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Revue Flaubert, n° 7, 2007 | Flaubert et la philosophie.
Numéro dirigé par Jacques Goetschel.

Flaubert hégélien ?
Phénoménologie de Bouvard et Pécuchet[*]

Éric Puisais

L'enseignement de la philosophie fait boire à la jeunesse
du fiel de dragon dans le calice de Babylone
Pie IX, extrait du Sottisier de Flaubert

« Savez-vous à combien se montent les volumes qu'il m'a fallu absorber pour mes deux bonshommes ? à plus de 1500 ! Mon dossier de notes a huit pouces de hauteur, et tout cela ou rien c'est la même chose. Mais cette surabondance de documents m'a permis de n'être pas pédant ; de cela, j'en suis sûr »[1].

À nous, alors, de ne pas surenchérir, nous à qui manquent ces 1 500 volumes !

Les plus importants et volumineux problèmes, avec les idées reçues, c'est que, de façon générale, on ne sait pas d'où on les tient... On les a reçu, mais de qui ? Descartes avait bien pensé que ses maîtres et ses nourrices s'étaient évertués à mettre en sa créance quelques imbécillités dont il lui a fallu douter ; mais tel n'est pas, assurément, l'objet de Gustave Flaubert. Ce qu'il y a de beau, dans l'imbécillité, c'est qu'elle n'occasionne jamais aucun doute ! Aussi, a-t-on reçu une idée sans jamais s'interroger sur sa validité, pas plus, d'ailleurs, que sur sa provenance.

Flaubert, lui, cataloguant les idées reçues ne se pose pas seulement comme impératif de classer, alphabétiquement, tout ce qu'il faut dire en société pour être un homme convenable et aimable - 1500 volumes lui eurent alors été moins utiles que quelques repas en bourgeoise compagnie -, mais il remonte, si l'on peut dire, à la source. Il ne se contente pas de mettre Bouvard et Pécuchet à la rude épreuve d'eux-mêmes, il leur fait dire ce qui doit être dit. Pas de hasard dans le choix des ouvrages qu'ils consultent, Flaubert les a minutieusement sélectionnés. Chaque activité, chaque ouvrage, chaque mot, chaque phrase correspond à un choix rigoureux de l'auteur. Les années qui s'écoulent au labeur, infatigable documentation sélectionnée avec intelligence, volume insensé des lectures accumulées, des notes entassées, des voyages d'observation, rien, dans ce roman, n'est laissé à l'improvisation, rien n'est couché sur le papier qui n'eut pu être entendu, lu, vu.

Depuis Jauss et les maîtres de l'École de Constance, on a pris l'habitude de procéder à des études esthétiques de la réception. On cherche à comprendre ce qui se passe, ce qui passe lorsqu'un texte, un auteur, une œuvre, une idée, une pensée, un dogme est « reçu ». Pour autant qu'on y prête attention, et contre tout(e) (horizon d') attente, c'est à Flaubert que l'on doit la première véritable étude d'une « réception » !

Mais Flaubert ne s'est pas attaché à la réception d'une pensée, d'un auteur, d'un texte, mais de ce que reçoit tout un milieu pour être lui-même, ce qui le constitue comme tel, ce qui fait de ce milieu (ou de cette classe[2]) non pas un réceptacle, mais un récipient ; tout ce qui s'y déverse, impensé. Bouvard et Pécuchet excellent en ce domaine. Ils absorbent - à la manière d'éponges - en peu de temps, avec l'intelligence de leur bêtise, tout ce qu'une éducation « bourgeoise » met de talent à construire des « petits » bourgeois. Ils courent à ce qui les fera reconnaître pour tels. Ils s'animent, s'empressent, s'emballent, s'enchantent, déchantent, désespèrent, démissionnent. Ils sont en résumé ce qu'est leur siècle. Ils craignent la monarchie, prennent peur à l'idée de la Commune, rejette le bonapartisme après l'avoir tant aimé, aimeraient 89 s'il n'y avait eu 93 ! Ils peuvent même devenir candidats. À l'image de ces flopés de conseillers généraux qui animaient de leurs certitudes les bancs des sociétés locales d'Agricultures, Beaux-Arts, Antiquité et Littérature (il n'était pas rare de voir tout cela réunit en un unique fatras) qui de toute part jaillissaient, Bouvard et Pécuchet, à Chavignolle, donnent à l'esprit du siècle sa dernière lettre.

