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Revue Flaubert, n° 7, 2007 | Flaubert et la philosophie.
Numéro dirigé par Jacques Goetschel.

Flaubert et Taine : moments d'un dialogue

Bruna Donatelli
Professeur de Littérature française, Università Roma Tre

Dans un climat culturel fortement marqué par le progrès scientifique, la rencontre entre Taine et Flaubert était inévitable car ils avaient été, tous les deux, séduits par les potentialités encore inexplorées du réel, dont le premier était l'interprète scientiste et l'autre l'interprète littéraire. Leur confrontation intellectuelle, qui a été intense et a duré presque vingt ans[1], ne se déroule pourtant pas exclusivement sur le plan esthético-littéraire dont les deux écrivains se font porte-parole, mais elle s'ouvre à un débat bien plus étendu touchant à la philosophie et à l'histoire. C'est un dialogue qui nous est arrivé par fragments, les deux écrivains ayant préféré une conversation en tête-à-tête, comme en témoignent les quelques lettres qui restent de leur échange épistolaire[2], où le savant et l'artiste se confrontent sur le double registre de la différence et de l'affinité. En effet, si Taine admirait l'écriture de Flaubert pour sa fécondité créative et sa précision, il lui reprochait par contre d'être « tirée hors de son domaine, traînée de force dans celui de la science et des arts du dessin »[3] Quant à Flaubert, il n'approuvait guère la critique scientiste de Taine, indifférent à l'« ingenium de chaque individu »[4], mais il admirait la lucidité de ses spéculations philosophiques et la finesse de son écriture. Ces jugements ambivalents s'expliquent toutefois par le rôle différent que chacun d'eux attribuait à la science et à la poésie.

Aux yeux de Taine, science et art appartiennent en effet à deux domaines distincts, dont les finalités diffèrent : « l'artiste n'a pour but que de produire le beau, le savant n'a pour but que de trouver le vrai »[5] Vouée à ne rechercher que la vérité, la science ne peut se plier à des goûts personnels : « Elle est maîtresse et non servante, et si elle n'est pas maîtresse, elle est la plus vile des servantes, parce qu'elle dément sa nature et dégrade sa dignité. »[6] La science, au cœur de sa pensée, n'est pas seulement un instrument d'évaluation méthodologique, le prélude à une théorie des sciences humaines ou la dimension la plus élevée et développée du savoir ; elle acquiert dans son système philosophique une ampleur métaphysique telle qu'elle lui garantit ce savoir exhaustif qui avait fait reculer les positivistes eux-mêmes : « La science - soutient-il dans sa Préface à la deuxième édition des Philosophes français du XIXe siècle - a pour but de trouver la cause de chaque objet et la cause des causes qui est celle de l'univers »[7]

Flaubert entretient par contre avec la science un rapport plus problématique, comme l'a largement démontré Sartre dans L' Idiot de la famille[8] Si d'une part, il en vante la précision et l'impartialité, des caractéristiques qui lui sont inhérentes et sur lesquelles il a basé son écriture[9], d'autre part, il la rejette parce qu'« il est entré en littérature contre la science »[10], pour conquérir ce domaine (l'art) qui, par principe, échappe aux analyses scientifiques et pour y triompher « en [...] appliquant, transposées, les méthodes exactes »[11] Constamment parodié et pris en dérision dans ses textes, le savoir scientifique ne peut pas être assimilé, selon lui, à ce savoir absolu, qui, prérogative de l'artiste, est bien illusoire et que La Tentation de saint Antoine met constamment en scène. Des sentiments ambivalents, de revanche, qui se traduisent à nouveau en admiration pour la science lorsque celle-ci sert d'antidote à la « rage de vouloir prouver » et à l'« orgueil de vouloir mesurer l'infini et d'en donner des solutions »[12], et qu'elle devient dès lors une autre méthode d'analyse, la seule qui permette à l'humanité « de se mettre un peu au-dessus d'elle-même »[13]

Si Flaubert s'éloigne donc de Taine quand ce dernier, en tant que critique littéraire, veut expliquer, par les lois de production d'un texte, l'impondérable de la création littéraire et emprisonner l'art dans des schémas établis ou des classifications, il ne peut pas ne pas apprécier en revanche l'approche scientifique de ses théories philosophiques et les qualités artistiques de ses études historiques, où l'art, la science et la philosophie se rejoignent. C'est surtout le philosophe que Flaubert admire chez lui, et ce n'est pas un hasard si au cours de leurs échanges épistolaires, les grands thèmes traditionnels, que Taine avait désormais écartés du domaine d'étude de son système spéculatif, ne sont jamais abordés. Soigneusement évité par chacun d'eux, le mot « philosophie » n'est utilisé que par Flaubert - et rarement - avec la légèreté de celui qui ne veut pas s'engager dans un domaine qui ne lui appartient pas, face à une autorité à laquelle il préférait ne pas se mesurer[14] « Très beau morceau d'histoire philosophique, ou de philosophie historique, ad libitum »[15] : tel est, par exemple, son commentaire à propos d'un extrait du Voyage en Italie, soulignant non sans ironie les points forts et complexes des argumentations historico-philosophiques de Taine, étroitement liés certes, sans être toutefois équivalents[16]

Les quelques extraits que l'on conserve de leur dialogue à ce sujet permettent de distinguer trois moments : un premier moment où Flaubert écoute et approuve Taine, alors que celui-ci est polémique et désacralisateur envers tout ce qui était défini à tort comme de la philosophie; le deuxième moment, qui devient très vite un débat, quand la discussion débouche sur la perception visuelle, plus adéquate à la condition d'artiste de Flaubert, bien que celle-ci constitue, selon Taine, une matière spécifiquement philosophique ; un troisième moment marqué par le silence de Taine lorsque, dans La Tentation de saint Antoine, le problème philosophique de la connaissance est transposé sur le plan littéraire.

