Madame Bovary. Et en recourant à d’autres traites et mensonges, elle entretient son amour maniaque : « Elle rit, pleura, chanta, dansa, fit monter des sorbets, voulut fumer des cigarettes » (p. 283).

Léon voit son être se dissiper dans cette relation : « Ce qui le charmait autrefois l’effrayait un peu maintenant. D’ailleurs, il se révoltait contre l’absorption, chaque jour plus grande, de sa personnalité. » (p.289)

La voracité de Madame Bovary est accompagnée d’une permanente insatisfaction : « Elle n’était pas heureuse, ne l’avait jamais été. [...] Chaque sourire cachait un bâillement d’ennui, chaque joie une malédiction, tout plaisir son dégoût, et les meilleurs baisers ne vous laissaient sur la lèvre qu’une irréalisable envie d’une volupté plus haute » (p. 290).

En plus de cela, les dépenses démesurées d’Emma commencent à être réclamées par le commerçant qui, pendant tellement de temps, a entretenu ses rêves et ses désirs. Sans argent, elle fait appel à Léon, à qui elle en arrive à proposer un vol chez le notaire où il travaille.

Pressée par les menaces de Lheureux, qui vendra ses traites à un autre commerçant, également sans scrupules, ayant l’intention  d’intenter une action judiciaire dans le but de vendre aux enchères la maison d’Emma en paiement de ses dettes, notre personnage se désespère en se voyant insultée par les propositions libidineuses du notaire de la ville : « Je suis à plaindre, mais pas à vendre ! » (p. 309)

Mais, ensuite, elle s’offre au précepteur Binet, qui la repousse : « – Madame ! y pensez-vous ?... » (p. 311)

Tout cela était moins pénible que de se soumettre à Charles : « Cette idée de la supériorité de Bovary sur elle l’exaspérait » (p. 310).

Il nous semble même que Charles a toujours représenté l’Autre (le père-idéal), qu’elle cherchait continuellement à déprécier, se grandissant face à lui, avec ses amants, les traitant comme des enfants niais, comme des objets.

Comme ultime recours, Emma va trouver Rodolphe, qui est revenu à son château, et elle se plaint, alors, à l’autre Autre :

[...] je t’aurais tout donné, j’aurais tout vendu, j’aurais travaillé de mes mains, j’aurais mendié sur les routes, pour un sourire. [...] Et puis, quand je reviens vers lui, vers lui, qui est riche, heureux, libre ! pour implorer un secours que le premier venu rendrait, suppliante et lui rapportant toute ma tendresse, il me repousse, parce que ça lui coûterait trois mille francs ! (p. 317)

Face à ses supplications, Rodolphe la méprise et lui dit qu’il n’a pas la somme qu’elle demande. Emma se voit face à un manque, le manque qu’elle a tellement souhaité combler ; cela devient un manque de tout : d’argent, de respect, d’amour. Finalement, une unique chose peut combler ce manque de tout, la mort. Emma recherche, dans l’arsenic, la mort qui mettra fin à son incessante quête, poursuite de ce qui n’existait pas et qui, par conséquent, ne serait jamais achevé.

Même par rapport au suicide et à la mort, Emma Bovary se trompe : « – Ah ! C’est bien peu de chose, la mort ! pensait-elle : je vais dormir, et tout sera fini ! » (p. 320)

En elle, elle espérait trouver la paix, le sommeil éternel, la satisfaction totale qui est possible uniquement dans le non-désirer. En réalité, Madame Bovary a une mort horrible : « Elle se mettait à crier, horriblement. Elle maudissait le poison, l’invectivait, le suppliait de se hâter » (p. 324).

Dans le supplice de sa douleur, elle jouit. Et de quelle jouissance s’agit-il ? De la jouissance de l’Autre ? Nous citerons, dans l’article Deseo y Goce en la Histérica de Catherine Millot (1987, p. 130), l’extrait suivant : « Fuente última de resistencia, el superyó rehúsa hasta el final ceder el goce del síntoma : más bien enfermedad, depresión, a veces intervenciones quirúrgicas, la muerte misma »[3].

Finalement, « une convulsion la rabattit sur le matelas. Tous s’approchèrent. Elle n’existait plus » (p. 330).

Emma Bovary n’est pas une hystérique des temps de Charcot ou de Freud du début de la psychanalyse ; elle ne souffre pas fréquemment de violentes attaques, ne connaît pas de paralysies ni d’anesthésies. Mais elle a des évanouissements et, lors de ses crises, des anorexies et des états proches de la catalepsie. Malgré le fait que Freud et Flaubert ont été pratiquement contemporains (fin du XIXe siècle), peut-être par coïncidence, avec le caractère « mutant » de l’œuvre du romancier, son personnage nous semble une sorte d’hystérique intermédiaire, qui, malgré ses tenues ridicules, du moins dans la symptomatologie, se situe parmi les grandes hystériques charcotiennes et les « personnalités » hystériques modernes.