Cette « revue en charge de la sottise française contemporaine », comme disait Verlaine, nous laisserait donc facilement à croire que ce qui s'y trouve se trouvait aussi dans tous les salons de la bourgeoisie de province, le reflet méticuleux de tout ce qui laissait tomber en pâmoison cette société qu'on dit « bonne » et que la table lapidaire n'avaient pas dégrossie.

L'entrée en scène d'une nouvelle passion correspond à une tendance de l'époque : on se passionnait d'agronomie, on aimait la politique (c'est une passion française - voilà bien une idée qui pour être reçue ne s'est pas moins maintenue), on se gargarisait de métaphysique, on parlait de littérature, on se questionnait sur la maladie mentale, prenant tantôt parti pour la phrénologie, tantôt pour l'hygiénisme. On s'exaltait de tout, pratiquant la gymnastique, buvant des bouillons d'orties et songeant, rêveurs, au Grand Lama du Tibet !

Il faut faire « comme tout le monde », et si le monde, ici et là, dans toute l'Europe, en Amérique, aux Indes et jusqu'en Australie, faisait tourner les tables, on en ferait aussi tourner à Chavignoles !

On recevait, ici, toutes les idées, pourvu qu'elles fussent d'abord également reçues ailleurs...

Mais on y mettait, là, une application toute particulière.

Bouvard et Pécuchet concentrent en eux tout ce qui peut être dit, fait, pratiqué, lu dans la société bourgeoise française de l'époque. On retrouve donc, comme en résumé, tout ce que l'on peut chercher longuement ailleurs. Flaubert a fait, en quelque sorte, le travail à notre place ; il s'est documenté, il a lu, parcouru, résumé dans chaque secteur d'activité ou de pensée l'ensemble des livres qui, en son temps, étaient lus.

C'est pourquoi nous pouvons, dans une certaine mesure, considérer son roman comme une étude de « réception ». Veut-on savoir ce que l'on disait de la métaphysique vers 1875, Bouvard et Pécuchet nous renseigne.

Bien entendu, il ne s'agit pas d'une étude universitaire. Bien sûr, Flaubert ne fait pas une thèse, il ne rédige pas un mémoire, il ne s'applique pas à décrire théoriquement, ou même sociologiquement une attitude, mais il est certainement mieux renseigné que quiconque à son époque des habitudes « intellectuelles » de la bourgeoisie imbécile.

Aussi, peut-on considérer qu'il ne choisit jamais innocemment d'évoquer tel ou tel auteur, de faire lire à ses « deux bonshommes » tel ou tel livre, de leur faire avoir telle ou telle conversation. L'évocation d'un auteur prend un sens particulier : elle est « attendue », elle correspond à ce qui est communément reçu, à ce que les salons de la bourgeoisie lisent et discutent : l'horizon d'attente de la bêtise.

La passion que les deux compères nouent pour la philosophie intervient donc presque « naturellement » dans le cours de leurs élucubrations intellectuelles. Affairés, pour un temps, à des questions de mysticisme, d'art divinatoire et de toutes sortes de procédés plus ou moins alchimiques, nos deux bedolles en viennent immanquablement à s'interroger :

« Qu'est donc la matière ? Qu'est-ce que l'esprit ? »

Rien de mieux, pour tenter de savoir ce qu'est l'esprit, que d'aller chercher chez les auteurs qui en ont. Voltaire, Buffon, Fénelon sont ainsi convoqués.