Au début de leur dialogue Flaubert se montre donc enthousiaste à la lecture d'un article de Taine (« Philosophie religieuse »), écrit en 1855[17] et publié à nouveau en 1865 dans les Nouveaux essais de critique et d'histoire, où l'auteur se moque des théories de J. Reynaud sur la conciliation entre religion et philosophie[18] : « À chaque ligne on s'extasie, on se dit : “Bien, bien, c'est cela”. On éprouve enfin un contentement absolu »[19] Même si Flaubert ne précise ni les raisons de son enthousiasme ni celles de son « contentement »[20], ces raisons proviennent sans doute non seulement du ton sarcastique des argumentations de Taine mais aussi des deux lignes de force de cet essai, à savoir la distinction très claire entre religion et philosophie et l'identification de cette dernière avec la science :

Parlez à un savant de déférence à l'autorité, de foi immédiate, de croyance sans preuves, d'assentiment donné par le cœur ; vous attaquez sa méthode et vous révoltez son esprit. Sa première règle dans la recherche du vrai est de rejeter toute autorité étrangère, de ne se rendre qu'à l'évidence personnelle, de vouloir toucher, de n'ajouter foi aux témoignages qu'après examen, discussion et vérification. Sa plus vive aversion est pour les affirmations sans preuves qu'il appelle préjugés, pour la croyance immédiate qu'il appelle crédulité, pour l'assentiment du cœur qu'il appelle faiblesse d'esprit[21]

Ce n'était pas la première fois que Taine attaquait durement les positions dogmatiques de la philosophie officielle. Dans une série d'articles écrits entre 1855 et 1857[22], qui devaient « éclabousser la figure de la vérité officielle »[23], et parus ensuite dans les Philosophes français du XIXe siècle (1857), il avait dénoncé - implacablement - le sectarisme d'un académisme orienté exclusivement vers la propagande morale et politique ; une philosophie qui forme « les esprits depuis un quart de siècle, [...] les prend au moment où ils s'ouvrent, [...] pèse sur eux avec toute la force d'une institution »[24] Sa position est claire ; il l'explique sans équivoque dans sa Préface à la deuxième édition des Philosophes français du XIXe siècle parue en 1860[25] :

Un livre de réfutation n'est pas un livre de théorie ; je n'exposais pas, j'attaquais ; je n'étais point tenu de produire un système ; je n'ai fait qu'indiquer une direction. Un seul point a été traité, et comme il est capital, je demande la permission de le marquer ici[26]

En prenant ses distances non seulement vis-à-vis des spiritualistes mais aussi des positivistes, qui s'étaient opposés aux premiers avec tout autant de dogmatisme (« Les spiritualistes relèguent les causes hors des objets, les positivistes relèguent les causes hors de la science »[27]), Taine ne renonce pas à définir le profil du vrai philosophe, qu'il aperçoit chez ceux qui se consacrent exclusivement à trouver et à prouver des vérités générales, chez ceux qui aiment « la science pure, et ne s'occupe[nt] pas de la vie pratique » et « ne songe[nt] pas à réformer le genre humain » :

Il pense à la morale, mais comme il pense à la chimie ; la morale comme la chimie n'est qu'une science particulière ; il ne s'y attache que parce qu'elle est une partie de l'encyclopédie qu'il construit, ou une application de la méthode qu'il découvre ; il ne lui soumet pas les autres sciences ; il ne fait pas d'elle le but de ses recherches, ou la pierre de touche de ses doctrines. Il est logicien ou métaphysicien, à toutes les minutes et jusqu'au bout de sa vie, et il n'est pas autre chose[28]

Sarcasme et sérieux alternent dans cette œuvre de Taine où l'introduction et la fin (De la méthode) - renfermant les nouvelles propositions philosophiques - s'opposent à un corps central, où les argumentations même de leurs porte-parole ridiculisent les doctrines officielles.

Fasciné surtout par le caractère dérisoire de ce texte, Flaubert verra dans les Philosophes français du XIXe siècle un résumé encyclopédique des doctrines contemporaines, ou mieux, une source où puiser les nombreuses sottises philosophiques et théologiques de Bouvard et Pécuchet. « Présentement - affirmera-t-il à Taine dans une lettre en janvier 1879 - je suis enfoncé dans la métaphysique et vos philosophes du XIXe siècle sont sur ma table »[29] Il ne s'agit pas là d'une nouvelle attitude de Flaubert qui avait, dès sa prime jeunesse, exprimé son refus net à l'égard des théories dépositaires du vrai : « La philosophie a le gosier séché par la poussière du néant de tous ses systèmes »[30], affirme-t-il dans une de ses notes des Cahiers intimes de 1840-1841. On trouve un témoignage encore plus incisif dans sa Correspondance, surtout dans les lettres adressées à Louise Colet et à Mlle Leroyer de Chantepie où il attaque les systèmes philosophiques soucieux d'élever au rang de principes universels des raisonnements qui en revanche « se heurtent à des contingents ». Il se moque surtout des matérialistes et des spiritualistes à travers une série dense de questions sur un ton paroxystique, comme on le lit dans la lettre à Louise Colet du 7 juillet 1853 :

Les matérialistes et les spiritualistes empêchent également de connaître la matière et l'esprit, parce qu'ils scindent l'un de l'autre. Les uns font de l'homme un ange et les autres un porc. Mais avant d'en arriver à ces sciences-là (qui seront des sciences), avant d'étudier bien l'homme, n'y a-t-il pas à étudier ses produits, à connaître les effets pour remonter à la cause ? [...] Qui est-ce qui a établi scientifiquement comment, pour un tel besoin de l'esprit, telle forme doit apparaître, et suivi cette forme partout, dans les divers règnes humains ? [...] Qui est-ce qui a prouvé, par exemple, que la religion est une philosophie devenue art, et que la cervelle qui bat dedans, à savoir la superstition, le sentiment religieux en soi, est de même matière partout, malgré ses différences extérieures, correspond aux mêmes besoins, répond aux mêmes fibres, meurt par les mêmes accidents, etc. ? [...] Quelle découverte ce serait par exemple qu'un axiome comme celui-ci : tel peuple étant donné, la vertu y est à la force comme trois est à quatre ; donc tant que vous en serez là vous n'irez pas là. Autre loi mathématique à découvrir : combien faut-il connaître d'imbéciles au monde pour vous donner envie de se casser la gueule ? etc.[31]

Flaubert s'engage dans le débat philosophique de l'époque sur un ton irrévérencieux, et ses argumentations, empreintes de sérieux et de sarcasme (il achèvera sa lettre en disant : « il est tard, je déraisonne passablement ») ne tendent toutefois pas à mettre en discussion la teneur de son discours (la science en tant que frein à l'orgueil de « vouloir mesurer l'infini »), mais plutôt à ridiculiser le point de vue étroit de celui qui prétend accéder à « Quod non pertinet homini »[32] Il aura encore l'occasion de répéter ses convictions, mais en des termes réellement plus sérieux et non équivoques, comme l'indique une lettre qu'il adresse à Mlle Leroyer de Chantepie, datée de 1857:

Nous manquons de science avant tout ; nous pataugeons dans une barbarie de sauvages : la philosophie telle qu'on la fait et la religion telle qu'elle subsiste sont des verres de couleurs qui empêchent de voir clair parce que : 1° on a d'avance un parti pris ; 2° parce qu'on s'inquiète du pourquoi avant de connaître le comment ; 3° parce que l'homme rapporte tout à soi[33]

Il faut que les sciences morales, souligne encore Flaubert dans la même lettre, « prennent une autre route et qu'elles procèdent comme les sciences physiques, par l'impartialité »[34] Le seul mérite du XIXe siècle est d'avoir ouvert cette voie : »  On va se mettre à étudier les idées comme des faits, et à disséquer les croyances comme des organismes »[35], affirmera-t-il encore et toujours à Mlle Leroyer de Chantepie en 1859.