L’hystérie a été dépouillée. Elle a perdu ses tenues ridicules, étranges, déconcertantes ; celles qui, aux yeux des médecins, constituaient son attractif et son charme. L’auréole mystérieuse et merveilleuse qui l’entourait depuis l’Antiquité s’est dissipée. Dénudée de ses symptômes, plus rien ne subsiste de l’hystérie sinon elle-même : une personnalité hystérique. (Trillat, [1986], 1991, p. 281, 282)

On pourrait objecter que, en fin de compte, de même que le personnage, l’hystérie de Flaubert est une fiction et que, par conséquent, cela ne vaut pas la peine de se pencher dessus.

Cependant, l’écrivain est un « catalyseur culturel » :

[…] Ce n’est pas cette monade isolée qui pourrait revendiquer pour lui-même ce qu’il produit ; comme tous, c’est le résultat d’une série de désirs échelonnés sur plusieurs générations et le fruit d’un moment culturel précis. Ensuite, il utilise une langue chargée de sens qui le domine et le soumet plus souvent qu’il ne le pense.  (Willemart, 1993, p. 26)

En plus de cela, nous avons utilisé l’exemple de Freud, qui a eu fréquemment recours aux poètes, tels que Jensen et Gœthe, entre autres, pour illustrer ses idées et ses concepts.

Nous armant de Hegel, selon lequel la réponse à la question peut se trouver dans la propre question, c’est-à-dire que la structure de l’hystérie peut se trouver dans son apparence, ou même dans ce qui la voile, nous entrons complètement dans un de ces éléments ou aspects plus évidents de la structure de l’hystérie dans l’œuvre de Flaubert, qui est l’insatisfaction.

Madame Bovary recherche le bonheur chez son mari et ses amants ou, nous pourrions dire, le phallus, la complétude, qu’elle ne parvient jamais à atteindre, se trouvant face à la castration qui apparaît chez l’Autre quand celui-ci ne correspond pas aux attentes. Toutefois, il y a à ce moment une jouissance, qui est ce qui satisfait le névrosé quand il souffre :

Ils satisfont quelque chose qui va sans doute à la rencontre de ce dont ils pourraient se satisfaire, ou peut-être mieux, ils donnent satisfaction à quelque chose. Ils ne se contentent pas de leur état, mais, étant dans cet état si peu satisfaisant, ils s’en contentent tout de même. (Lacan, [1964}, (1990), p. 158)

Nous trouvons-nous dans le domaine des apparences ou des structures ? Mêlée à cette jouissance de l’insatisfaction, Madame Bovary est toujours renvoyée au-delà, même dans la mort, la propre castration, le manque, d’elle-même.

L’insatisfaction apparaît également en tant que thème dans d’autres œuvres de Flaubert, comme L’Éducation sentimentale, roman supposé autobiographique, qui raconte la trajectoire sentimentale du jeune Frédéric, amoureux de Madame Arnoux, femme mariée qui aime aussi Frédéric mais qui reste fidèle à son mari, imposant à elle-même et au héros du roman un état irrémédiable d’insatisfaction.

Cette œuvre, avec un ton œdipien accentué, paraît bien une apologie du manque et de l’insatisfaction que l’homme est condamné à tenter de combler d’innombrables manières. Le héros parcourt, du début jusqu’à la fin du roman, toute une pléiade de situations d’amitié, d’amour, de sexe, de banquets, de révolutions sociales qui, à la fin, n’aboutissent à rien, du moins rien qui ressemble à ce qui était promis au jeune Frédéric au départ. Ce qui lui reste est un seul ami, avec lequel il partage ses souvenirs. On remarque que le jeune homme lui-même, en fonction de son impossible fantasme avec Madame Arnoux, poursuit son échec.

C’est de l’échec et de l’insatisfaction que parle également le dernier livre inachevé de Flaubert, Bouvard et Pécuchet, dans lequel un des deux amis, juste après leur rencontre, reçoit un important héritage qui sera totalement dilapidé en initiatives et projets, dans quasiment tous les domaines de la connaissance et de l’industrie humaine – tous des échecs.

Flaubert, qui reste fidèle à un amour impossible de jeunesse et qui, pendant une bonne partie de son existence, s’est isolé du contact social pour se consacrer à la production de son œuvre, nous semble avoir fait de sa propre insatisfaction, de son propre manque, la raison de son génie.