On retrouve un aperçu général de l'histoire de la philosophie, surtout de la philosophie moderne qui correspond assez bien à ce que Flaubert a pu trouver, alors, dans les divers manuels qu'il a consultés ou dans les histoires de la philosophie à l'usage des classes. Bien sûr, cette période est encore très fortement emprunte d'éclectisme et l'influence de Victor Cousin est restée très forte. On doit y ajouter également le courant positiviste représenté alors par Littré - assimilé dans le Dictionnaire des idées reçues a un continuateur du darwinisme : « Ce Monsieur qui dit que nous descendons des singes » (cette même phrase se trouve à l'article « Darwin »).

Il y a, en ce domaine, comme parmi les autres aventures intellectuelles auxquelles Flaubert livre ces deux personnages, des attendus - un peu comme il y a ceux d'un procès. Mais il y a aussi des sujets d'étonnement pour le lecteur. On ne s'attendait pas, par exemple, à voir ces deux naïfs ignorants tenter de comprendre l'idéalisme allemand - le spiritualisme français leur suffisait bien !

Leur lassitude les conduit à la philosophie ; ils s'y livrent par une désaffection affectée des « choses de la vie », mais si l'on peut les imaginer aisément tenter de trouver une consolation dans le spiritualisme - attitude bien française à l'époque - l'idéalisme allemand, lui, n'était pas particulièrement « à la mode », en France, après la guerre de 1870 ! La Troisième République a certes été kantienne, mais on assiste, après la défaite, à une sorte de « crise allemande de la pensée française », comme le dit Claude Digeon. À cette époque, du moins, Hegel ne peut pas être envisagé comme « l'une des pensées dominante de son époque »[3], et la présence de Hegel dans l'œuvre de Flaubert en est d'autant plus étonnante.

On sait que Flaubert a lu l'Esthétique de Hegel, dans la traduction française - une des rares œuvres de Hegel réellement disponibles en langue française à cette époque - de Charles Bénard[4]. La première lecture de Hegel date, vraisemblablement, selon Gisèle Séginger, de 1844 ; mais Flaubert l'a repris plus tard, pour le travail préparatoire de Bouvard et Pécuchet. Cette œuvre a beaucoup marqué Flaubert, même s'il n'éprouve pas, à sa lecture, l'enthousiasme que lui a procuré Spinoza. Toutefois il trouvera, chez Hegel, des objets de réflexions et, parfois aussi, des points de convergence. Est-ce pour cette raison que Flaubert ne mentionne pas Hegel dans son Sottisier ? Il a pourtant remarqué, ses notes de lecture le prouvent, un certain nombre de « bêtises » dans l'Esthétique. Il s'est, par exemple, irrité de la manière dont Hegel parle du Phèdre de Racine : « C'est trop de bouffonnerie pour un livre sérieux ! ». Peut-être, cette absence s'explique-t-elle aussi, en partie, par la difficulté de compréhension que la langue obscure de l'hégélianisme provoquait. C'est une « sottise » qui nécessite beaucoup d'intelligence !

Toutefois, il faut remarquer, avec Gisèle Séginger, un fait rare et même exceptionnel chez Flaubert : il intervient à la première personne lorsqu'il prend ses notes de lecture de Hegel. L'irruption inattendue du « Je » dans le « commentaire » de Flaubert peut nous indiquer une certaine proximité de pensée avec Hegel[5]. En effet, on peut retrouver l'influence hégélienne dans plusieurs des ouvrages majeurs de Flaubert, de L'Éducation sentimentale à Madame Bovary, mais surtout dans La Tentation et dans Bouvard et Pécuchet. Et, pour ce dernier livre, il est d'ailleurs tout à fait étrange de ne voir Hegel mentionné qu'une seule fois. Certes, on retrouve, à plusieurs reprises des « touches » hégéliennes dans l'œuvre : l'art du jardin de l'Esthétique n'est pas sans rappeler l'épisode où les deux compères s'adonnent à cette activité ; de même, l'éducation de Victor et Victorine est emprunte des thématiques hégéliennes. Mais le nom de Hegel et l'exposé de sa philosophie n'apparaîtront qu'à la fin, presque en dernière instance - au chapitre VIII - à la « fin de l'histoire », si l'on ose dire...