À partir de de ces considérations, on peut facilement comprendre l'enthousiasme de Flaubert à l'égard des théories que Taine énonce dans De l' Intelligence (1870), car Flaubert entrevoit la philosophie de l'avenir là où Taine, en tant que philosophe, renonce définitivement à d'autres spéculations dans ce domaine. Encore inexistantes au moment de la lettre déjà citée à Louise Colet du 7 juillet 1853 (« la première pierre est encore à trouver »), ces bases pour « des œuvres de la Pensée » sont, selon Flaubert, finalement jetées à partir de ce texte sur le principe de la connaissance, dont l'auteur explore les dynamiques en s'appuyant sur la psychopathologie, la physiologie du système nerveux, la chimie et d'autres sciences exactes.

Dès qu'il aura fini de lire le premier des deux tomes (Les éléments de la connaissance), Flaubert va effectivement affirmer, dans une lettre à Georges Sand : « Dans cinquante ans, peut-être, ce sera la philosophie qui sera enseignée dans les collèges »[36] Impressions qu'il répètera à Taine quelques jours plus tard, après sa lecture du deuxième volume (Les diverses sortes de connaissance), en insistant encore davantage sur la modernité de l'œuvre[37] :

Dans 25 ans on vous enseignera dans les collèges. Tel est jusqu'à présent, le résumé de mes impressions. [...] J'en reviens à votre livre qui me trotte dans la cervelle. Je doute que le public soit assez grave pour vous comprendre maintenant. Quant à la critique... ? Ah ! gardez-moi quelques feuilles. Ça me servira comme comique[38]

Ce jugement de Flaubert est aussi synthétique que significatif. Tout d'abord, en répétant la même phrase à Taine, il réduit les temps de réception de l'œuvre à vingt-cinq ans, mais il évite de prononcer le mot « philosophie ». Or l'accent qu'il met sur sa réception est encore plus éloquent. Convaincu que le public (« l'éternel imbécile nommé On »[39]) est tout à fait incapable de comprendre la portée De l' Intelligence, il finit par attribuer implicitement au texte et à son auteur ce caractère « grave », absent des spéculations de la plupart des philosophes contemporains qui prétendaient, par leurs exposés enthousiastes, arriver à des explications conclusives. Il avait déjà été clair à ce propos dans une lettre du 18 mai 1857 adressée à Mlle Leroyer de Chantepie où il expliquait :

Les gens légers, bornés, les esprits présomptueux et enthousiastes veulent en toute chose une conclusion ; ils cherchent le but de la vie et la dimension de l'infini. Ils prennent dans leur pauvre petite main une poignée de sable et ils disent à l'Océan : « Je vais compter les grains et les rivages. » Mais comme les grains leur coulent entre les doigts et que le calcul est long, ils trépignent et ils pleurent. Savez-vous ce qu'il faut faire sur la grève ? Il faut s'agenouiller ou se promener. Promenez-vous[40]

L'allusion que Flaubert fait au besoin de rester impassible, détaché et calme face aux limites de notre propre pensée (traduite au niveau figuratif par l'expression « il faut se promener »), correspond exactement à l'attitude de Taine dans les dernières pages de la première édition De l' Intelligence (1870)[41], quand, soucieux de prouver l'existence sans recourir à l'expérience, il avoue sa propre « insuffisance » avec cette honnêteté intellectuelle que Flaubert lui a reconnue plus d'une fois :

Peut-on prouver l'existence sans recours à l'expérience ? Hegel l'a fait mais avec des imprudences énormes : peut-être un autre, avec plus de mesure, renouvellera sa tentative avec plus de succès. Ici nous sommes au seuil de la métaphysique ; à mon sens elle n'est pas impossible. Si je m'arrête, c'est par sentiment de mon insuffisance ; je vois les limites de mon esprit, je ne vois pas celles de l'esprit humain[42]

C'est probablement à cause de ce sentiment d' »  insuffisance » personnelle que Flaubert va définir cette œuvre un « fort bouquin » et la qualifier de « grand livre ». Le débat sur l'expérience du processus cognitif, qui mettrait en discussion la possibilité d'un savoir exhaustif et systématique, pour le transformer en un savoir qui n'arrive jamais à un stade d'achèvement[43], ne pouvait que susciter l'assentiment de Flaubert, opposé depuis toujours à ceux qui avaient la prétention de « tenir la cause » :

Oh ! orgueil humain. Une solution ! Le but, la cause ! Mais nous serions Dieu, si nous tenions à la cause, et à mesure que nous irions, elle se reculera indéfiniment, parce que notre horizon s'élargira[44]

Voilà peut-être comment Flaubert interprète De l'Intelligence, et s'il en était ainsi, cette lecture, partielle, exclurait la perspective probabiliste de Taine, ou mieux, cette éventualité que le genre humain pourrait atteindre une connaissance absolue, même si ailleurs et en un autre moment. Comme on ne possède pas d'autres fragments du dialogue entre les deux écrivains à ce sujet, cette supposition ne peut avoir valeur d'affirmation. En effet, Flaubert n'ira pas jusqu'à analyser réellement les théories de l'Intelligence, comme il l'avait fait jusque-là avec les autres textes de Taine[45] et comme il s'était promis de le faire ici aussi, d'après les propos de sa lettre du 29 avril 1870 :

Je m'en retourne vers ma chaumière [...] et la première chose que je ferai ce sera de relire votre fort bouquin. Après quoi je vous écrirai ce que j'en pense en détail[46]

Un silence dû peut-être à l'imminence de la guerre et au fait que Flaubert et Taine avaient déjà eu l'occasion de discuter, en 1866, autour de certains thèmes De l'Intelligence, quand le texte était en cours de rédaction.