Bibliographie

Flaubert, g. (1981), Bouvard e Pécuchet, Rio De Janeiro, Nova Fronteira.
Flaubert, g. (1959), Educação Sentimental : História de um Moço, São Paulo, Difel.
Flaubert, g. (1993), Madame Bovary, São Paulo, Nova Alexandria.
Freud, s. ([1895], 1973), Proyecto de una psicologia para neurologos, em Obras Completas, v. 1, trad. de Luis Lopez Ballesteros y de Torres (3a. ed.),  Madrid, Biblioteca Nueva (Obra original publicada em 1950).
Freud, s. ([1893-5], 1973), Estudios Sobre la Histeria, em Obras Completas, v. 1, trad. de Luis Lopez Ballesteros y de Torres (3a. ed.),  Madrid, Biblioteca Nueva (Obra original publicada em 1895).
Freud, s. (1973), La Etiologia de la Histeria, em Obras Completas, v. 1, trad. de Luis Lopez Ballesteros y de Torres, (3a. ed.), Madrid, Biblioteca Nueva (Obra original publicada em 1896).
Freud, s. (1973), La Sexualidad en la Etiologia de las Neurosis, em Obras Completas, v. 1, trad. de Luis Lopez Ballesteros y de Torres (3a. ed.), Madrid, Biblioteca Nueva (Obra original publicada em 1898).
Freud, s. ([1901], 1973), Analisis Fragmentario de una Histeria (Caso Dora), em Obras Completas, v. 1, trad. de Luis Lopez Ballesteros y de Torres (3a. ed.), Madrid, Biblioteca Nueva (Obra original publicada em 1905).
Freud, s. (1973), Fantasías histéricas y su relación con la bisexualidad, em Obras Completas, v. 2, trad. de Luis Lopez Ballesteros y de Torres (3a. ed.), Madrid, Biblioteca Nueva (Obra original publicada em 1908).
Freud, s. (1973), Pegan a un niño. Aportación al conocimiento de la génesis de las perversiones sexuales, em Obras Completas, v. 3, trad. de Luis Lopez Ballesteros y de Torres (3a. ed.), Madrid, Biblioteca Nueva (Obra original publicada em 1919).
Freud, s. (1973), Sobre la psicogénesis de un caso de homosexualidad femenina, em Obras Completas, v. 3, trad. de Luis Lopez Ballesteros y de Torres (3a. ed.), Madrid, Biblioteca Nueva (Obra original publicada em 1920).
Freud, s. (1973), La disolución del complejo de Edipo, em Obras Completas, v. 3, trad. de Luis Lopez Ballesteros y de Torres (3a. ed.), Madrid, Biblioteca Nueva (Obra original publicada em 1924).
Freud, s. (1973), Algunas consecuencias psíquicas de la diferencia sexual anatómica, em Obras Completas, v. 3, trad. de Luis Lopez Ballesteros y de Torres (3a. ed.),  Madrid, Biblioteca Nueva (Obra original publicada em 1925).
Freud, s. (1973), Sobre la sexualidad feminina, em Obras Completas, v. 3, trad. de Luis Lopez Ballesteros y de Torres (3a. ed.), Madrid, Biblioteca Nueva (Obra original publicada em 1931).
Freud, s. ([1932], 1973), Nuevas lecciones introductorias al psicoanalisis – La feminidad, em Obras Completas, v. 3, trad. de Luis Lopez Ballesteros y de Torres (3a. ed.),  Madrid, Biblioteca Nueva (Obra original publicada em 1933).
Lacan,  j. ([1951], 1998), Intervenção sobre a transferência em Escritos, trad. de Vera Ribeiro, Rio de Janeiro, Jorge Zahar Editor.
Lacan, j. ([1964], 1990), O Seminário Livro 11 os quatro conceitos fundamentais da psicanálise, Rio de Janeiro, Jorge Zahar Editor.
Lacan, j. ([1975], 1985), O Seminário Livro 20 mais, ainda, Rio de Janeiro, Jorge Zahar Editor.
Millot, c. e outros, (1987), Deseo y goce en la histérica in Histeria y Obsesion, Buenos Aires, Manantial.
Trillat, e. (1991), História da histeria, São Paulo, Escuta.
Willemart, p. (1993), Universo da Criação Literária, São Paulo, Edusp.


NOTES

[1]. Cet article, publié originellement dans la revue Estudos de Psicologia, v. 7, n. 2 (2002), est une version modifiée d’une partie de ma thèse de doctorat La Structure de l’hystérie chez Madame Bovary, Ed. Casa do Psicólogo / EDUSP, 2003.
[2]. « L’auteur, dans son œuvre, doit être comme Dieu dans l’univers : omniprésent et invisible », citation de la couverture du livre Madame Bovary : costumes de província de Gustave Flaubert (1993), traduction de Fúlvia M.L. Moretto, São Paulo, Nova Alexandria. Les citations en français du roman, après la traduction du texte de l’article réalisée par Gilles Jean Abes, sont empruntées à l’édition de poche de Bookking International, Paris, 1993.
[3]. « Dernière source de résistance, le surmoi refuse jusqu'à la fin de livrer la jouissance du symptôme : il vaut mieux l’infirmité, la dépression, parfois les interventions chirurgicales, la mort même. »



Mentions légales