C'est précisément sur ce moment que nous nous proposons de nous arrêter ; il est en lui-même particulièrement remarquable[6].

Le moment « hégélien » de Bouvard et Pécuchet  

Pécuchet se procure, afin de l'expliquer à Bouvard, une Introduction à la philosophie hégélienne. La mention de ce titre - car c'en est un, même s'il n'est pas explicitement mentionné comme tel - peut-elle laisser le moindre doute quant à la documentation de Flaubert à ce sujet ? Il s'agit en effet de l'Introduction à la philosophie de Hegel d'Augusto Véra[7].

« - “Tout ce qui rationnel est réel. Il n'y a même de réel que l'idée. Les lois de l'Esprit sont les lois de l'univers ; la raison de l'homme est identique à celle de Dieu.”
Bouvard feignait de comprendre.
- “Donc l'Absolu c'est à la fois le sujet et l'objet, l'unité où viennent se rejoindre toutes les différences. Ainsi les contradictoires sont résolus. L'ombre permet la lumière, le froid mêlé au chaud produit la température, l'organisme ne se maintient que par la destruction de l'organisme ; partout un principe qui divise, un principe qui enchaîne.”
Ils étaient sur le vigneau ; et le curé passa le long de la claire-voie, son bréviaire à la main.
Pécuchet le pria d'entrer, pour finir devant lui l'exposition d'Hegel et voir un peu ce qu'il en dirait.
L'homme à la soutane s'assit près d'eux, - et Pécuchet aborda le christianisme.
“Aucune religion n'a établi aussi bien cette vérité : “ La Nature n'est qu'un moment de l'idée !”
- “Un moment de l'idée ? » murmura le prêtre, stupéfait.
- “Mais oui ! Dieu, en prenant une enveloppe visible, a montré son union consubstantielle avec elle “.
- “Avec la Nature ? Oh ! oh !”
- “Par son décès, il a rendu témoignage à l'essence de la mort ; donc, la mort était en lui, faisait, fait partie de Dieu.”
L'ecclésiaste se renfrogna. « Pas de blasphème ! c'était pour le salut du genre humain qu'il a enduré les souffrances...”
- “Erreur ! On considère la mort dans l'individu, où elle est un mal sans doute, mais relativement aux choses, c'est différent. Ne séparez pas l'esprit de la matière !”
- “Cependant, Monsieur, avant la création...”
- “Il n'y a pas eu de création. Elle a toujours existé. Autrement ce serait un être nouveau s'ajoutant à la pensée divine, ce qui est absurde.”
Le prêtre se leva ; des affaires l'appelaient ailleurs.
“Je me flatte de l'avoir crosser ! “ dit Pécuchet. “ Encore un mot ! Puisque l'existence du monde n'est qu'un passage continuel de la vie à la mort, et de la mort à la vie, loin que tout soit, rien n'est. Mais tout devient ; comprends-tu ?”
“Oui ! je comprends, ou plutôt non ! » L'idéalisme à la fin exaspérait Bouvard. »

 Si l'on reprend le texte d'Augusto Véra, on constate des similitudes, et parfois des reprises de certaines phrases intégrales. Nous n'en prendrons que deux exemples significatifs :

 « L'ombre trouble et limite la lumière pure, et le froid la chaleur. Mais l'ombre prépare et rend possibles la couleur et l'acte de la vision, et ce n'est que le froid, mêlé à la chaleur qui produit la température et qui peut être l'objet de la sensation. Le mouvement circulaire est l'unité de deux forces opposées, et la mort et la destruction sont la condition de la perpétuité de la vie. »[8]