C'est ici précisément, comme nous l'avons dit plus haut, que le dialogue « philosophique » entre les deux écrivains entame une nouvelle phase car, fort d'une utilité réciproque, il s'était enrichi de leurs compétences mutuelles, comme le démontre leur échange épistolaire de l'époque. Les enquêtes scientifiques de Taine sont confirmées par les réflexions de Flaubert qui, grâce à son imagination débordante, fournit des exemples extrêmement utiles à l'élaboration de la future théorie De l'Intelligence de son ami.

Conscient de l'extraordinaire faculté de perception de Flaubert, Taine lui avait en effet demandé de répondre à un de ses questionnaires[47] sur les processus de création des images poétiques et sur ceux de la vraie hallucination[48] La formulation technique des questions permet à Flaubert de bâtir, dans ses deux lettres de réponse, un véritable discours théorique sur ce processus - qu'il définit « hallucinatoire » - fondamental pour l'inspiration poétique et faisant déjà l'objet de ses réflexions en d'autres occasions et avec d'autres correspondants, sans toutefois arriver à le définir totalement[49] Flaubert indique ici avec une extrême précision et une grande lucidité toutes les phases qui précèdent et suivent la vision intérieure de l'artiste[50] ; ses explications poussent Taine à les citer dans De l'Intelligence[51], les ayant trouvées très intéressantes. Ainsi par exemple, à la question de savoir si la réalité imaginée peut être confondue avec l'objet réel et si, une fois qu'il a imaginé un personnage, il s'en sent « obsédé, comme par une hallucination »[52], Flaubert répond-il :

Oui toujours. L'image intérieure inventée est pour moi aussi vraie que la réalité objective des choses. Et ce que la réalité m'a fourni (au bout de très peu de temps), ne se distingue plus pour moi des embellissements ou modifications que je lui ai donnés. [...] Les personnages imaginaires m'affectent, me poursuivent, - ou plutôt c'est moi qui suis dans leur peau[53]

Il précise aussi son propos sur la fonction sélective du souvenir dans la perception de la réalité (« Le souvenir idéalise, c'est-à-dire choisit »[54]), sur l'affinité entre l'intuition poétique et les images hypnagogiques, tandis que la plupart de ses autres réflexions concernent la distinction entre hallucination poétique et hallucination au sens strict :

Du reste n'assimilez pas la vision intérieure de l'artiste à celle de l'homme vraiment halluciné. Je connais parfaitement les deux états[55] Il y a un abîme entre eux. Dans l'hallucination proprement dite, il y a toujours terreur, on sent que votre personnalité vous échappe, on croit qu'on va mourir. Dans la vision poétique, au contraire, il y a joie. C'est quelque chose qui entre en vous[56]

Cette première distinction entre les deux états mentaux est suivie, dans une deuxième lettre de Flaubert, par d'autres considérations que Taine avait sans doute demandées. Ces raisonnements, très connues, anticipent celles qui seront les bases de la future esthétique visionnaire de La Tentation de saint Antoine (1874) où seront représentés, dans une stratification narrative composite, les deux états hallucinatoires décrits dans les lettres. La structure complexe du texte - inaccessible à la plupart de ses contemporains[57] — n'échappera pas à Taine qui reconnaîtra en effet à Flaubert une très bonne préparation physiologique et psychologique et une connaissance approfondie des processus hallucinatoires : « On voit que vous connaissez très bien les prodromes et le mécanisme de l'hallucination, cela s'engrène »[58]

Ce sera précisément le jugement de Taine sur La Tentation de saint Antoine qui marquera le troisième et dernier moment de leur débat philosophique et révèlera la distance idéologique entre le philosophe-scientiste et l'instance du « savoir poétique ». Comme d'habitude, après avoir lu son livre, Taine lui écrit pour lui faire part de son jugement sur cette œuvre, mais il évite soigneusement d'exprimer son point de vue quant aux concepts philosophiques sous-jacents (influencés surtout par les spéculations de Spinoza) et de s'arrêter sur la tension métaphysique (le désir insatiable d'un savoir total) qui parcourt tout le texte et culmine dans la double image d'un saint Antoine d'abord en délire face à la métamorphose spectaculaire de la matière primordiale et juste après en prière devant l'effigie lumineuse de Jésus-Christ. Aucune allusion non plus aux nombreuses « incarnations » de la science dans La Tentation de saint Antoine, tant au niveau des personnages (Hilarion, le Diable et le Sphinx)[59], qu'au niveau des séquences narratives (le vol cosmique d'Antoine posé sur les ailes du Diable, ou la rencontre entre le Sphinx et la Chimère). Taine préfère ne pas se lancer dans une discussion qui l'aurait inévitablement mené à une prise de position théorique et critique, bien que les raisons de son désaccord transparaissent derrière son appréciation délibérément limitée aux éléments de composition du texte : « Au point de vue matériel, c'est intéressant, varié, éblouissant comme une féerie »[60] N'abordant que les aspects gnoséologiques de La Tentation de saint Antoine, le savant reconnaît à l'artiste son vaste savoir heuristique, non seulement parce qu'il est excellemment préparé en physiologie et en psychologie, mais aussi parce que son imagination érudite est particulièrement vive[61] Il affirme au sujet de la reine de Saba :  

Où diable avez-vous trouvé ce type moral et physique, et ce costume ? Car je suis persuadé que pour cela aussi vous avez des autorités, ou du moins des documents, des points de départ ?[62] 

Ce riche apparat documentaire (souligné par la conjonction « aussi » qui rattache la description de la reine de Saba à toutes les autres) va d'ailleurs pousser Taine à aborder le respect total de la vérité historique. Il fait alors à Flaubert une série d'objections philologiques dont la plus significative concerne l'usage des noms latins pour les divinités grecques :

Vous donnez aux dieux grecs des noms romains, et vous les altérez ; on répondra qu'à cette époque ils l'étaient déjà et que l'Olympe hellénique avait pris une tournure latine classique. Mais saint Antoine n'a vécu qu'à Alexandrie et Constantinople, ce pur pays grec ; il ne parle que grec, il semble qu'il aurait dû laisser à l'Olympe une couleur plus hellénique[63]