 « Telle est la pensée qui est au fond du christianisme et qui fait sa puissance et sa vérité [...]. Et, en effet, si l'on examine attentivement la pensée et le sens interne du christianisme, on verra que, loin d'avoir condamné la Nature, il l'a réhabilitée [...]. Car, en descendant dans la Nature, et en revêtant une enveloppe visible et matérielle, Dieu n'a pas seulement élevé la Nature jusqu'à l'invisible et l'absolu, mais il a montré son union consubstantielle avec elle [...]. Et, en s'unissant à la Nature, il s'est soumis à toutes les conditions qui sont inhérentes à son essence et à son idée éternelle, et il n'y a pas choisi ce qui est considéré comme une perfection, la jouissance et la vie, mais il a subi la souffrance et la mort, et il a par là sanctifié la mort elle-même, en rendant témoignage de sa divine origine [...]. [la difficulté] vient ensuite de ce qu'au lieu de considérer la mort en elle-même, dans son idée et dans ses rapports avec les choses, on la considère dans l'individu et dans le cercle de son existence ; ce qui conduit à penser que la mort est un mal. »[9]

 « L'organisme ne se maintient et ne se développe que par la destruction de l'organisme, et l'être vivant ne saurait donner la vie qu'en se dégradant et en se détruisant lui-même. »[10]

 Ces quelques exemples sont assez significatifs pour affirmer que c'est bien l'Introduction de Véra que Flaubert a utilisée dans Bouvard et Pécuchet. Il reste que Flaubert a su, intelligemment, recueillir dans l'ouvrage les propos ou, si l'on veut, les clichés, les plus souvent reproduits de Hegel. Il en tire ce que l'on peut considérer comme les « idées reçues », en son temps, sur l'hégélianisme. Et, même en mettant en scène la bêtise de Pécuchet, incapable de saisir l'essence profonde d'un discours philosophique, même s'il répète presque à la lettre le livre qu'il vient de lire, il réussit toutefois à retraduire avec consistance ce qui est, pour l'époque et pour la bonne société, l'élément le plus « effrayant » de l'hégélianisme.

 Véra, en cela, l'a certainement aidé ! En effet, dans l'avant-propos de son livre, il met l'accent sur une façon récente de présenter Hegel « comme un monstre [...] destiné à dévorer toutes les vérités dont le monde est en possession »[11]. Véra, quant à lui, s'emploie plutôt à tenter de redonner une image plus fidèle (à son sens) de l'hégélianisme, mais cette « monstruosité » devait au contraire attirer Flaubert, et elle conférait à l'hégélianisme, par la manière dont elle se formait, une place dans cette « encyclopédie » des idées reçues.

 « La doctrine d'Hegel, dit-on, si on la considère dans sa méthode, c'est le renouvellement de la scolastique, c'est un amas de subtilités, de divisions, de déductions artificielles et purement verbale. » Rien ne saurait, alors, mieux convenir à Bouvard et Pécuchet ! « Si on la considère dans ses résultats, ajoute Véra, en théodicée, c'est la philosophie du dix-huitième siècle, la philosophie de Diderot et des Encyclopédistes, c'est-à-dire l'athéisme ou le panthéisme, ce qui est la même chose ; seulement ici cette doctrine se déguise sous le nom de culte de l'humanité ; en politique, c'est la démagogie, et on va jusqu'à mettre sur son compte le communisme. »[12]

 On peut voir, dans cette utilisation de l'explication de Hegel par Véra - qui, à sa manière dénonce lui aussi des idées reçus -, non seulement l'exposé de l'inconsistance philosophique de Pécuchet, mais, au-delà, le souhait, chez Flaubert, de se moquer de ces idées reçues sur l'hégélianisme. Lorsque, quelque temps plus tard, l'occasion d'exposer leur « morale » publiquement leur fut offerte, c'est bien dans des termes proches de ceux que Véra rapporte en les réprouvant qu'on leur répond : « Je trouve votre système d'une immoralité complète » et plus loin : « Ne défendez pas les monstres ! »

 Aussi, l'occasion hégélienne était-elle, pour Flaubert, une manière de chasser plusieurs lièvres à la fois. Pécuchet trouve dans les accusations d'athéisme et de panthéisme portés à l'encontre de Hegel une occasion exceptionnelle et unique de « crosser » le prêtre - et les deux idiots devinrent tous deux panthéistes ! Devant les arguments hégéliens, même si leur énoncé relève du psittacisme, le curé reste sans voix... L'immoralité de la doctrine est évidente aux yeux de l'épicier, quant à la question politique - si tant est que l'épicier se préoccupe réellement de question « politique » ou en saisisse toute la portée -, elle peut aussi se comprendre de façon « hégélienne »... Le brouillon du dernier chapitre nous y aide : « Pécuchet voit l'avenir de l'Humanité en noir : L'homme moderne est amoindri et devenu une machine. Anarchie finale du genre humain. Impossibilité de la Paix. Barbarie par excès de l'individualisme, et le délire de la science. Trois hypothèses. Le radicalisme panthéiste rompra tout lien avec le passé, et un despotisme inhumain s'en suivra ; 2. si l'absolutisme théiste triomphe, le libéralisme dont l'humanité s'est pénétrée depuis la Réforme, succombe, tout est renversé ; 3. si les convulsions qui existent depuis 89 continuent - sans fin entre deux issues, ces oscillations nous emporteront par leurs propres forces. Il n'y aura plus d'idéal, de religion, de moralité. L'Amérique aura conquis la terre. »

 Les gendarmes, enfin, arrivent ! « On les accuse d'avoir attenté à la Religion, à l'ordre, excité à la Révolte, etc. ». La lettre de dénonciation au sous-préfet vient clore l'épisode.

Un cercle de cercle

Bouvard et Pécuchet puisent leurs arguments dans les livres ou les manuels qu'ils lisent, répètent sans trop comprendre des suites d'argumentations, bataillent l'un l'autre, controversent, se contredisent. Le livre joue de ces contradictions internes. Il s'organise comme un système des contradictions.

 Inutile de retracer avec précision l'objet de ces controverses interminables, inutile également de résumer le contenu de leur « apprentissage » philosophique ; ce qui peut être retenu, c'est que cet épisode « hégélien » peut, en tant que moment du roman, être la synthèse du roman tout entier. C'est là un élément assez marquant de l'écriture de Flaubert : chaque moment peut en lui-même représenter le Tout. Chaque moment fonctionne comme une variation du Tout, un itinéraire, un cheminement circulaire. La fin de Bouvard et Pécuchet indique cette circularité : les deux anciens copistes retournent à leurs copies, avec démesure cette fois, ils copient tout, n'importe quoi, du papier acheter au kilogramme. Ils retrouvent, en quelque sorte, au moment de l'aria finale, l'aria du début : l'ensemble du roman, des variations sur le thème n'aura été que le cheminement qui leur permet de retrouver, avec la conscience d'elle-même, leur place.

 Il y a un itinéraire phénoménologique de Bouvard et Pécuchet.

 Mais il s'agit d'une phénoménologie particulière ; Flaubert n'y reprend ni n'y concurrence le projet hégélien, mais il l'explore dans une direction inattendue. Il en explore, en quelque sorte, les ratés. Que se passe-t-il si, de ce parcours de l'Idée se développant, un rouage cesse de fonctionner, si quelque chose du cercle vient à se briser, si un défaut de méthode vient rompre avec la marche dynamique et consciente de l'Idée ? Si, au fond, le chemin se trouve parcouru comme en restant sur place ?