Mais, bien que les réflexions et les objections inhérentes au savoir heuristique[64] occupent une place importante dans ces réflexions de Taine sur La Tentation de saint Antoine, elles n'en sont pas l'aspect le plus significatif. Paradoxalement, la partie la plus éloquente de son jugement réside dans le non-dit, ou mieux, dans cette scission entre forme et contenu, scandée par ce « au point de vue matériel » qui permet à Taine de ne traiter que l'aspect littéraire du texte, sans prendre en considération l'expressivité subjective de l'artiste et la tension métaphysique sous-jacente. Son jugement ne touche en effet que les procédés de composition et les stratégies narratives de Flaubert lorsqu'il représente, dans toute sa complexité et sa variété, une grande civilisation de la décadence, la ville d'Alexandrie au IVe siècle après J.-C., car il en avait toujours été fasciné lui-même. Et s'il avait renoncé jusqu'ici à traiter un tel sujet, c'est qu'il hésitait à affronter un thème aussi étendu[65] Mais Flaubert avait réussi à trouver le juste point de vue, celui qu'il aurait choisi lui aussi :

Au fond c'est bien ce que j'avais pensé : le IVe siècle vu par un cerveau d'ascète. Comme l'ascète théologicien est alors le personnage régnant, et que les songes et constructions théologiques sont la grosse affaire du temps, la lorgnette est bien choisie[66]

Son appréciation touche aussi l'élément scénique et figuratif de l'œuvre, largement présent d'autre part dans l'écriture flaubertienne, bien qu'il l'ait si souvent condamné. Seul « le récit d'un peintre » - soutenait-il déjà à l'époque du Voyage en Italie - arrive à rendre tout le sens de ces époques particulières, pareilles à des « déformations, à des enflures, à des pustules énormes de la nature humaine »[67] Le côté fantastique et spectaculaire de La Tentation de saint Antoine (« c'est intéressant, varié, éblouissant comme une féerie ») et surtout celui des deux personnages, le gymnosophiste et la reine de Saba, plaît particulièrement à Taine : « Un beau morceau c'est le gymnosophiste ; un autre, affriandant et troublant, c'est la reine de Saba »[68] Son attention se déplace ensuite sur les aspects formels et structurels du texte. La difficulté fondamentale, lorsqu'on traite un tel sujet, consiste, selon lui, à représenter dans un seul cadre l'expérience du partiel, du manque (« une vraie hallucination, l'hallucination d'un ascète de l'an 330, avec l'incohérence et les soubresauts des phénomènes, avec les traces d'abêtissement et de la maladie mentale qui conviennent au personnage »[69]) et celle du tout, « de la grande orgie métaphysique et mystique, du pêle-mêle des systèmes »[70] D'après Taine, Flaubert y était parvenu « le plus souvent et pour l'essentiel »[71]

Ce jugement est étrange, par sa généralité, et surtout insolite par rapport à ses objections ou appréciations, d'ordinaire si finement nuancées ; mais ce n'en est pas moins un jugement, révélateur de la façon dont Taine entend dépasser la difficulté de garder séparés les niveaux extrêmement enchaînés du texte. En effet, lorsqu'il indique que l'interaction entre l'expérience personnelle de saint Antoine et l'expérience collective des grandes religions et des cultes du passé est l'aspect le plus difficile à traiter, et lorsqu'il affirme que l'objectif n'est pas toujours atteint, mais qu'il l'est « le plus souvent et pour l'essentiel », Taine fait comprendre sans le dire explicitement que les scènes les moins réussies, précisément parce qu'elles sont vides de figures épiphaniques[72], sont celles où l'interaction n'a plus lieu et où Flaubert explore au plus haut niveau - et à travers son personnage - ses capacités fantasmatiques, vivant à sa place l'expérience de la connaissance, une fois qu'il est entièrement possédé par celui-ci.

Se situant à la lisière de ces deux lectures possibles du texte (forme et concept), la réflexion globale de Taine sur La Tentation de saint Antoine n'est pas toujours pleinement circonstanciée ; elle est sciemment ouverte au non-dit, ou orientée vers des points moins incandescents de l'œuvre. Ainsi, quand il la compare à « une féerie », sans toutefois les identifier l'une à l'autre, son recours à l'analogie vise-t-il peut-être à n'indiquer que les aspects les plus visibles et les moins déchirants du texte. Taine savait certes que l'imagination de Flaubert était d'une portée bien plus vaste et plus complexe que la simple fantaisie ou l'invention. Lors de leur première rencontre déjà, il l'avait clairement remarqué : « Ce qui est frappant c'est son singulier état d'imagination, puissant, forcé, maladif »[73] Mais comme en ce temps-là, et peut-être encore plus à présent, alors que ses préoccupations de savant avaient pris un autre cours par rapport à celles des années 1860[74], il sent qu'il doit se distancier de cette faculté de Flaubert « souffrante, souterraine et révoltée »[75], de cette obsession de l'imaginaire poétique[76], qui permet à l'artiste d'accéder à une vérité aussi absolue qu'illusoire. Taine préfère considérer cette vision intérieure de Flaubert, qui traverse toute La Tentation de saint Antoine de façon aussi impérieuse, uniquement comme une vraie hallucination du protagoniste, comme une maladie de sa mémoire[77] (« une vraie hallucination [...] avec les traces d'abêtissement et de la maladie mentale qui conviennent au personnage »[78] ). De même il préfère comparer La T entation à une féerie plutôt que d'y voir une expression du délire de l'artiste, où la connaissance totale s'allie à l'impossibilité de connaître.

En tant qu'homme de science, il ne peut que prendre ses distances avec cet état d'âme corrosif qui ne mène à aucune forme de vérité. « Être pessimiste ou optimiste - écrira-t-il dans une lettre du 9 décembre 1891 à Georges Lyon - cela est permis aux poètes et aux artistes, non aux hommes qui ont l'esprit scientifique. »[79] Par contre, en tant qu'homme de lettres, il indique probablement, dans son jugement, comment il aurait représenté cette grande civilisation du passé s'il avait été à la place de Flaubert, ou du moins comment il aurait aimé qu'elle soit rendue : avec force imagination et érudition certes, mais aussi avec le détachement de l'observateur et la distance de celui qui regarde de l'extérieur et non de l'intérieur. Opération impossible dans ce cas pour Flaubert, parce que tout le processus créatif du texte tend essentiellement à rendre visible et à représenter ce moment particulier de la création poétique où, dans le chaos de la fécondation, les facultés fantasmatiques prennent les formes d'expression les plus élevées.


NOTES

[1] Sur l'ensemble de cette confrontation intellectuelle voir Bruna Donatelli, Flaubert e Taine. Luoghi e tempi di un dialogo, Roma, Nuova Arnica editrice, 1998. Voir aussi Bruna Donatelli, « La correspondance Flaubert - Taine : littérature et critique littéraire », dans Arlette Michel et Loïc Chotard (éds), L'Esthétique dans les correspondances d'écrivains et de musiciens (XIXe-XXe siècles), Presses de l'Université Paris Sorbonne, 2001, p. 35-43; « Flaubert : notes de lecture sur Taine », dans Yvan Leclerc (éd.), La Bibliothèque de Flaubert, Rouen, Publications de l'Université de Rouen, 2001, p. 279-294 ; « Taine lecteur de Flaubert. Quand l'histoire rencontre la littérature », Romantisme, n° 111, 2001, p. 74-87.

[2] Pour cet échange épistolaire on renvoie à l'édition établie par Bruna Donatelli à partir des autographes (qu'on croyait disparus), qui corrige les transcriptions inexactes de l'édition Conard, reproduites aussi dans toutes les autres éditions de la Correspondance, y compris celle de la Pléiade. Cette correspondance a été publiée en appendice de l'étude citée (Flaubert e Taine. Luoghi e tempi di un dialogo). Les références à cette édition seront dorénavant données avec l'abréviation Corr F-T. Les autographes de Flaubert, dont cinq inédits, et les copies des lettres de Taine, manuscrites par sa femme, sont conservées dans le Fonds Hippolyte Taine que la Bibliothèque Nationale de France a acquis en 1993.

[3] Hippolyte Taine, « Notes de Paris. Visite à Gustave Flaubert », dans H. Taine. Sa vie et sa correspondance. Le critique et le philosophe (1853-1870), Hachette, 1904, t. II, p. 233.

[4] Corr F-T, p. 161.

[5] H. Taine. Sa vie et sa correspondance. Le critique et le philosophe (1853-1870), ouvr. cité., p. 122.

[6] Hippolyte Taine, Voyage en Italie, Hachette, 1866, t. I, p. 40.

[7] Hippolyte Taine, Philosophes français du XIXe siècle, Hachette, 1860, p. IV. Affirmation qui ne correspond pas tout à fait aux conclusions De l'Intelligence (1870), où Taine s'interroge sur les possibilités de prouver l'existence sans recourir à l'expérience. Le contenu de son discours philosophique ne sera toutefois pas remis en question, parce qu'une science non inductive mais totalement réalisée, qui correspondrait au savoir divin, lui paraissait irréalisable à ce moment-là mais pas impossible pour l'espèce humaine.

[8] Voir Jean-Paul Sartre, L'Idiot de la famille, Gallimard, 1972, t. III. Claude Digeon n'est pas du même avis et réfute en partie l'interprétation sartrienne dans son étude « Flaubert et le scientisme d'après Sartre » dans Antoine Thivel (éd.), Hommage à Claude Faisant, Les Belles Lettres, 1991, p. 203-221.

[9] Dans sa Correspondance, Flaubert souligne à plusieurs reprises cette analogie entre art et science, surtout dans les lettres des années 1850, décisives pour sa nouvelle conception artistique. Dans son échange épistolaire avec Louise Colet, on trouvera fréquemment des affirmations portant sur cette nouvelle vision : « la littérature prendra de plus en plus les allures de la science ; elle sera surtout exposante, ce qui ne veut pas dire didactique ». Gustave Flaubert, Correspondance, établie, présentée et annotée par. Jean Bruneau, Gallimard, « Bibliothèque de la Pléiade », 1973-1998, t. II, p. 298.

[10] Jean-Paul Sartre, ouvr. cité, p. 596.

[11] Id.

[12] Correspondance, 1980, t. II, p. 378.

[13] Ibid., p. 451.

[14] Flaubert adopte une attitude différente à l'égard d'autres correspondants qui, tout en n'étant pas philosophes eux-mêmes, mais intéressés par sa réflexion philosophique, l'invitent à exprimer son point de vue à ce sujet. Se sentant libre de tout conditionnement, Flaubert aborde alors les grands thèmes philosophiques avec ironie, provocation et affirmations paradoxales. Voir par exemple l'échange épistolaire avec Mlle Leroyer de Chantepie.

[15] Corr F-T, p. 143.

[16] Dès ses écrits de jeunesse Flaubert avait exprimé ses réserves à l'égard de la liaison entre philosophie et histoire : « Un autre jour il [le préfet Jourdain] a parlé avec feu des études historiques et particulièrement de la philosophie de l'histoire ; je l'ai laissé dire, en demandant à moi-même ce que les gens qui ont passé leur vie à étudier, entendaient aujourd'hui par ce mot-là et s'ils le comprenaient bien eux-mêmes. Ce que les plus fervents y voient de plus clair, c'est que c'est une science dans l'horizon, et les autres sceptiques pensent que ce sont deux mots bien lourds à entamer l'un sur l'autre et que la philosophie est assez obscure sans y adjoindre l'histoire, et que l'histoire en elle-même est assez pitoyable sans l'atteler à la philosophie », « Pyrénées et Corse », dans OEuvres complètes. OEuvres de jeunesse, édition présente, établie et annotée par Claudine Gothot Mersch et Guy Sagnes, Gallimard, « Bibliothèque de la Pléiade », 2001, t. I, p. 693.

[17] Publié dans la Revue des Deux Mondes du 1er août.

[18] Flaubert avait lu Ciel et Terre de J. Reynaud et, dans une lettre à Mlle Leroyer de Chantepie, il en avait contesté les implications morales concernant la théorie de la métempsycose : « Voilà plusieurs fois que vous me parlez de Jean Reynaud. [...] Quant à son explication des peines et des récompenses, c'est une explication comme une autre, c'est-à-dire qu'elle n'explique rien. Qu'est-ce qu'un châtiment dont n'a pas conscience l'être châtié ? Si nous ne nous rappelons rien des existences antérieures, à quoi bon nous en punir ? Quelle moralité peut-il sortir d'une peine dont nous ne nous voyons pas le sens ? », Correspondance, 1980, t. II, p. 785.

[19] Corr F-T, p. 133-134.

[20] On observera toutefois qu'il considère cet essai et celui consacré au bouddhisme, tous les deux publiés dans les Nouveaux essais de critique et d'histoire comme « les deux chefs-d'œuvre du volume ». Cette expression indique clairement que Flaubert privilégie le philosophe plutôt que le critique littéraire puisque les Nouveaux essais de critique et d'histoire renferment aussi les études bien connues de Taine sur Balzac et Stendhal.