 C'est cette circularité, si souvent remarquée dans la Phénoménologie de l'esprit de Hegel, qui donne au roman son sens (sa direction) encyclopédique. Telle est l'étymologie même du terme ; une encyclopédie « fait le tour » des connaissances, des sciences. Mais l'encyclopédie de Flaubert se jette littéralement dans le puits de la science (puisque Rabelais nous en propose l'image...).

 Bouvard et Pécuchet tombent dans ce puits, sans fin, ils circulent dans cet amoncellement de connaissances sans jamais en maîtriser aucune, et en tentant, finalement de les classer (alphabétiquement). Ils sont comme perdus dans l'Absolu dont la Phénoménologie hégélienne prétend nous donner l'itinéraire. De la « certitude sensible » à l'Esprit Absolu, Hegel décrit le cheminement de l'Idée, trace l'histoire de la conscience qui prend conscience d'elle-même et qui, à l'issue de son parcours doit, pour atteindre l'Absolu lui-même, refaire le chemin depuis le début pour le (re)parcourir cette fois consciente d'elle-même.

 Bouvard et Pécuchet, à leur manière propre, forment un dessein inconscient comparable. Ils partent de leur « certitude sensible » à eux (leur travail de copiste), cheminent dans l'univers de la science qu'ils ne peuvent saisir et embrasser entièrement (c'est-à-dire dans le passage du théorique au pratique), puis, dans cette seconde partie inachevée du livre, reprennent l'ensemble du parcours depuis le début : ils reprennent la copie, mais cette fois, ils copient leur propre livre, en copiant les livres qui, tout au long de la première partie, leur ont servi. Ils finissent par écrire un livre avec tous les livres, ce qui revient à les supprimer tous[13]. Ils tentent de reprendre leur itinéraire, se faisant les copistes d'eux-mêmes. Et, dans ce mouvement, ils tentent de se libérer de la science. Mais, d'une façon assez hégélienne, cette libération passe par une espèce de destruction. La copie peut bien en effet être considérée comme étrangère à la science, et comme, au fond, un moyen, leur moyen, de détruire tout l'édifice précaire qu'ils avaient vainement tenté de construire. Le retour au travail de copiste prend en quelque sorte la forme de leur propre Aufhebung (conservation, suppression et dépassement).

 C'est peut-être en revenant à l'exercice le plus « bête » que l'on puisse imaginer, celui de la copie, que Bouvard et Pécuchet se libèrent, ultimement, de leur bêtise. 


NOTES

* Cet article constitue une partie du chapitre d'un livre en préparation et consacré à Hegel et les lettres françaises.

[1]. Lettre à Edma Roger des Genettes, Correspondance, t. IV, p. 410.

[2]. Par « bourgeoisie » Flaubert n'entendait pas nécessairement la « classe » bourgeoise au sens strict ; au-delà de cette « catégorie » il évoquait par là tout ce qui pouvait relever de la « bêtise ».

[3]. G. Séginger, « Notes de Flaubert sur l'Esthétique de Hegel », Revue des lettres modernes, Gustave Flaubert 5, dix ans de critique, Paris-Caen, Minard, 2005, p. 249. Hegel, à cette période, avait au contraire été plutôt délaissé par la philosophie « officielle ». De plus, on ne trouvait en France que peu de ses œuvres traduites. En revanche, il semble que Flaubert ait pris connaissance de celle-ci, non seulement l'Esthétique, mais l'Encyclopédie dont Véra avait donné une traduction. Par ailleurs, Flaubert connaissait de toute évidence les commentateurs « majeurs » de l'hégélianisme en France : Bénard, Schérer et Véra. N'oublions pas non plus que La Revue des deux mondes avait donné de nombreux articles sur la pensée de Hegel, parmi lesquels on notera la signature de Saint-René Taillandier, dont on connaît également la critique qu'il fit de Flaubert. Voir, à propos de la réception de Hegel en France, Éric Puisais, La Naissance de l'hégélianisme français, Paris, L'Harmattan, 2005.

[4]. Première éd. 1840, puis 1843, à Paris chez Joubert.