[21] Hippolyte Taine, Nouveaux essais de critique et d'histoire, Hachette, 1865, p. 13.

[22] Taine avait probablement publié ces articles à titre de revanche, parce qu'il avait été refusé à l'agrégation en philosophie à cause de ses idées non conformes à la philosophie officielle.

[23] H. Taine. Sa vie et sa correspondance. Correspondance de jeunesse (1847-1853), Hachette, 1902, t. I, p. 304.

[24] Hippolyte Taine, Les Philosophes français du XIXe siècle, Hachette, 1860, p. IV.

[25] Une préface que Taine avait entièrement réécrite : il avait en effet l'habitude, lors des rééditions de ses œuvres, de modifier les préfaces. Ici, il change son introduction parce que, après avoir lu le Cours de philosophie positive de Comte, ses vues sur le positivisme ont évolué et il veut distinguer sa propre position de celle du positivisme. Voir à ce sujet Jean-Thomas Nordmann, « Taine et le positivisme », Romantisme, n° 21-22, 1978, p.21-33.

[26] Hippolyte Taine, Les Philosophes français du XIXe siècle, ouvr. cité, p. IV.

[27] Ibid., p. V.

[28] Ibid., p. 84.

[29] Corr F-T, p. 198.

[30] OEuvres complètes. OEuvres de jeunesse, ouvr. cité, t. I, p. 731.

[31] Correspondance, t. II, p. 378-379.

[32] Correspondance (1877-1880), dans OEuvres complètes, recueillie, classée et annotée par René Dumesnil, Jean Pommier et Claude Digeon, Conard, 1954, Suppl. IV, p. 276.

[33] Correspondance, 1980, t. II, p. 786. En réalité, Flaubert était très critique à l'égard du dogmatisme des religions révélées, alors que la religion en soi, en tant qu'expression poétique de l'homme, l'attirait.

[34] Id.

[35] Ibid., t. III, p. 16-17.

[36] Ibid., t. IV, p.179.

[37] De l'Intelligence sera âprement critiquée surtout par des philosophes et des psychologues du XXe siècle, en particulier par Jean-Paul Sartre qui affirme dans L' Idiot de la famille : « Il ne s'agit que d'un replâtrage hâtif de l'associationnisme [...]. Avec cet ouvrage la boucle est bouclée, le monde physico-chimique est entré jusque dans la pensée qui n'a plus d'autres lois que le principe d'inertie et celui d'attraction universelle. Le triomphe de Taine c'est qu'il nomme De l'intelligence un livre qui traite de l'inintelligence absolue sans que personne, parmi ses innombrables lecteurs de l'époque, s'en soit aperçu. Ainsi les scientistes, dans leur rage d'escamoter l'homme, ont fini par escamoter eux-mêmes », ouvr. cité, t. III, p. 266.

[38] Corr F-T, p. 169.

[39] Correspondance, Conard, 1954, Suppl. III, p. 325, lettre à Madame Brainne du 3 mars 1877.

[40] Correspondance, t. II, p. 718.

[41] Taine apportera plusieurs modifications à De l' intelligence dans les éditions suivantes, surtout dans les conclusions, et il supprimera ce passage. Au sujet des variantes de ce texte, voir Colin Evans, Taine, essai de biographie intérieure, Nizet, 1975, p. 301-305.

[42] Hippolyte Taine, De l'Intelligence, Hachette, 1870, t. II, p. 492.

[43] Position en partie voilée dans les éditions suivantes. Voir à ce sujet Colin Evans, ouvr. cité, p. 301-305.

[44] Correspondance, t. II, p. 731.

[45] Par exemple à propos de l'Histoire de la littérature anglaise, du Voyage en Italie, et de la Philosophie de l'Art dans les Pays-Bas. Voir Bruna Donatelli, ouvr. cité.

[46]  Gustave Flaubert , Correspondance, t. IV, p. 184.

[47] Des deux questionnaires de Taine, seul le premier nous est parvenu (voir Corr F-T, p. 145-147) ; on peut déduire le contenu du questionnaire perdu uniquement grâce aux réponses de Flaubert (ibid., p. 147-150).

[48] Taine posera les mêmes questions à d'autres amis, à un joueur d'échecs, à un mathématicien et à Gustave Doré, « sujets hypertrophiques », selon lui, en raison de leurs capacités mnémoniques ou visuelles (Ibid., p. 146).

[49] On en trouve des bribes surtout dans l'échange épistolaire avec Louise Colet, mais aussi dans certaines lettres adressées à George Sand et à Mlle Leroyer de Chantepie.

[50] Corr F-T, p. 147-150.

[51] Voir Hippolyte Taine, De l'intelligence, ouvr. cité, t. I, p. 90 ; t. II, p. 60.

[52] Corr F-T, p. 146.

[53] Ibid., p. 148.

[54] Id.

[55] Flaubert fait ici allusion aux crises de nerfs qu'il avait eues dans sa jeunesse et qu'il avait maintes fois décrites dans sa Correspondance, surtout dans les lettres adressées à Louise Colet : « Ma maladie de nerfs a été l'écume de ces petites facéties intellectuelles. Chaque attaque était comme une sorte d'hémorragie de l'innervation. C'était des pertes séminales de la faculté pittoresque du cerveau, cent mille images sautant à la fois, en feux d'artifices. Il y a un arrachement de l'âme d'avec le corps, atroce (j'ai la conviction d'être mort plusieurs fois). Mais ce qui constitue la personnalité, l'être-raison, allait jusqu'au bout ; sans cela la souffrance eût été nulle, car j'aurais été purement passif et j'avais toujours conscience, même quand je ne pouvais plus parler. Alors l'âme était repliée tout entière sur elle-même, comme un hérisson qui se ferait mal avec ses propres pointes », Correspondance, t. II, p. 377. Quatre ans plus tard, dans une lettre à Mlle Leroyer de Chantepie datée de 18 mai 1857, il affirme : « Vous me demandez comment je suis guéri des hallucinations nerveuses que je subissais autrefois ? Par deux moyens : 1° en les étudiant scientifiquement, c'est-à-dire en tâchant de m'en rendre compte, et, 2° par la force de la volonté. J'ai souvent senti la folie me venir. C'était dans ma pauvre cervelle un tourbillon d'idées et d'images où il me semblait que ma conscience, que mon moi sombrait comme un vaisseau sous la tempête. Mais je me cramponnais à ma raison. Elle dominait tout, quoique assiégée et battue », ibid., p. 716.

[56] Ibid., p. 149.

[57] Flaubert fera part de ses regrets à Tourguéniev et à George Sand, à la suite des fortes critiques parues dans les journaux lors de la publication du livre.

[58] Corr F-T, p. 179.

[59] À ce sujet, nous renvoyons aux réflexions de Michel Foucault qui voit dans le diable « le coryphée du savoir occidental » et en Hilarion « une figure ambiguë, à la fois durée et éternité, fin et recommencement [ ... ] petit comme un enfant, flétri comme un vieillard, aussi jeune que la connaissance quand elle s'éveille, aussi vieux que le savoir quand il réfléchit » (Michel Foucault, « La bibliothèque fantastique », dans Gérard Genette et Tzvetan Todorov (éds), Travail de Flaubert, Seuil, 1983, p. 114-115) et ainsi qu'à celles de Yves Vadé qui souligne la profonde intuition de Flaubert d'entrevoir dans le Sphinx le « représentant d'un savoir absolu, éternel [ ... ] détruit par la science moderne », « Le Sphinx et la Chimère II », Romantisme, n° 16, 1977, p. 72. La charge mythique des deux monstres qui animent l'épisode du Sphinx et de la Chimère est, selon Yves Vadé, « trop forte pour qu'on puisse les intégrer à une vision qui tend à rejoindre celle de la science du temps de Flaubert », id. C'est surtout sur la figure mythique du Sphinx que Flaubert s'attarde avec l'intention d'en définir l'identité, dans une remarque du troisième scénario du dossier de La Tentation, version de 1849 : « La science, l'enfant en cheveux blancs, représente la science moderne - celle qui apprend - le sphinx, la science en elle-même, celle que l'on ignore : l'un la science moderne analytique, philosophique (sans famille, sans cœur ?), l'autre la science antique », ms N.A.F. 23664, f° 138 v°. Cette définition pousse par contre Kim Yong-Eun à reconnaître chez Flaubert une attitude philosophique qui le porte à distinguer deux étapes, deux mentalités de l'esprit humain : « Le Sphinx est “la science en elle-même, celle qu'on ignore”, “la science antique”, qui face à face avec la Nature, en exprime le mystère par des représentations mythiques, s'opposant à la science dite moderne, celle qui procède par analyse et réflexion philosophique », La Tentation de saint Antoine version de 1849. Genèse et structure, Chuncheon-Korea, Kangweon University Press, 1990, p. 174.

[60] Corr F-T, p. 178.

[61] Cette affirmation de Taine anticipe en quelque sorte les interprétations successives de La Tentation de saint Antoine comme « un monument de savoir méticuleux » ou comme « un emploi scriptural » du document scientifique. Voir respectivement Michel Foucault, ouvr. cité, p. 103-122 et Raymonde Debray-Genette, « Flaubert, science et écriture », Littérature, n° 15, 1974, p. 51. Sur les rapports entre écriture et érudition dans La Tentation de saint Antoine voir aussi Jean Seznec, Les sources de l'épisode des dieux dans la Tentation de saint Antoine, Vrin, 1940 ; Saint Antoine et les monstres, New York, The Modern Language Association of America, 1943 ; Nouvelles Études sur la Tentation de saint Antoine, London, The Warburg Institute University of London, 1949 ; Gisèle Séginger, « La bibliothèque infernale », dans Naissance et métamorphose d'un écrivain. Les Tentations de saint Antoine, Champion, 1997, p. 285-415.

[62] Corr F-T, p. 180.

[63] Ibid., p. 179.

[64] Une autre objection concerne le défilé des monstres dans la partie finale de La Tentation où Taine entrevoit « une prévision trop accusée et trop exacte de la science moderne, de notre zoologie à la Lamarck », id. À ce sujet voir Judith Wulf, « Les sciences naturelles dans La Tentation de saint Antoine : entre esthétique et épistémologie », Revue Flaubert, n° 4, 2004, <http://flaubert.univ-rouen.fr/revue/revue4>

[65] Il l'affirme explicitement dans une lettre du 25 juin 1878 à J. Soury qui lui avait demandé des conseils avant d'entreprendre une nouvelle étude. Voir H. Taine. Sa vie et sa correspondance. L'historien. Les dernières années (1875-1890), Hachette, 1907, p. 74.

[66] Corr F-T, p. 178.

[67] Hippolyte Taine, Voyage en Italie, ouvr. cité, 1866, t. II, p. 267.

[68] Corr F-T, p. 180.

[69] Ibid., p. 179.

[70] Id.

[71] Id.

[72] Très nombreuses dans les chapitres VI et VII de La Tentation de saint Antoine.

[73] Hippolyte Taine, « Notes de Paris. Visite à Gustave Flaubert », dans H. Taine. Sa vie et sa correspondance. Le critique et le philosophe (1853-1870), ouvr. cité, p. 235.

[74] Dès 1872, deux ans après la publication De l'Intelligence, Taine avait commencé à travailler à un nouveau projet (Les Origines de la France contemporaine) qui l'absorbera complètement et le poussera à abandonner son activité de critique littéraire, comme il le dit dans de nombreuses lettres de cette période. Cela explique pourquoi son jugement sur La Tentation de saint Antoine n'est pas complet, alors qu'il lui aurait consacré des réflexions beaucoup plus étendues en d'autres moments.

[75] Selon la définition de Baudelaire, qui avait lu quelques longs extraits de la deuxième version de La Tentation de saint Antoine et en avait tout de suite deviné l'envergure. Voir Charles Baudelaire, « Madame Bovary par Gustave Flaubert », dans OEuvres complètes, texte établi, présenté et annoté par Claude Pichois, Gallimard, « Bibliothèque de la Pléiade », 1976, t. II, p. 85-86.

[76] Dans De l'intelligence, Taine souligne que les personnes dotées d'une forte capacité de perception finissent par considérer comme vraies leurs visions mentales, en faisant ainsi écho aux propos de Flaubert et à son obsession d'être « dans la peau » de ses personnages, comme il l'avait affirmé dans la lettre du 20 novembre 1866. Voir Corr F-T, p. 148.

[77] Flaubert définit lui-même en ces termes l'hallucination réelle : « C'est une maladie de la mémoire, un relâchement de ce qu'elle recèle », ibid., p. 151.

[78] Ibid., p. 179.

[79] H. Taine. Sa vie et sa correspondance. L'historien. Les dernières années (1875-1890), ouvr. cité, t. IV, p. 333.



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