[5]. À ce sujet on peut lire J. Rancière, La Parole muette, essai sur les contradictions de la littérature, en particulier p. 104 à 106. Rancière met en évidence des rapprochements possibles entre Flaubert et Hegel du point de vue esthétique. Flaubert répondant, à sa manière, par son style, par l'effacement du « moi », du « je », au dilemme de la poétique hégélienne.

[6]. Une réelle analyse complète de l'influence de la pensée hégélienne sur Flaubert est encore à faire. Ce serait spécialement sur l'utilisation de l'Esthétique qu'il s'agirait de l'orienter ; toutefois Flaubert semble avoir retenu beaucoup plus de Hegel que la seule conception esthétique, du moins semble-t-il y avoir puiser des éléments qui servent sa propre pensée au-delà de la seule pensée de l'art.

[7]. Il est vraisemblable que Flaubert n'ait pas lu uniquement ce texte, toutefois, selon nous, Pierre Macherey se trompe lorsqu'il évoque, dans À quoi pense la littérature ? la référence à Edmond Scherer : « Scherer a eu bien d'autres lecteurs, et en particulier Bouvard et Pécuchet, qui s'inspirent sans doute de lui lorsqu'ils exposent, au grand scandale du curé de Chavignolles, les principes fondamentaux de la philosophie hégélienne » (P. Macherey, À quoi pense la littérature ?, Paris, P.U.F., p. 244 ; c'est nous qui soulignons). Il est certain que Flaubert a eu connaissance de l'‘article de Scherer (Hegel et l'hégélianisme) paru d'abord dans la Revue des deux mondes (1861, janvier-févrrier, 2e période, t. 31, p. 812-856) puis repris dans ses Mélanges d'histoire religieuse (Paris, Michel Lévy, 1864) ; on sait que Flaubert l'a lu et annoté, précisément, au chapitre reprenant Hegel et l'hégélianisme. Mais Schérer est également l'auteur de critiques peu élogieuses de L'Éducation sentimentale et de Salammbô, dans Le Temps (16 décembre 1862 et 7 décembre 1869). Par ailleurs, dans la Correspondance, Flaubert écrit à propos de Schérer qui dirige Le Temps, « [...] ce monsieur m'est désagréable ». Il semble donc que Flaubert ait utilisé plus volontiers Augusto Véra dont les deux ouvrages (et, en particulier l'Introduction...) figure dans le dossier « philosophie » (Mss g 226 (6), F° 35 (A. Véra, L'Hégélianisme et la philosophie) et 36-36v° (Introduction à la philosophie de Hegel). Cependant, il n'est pas impossible que ce soit la lecture de l'article de Scherer qui ait fait connaître Véra à Flaubert. En effet, Schérer débute son article par un exposé de l'hégélianisme de Véra, allant même jusqu'à faire de son Introduction, « la partie la plus intéressante des travaux de M. Véra ». Ce qui, dans le projet flaubertien, pouvait attirer chez Véra, c'est ce que dit Scherer lorsqu'il prétend : « Ajoutons que l'exposition de M. Véra est prolixe, que le fil en est rompu par une polémique perpétuelle, enfin qu'on y sent trop l'enthousiasme du disciple et trop peu la fermeté du critique » (p. 813)... Rien ne saurait mieux correspondre à ce que Flaubert pouvait vouloir « mettre dans la bouche » de Pécuchet !

[8]. A. Véra, Introduction à la philosophie de Hegel, Paris, A. Franck éd. et Londres, Jeffs Foreign bookseller, 1855, p. 222.

[9]. Ibid., p. 255-256. Évidement, la « question du suicide » qu'ils examinent plus tard, n'est pas sans faire un écho profond à ces passages.

[10]. Ibid., p. 259.

[11]. Ibid., p. 4.

[12]. Id.

[13]. On retrouve à nouveau ici le problème de Mallarmé, lui aussi tant influencé par la pensée hégélienne.



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